Après qu'ils se sont reposés quelques heures, on les fait sortir de

l'écurie, les uns après les autres, dans la grande place, où il vient

quantité de jeunes paysans, forts et robustes, dont les uns prennent le

taureau par les cornes, les autres l'arrêtent par la queue; parce qu'ils

le marquent à la cuisse d'un fer chaud, et qu'ils lui fendent les

oreilles, on les nomme _herradores_. Ceci ne se passe pas si

paisiblement qu'il n'y ait quelquefois plusieurs personnes tuées, et

c'est un prélude de la fête qui fait toujours beaucoup de plaisir au

peuple, soit qu'il aime à voir répandre du sang, ou qu'il aime seulement

les choses extraordinaires, qui le surprennent d'abord et qui lui

donnent lieu de faire ensuite de longues réflexions. Mais s'il en fait

sur ce qui arrive de fâcheux dans cette fête, il ne paraît pas qu'il en

profite, car il est toujours prêt à s'exposer dans toutes les courses

que l'on fait.

On donne à manger aux taureaux; on choisit les meilleurs pour la course,

et même on les connaît pour les fils ou les frères de ceux qui ont bien

fait du carnage aux fêtes précédentes. On attache à leurs cornes un

long ruban; à la couleur du ruban tout le monde les reconnaît et cite

l'histoire de leurs ancêtres: que l'aïeul ou le trisaïeul de ces

taureaux tuèrent courageusement tels et tels, et l'on ne se promet pas

moins de ceux qui paraissent.

Quand ils sont suffisamment reposés, on sable la Plaza Major, et l'on

met tout autour des barrières de la hauteur d'un homme, qui sont peintes

des armes du Roi et de celles de ses royaumes. Cette place est, ce me

semble, plus grande que la place Royale. Elle est plus longue que large,

avec des portiques, sur lesquels les maisons sont bâties, et sont toutes

semblables, faites en manière de pavillons, à cinq étages, et à chacun

un rang de balcon sur lequel on entre par de grandes portes vitrées.

Celui du Roi est plus avancé que celui des autres, plus spacieux et tout

doré. Il est au milieu d'un des côtés avec un dais au-dessus. Vis-à-vis,

sont les balcons des ambassadeurs qui ont séance quand il tient

chapelle, c'est-à-dire M. le nonce, l'ambassadeur de l'Empereur,

l'ambassadeur de France, et ceux de Pologne, de Venise et de Savoie:

ceux d'Angleterre, de Hollande, de Suède, de Danemark, et des autres

princes protestants, ne tiennent pas de rang là. Les conseils de

Castille, d'Aragon, de l'Inquisition, d'Italie, de Flandre, des Indes,

des Ordres, de Guerre, de la Croisade et des Finances, sont à la droite

du Roi.

On les reconnaît aux armes qui sont sur leurs tapis de velours cramoisi

tout brodés d'or. Ensuite le corps de ville, les juges, les grands et

les titulados, sont placés chacun son rang, et aux dépens du Roi ou de

la ville, qui louent les balcons de divers particuliers qui demeurent

là.

On donne de la part du Roi, à tous ceux que je viens de marquer, une

collation dans des corbeilles fort propres, et l'on apporte aux dames

avec cette collation, qui consiste en fruits, confitures sèches et des

eaux glacées, des gants, des rubans, des éventails, des pastilles, des

bas de soie et des jarretières. De sorte que ces fêtes-là coûtent

toujours plus de cent mille écus. Cette dépense se prend sur les amendes

qui sont adjugées au Roi ou à la ville. C'est un fonds auquel on ne

toucherait pas pour tirer le royaume du plus grand péril, et, si on le

faisait, il en pourrait arriver une sédition, tant le peuple est

enchanté de cette sorte de plaisir.

Depuis le niveau du pavé jusqu'au premier balcon, l'on fait des

échafauds, pour placer tout le monde. On loue un balcon jusqu'à quinze

et vingt pistoles, et il n'y en a aucun qui ne soit occupé et paré de

riches tapis et de beaux dais. Le peuple ne se met point sous le balcon

du Roi, cet endroit est rempli par ses gardes. Il y a seulement trois

portes ouvertes, par lesquelles les personnes de qualité viennent dans

leurs plus beaux carrosses, particulièrement les ambassadeurs; et l'on y

fait plusieurs tours quelque temps avant que le Roi arrive. Les

cavaliers saluent les dames qui sont sur les balcons, sans être

couvertes de leurs mantes. Elles sont parées de toutes leurs pierreries

et de ce qu'elles ont de plus beau. On ne voit que des étoffes

magnifiques, des tapisseries, des carreaux et des tapis tout relevés

d'or. Je n'ai jamais rien vu de plus éblouissant. Le balcon du Roi est

entouré de rideaux vert et or, qu'il tire quand il ne veut pas qu'on le

voie.

