noble et qui coûte beaucoup. L'on ne peut en faire une peinture juste;
il faut les voir pour se les bien représenter. Mais je vous avoue que
tout cela ne me plaît point, quand je pense qu'un homme, dont la
conservation vous est chère, a la témérité de s'aller exposer contre un
taureau furieux, et que, pour l'amour de vous (car c'en est d'ordinaire
le motif), vous le voyez revenir tout sanglant et demi-mort. Peut-on
seulement approuver aucune de ces coutumes? Et supposé même qu'on n'y
eût pas un intérêt particulier, peut-on souhaiter de se trouver à des
fêtes qui, presque toujours, coûtent la vie à plusieurs personnes? Pour
moi, je suis surprise que, dans un royaume où les Rois portent le nom de
catholiques, l'on souffre un divertissement si barbare. Je sais bien
qu'il est fort ancien, puisqu'il vient des Maures; mais il me semble
qu'il devrait être tout à fait aboli, aussi bien que plusieurs autres
coutumes qu'ils tiennent de ces infidèles.
Don Fernand de Tolède, me voyant fort émue et fort inquiète pendant la
course, et remarquant que je devenais quelquefois aussi pâle qu'un mort,
tant je craignais de voir tuer quelques-uns de ceux qui combattaient, me
dit en souriant: Qu'auriez-vous fait, Madame, si vous aviez vu ce qui
se passa ici il y a quelques années? Un cavalier de mérite aimait
passionnément une jeune fille qui n'était que la fille d'un lapidaire;
mais elle était parfaitement belle, et devait avoir de fort grands
biens. Ce cavalier ayant appris que les plus fiers taureaux des
montagnes avaient été pris, et croyant qu'il y aurait beaucoup de gloire
de les vaincre, résolut de tauriser, et il en demanda la permission à sa
maîtresse. Elle fut si saisie de la simple proposition qu'il lui en fit,
qu'elle s'en évanouit, et elle lui défendit, par tout le pouvoir qu'il
lui avait donné sur son esprit, d'y penser de sa vie. Mais, malgré cette
défense, il crut ne pouvoir lui donner une plus grande preuve de son
amour, et il fit travailler secrètement à toutes les choses qui lui
étaient nécessaires. Quelque soin qu'il apportât à cacher son dessein à
sa maîtresse, elle en fut avertie, et elle n'omit rien pour le
détourner. Enfin, le jour de cette fête étant venu, il la conjura de s'y
trouver, et il lui dit que sa présence suffirait pour le faire vaincre
et pour lui acquérir une gloire qui le rendrait encore plus digne
d'elle. Votre amour, lui dit-elle, est plus ambitieux qu'il n'est
tendre, et le mien est plus tendre qu'ambitieux. Allez où la gloire vous
appelle, vous voulez que j'y sois, vous voulez combattre devant moi;
oui, j'y serai, je vous le promets, et peut-être que ma présence vous
troublera plus qu'elle ne vous donnera d'émulation. Il la quitta enfin
et fut sur la Plaza mayor, où tout le monde était déjà assemblé. Mais à
peine commençait-il de se défendre contre un fier taureau qui l'avait
attaqué, qu'un jeune villageois jette un dard à ce redoutable animal
qui le perce et lui fait sentir beaucoup de douleur. Il quitte aussitôt
le cavalier qui le combattait, et en mugissant il prend sa course vers
celui qui venait de le frapper. Ce jeune homme, interdit, voulut se
sauver: alors le bonnet dont sa tête était couverte vint à tomber, et en
même temps les plus beaux cheveux du monde, et les plus longs, se
déployèrent sur ses épaules et firent reconnaître que c'était une fille
de quinze à seize ans. La peur lui avait causé un tel tremblement,
qu'elle ne pouvait plus ni courir ni éviter le taureau. Il lui avait
porté un coup effroyable dans le côté, au même moment que son amant, qui
était le toréador, et qui l'avait reconnue, avait couru vers elle pour
la secourir. O Dieu! quelle douleur fut la sienne, lorsqu'il vit sa
chère maîtresse dans ce funeste état! Il devint transporté, il ne
ménagea plus sa vie, et, plus furieux que le taureau, il fit des choses
incroyables. Il fut mortellement blessé en plusieurs endroits. Ce fut
bien ce jour-là qu'on trouva la fête belle. On porta les deux infortunés
amants chez le malheureux père de la fille. Ils voulurent être en même
chambre, et demandèrent en grâce que, pour le peu d'heures qui leur
restaient à vivre, on les mariât, et que, puisqu'ils ne pouvaient vivre
ensemble, ils n'eussent au moins qu'un même tombeau après leur mort.
