Ces fêtes sont belles, grandes et magnifiques; c'est un spectacle fort

noble et qui coûte beaucoup. L'on ne peut en faire une peinture juste;

il faut les voir pour se les bien représenter. Mais je vous avoue que

tout cela ne me plaît point, quand je pense qu'un homme, dont la

conservation vous est chère, a la témérité de s'aller exposer contre un

taureau furieux, et que, pour l'amour de vous (car c'en est d'ordinaire

le motif), vous le voyez revenir tout sanglant et demi-mort. Peut-on

seulement approuver aucune de ces coutumes? Et supposé même qu'on n'y

eût pas un intérêt particulier, peut-on souhaiter de se trouver à des

fêtes qui, presque toujours, coûtent la vie à plusieurs personnes? Pour

moi, je suis surprise que, dans un royaume où les Rois portent le nom de

catholiques, l'on souffre un divertissement si barbare. Je sais bien

qu'il est fort ancien, puisqu'il vient des Maures; mais il me semble

qu'il devrait être tout à fait aboli, aussi bien que plusieurs autres

coutumes qu'ils tiennent de ces infidèles.

Don Fernand de Tolède, me voyant fort émue et fort inquiète pendant la

course, et remarquant que je devenais quelquefois aussi pâle qu'un mort,

tant je craignais de voir tuer quelques-uns de ceux qui combattaient, me

dit en souriant: Qu'auriez-vous fait, Madame, si vous aviez vu ce qui

se passa ici il y a quelques années? Un cavalier de mérite aimait

passionnément une jeune fille qui n'était que la fille d'un lapidaire;

mais elle était parfaitement belle, et devait avoir de fort grands

biens. Ce cavalier ayant appris que les plus fiers taureaux des

montagnes avaient été pris, et croyant qu'il y aurait beaucoup de gloire

de les vaincre, résolut de tauriser, et il en demanda la permission à sa

maîtresse. Elle fut si saisie de la simple proposition qu'il lui en fit,

qu'elle s'en évanouit, et elle lui défendit, par tout le pouvoir qu'il

lui avait donné sur son esprit, d'y penser de sa vie. Mais, malgré cette

défense, il crut ne pouvoir lui donner une plus grande preuve de son

amour, et il fit travailler secrètement à toutes les choses qui lui

étaient nécessaires. Quelque soin qu'il apportât à cacher son dessein à

sa maîtresse, elle en fut avertie, et elle n'omit rien pour le

détourner. Enfin, le jour de cette fête étant venu, il la conjura de s'y

trouver, et il lui dit que sa présence suffirait pour le faire vaincre

et pour lui acquérir une gloire qui le rendrait encore plus digne

d'elle. Votre amour, lui dit-elle, est plus ambitieux qu'il n'est

tendre, et le mien est plus tendre qu'ambitieux. Allez où la gloire vous

appelle, vous voulez que j'y sois, vous voulez combattre devant moi;

oui, j'y serai, je vous le promets, et peut-être que ma présence vous

troublera plus qu'elle ne vous donnera d'émulation. Il la quitta enfin

et fut sur la Plaza mayor, où tout le monde était déjà assemblé. Mais à

peine commençait-il de se défendre contre un fier taureau qui l'avait

attaqué, qu'un jeune villageois jette un dard à ce redoutable animal

qui le perce et lui fait sentir beaucoup de douleur. Il quitte aussitôt

le cavalier qui le combattait, et en mugissant il prend sa course vers

celui qui venait de le frapper. Ce jeune homme, interdit, voulut se

sauver: alors le bonnet dont sa tête était couverte vint à tomber, et en

même temps les plus beaux cheveux du monde, et les plus longs, se

déployèrent sur ses épaules et firent reconnaître que c'était une fille

de quinze à seize ans. La peur lui avait causé un tel tremblement,

qu'elle ne pouvait plus ni courir ni éviter le taureau. Il lui avait

porté un coup effroyable dans le côté, au même moment que son amant, qui

était le toréador, et qui l'avait reconnue, avait couru vers elle pour

la secourir. O Dieu! quelle douleur fut la sienne, lorsqu'il vit sa

chère maîtresse dans ce funeste état! Il devint transporté, il ne

ménagea plus sa vie, et, plus furieux que le taureau, il fit des choses

incroyables. Il fut mortellement blessé en plusieurs endroits. Ce fut

bien ce jour-là qu'on trouva la fête belle. On porta les deux infortunés

amants chez le malheureux père de la fille. Ils voulurent être en même

chambre, et demandèrent en grâce que, pour le peu d'heures qui leur

restaient à vivre, on les mariât, et que, puisqu'ils ne pouvaient vivre

ensemble, ils n'eussent au moins qu'un même tombeau après leur mort.