Le Roi vint sur les quatre heures, et aussitôt tous les carrosses

sortirent de la place. C'est ordinairement l'ambassadeur de France qu'on

y remarque le plus, parce que lui et tout son train sont habillés à la

française, et c'est le seul ambassadeur qui ait ici ce privilége, car

les autres se mettent à l'espagnole. Mais le marquis de Villars n'est

pas encore arrivé. Le carrosse du Roi est précédé de cinq ou six autres

où sont les officiers, les menins et les pages de la chambre, et le

carrosse de respect, où il n'y a personne dedans, marche immédiatement

devant celui de Sa Majesté, dont le cocher et le postillon vont toujours

tête nue, et un valet de pied porte leur chapeau. Le carrosse est

entouré de gardes à pied. Ceux que l'on nomme gardes du corps ont des

pertuisanes et marchent fort près du carrosse. Aux portières sont en

grand nombre les pages du Roi, habillés de noir, et sans épée, qui est

la seule marque qui les fasse connaître pour être des pages. Comme les

dames destinées à être près de la jeune Reine ont déjà été nommées,

elles venaient toutes sous la conduite de la duchesse de Terranova, dans

les carrosses du Roi; et des hommes de la première qualité marchaient à

la portière, les uns à pied pour en être plus proche, et les autres

montés sur les plus beaux chevaux du monde, qui sont dressés exprès, et

que l'on appelle chevaux de mouvement. Pour faire cette galanterie, il

faut en avoir obtenu permission de sa maîtresse; autrement on s'en

attirerait de grands reproches, et même une affaire avec les parents de

la dame, qui prendraient cette liberté au point d'honneur. Lorsqu'elle

le trouve bon, on peut faire toutes les galanteries dont ces sortes de

fêtes fournissent l'occasion. Mais bien qu'ils n'aient rien à craindre

de la part des dames qu'ils servent, ni de leurs familles, toutes les

difficultés ne sont pas levées pour cela: car les _dueñas de honor_,

dont il y a une provision incommode dans chaque carrosse, et les

_guardadamas_ qui vont à cheval, sont de fâcheux surveillants. A peine

a-t-on commencé un peu de conversation, que les vieilles tirent le

rideau, et les _guardadamas_ vous disent que l'amour le plus respectueux

est le plus discret. Ainsi, il faut bien souvent se contenter de se

parler avec les yeux et de faire des soupirs si hauts qu'ils s'entendent

de fort loin.

Toutes les choses étant ainsi disposées, les capitaines des gardes et

les autres officiers entrent dans la place, montés sur de très-beaux

chevaux et suivis des gardes espagnole, allemande et bourguignonne. Ils

sont vêtus de velours ou de satin jaune, qui sont les livrées du Roi,

avec des galons veloutés cramoisi, or et argent. Les archers de la

garde, que je nomme gardes du corps, ont seulement un petit manteau de

la même livrée sur des habits noirs. Les Espagnols ont des chausses

retroussées à l'antique, les Allemands, appelés Tudesques, en ont comme

les Suisses. Ils se rangent l'un auprès de l'autre, du côté du balcon du

Roi, pendant que les deux capitaines et les deux lieutenants, ayant

chacun un bâton de commandement à la main, et suivis d'une nombreuse

livrée, marchent tous quatre de front à la tête des gardes, et font

plusieurs tours dans la place pour donner les ordres nécessaires, et

pour saluer les dames de leur connaissance. Leurs chevaux font cent

courbettes et cent bonds. Ils sont couverts de noeuds de ruban et de

housses en broderie. On les nomme _picadores_ pour les distinguer.

Chacun de ces seigneurs affecte de porter ces jours-là les couleurs que

sa maîtresse aime davantage.

Après que le peuple est sorti des barrières et s'est rangé sur les

échafauds, on arrose la place avec quarante ou cinquante tonneaux d'eau

qui sont tirés chacun par une charrette. Les capitaines des gardes

reviennent alors prendre leurs postes sous le balcon du Roi, où tous les

gardes se mettent aussi, et font une espèce de haie, se tenant fort

serrés; et quoique les taureaux soient quelquefois prêts à les tuer, il

ne leur est pas permis de reculer ni de sortir de leur place. Ils leur

présentent seulement la pointe de leurs hallebardes, et se défendent

avec beaucoup de péril de leur part. Lorsqu'ils en tuent un, il est à

eux.

