Le Buen-Retiro est une maison royale à l'une des portes de la ville. Le

comte-duc y fit faire d'abord une petite maison qu'il nomma Galinera,

pour mettre des poules fort rares qu'on lui avait données, et comme il

allait les voir assez souvent, la situation de ce lieu, qui est sur le

penchant d'une colline et dont la vue est très-agréable, l'engagea

d'entreprendre un bâtiment considérable. Quatre gros corps de logis et

quatre gros pavillons font un carré parfait. On trouve au milieu un

parterre rempli de fleurs et une fontaine dont la statue, qui jette

beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les contre-allées

par lesquelles on passe d'un corps de logis à l'autre. Ce bâtiment a le

défaut d'être trop bas. Les appartements en sont vastes, magnifiques et

embellis de bonne peinture. Tout y brille d'or et de couleurs vives dont

les plafonds et les lambris sont ornés[99]. Je remarquai dans une

grande galerie l'entrée de la Reine Élisabeth, mère de la feue Reine.

Elle est à cheval, vêtue de blanc, avec une fraise au cou et un

guard-infant. Elle a un petit chapeau garni de pierreries avec des

plumes et une aigrette. Elle était grasse, blanche et très-agréable; les

yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour les comédies est d'un

beau dessin, fort grande, tout ornée de sculpture et de dorure. L'on

peut être quinze dans chaque loge sans s'incommoder. Elles ont toutes

des jalousies, et celle où se met le Roi est fort dorée. Il n'y a ni

orchestre ni amphithéâtre; on s'assoit dans le parterre sur des bancs.

On voit, au bord de la terrasse, la statue de Philippe II, sur un cheval

de bronze. Cette pièce est d'un prix considérable. Les curieux se font

un plaisir de dessiner le cheval. Le parc a plus d'une grande lieue de

tour. On y trouve plusieurs pavillons détachés fort jolis et dans

lesquels il y a assez de logement. Ce n'a pas été sans beaucoup de

frais, que l'on a fait venir des sources d'eau vive dans un canal et

dans un carré d'eau sur lequel le Roi a de petites gondoles peintes et

dorées. Il y va pendant les grandes chaleurs de l'été, parce que les

fontaines, les arbres et les prairies rendent cet endroit plus frais et

plus agréable que les autres. Il y a des grottes, des cascades, des

étangs, du couvert, et même quelque chose de champêtre en certains

endroits, qui conserve la simplicité de la campagne et qui plaît

infiniment.

La Casa del Campo sert de ménagerie. Elle n'est pas grande, mais sa

situation est belle, étant au bord du Mançanarez. Les arbres y sont fort

hauts, et fournissent de l'ombre en tout temps. Je parle des arbres de

ce pays-ci, parce que l'on n'y en trouve que très-peu. Il y a de l'eau

en divers endroits, particulièrement un étang qui est entouré de grands

chênes. La statue de Philippe IV est dans le jardin. Ce lieu est un peu

négligé. J'y ai vu des lions, des ours, des tigres et d'autres animaux

féroces, lesquels vivent longtemps en Espagne, parce que le climat n'est

guère différent de celui d'où ils viennent. Bien des gens y vont rêver,

et les dames choisissent ordinairement cet endroit pour s'y promener,

parce qu'il est moins fréquenté que les autres. Mais j'en reviens au

Mançanarez. C'est une rivière qui n'entre point dans la ville. En de

certains temps, ce n'est ni une rivière ni un ruisseau, quoiqu'elle

devienne quelquefois si grosse et si rapide, qu'elle entraîne tout ce

qu'elle trouve sur son passage. Pendant l'été, on s'y promène en

carrosse. Les eaux en sont tellement basses dans cette saison, qu'à

peine pourrait-on s'y mouiller le pied, et cependant en hiver elle

inonde tout d'un coup les campagnes voisines[100]. Cela tient de ce que

les neiges qui couvrent les montagnes, venant à se fondre, les torrents

d'eau entrent avec abondance dans le Mançanarez. Philippe II fit bâtir

un pont dessus, que l'on nomme le pont de Ségovie. Il est superbe, et

pour le moins aussi beau que le Pont-Neuf, qui traverse la Seine à

Paris. Quand les étrangers le voient, ils s'éclatent de rire. Ils

trouvent qu'il est ridicule d'avoir fait un tel pont dans un lieu où il

n'y a point d'eau. Il y en eut un qui dit plaisamment là-dessus, qu'il

conseillerait de vendre le pont pour acheter de l'eau.