Cette histoire a beaucoup ajouté à l'aversion que j'avais pour ces

sortes de fêtes. Je le dis à Don Fernand, après l'avoir remercié de la

peine qu'il avait prise de me la raconter.

Je ne vous ai rien dit jusqu'ici de la langue espagnole, dans laquelle

je tâche de faire quelques progrès. Je la trouve tout à fait à mon gré,

elle est expressive, noble et grave. L'amour ne laisse pas d'y trouver

son langage et d'y badiner agréablement. Les personnes de la cour

parlent plus concis que les autres. Elles ont de certaines comparaisons

et des métaphores si abstraites, qu'à moins d'être accoutumé à les

entendre, l'on perd la moitié de leurs conceptions. J'ai appris

plusieurs langues, du moins j'en ai eu les premiers principes; mais, de

toutes, il n'y a que la nôtre qui me paraisse plus belle que

l'espagnole.

Je viens de voir arriver dix galères, cela est assez surprenant dans une

ville qui est à quatre-vingts lieues de la mer; mais ce sont des galères

de terre; car, s'il y a bien des chevaux et des chiens marins, pourquoi

n'y aurait-il pas des galères terrestres? Elles ont la forme d'un

chariot, elles sont quatre fois plus longues; chacune a six roues, trois

de chaque côté; cela ne va guère plus doucement qu'une charrette. Le

dessous en est rond et assez semblable à celui des galères. On les

couvre de toile. On y peut tenir quarante personnes. On s'y couche, on y

fait sa cuisine; enfin, c'est une maison roulante. L'on met dix-huit ou

vingt chevaux pour la traîner. La machine est si longue, qu'elle ne peut

tourner que dans un grand champ. Elles viennent de Galice et de la

Manche, pays du brave Don Quichotte. Il en part huit, dix ou douze

ensemble, pour s'entre-secourir au besoin; car, lorsqu'une galère verse,

c'est un grand fracas, et le mieux qu'il puisse vous arriver c'est de

vous rompre un bras ou une jambe. Il faut être plus de cent à la

relever. L'on porte là-dedans toutes sortes de provisions, parce que le

pays par lequel on passe est si ingrat que sur des montagnes de

quatre-vingts lieues de long, le plus grand arbre que l'on trouve est un

peu de serpolet et de thym sauvage. Il n'y a là ni hôte, ni hôtellerie;

l'on couche dans la galère, et c'est un misérable pays pour les

voyageurs.

M. Mellini, nonce apostolique, sacra le patriarche des Indes le jour de

la Trinité, et le Roi y vint. Je le vis entrer. Il était habillé de noir

avec une broderie de soie aurore et de petites perles autour des fleurs.

Son chapeau était si grand, que les bords, qu'on ne relève jamais ici,

tombaient des deux côtés et ne faisaient pas un bon effet. Je remarquai,

pendant la cérémonie, qu'il mangeait quelque chose qu'on lui tenait sur

un papier; je demandai ce que c'était. On me dit que ce devait être de

l'ail ou des petites échalotes, parce qu'il en mange assez souvent.