Je vous assure que cette foule innombrable de peuple (car tout en est

plein, et les toits des maisons comme tout le reste), ces balcons si

bien parés, avec tant de belles dames, cette grande cour, ces gardes et

enfin toute cette place, donnent un des plus beaux spectacles que j'aie

jamais vus.

Aussitôt que les gardes occupent le quartier du Roi, il entre dans la

place six alguazils ou huissiers de ville, tenant chacun une grande

baguette blanche. Leurs chevaux sont excellents, harnachés à la

morisque, chargés de petites sonnettes. L'habit des alguazils est noir.

Ils ont des plumes et tiennent la meilleure contenance qu'ils peuvent

dans l'extrême crainte dont ils sont saisis, à cause qu'il ne leur est

pas permis de sortir de la lice; et ce sont eux qui vont querir les

cavaliers qui doivent combattre.

Je dois vous dire, avant de continuer cette petite description, qu'il y

a des lois établies pour cette sorte de course, que l'on nomme _Duelo_,

c'est-à-dire duel, parce qu'un cavalier attaque le taureau et le combat

en combat singulier. Voici quelques-unes des choses que l'on y observe.

Il faut être né gentilhomme et connu pour tel pour combattre à

cheval[108]. Il n'est pas permis de tirer l'épée contre le taureau,

qu'il ne vous ait fait insulte. On appelle insulte, quand il vous

arrache de la main le _garrochon_, c'est-à-dire la lance, ou qu'il a

fait tomber votre chapeau, ou votre manteau; ou qu'il vous a blessé vous

ou votre cheval, ou quelqu'un de ceux qui vous accompagnent. En ce cas,

le cavalier est obligé de pousser son cheval droit au taureau, car

c'est un _empeño_, cela veut dire un affront qui engage à le venger ou à

mourir; et il faut lui donner _una cuchillada_, c'est-à-dire un coup du

revers de son épée à la tête ou au cou. Mais si le cheval sur lequel le

cavalier est monté résiste à avancer, l'on met aussitôt pied à terre, et

l'on marche courageusement contre ce fier animal. On est armé d'un épieu

fort court et large de trois doigts. Il faut que les autres cavaliers

qui sont là pour combattre descendent aussi de cheval, et accompagnent

celui qui est dans l'empeño: mais ils ne le secondent point pour lui

procurer aucun avantage contre son ennemi. Lorsqu'ils vont tous de cette

manière vers le taureau, s'il s'enfuit à l'autre bout de la place, au

lieu de les attendre ou de venir à eux; après l'avoir poursuivi quelque

temps, ils ont satisfait aux lois du duel.

Lorsqu'il y a dans la ville des chevaux qui ont servi à tauriser, et qui

sont adroits, bien que l'on ne connaisse point celui à qui ils sont, on

les lui emprunte, soit qu'il ne souhaite pas les vendre, soit qu'on ne

soit pas en état de les acheter; et l'on n'en est jamais refusé. Si par

malheur le cheval est tué, et qu'on le veuille payer, on ne le souffre

pas, et ce serait manquer à la générosité espagnole que de recevoir de

l'argent en telle rencontre. Il est, cependant, assez désagréable

d'avoir un cheval que l'on a bien pris de la peine à dresser, et que le

premier inconnu vous fait tuer sans qu'il en soit autre chose. Cette

sorte de combat est jugée si périlleuse, qu'il y a des indulgences

ouvertes en beaucoup d'églises pour ces jours-là, à cause du massacre

qui s'y fait. Plusieurs Papes ont voulu abolir tout à fait des

spectacles si barbares, mais les Espagnols ont fait de si grandes

instances envers la cour de Rome, pour qu'on les laissât, qu'elle s'est

accommodée à leur humeur, et jusqu'ici elle les a tolérés.

Le premier jour que j'y fus, les alguazils vinrent à la porte qui est au

bout de la lice, querir les six chevaliers, dont le comte de

Koenigsmarck était un, qui se présentaient pour combattre. Leurs chevaux

étaient admirablement beaux et magnifiquement harnachés. Sans compter

ceux qu'ils montaient, ils en avaient chacun douze, que les palefreniers

menaient en main, et chacun six mulets chargés de _rejones_ ou

garrochons[109], qui sont, comme je vous l'ai déjà dit, des lances de

bois de sapin fort sec, longues de quatre ou cinq pieds, toutes peintes

et dorées avec le fer très-poli, et par-dessus, les mulets avaient des

couvertures de velours, aux couleurs de ceux qui devaient combattre.