Cette histoire a beaucoup ajouté à l'aversion que j'avais pour ces
sortes de fêtes. Je le dis à Don Fernand, après l'avoir remercié de la
peine qu'il avait prise de me la raconter.
Je ne vous ai rien dit jusqu'ici de la langue espagnole, dans laquelle
je tâche de faire quelques progrès. Je la trouve tout à fait à mon gré,
elle est expressive, noble et grave. L'amour ne laisse pas d'y trouver
son langage et d'y badiner agréablement. Les personnes de la cour
parlent plus concis que les autres. Elles ont de certaines comparaisons
et des métaphores si abstraites, qu'à moins d'être accoutumé à les
entendre, l'on perd la moitié de leurs conceptions. J'ai appris
plusieurs langues, du moins j'en ai eu les premiers principes; mais, de
toutes, il n'y a que la nôtre qui me paraisse plus belle que
l'espagnole.
Je viens de voir arriver dix galères, cela est assez surprenant dans une
ville qui est à quatre-vingts lieues de la mer; mais ce sont des galères
de terre; car, s'il y a bien des chevaux et des chiens marins, pourquoi
n'y aurait-il pas des galères terrestres? Elles ont la forme d'un
chariot, elles sont quatre fois plus longues; chacune a six roues, trois
de chaque côté; cela ne va guère plus doucement qu'une charrette. Le
dessous en est rond et assez semblable à celui des galères. On les
couvre de toile. On y peut tenir quarante personnes. On s'y couche, on y
fait sa cuisine; enfin, c'est une maison roulante. L'on met dix-huit ou
vingt chevaux pour la traîner. La machine est si longue, qu'elle ne peut
tourner que dans un grand champ. Elles viennent de Galice et de la
Manche, pays du brave Don Quichotte. Il en part huit, dix ou douze
ensemble, pour s'entre-secourir au besoin; car, lorsqu'une galère verse,
c'est un grand fracas, et le mieux qu'il puisse vous arriver c'est de
vous rompre un bras ou une jambe. Il faut être plus de cent à la
relever. L'on porte là-dedans toutes sortes de provisions, parce que le
pays par lequel on passe est si ingrat que sur des montagnes de
quatre-vingts lieues de long, le plus grand arbre que l'on trouve est un
peu de serpolet et de thym sauvage. Il n'y a là ni hôte, ni hôtellerie;
l'on couche dans la galère, et c'est un misérable pays pour les
voyageurs.
M. Mellini, nonce apostolique, sacra le patriarche des Indes le jour de
la Trinité, et le Roi y vint. Je le vis entrer. Il était habillé de noir
avec une broderie de soie aurore et de petites perles autour des fleurs.
Son chapeau était si grand, que les bords, qu'on ne relève jamais ici,
tombaient des deux côtés et ne faisaient pas un bon effet. Je remarquai,
pendant la cérémonie, qu'il mangeait quelque chose qu'on lui tenait sur
un papier; je demandai ce que c'était. On me dit que ce devait être de
l'ail ou des petites échalotes, parce qu'il en mange assez souvent.
J'étais trop éloignée pour le bien voir. Il ne retourna point au
Buen-Retiro, à cause de la fête du Saint-Sacrement, à laquelle il
voulait assister. Lorsque je sortis de l'église, je reconnus un
gentilhomme français nommé Du Juncas, qui est de Bordeaux et que j'y
avais vu. Je lui demandai depuis quand il était en cette ville. Il me
dit qu'il y avait peu, et que son premier soin aurait été de me venir
voir, sans qu'il s'était engagé à Bayonne de ne perdre pas un moment à
la recherche d'un scélérat que l'on croyait caché à Madrid; que ce
n'était pas la curiosité de voir sacrer le patriarche des Indes qui
l'avait obligé de venir aux Jéronimites (autrement les filles de la
Conception); mais, qu'ayant demandé à parler à une religieuse, on lui
avait répondu qu'on ne pouvait la voir que le Roi ne fût sorti. C'est,
ajouta-t-il, une des plus belles filles du monde, et elle a causé un
grand malheur, à Bayonne, dans la famille de M. de la Lande. Je me
souvins de l'avoir vue en passant, et je le priai de m'apprendre ce que
c'était. C'est une trop longue et funeste aventure, me dit-il, pour vous
la raconter en un moment; mais, si vous voulez voir la jeune religieuse
dont je vous parle, je suis persuadé qu'elle ne vous déplairait pas. Je
pris volontiers le parti qu'il me proposait, parce que j'ai toujours
entendu dire qu'elles ont encore plus d'esprit dans les monastères que
dans le monde. Nous montâmes au parloir, dont trois affreuses grilles,
les unes sur les autres, tout hérissées de pointes de fer me surprirent.