J'étais trop éloignée pour le bien voir. Il ne retourna point au

Buen-Retiro, à cause de la fête du Saint-Sacrement, à laquelle il

voulait assister. Lorsque je sortis de l'église, je reconnus un

gentilhomme français nommé Du Juncas, qui est de Bordeaux et que j'y

avais vu. Je lui demandai depuis quand il était en cette ville. Il me

dit qu'il y avait peu, et que son premier soin aurait été de me venir

voir, sans qu'il s'était engagé à Bayonne de ne perdre pas un moment à

la recherche d'un scélérat que l'on croyait caché à Madrid; que ce

n'était pas la curiosité de voir sacrer le patriarche des Indes qui

l'avait obligé de venir aux Jéronimites (autrement les filles de la

Conception); mais, qu'ayant demandé à parler à une religieuse, on lui

avait répondu qu'on ne pouvait la voir que le Roi ne fût sorti. C'est,

ajouta-t-il, une des plus belles filles du monde, et elle a causé un

grand malheur, à Bayonne, dans la famille de M. de la Lande. Je me

souvins de l'avoir vue en passant, et je le priai de m'apprendre ce que

c'était. C'est une trop longue et funeste aventure, me dit-il, pour vous

la raconter en un moment; mais, si vous voulez voir la jeune religieuse

dont je vous parle, je suis persuadé qu'elle ne vous déplairait pas. Je

pris volontiers le parti qu'il me proposait, parce que j'ai toujours

entendu dire qu'elles ont encore plus d'esprit dans les monastères que

dans le monde. Nous montâmes au parloir, dont trois affreuses grilles,

les unes sur les autres, tout hérissées de pointes de fer me surprirent.

Comment! dis-je, on m'avait assurée que les religieuses étaient, en ce

pays, fort galantes; mais je suis persuadée que l'amour n'est pas assez

hardi pour hasarder d'entrer au travers de ces longues pointes et de ces

petits trous, où il périrait indubitablement. Vous êtes la dupe des

apparences, Madame, s'écria Du Juncas, et, si la dame qui va venir

pouvait m'en laisser le temps, vous sauriez, dès aujourd'hui, ce que

j'appris d'un Espagnol de mes amis, au premier voyage que je fis ici.

Doña Isidore entra en ce moment au parloir. Je la trouvai encore plus

belle que je ne me l'étais figuré. M. Du Juncas lui dit que j'étais une

dame française qui avait eu envie de la connaître sur le récit qu'il

m'avait fait de son mérite. Elle me remercia avec beaucoup de modestie,

et elle nous dit ensuite qu'il était bien vrai que ce misérable dont on

voulait savoir des nouvelles avait été à Madrid depuis peu; mais,

qu'elle était certaine qu'il n'y était plus, et qu'il avait même eu la

hardiesse de lui écrire par un homme chez lequel il logeait; qu'on lui

avait apporté la lettre après son départ et qu'elle n'avait pas voulu la

recevoir. Il me semble, dis-je en l'interrompant, que l'on ne pourrait

pas le prendre, supposé qu'il fût encore ici. On en obtient quelquefois

la permission du Roi, dit Doña Isidore; il est de certains crimes qui ne

doivent point trouver d'asile, et celui-là en est un. Elle se prit à

pleurer, quelque violence qu'elle se fît pour retenir ses larmes; et

elle ajouta que, grâce au ciel, elle n'avait rien à se reprocher sur ce

qui s'était passé; mais que cela n'empêchait pas qu'elle ne s'affligeât

extrêmement d'en avoir été la cause. Nous parlâmes encore quelque temps

ensemble; je demeurai aussi charmée de son esprit que de sa beauté, et

je me retirai ensuite[111].

Je suis absolument à vous, ma très-chère cousine, soyez-en bien

persuadée.

A Madrid, ce 29 de mai 1679.

ONZIÈME LETTRE.

Il faut vous aimer autant que je vous aime, ma chère cousine, pour me

pouvoir résoudre à vous écrire dans un temps où la chaleur est

excessive. Tout ce que l'on m'en avait dit, et tout ce que je m'en étais

pu imaginer, n'est rien en comparaison de ce que je trouve. Pour m'en

garantir, je laisse mes fenêtres ouvertes tant que la nuit dure, sans

appréhender le vent de Galice qui estropie. Je couche nu-tête, je mets

mes mains et mes pieds dans de la neige; une autre en mourrait, mais je

tiens qu'il vaudrait autant mourir que d'étouffer comme on fait ici.

Minuit sonne sans que l'on ait senti le plus petit air du zéphire. Pour

moi, je pense qu'il ne fait pas plus chaud sous la ligne.

Quand on va à la promenade, l'on est assez embarrassé, car, si l'on

baisse les glaces du carrosse, l'on est suffoqué de la poudre dont les

rues sont si remplies qu'à peine s'y peut-on voir; et bien que les

fenêtres des maisons soient fermées, elle passe au travers et gâte tous

les meubles; de sorte que les méchantes odeurs de l'hiver et la poudre

de l'été noircissent l'argenterie et toutes choses, à tel point que rien

ne peut se conserver longtemps beau. Quelque soin que l'on prenne à

présent, l'on a toujours le visage couvert de sueur et de poudre,

semblables à ces athlètes que l'on représente dans la lice.