Leurs armes y étaient en broderies d'or. Cela ne se pratique pas à

toutes les fêtes. Quand c'est la ville qui les donne, il y a bien moins

de magnificence; mais comme c'était le Roi qui avait ordonné celle-ci,

et qu'elle se faisait à cause de son mariage, rien n'y était oublié.

Les cavaliers étaient vêtus de noir brodé d'or et d'argent, de soie ou

de jais. Ils avaient des plumes blanches mouchetées de différentes

couleurs, qui s'élevaient toutes sur le côté du chapeau, avec une riche

enseigne de diamants et un cordon de même. Ils portaient des écharpes,

les unes blanches, les autres cramoisies, bleues et jaunes brodées d'or

passé: quelques-uns les avaient autour d'eux, d'autres, mises comme un

baudrier, et d'autres au bras. Celles-ci étaient étroites et courtes.

C'étaient sans doute des présents de leurs maîtresses; car, d'ordinaire,

ils courent pour leur plaire et pour leur témoigner qu'il n'y a point de

péril auquel ils ne s'exposassent pour contribuer à leur divertissement.

Ils avaient par-dessus un manteau noir qui les enveloppait, dont les

bouts étant jetés par derrière, les bras n'en étaient point embarrassés.

Ils portaient de petites bottines blanches avec de longs éperons dorés,

qui n'ont qu'une pointe, à la mode des Maures. Ils sont aussi à cheval

comme eux, les jambes raccourcies, ce qui s'appelle _cavalgar à la

gineta_.

Ces cavaliers étaient fort bien à cheval, et mis de bon air pour le

pays. Leur naissance était illustre. Chacun d'eux avait quarante

laquais, les uns vêtus de moire d'or, garnie de dentelle; les autres de

brocart incarnat rayé d'or et d'argent; et les autres d'une autre façon.

Chacun était habillé à l'étrangère, soit en Turc, Hongrois, Maure,

Indien ou sauvage. Plusieurs laquais portaient des faisceaux de ces

garrochons dont je vous ai parlé, et cela avait beaucoup de grâce autour

d'eux. Ils traversèrent la Plaza Mayor, avec tout leur cortége, conduits

par les six alguazils, et aux fanfares des trompettes. Ils vinrent

devant le balcon du Roi, auquel ils firent une profonde révérence, et

lui demandèrent la permission de combattre les taureaux; ce qu'il leur

accorda en leur souhaitant la victoire. En même temps, les trompettes

recommencèrent à sonner de toutes parts, c'est comme le défi que l'on

fait aux taureaux. Il s'éleva de grands cris de tout le peuple qui

répétait: _Viva, viva los bravos cavalleros_! Ils se séparèrent ensuite

et furent saluer les dames de leur connaissance. Les laquais sortent de

la lice, et il n'en resta que deux à chacun, chargés de rejones. Ils se

tenaient aux côtés de leurs maîtres et ne quittèrent guère la croupe de

leurs chevaux.

Il entre dans la place beaucoup de jeunes hommes, qui viennent exprès de

bien loin pour combattre ces jours-là. Ceux dont je vous parle sont à

pied; et comme ils ne sont pas nobles, on ne leur fait aucune cérémonie.

Pendant qu'un cavalier combat, les autres se retirent sans cependant

sortir des barrières; et ils n'attaquent point le taureau qu'un autre a

commencé à combattre, à moins qu'il ne vienne à eux. Le premier auquel

il s'adresse, quand ils sont tous ensemble, c'est celui qui le combat.

Lorsqu'il a blessé le cavalier, on crie: _Fulano es empeño_, comme qui

dirait c'est un engagement à un tel de venger l'insulte qu'il a reçue du

taureau. En effet, il est engagé d'honneur d'aller à cheval, ou de

mettre pied à terre pour attaquer le taureau et lui donner un coup

d'épée, comme je viens de dire, à la tête ou à la gorge, sans le frapper

ailleurs. Il peut ensuite le combattre de telle manière qu'il veut; et

le frapper où il peut, mais c'est une chose qui ne se fait pas sans

hasarder mille fois de perdre la vie. Lorsque ce premier coup est

donné, si les cavaliers sont à pied, ils peuvent remonter à cheval.