Comment! dis-je, on m'avait assurée que les religieuses étaient, en ce
pays, fort galantes; mais je suis persuadée que l'amour n'est pas assez
hardi pour hasarder d'entrer au travers de ces longues pointes et de ces
petits trous, où il périrait indubitablement. Vous êtes la dupe des
apparences, Madame, s'écria Du Juncas, et, si la dame qui va venir
pouvait m'en laisser le temps, vous sauriez, dès aujourd'hui, ce que
j'appris d'un Espagnol de mes amis, au premier voyage que je fis ici.
Doña Isidore entra en ce moment au parloir. Je la trouvai encore plus
belle que je ne me l'étais figuré. M. Du Juncas lui dit que j'étais une
dame française qui avait eu envie de la connaître sur le récit qu'il
m'avait fait de son mérite. Elle me remercia avec beaucoup de modestie,
et elle nous dit ensuite qu'il était bien vrai que ce misérable dont on
voulait savoir des nouvelles avait été à Madrid depuis peu; mais,
qu'elle était certaine qu'il n'y était plus, et qu'il avait même eu la
hardiesse de lui écrire par un homme chez lequel il logeait; qu'on lui
avait apporté la lettre après son départ et qu'elle n'avait pas voulu la
recevoir. Il me semble, dis-je en l'interrompant, que l'on ne pourrait
pas le prendre, supposé qu'il fût encore ici. On en obtient quelquefois
la permission du Roi, dit Doña Isidore; il est de certains crimes qui ne
doivent point trouver d'asile, et celui-là en est un. Elle se prit à
pleurer, quelque violence qu'elle se fît pour retenir ses larmes; et
elle ajouta que, grâce au ciel, elle n'avait rien à se reprocher sur ce
qui s'était passé; mais que cela n'empêchait pas qu'elle ne s'affligeât
extrêmement d'en avoir été la cause. Nous parlâmes encore quelque temps
ensemble; je demeurai aussi charmée de son esprit que de sa beauté, et
je me retirai ensuite[111].
Je suis absolument à vous, ma très-chère cousine, soyez-en bien
persuadée.
A Madrid, ce 29 de mai 1679.
ONZIÈME LETTRE.
Il faut vous aimer autant que je vous aime, ma chère cousine, pour me
pouvoir résoudre à vous écrire dans un temps où la chaleur est
excessive. Tout ce que l'on m'en avait dit, et tout ce que je m'en étais
pu imaginer, n'est rien en comparaison de ce que je trouve. Pour m'en
garantir, je laisse mes fenêtres ouvertes tant que la nuit dure, sans
appréhender le vent de Galice qui estropie. Je couche nu-tête, je mets
mes mains et mes pieds dans de la neige; une autre en mourrait, mais je
tiens qu'il vaudrait autant mourir que d'étouffer comme on fait ici.
Minuit sonne sans que l'on ait senti le plus petit air du zéphire. Pour
moi, je pense qu'il ne fait pas plus chaud sous la ligne.
Quand on va à la promenade, l'on est assez embarrassé, car, si l'on
baisse les glaces du carrosse, l'on est suffoqué de la poudre dont les
rues sont si remplies qu'à peine s'y peut-on voir; et bien que les
fenêtres des maisons soient fermées, elle passe au travers et gâte tous
les meubles; de sorte que les méchantes odeurs de l'hiver et la poudre
de l'été noircissent l'argenterie et toutes choses, à tel point que rien
ne peut se conserver longtemps beau. Quelque soin que l'on prenne à
présent, l'on a toujours le visage couvert de sueur et de poudre,
semblables à ces athlètes que l'on représente dans la lice.