Je dois vous dire que j'ai vu la fête du Saint-Sacrement, qui est fort

solennelle ici. L'on y fait une procession générale, composée de toutes

les paroisses et de tous les religieux, qui sont en très-grand nombre.

L'on tapisse les rues, par où elle doit passer, des plus belles

tapisseries de l'univers; car je ne vous parle pas seulement de celles

de la couronne que l'on y voit. Il y a mille particuliers, et même

davantage, qui en ont d'admirables. Tous les balcons sont sans

jalousies, couverts de tapis remplis de riches carreaux, avec des dais.

Il y a du coutil tendu qui passe d'un côté de la rue à l'autre et

empêche que le soleil incommode. On jette de l'eau sur ce coutil afin

qu'il soit plus frais; les rues sont toutes sablées, fort arrosées et

remplies d'une si grande quantité de fleurs, que l'on ne saurait marcher

sur autre chose. Les reposoirs sont extraordinairement grands, et parés

de la dernière magnificence.

Il ne va point de femmes à la procession. Le Roi y était avec un habit

de taffetas noir lustré, une broderie de soie bleue et blanche marquait

les tailles. Les manches étaient de taffetas blanc, bordées de soie

bleue et de jais; elles étaient fort longues et ouvertes par devant. Il

avait de petites manches pendantes qui tombaient jusqu'à la ceinture;

son manteau autour de son bras; son grand collier d'or et de pierreries,

d'où pendait un petit mouton de diamant. Il avait aussi des boucles de

diamant à ses souliers et à ses jarretières; un gros cordon à son

chapeau, qui brillait presque autant que le soleil, avec une enseigne

qui retroussait son chapeau, et au bas de cette enseigne une perle que

l'on nomme la _peregrine_; elle est aussi grosse qu'une poire de

rousselet et de la même forme[112]. L'on prétend que c'est la plus belle

qui soit en Europe, et que l'eau et la qualité en sont parfaites. Toute

la cour, sans exception, était à la suite du Saint-Sacrement. Les

conseils y marchaient sans ordre de préséance comme ils se trouvaient,

tenant des cierges de cire blanche. Le Roi en portait un, et allait le

premier après le tabernacle où était le Corpus. C'est, assurément, une

des plus belles cérémonies que l'on puisse voir. J'y remarquai que tous

les gentilshommes de la Chambre avaient chacun une grande clef d'or à

leur côté. C'est celle de la chambre du Roi, où ils peuvent entrer quand

ils veulent. Elle est aussi grande que la clef d'une cave. J'y vis

plusieurs chevaliers de Malte, qui portent tous une croix de Malte de

toile de Hollande, brodée sur leur manteau. Il était près de deux heures

après minuit que la procession n'était pas encore rentrée. Lorsqu'elle

passa devant le palais l'on tira des boîtes et beaucoup de fusées.

Le Roi était allé trouver la procession à Santa-Maria; c'est une église

qui est proche du palais[113]. Toutes les dames prennent ce jour-là

leurs habits d'été. Elles sont très-parées sur leurs balcons; elles y

trouvent des corbeilles pleines de fleurs, ou des bouteilles remplies

d'eau de senteur, et elles en jettent lorsque la procession passe. Pour

l'ordinaire, les trois compagnies qui gardent le Roi sont vêtues de

neuf. Quand le Saint-Sacrement est rentré dans l'église, chacun va

manger chez soi pour se trouver aux _autos_. Ce sont des tragédies dont

les sujets sont pieux et l'exécution assez bizarre. On les représente

dans la cour ou dans la rue du président de chaque conseil à qui cela

est dû. Le Roi y vient, et toutes les personnes de qualité reçoivent des

billets dès la veille pour s'y trouver. Ainsi nous y fûmes conviées, et

je demeurai surprise qu'on allumât un nombre extraordinaire de flambeaux

pendant que le soleil donnait à plomb sur les comédiens, et qu'il

faisait fondre les bougies comme du beurre. Ils jouèrent la plus

impertinente pièce que j'aie vue de mes jours. En voici le sujet.