Quand le Roi jugea qu'il était temps de commencer la fête, deux

alguazils vinrent sous son balcon, et il donna à Don Juan la clef de

l'écurie où les taureaux sont enfermés; car le Roi la garde, et quand il

faut la jeter, il la remet entre les mains du _privado_, ou premier

ministre, comme une faveur. Aussitôt les trompettes sonnèrent, les

timbales et les tambours, les fifres et les hautbois, les flûtes et les

musettes, se firent entendre tour à tour; et les alguazils, qui sont

naturellement de grands poltrons, allèrent tout tremblants ouvrir la

porte où les taureaux étaient enfermés. Il y avait un homme qui était

caché derrière, qui la referma vite, et grimpa par une échelle sur

l'écurie: car c'est l'ordinaire que le taureau en sortant cherche

derrière la porte, et commence son expédition par tuer, s'il peut,

l'homme qui est là. Ensuite, il se met à courir de toute sa force après

les alguazils, qui pressent leurs chevaux pour se sauver, parce qu'il ne

leur est point permis de se mettre en défense, et toute leur ressource

est dans la fuite. Ces hommes, qui sont à pied, lui lancent des flèches

et de petits dards plus pointus que les alênes, et tout garnis de papier

découpé. Ces dards s'attachent sur lui de telle sorte, que la douleur

l'obligeant de s'agiter, le fer entre encore plus avant, et le papier,

qui fait du bruit lorsqu'il court, et auquel on met le feu, l'irrite

extrêmement. Son haleine forme un brouillard épais autour de lui, le feu

lui sort par les yeux et par les narines; il court plus vite qu'un

cheval léger à la course, et il se tient même beaucoup plus ferme. En

vérité, cela donne de la terreur. Le cavalier qui le doit combattre

s'approche, prend un rejon, le tient comme un poignard; le taureau vient

à lui, il gauchit, et lui appuie le fer du garrochon; il le repousse

ainsi, et le bois, qui est faible, se casse. Aussitôt les laquais qui en

tiennent dix ou douze douzaines, en présentent un autre, et le cavalier

le lui lance encore dans le corps; de sorte que le taureau mugit,

s'anime, court, bondit, et malheur à celui qui se trouvera sur son

passage. Lorsqu'il est sur le point de joindre un homme, on lui jette un

chapeau ou un manteau, ce qui l'arrête; ou bien on se couche par terre,

et le taureau, en courant, passe sur lui. L'on a des bilboquets (ce sont

des figures assez grandes faites de carton) avec quoi on l'amuse pour

avoir le temps de se sauver. Ce qui garantit encore, c'est que le

taureau ferme toujours les yeux avant de frapper de ses cornes, et dans

cet instant les combattants ont l'adresse d'esquiver le coup; mais ce

n'est pas une chose si sûre qu'il n'y en périsse plusieurs.

Je vis un Maure qui, tenant un poignard fort court, alla droit au

taureau dans le temps qu'il était au plus fort de sa furie, et lui

enfonça son poignard entre les deux cornes, dans la suture des os, en un

endroit très-délicat, aisé à percer, mais moins grand qu'une pièce de

quinze sols. Ce fut le coup le plus téméraire et le plus adroit que l'on

puisse imaginer. Le taureau tomba mort sur-le-champ. Aussitôt les

trompettes sonnèrent, et plusieurs Espagnols accoururent l'épée à la

main, pour mettre en pièce la bête qui ne pouvait plus leur faire de

mal. Quand un taureau est tué, quatre alguazils sortent et vont querir

quatre mules que des palefreniers, vêtus de satin jaune mêlé d'incarnat,

conduisent. Elles sont couvertes de plumes et de sonnettes d'argent;