Je dois vous dire que j'ai vu la fête du Saint-Sacrement, qui est fort
solennelle ici. L'on y fait une procession générale, composée de toutes
les paroisses et de tous les religieux, qui sont en très-grand nombre.
L'on tapisse les rues, par où elle doit passer, des plus belles
tapisseries de l'univers; car je ne vous parle pas seulement de celles
de la couronne que l'on y voit. Il y a mille particuliers, et même
davantage, qui en ont d'admirables. Tous les balcons sont sans
jalousies, couverts de tapis remplis de riches carreaux, avec des dais.
Il y a du coutil tendu qui passe d'un côté de la rue à l'autre et
empêche que le soleil incommode. On jette de l'eau sur ce coutil afin
qu'il soit plus frais; les rues sont toutes sablées, fort arrosées et
remplies d'une si grande quantité de fleurs, que l'on ne saurait marcher
sur autre chose. Les reposoirs sont extraordinairement grands, et parés
de la dernière magnificence.
Il ne va point de femmes à la procession. Le Roi y était avec un habit
de taffetas noir lustré, une broderie de soie bleue et blanche marquait
les tailles. Les manches étaient de taffetas blanc, bordées de soie
bleue et de jais; elles étaient fort longues et ouvertes par devant. Il
avait de petites manches pendantes qui tombaient jusqu'à la ceinture;
son manteau autour de son bras; son grand collier d'or et de pierreries,
d'où pendait un petit mouton de diamant. Il avait aussi des boucles de
diamant à ses souliers et à ses jarretières; un gros cordon à son
chapeau, qui brillait presque autant que le soleil, avec une enseigne
qui retroussait son chapeau, et au bas de cette enseigne une perle que
l'on nomme la _peregrine_; elle est aussi grosse qu'une poire de
rousselet et de la même forme[112]. L'on prétend que c'est la plus belle
qui soit en Europe, et que l'eau et la qualité en sont parfaites. Toute
la cour, sans exception, était à la suite du Saint-Sacrement. Les
conseils y marchaient sans ordre de préséance comme ils se trouvaient,
tenant des cierges de cire blanche. Le Roi en portait un, et allait le
premier après le tabernacle où était le Corpus. C'est, assurément, une
des plus belles cérémonies que l'on puisse voir. J'y remarquai que tous
les gentilshommes de la Chambre avaient chacun une grande clef d'or à
leur côté. C'est celle de la chambre du Roi, où ils peuvent entrer quand
ils veulent. Elle est aussi grande que la clef d'une cave. J'y vis
plusieurs chevaliers de Malte, qui portent tous une croix de Malte de
toile de Hollande, brodée sur leur manteau. Il était près de deux heures
après minuit que la procession n'était pas encore rentrée. Lorsqu'elle
passa devant le palais l'on tira des boîtes et beaucoup de fusées.
Le Roi était allé trouver la procession à Santa-Maria; c'est une église
qui est proche du palais[113]. Toutes les dames prennent ce jour-là
leurs habits d'été. Elles sont très-parées sur leurs balcons; elles y
trouvent des corbeilles pleines de fleurs, ou des bouteilles remplies
d'eau de senteur, et elles en jettent lorsque la procession passe. Pour
l'ordinaire, les trois compagnies qui gardent le Roi sont vêtues de
neuf. Quand le Saint-Sacrement est rentré dans l'église, chacun va
manger chez soi pour se trouver aux _autos_. Ce sont des tragédies dont
les sujets sont pieux et l'exécution assez bizarre. On les représente
dans la cour ou dans la rue du président de chaque conseil à qui cela
est dû. Le Roi y vient, et toutes les personnes de qualité reçoivent des
billets dès la veille pour s'y trouver. Ainsi nous y fûmes conviées, et
je demeurai surprise qu'on allumât un nombre extraordinaire de flambeaux
pendant que le soleil donnait à plomb sur les comédiens, et qu'il
faisait fondre les bougies comme du beurre. Ils jouèrent la plus
impertinente pièce que j'aie vue de mes jours. En voici le sujet.