Les chevaliers de Saint-Jacques sont assemblés, et Notre-Seigneur les

vient prier de le recevoir dans leur ordre. Il y en a plusieurs qui le

veulent bien, mais les anciens représentent aux autres le tort qu'ils se

feraient d'admettre parmi eux une personne née dans la roture; que saint

Joseph, son père, est un pauvre menuisier, et que la Sainte Vierge

travaille en couture. Notre-Seigneur attend avec beaucoup d'inquiétude

la résolution que l'on prendra. L'on détermine, avec quelque peine, de

le refuser. Mais là-dessus on ouvre un avis qui est d'instituer exprès

pour lui l'ordre del Cristo, et par cet expédient tout le monde est

satisfait[114]. Cet ordre est celui du Portugal. Cependant ils ne font

pas ces choses dans un esprit de malice, et ils aimeraient mieux mourir

que de manquer au respect qu'ils doivent à la religion.

Les autos durent un mois. Je suis si lasse d'y aller que je m'en

dispense tout autant que je le puis. On y sert beaucoup de confitures et

d'eau glacée, dont on a bien besoin, car l'on y meurt de chaud et l'on y

étouffe de la poudre. Je fus ravie de trouver à l'hôtel du président de

la Hazienda, Don Augustin Pacheco et sa femme, dont je vous ai déjà

parlé. Ils s'y étaient rendus, parce qu'ils sont alliés au président.

Nous étions placés proche les uns des autres, et après que la fête fut

finie, nous allâmes nous promener au Prado à la française, c'est-à-dire

des hommes et des femmes dans un même carrosse. Don Frédéric de Cordone

en était: nos rideaux demeurèrent fermés tant qu'il y eut grand monde, à

cause de la belle petite Espagnole. Mais comme nous restâmes plus tard

que les autres, M. le nonce et Frédéric Cornano, ambassadeur de Venise,

ayant fait approcher leur carrosse du nôtre, causaient avec nous,

lorsque nous vîmes tout à coup une grande illumination le long de

l'allée, et en même temps il parut soixante cardinaux montés sur des

mules, avec leurs habits et leurs chapeaux rouges. Le pape vint ensuite,

on le portait sur une machine entourée de grands tapis de pied; il était

sous un dais assis dans un fauteuil, la tiare et les clefs de saint

Pierre sur un carreau, avec un bénitier plein d'eau de fleur d'orange

qu'il jetait à tout le monde. La cavalcade marchait gravement. Quand ils

furent arrivés au bout du Prado, MM. les cardinaux commencèrent à faire

mille tours de souplesse pour réjouir Sa Sainteté: les uns jetaient

leurs chapeaux par-dessus les arbres, et chacun se trouvait assez juste

dessous pour que son chapeau lui retombât sur la tête. Les autres se

mettaient debout sur la selle de leurs mules et les faisaient courir

tant qu'elles pouvaient. Il y avait un grand concours de peuple qui

faisait le cortége. Nous demandâmes à M. le nonce ce que cela voulait

dire, et il nous assura qu'il ne savait point, et qu'il ne trouvait rien

de bon dans cette plaisanterie. Il envoya s'informer d'où venait ainsi

le Sacré Collége. Nous apprîmes que c'était la fête des boulangers, et

que, tous les ans, ils avaient accoutumé de faire cette belle

cérémonie[115]. Le nonce avait grande envie de la troubler par une salve

de coups de bâton. Il avait déjà commandé à ses estafiers de commencer

la noise; mais nous intercédâmes pour ces pauvres gens qui n'avaient

d'autre intention que de fêter leur saint. Cependant quelqu'un qui avait

entendu donner les ordres perturbateurs du repos public en avertit le

pape et les cardinaux. Il n'en fallut pas davantage pour mettre la fête

en désordre. Chacun se sauva comme il put, et leur crainte fut cause que

notre plaisir finit bientôt. L'on ne souffrirait point en France de

telles mascarades; mais il y a bien des choses qui sont innocentes dans

un pays, qui ne le seraient peut-être pas dans un autre.

Ma parente sachant la manière honnête dont j'avais été reçue par Don

Augustin Pacheco, le convia à souper chez elle. Je le priai de se

souvenir qu'il m'avait promis un entretien sur ce qu'il savait des

Indes. Je vais, me dit-il aussitôt, vous parler de celles que l'on

distingue par Indes occidentales, dans lesquelles une partie de

l'Amérique est comprise.

Sous le règne de Ferdinand, roi de Castille et d'Aragon, Christophe

Colomb, Génois, découvrit cette partie du monde en 1492. Comme les

Espagnols furent les premiers qui trouvèrent cette heureuse terre

inconnue aux Européens, le roi Ferdinand et la reine Isabelle en eurent

la propriété par une bulle d'Alexandre VI. Il établit eux et leurs

successeurs, vicaires perpétuels du Saint-Siége dans tout le vaste pays.