elles ont des traits de soie, avec quoi l'on attache le taureau qu'elles

entraînent. Dans ce moment-là, les trompettes et le peuple font un grand

bruit. L'on en courut vingt le premier jour; il en sortit un furieux qui

blessa très-dangereusement à la jambe le comte de Koenigsmarck; encore

ne reçut-il pas tout le coup, son cheval en fut crevé. Il sauta

promptement à terre, et bien qu'il ne soit pas Espagnol, il ne voulut

pas se dispenser d'aucune des lois. C'était un spectacle digne de pitié

de voir le plus beau cheval du monde en cet état. Il courait de toute sa

force autour de la lice, faisant feu avec ses pieds, et il tua un homme

en le frappant de la tête et du poitrail. On lui ouvrit la grande

barrière et il sortit. Pour le comte, aussitôt qu'il fut blessé, une

fort belle dame espagnole, qui croyait qu'il combattait pour elle,

s'avança sur son balcon et lui fit signe plusieurs fois avec son

mouchoir, apparemment pour lui donner du courage; mais il ne parut pas

avoir besoin de ce secours-là. Il s'avança fièrement l'épée à la main,

quoiqu'il perdît un ruisseau de sang et qu'il fût obligé de s'appuyer

sur un de ses laquais qui le soutenait, il ne laissa pas de faire une

grande blessure à la tête du taureau; et aussitôt s'étant tourné du côté

où était cette belle fille pour laquelle il combattait, il se laissa

aller sur ses gens qui l'emportèrent demi-mort.

Mais il ne faut pas penser que ces sortes d'accidents interrompent la

fête; il est dit qu'elle ne cessera que par l'ordre du Roi, de manière

que lorsqu'il y a un des cavaliers blessé, les autres l'accompagnent

jusqu'à la barrière, et sur-le-champ ils reviennent combattre. Il y eut

un Biscayen si hardi, qu'il se jeta à cheval sur le dos d'un taureau, le

prit par les cornes, et, quelques efforts que pût faire l'animal pour le

renverser par terre, le Biscayen y resta plus d'un quart d'heure, et

rompit une des cornes du taureau[110]. Quand ils se défendent trop

longtemps, et que le Roi en veut faire sortir d'autres (car les nouveaux

sont agréables, parce que chacun a sa manière particulière de

combattre), l'on amène les dogues d'Angleterre. Ils ne sont pas si

grands que ceux que l'on voit d'ordinaire; c'est une race semblable à

ceux que les Espagnols menaient aux Indes, lorsqu'ils en firent la

conquête. Ils sont petits et bassets, mais si forts que, quand une fois

ils tiennent une goulée, ils ne lâchent point, et ils se laisseraient

plutôt couper par morceaux. Il y en a toujours quelques-uns de tués. Le

taureau les met sur ses cornes, et les fait sauter en l'air comme si

c'étaient des ballons. Quelquefois on lui coupe les jarrets avec de

certains fers faits en croissants; on les met au bout d'une grande

perche, et cela s'appelle des _jaretar el toro_.

Un autre cavalier fut empeño, parce qu'en combattant son chapeau tomba.

Il ne mit pas pied à terre, il tira son épieu, et poussant son cheval

droit au taureau qui l'attendait, il lui donna un coup dans le cou, dont

il ne demeura que légèrement blessé, de manière que la douleur ne

servait qu'à l'animer davantage. Il grattait la terre de ses pieds, il

mugissait, il sautait comme un cerf. Je ne saurais vous bien décrire ce

combat, non plus que les acclamations de tout le monde, les battements

de mains, la quantité de mouchoirs que l'on élevait en l'air, et que

l'on montrait en signe d'admiration, les uns criant: _Victor, Victor!_

et les autres, _ha toro, ha toro!_ pour exciter ensuite sa furie. Je ne

saurais non plus vous dire mes alarmes particulières, et comme le coeur

me palpitait, lorsque que je voyais ces terribles animaux prêts à tuer

ces braves cavaliers: tout cela m'est également impossible.

Un Tolédan, jeune et bien fait, ne put éviter le coup de corne d'un

taureau; il fut élevé bien haut et mourut sur-le-champ. Il y en eut deux

autres mortellement blessés, et quatre chevaux tués ou blessés à mort.

Cependant ils disaient tous que la course n'avait pas été fort belle,

parce qu'il n'y avait guère eu de sang répandu; que, pour une telle

fête, il y aurait dû avoir au moins dix hommes tués sur la place. L'on

ne peut bien exprimer l'adresse des cavaliers à combattre, et celle des

chevaux pour éviter le coup. Ils tournent quelquefois une heure autour

du taureau sans en être plus loin que d'un pied, et sans qu'il puisse

les approcher; mais lorsqu'il les touche, il les blesse cruellement. Le

Roi jeta quinze pistoles au Maure qui avait tué le taureau avec son

poignard; il en donna autant à celui qui en avait dompté un autre, et

dit qu'il se souviendrait des cavaliers qui avaient combattu. Je

remarquai un Castillan qui, ne sachant comment se garantir, sauta

par-dessus le taureau aussi légèrement qu'aurait fait un oiseau.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 20 / 37 段