Les chevaliers de Saint-Jacques sont assemblés, et Notre-Seigneur les
vient prier de le recevoir dans leur ordre. Il y en a plusieurs qui le
veulent bien, mais les anciens représentent aux autres le tort qu'ils se
feraient d'admettre parmi eux une personne née dans la roture; que saint
Joseph, son père, est un pauvre menuisier, et que la Sainte Vierge
travaille en couture. Notre-Seigneur attend avec beaucoup d'inquiétude
la résolution que l'on prendra. L'on détermine, avec quelque peine, de
le refuser. Mais là-dessus on ouvre un avis qui est d'instituer exprès
pour lui l'ordre del Cristo, et par cet expédient tout le monde est
satisfait[114]. Cet ordre est celui du Portugal. Cependant ils ne font
pas ces choses dans un esprit de malice, et ils aimeraient mieux mourir
que de manquer au respect qu'ils doivent à la religion.
Les autos durent un mois. Je suis si lasse d'y aller que je m'en
dispense tout autant que je le puis. On y sert beaucoup de confitures et
d'eau glacée, dont on a bien besoin, car l'on y meurt de chaud et l'on y
étouffe de la poudre. Je fus ravie de trouver à l'hôtel du président de
la Hazienda, Don Augustin Pacheco et sa femme, dont je vous ai déjà
parlé. Ils s'y étaient rendus, parce qu'ils sont alliés au président.
Nous étions placés proche les uns des autres, et après que la fête fut
finie, nous allâmes nous promener au Prado à la française, c'est-à-dire
des hommes et des femmes dans un même carrosse. Don Frédéric de Cordone
en était: nos rideaux demeurèrent fermés tant qu'il y eut grand monde, à
cause de la belle petite Espagnole. Mais comme nous restâmes plus tard
que les autres, M. le nonce et Frédéric Cornano, ambassadeur de Venise,
ayant fait approcher leur carrosse du nôtre, causaient avec nous,
lorsque nous vîmes tout à coup une grande illumination le long de
l'allée, et en même temps il parut soixante cardinaux montés sur des
mules, avec leurs habits et leurs chapeaux rouges. Le pape vint ensuite,
on le portait sur une machine entourée de grands tapis de pied; il était
sous un dais assis dans un fauteuil, la tiare et les clefs de saint
Pierre sur un carreau, avec un bénitier plein d'eau de fleur d'orange
qu'il jetait à tout le monde. La cavalcade marchait gravement. Quand ils
furent arrivés au bout du Prado, MM. les cardinaux commencèrent à faire
mille tours de souplesse pour réjouir Sa Sainteté: les uns jetaient
leurs chapeaux par-dessus les arbres, et chacun se trouvait assez juste
dessous pour que son chapeau lui retombât sur la tête. Les autres se
mettaient debout sur la selle de leurs mules et les faisaient courir
tant qu'elles pouvaient. Il y avait un grand concours de peuple qui
faisait le cortége. Nous demandâmes à M. le nonce ce que cela voulait
dire, et il nous assura qu'il ne savait point, et qu'il ne trouvait rien
de bon dans cette plaisanterie. Il envoya s'informer d'où venait ainsi
le Sacré Collége. Nous apprîmes que c'était la fête des boulangers, et
que, tous les ans, ils avaient accoutumé de faire cette belle
cérémonie[115]. Le nonce avait grande envie de la troubler par une salve
de coups de bâton. Il avait déjà commandé à ses estafiers de commencer
la noise; mais nous intercédâmes pour ces pauvres gens qui n'avaient
d'autre intention que de fêter leur saint. Cependant quelqu'un qui avait
entendu donner les ordres perturbateurs du repos public en avertit le
pape et les cardinaux. Il n'en fallut pas davantage pour mettre la fête
en désordre. Chacun se sauva comme il put, et leur crainte fut cause que
notre plaisir finit bientôt. L'on ne souffrirait point en France de
telles mascarades; mais il y a bien des choses qui sont innocentes dans
un pays, qui ne le seraient peut-être pas dans un autre.
Ma parente sachant la manière honnête dont j'avais été reçue par Don
Augustin Pacheco, le convia à souper chez elle. Je le priai de se
souvenir qu'il m'avait promis un entretien sur ce qu'il savait des
Indes. Je vais, me dit-il aussitôt, vous parler de celles que l'on
distingue par Indes occidentales, dans lesquelles une partie de
l'Amérique est comprise.
Sous le règne de Ferdinand, roi de Castille et d'Aragon, Christophe
Colomb, Génois, découvrit cette partie du monde en 1492. Comme les
Espagnols furent les premiers qui trouvèrent cette heureuse terre
inconnue aux Européens, le roi Ferdinand et la reine Isabelle en eurent
la propriété par une bulle d'Alexandre VI. Il établit eux et leurs
successeurs, vicaires perpétuels du Saint-Siége dans tout le vaste pays.