De sorte que les rois d'Espagne en sont seigneurs spirituels et

temporels; qu'ils nomment aux évêchés et autres bénéfices; et qu'ils

reçoivent les dîmes. Leur pouvoir est plus étendu là qu'en Espagne; car

il faut remarquer que l'Amérique seule forme une des quatre parties du

monde, et que nous y possédons beaucoup plus de pays que toutes les

autres nations ensemble. Le conseil des Indes, qui est établi à Madrid,

est un des plus considérables du royaume, et, dans la nécessité où l'on

est d'entretenir une correspondance très-fréquente entre l'Espagne et

les Indes, d'envoyer des ordres et de maintenir toute l'autorité du côté

de la cour, l'on a été obligé d'établir une Chambre particulière,

composée de quatre des plus anciens conseillers du conseil des Indes,

lesquels prennent connaissance des affaires de finance, et font faire

les expéditions par les secrétaires du conseil.

Outre cette Chambre qui est à Madrid, il y en a une à Séville, appelée

la maison de _contratacion_. Elle est composée d'un président et de

plusieurs conseillers de robe et d'épée, avec les autres officiers

nécessaires. Les conseillers d'épée prennent connaissance des choses qui

concernent la flotte et les galions. Les autres conseillers rendent la

justice. Les appellations de ce tribunal vont au conseil des Indes de

Madrid. On tient des registres dans la maison de contratacion de

Séville, où l'on écrit toutes les marchandises que l'on envoie aux

Indes, et toutes celles qu'on en rapporte, pour empêcher que le Roi ne

soit fraudé de ses droits; mais cela sert de peu; les marchands sont si

adroits et ceux qui leur font rendre compte prennent si volontiers le

parti de partager avec eux, que le Roi n'en est assurément pas mieux

servi; et son droit, qui n'est qu'un cinquième, est si mal payé, qu'il

ne reçoit pas la quatrième partie de ce qui lui appartient[116].

C'est le conseil de Madrid qui propose au Roi des sujets pour remplir

les vice-royautés de la Nouvelle-Espagne et du Pérou[117]. Il faut

remarquer que tous les emplois s'y donnent de trois ans en trois ans, ou

de cinq ans en cinq ans, afin qu'un seul homme ne puisse pas s'enrichir

pendant qu'il y en a tant d'autres qui ont besoin d'une part aux

bienfaits du prince.

Dans les endroits des Indes où il n'y a pas de vice-roi, celui qui est

président est aussi gouverneur. Lorsqu'un vice-roi meurt, le président

en charge dans la vice-royauté prend le gouvernement en main, jusqu'à ce

qu'on ait envoyé d'Espagne un autre vice-roi. C'est Sa Majesté

Catholique qui donne ces grands postes-là, et les gouvernements les plus

considérables. Les vice-rois pourvoient aux petits gouvernements, et ces

vice-rois rapportent sans peine, en cinq ans, cinq et six cent mille

écus. On n'y va point sans s'y enrichir; et cela est si vrai, que

jusqu'aux religieux qu'on y envoie pour prêcher la foi et convertir les

Indiens, rapportent chacun de leur mission trente ou quarante mille

écus. Le Roi dispose de plusieurs pensions qui sont sur les villages des

Indes. On en tire depuis deux jusqu'à six mille écus de rente, et c'est

encore un moyen de gratifier ses sujets.

Les îles Philippines, qui sont proches du royaume de la Chine, dépendent

du Roi d'Espagne. Le commerce qui s'y fait consiste en soie. Elles lui

coûtent plus à garder qu'elles ne lui rapportent.

Les Castillans ont eu leurs raisons pour ne vouloir pas qu'il y eût

aucune sorte de manufacture aux Indes, ni que l'on y fît des étoffes, ni

pas une des autres choses qui sont indispensablement nécessaires. Cette

politique est cause que tout vient d'Europe, et que les Indiens, qui

aiment passionnément leurs commodités et ce qui les pare, sacrifient

volontiers leur argent à leur satisfaction. De cette manière, on les

met hors d'état de rien amasser, parce qu'ils sont obligés d'acheter

bien cher les moindres bagatelles qu'on leur porte, et dont on les

amuse[118].

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 21 / 37 段