De sorte que les rois d'Espagne en sont seigneurs spirituels et
temporels; qu'ils nomment aux évêchés et autres bénéfices; et qu'ils
reçoivent les dîmes. Leur pouvoir est plus étendu là qu'en Espagne; car
il faut remarquer que l'Amérique seule forme une des quatre parties du
monde, et que nous y possédons beaucoup plus de pays que toutes les
autres nations ensemble. Le conseil des Indes, qui est établi à Madrid,
est un des plus considérables du royaume, et, dans la nécessité où l'on
est d'entretenir une correspondance très-fréquente entre l'Espagne et
les Indes, d'envoyer des ordres et de maintenir toute l'autorité du côté
de la cour, l'on a été obligé d'établir une Chambre particulière,
composée de quatre des plus anciens conseillers du conseil des Indes,
lesquels prennent connaissance des affaires de finance, et font faire
les expéditions par les secrétaires du conseil.
Outre cette Chambre qui est à Madrid, il y en a une à Séville, appelée
la maison de _contratacion_. Elle est composée d'un président et de
plusieurs conseillers de robe et d'épée, avec les autres officiers
nécessaires. Les conseillers d'épée prennent connaissance des choses qui
concernent la flotte et les galions. Les autres conseillers rendent la
justice. Les appellations de ce tribunal vont au conseil des Indes de
Madrid. On tient des registres dans la maison de contratacion de
Séville, où l'on écrit toutes les marchandises que l'on envoie aux
Indes, et toutes celles qu'on en rapporte, pour empêcher que le Roi ne
soit fraudé de ses droits; mais cela sert de peu; les marchands sont si
adroits et ceux qui leur font rendre compte prennent si volontiers le
parti de partager avec eux, que le Roi n'en est assurément pas mieux
servi; et son droit, qui n'est qu'un cinquième, est si mal payé, qu'il
ne reçoit pas la quatrième partie de ce qui lui appartient[116].
C'est le conseil de Madrid qui propose au Roi des sujets pour remplir
les vice-royautés de la Nouvelle-Espagne et du Pérou[117]. Il faut
remarquer que tous les emplois s'y donnent de trois ans en trois ans, ou
de cinq ans en cinq ans, afin qu'un seul homme ne puisse pas s'enrichir
pendant qu'il y en a tant d'autres qui ont besoin d'une part aux
bienfaits du prince.
Dans les endroits des Indes où il n'y a pas de vice-roi, celui qui est
président est aussi gouverneur. Lorsqu'un vice-roi meurt, le président
en charge dans la vice-royauté prend le gouvernement en main, jusqu'à ce
qu'on ait envoyé d'Espagne un autre vice-roi. C'est Sa Majesté
Catholique qui donne ces grands postes-là, et les gouvernements les plus
considérables. Les vice-rois pourvoient aux petits gouvernements, et ces
vice-rois rapportent sans peine, en cinq ans, cinq et six cent mille
écus. On n'y va point sans s'y enrichir; et cela est si vrai, que
jusqu'aux religieux qu'on y envoie pour prêcher la foi et convertir les
Indiens, rapportent chacun de leur mission trente ou quarante mille
écus. Le Roi dispose de plusieurs pensions qui sont sur les villages des
Indes. On en tire depuis deux jusqu'à six mille écus de rente, et c'est
encore un moyen de gratifier ses sujets.
Les îles Philippines, qui sont proches du royaume de la Chine, dépendent
du Roi d'Espagne. Le commerce qui s'y fait consiste en soie. Elles lui
coûtent plus à garder qu'elles ne lui rapportent.
Les Castillans ont eu leurs raisons pour ne vouloir pas qu'il y eût
aucune sorte de manufacture aux Indes, ni que l'on y fît des étoffes, ni
pas une des autres choses qui sont indispensablement nécessaires. Cette
politique est cause que tout vient d'Europe, et que les Indiens, qui
aiment passionnément leurs commodités et ce qui les pare, sacrifient
volontiers leur argent à leur satisfaction. De cette manière, on les
met hors d'état de rien amasser, parce qu'ils sont obligés d'acheter
bien cher les moindres bagatelles qu'on leur porte, et dont on les
amuse[118].