La Floride est une maison très-agréable et dont les jardins plaisent

infiniment. Des statues d'Italie, et de la main des meilleurs maîtres, y

sont en grand nombre. Les eaux y font un doux murmure qui charme avec

l'odeur des fleurs, dont on a pris soin de rassembler les plus rares et

les plus odoriférantes. On descend de là au Prado Nuevo, où il y a des

fontaines jaillissantes, et les arbres y sont extrêmement hauts. C'est

une promenade qui, pour n'être pas unie, n'en est guère moins agréable,

sa pente étant si douce que l'on ne s'aperçoit guère de l'inégalité de

ce lieu.

Il y a encore la Carzuela, qui n'a que des beautés champêtres, et

quelques salles assez fraîches, où le Roi passe et se repose au retour

de la chasse. Mais la vue en fait le plaisir, et l'on aurait pu y

ménager de grandes beautés.

Pour vous parler d'autre chose que des maisons du Roi, je vous dirai, ma

chère cousine, que le premier jour de mai, l'on fait le cours hors la

porte de Tolède. Cela se nomme _el sotillo_, et personne ne se dispense

d'y aller. J'y ai donc été, bien plus pour y voir que pour être vue,

quoique mes habits à la française me rendent assez remarquable et

m'attirent bien des regards. Les femmes de grande qualité ne se vont

promener en toute leur vie que la première année de leur mariage,

j'entends aux promenades publiques, et encore c'est tête-à-tête, avec

leur époux, la dame au fond, le mari au-devant, les rideaux tout

ouverts, et elle est fort parée. Mais c'est une sotte chose à voir que

ces deux figures droites comme des cierges, qui se regardent sans se

dire en une heure un seul mot. Il y a de certains jours destinés à la

promenade; tout Madrid y va, le Roi s'y trouve rarement[101]; mais

excepté Sa Majesté et un petit nombre de gens qui font leur cour, tout

le reste du monde n'y manque jamais. Ce qui incommode fort, ce sont ces

longs traits qui tiennent un si grand espace de pays, que tous les

chevaux s'y embarrassent. Il y a beaucoup de dames qui ne sont pas de

celles du premier rang, qui vont à ces promenades, leurs rideaux tout

fermés. Elles ne voient que par de petites vitres qui sont attachées aux

mantelets du carrosse. Le soir, il y vient aussi de grandes dames

_incognito_. Elles se font même un plaisir d'aller au Prado à pied quand

la nuit est venue. Elles mettent des mantilles blanches sur leur tête.

Ce sont des espèces de capes d'une étoffe de laine, qui les couvrent.

Elles les bordent de soie noire. Il n'y a que les femmes du commun et

celles qui cherchent des aventures qui en portent; mais quelquefois,

comme je vous le dis, il y a des dames de la cour qui vont en cet

équipage. Les cavaliers, de leur côté, mettent pied à terre et leur

disent des mots nouveaux; mais à bien attaqué, bien défendu.

Le comte de Berka, envoyé d'Allemagne, m'a conté que, comme il soupait

l'autre jour, ses fenêtres fermées à cause du froid, l'on frappa assez

fort contre les jalousies de la salle. Il envoya voir qui c'était: on

trouva trois femmes en mantilles blanches qui prièrent qu'on leur ouvrît

les fenêtres afin qu'elles pussent le voir. Il leur manda qu'elles

seraient plus commodément dans la salle. Elles entrèrent toutes cachées

et se mirent dans un coin, se tenant debout tant qu'il fut à table. Il

les pria inutilement de s'asseoir et de manger des confitures, elles ne

voulurent faire ni l'un ni l'autre, et, après lui avoir dit beaucoup de

plaisanteries où la vivacité de leur esprit parut tout entière, elles

sortirent. Il avait reconnu que c'étaient les duchesses de Medina-Celi,

d'Ossone et d'Uzeda (il les avait vues chez elles, car les ambassadeurs

ont la liberté d'aller quelquefois chez les grandes dames en visite

d'audience); mais il en voulut avoir une plus forte certitude et il les

fit suivre. On les vit rentrer chez elles par une fausse porte où

quelques-unes de leurs femmes les attendaient. Ces petits déguisements

ne se passent pas toujours avec autant d'innocence.

Pour les hommes, lorsqu'il est nuit, ils se promènent à pied dans le

Prado. Ils abordent les carrosses où ils voient des dames, s'appuyant

sur la portière, et jetant des fleurs et des eaux parfumées sur elles.

Quand on le leur permet, ils entrent dans le carrosse avec elles.

A l'égard de la promenade du premier de mai; c'est un vrai plaisir de

voir les bourgeois et le peuple assis, les uns dans les blés, les autres

sur le bord du Mançanarez; quelques-uns à l'ombre, quelques autres au

soleil, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs amis ou leurs

maîtresses. Les uns mangent une salade d'ail et d'oignons; les autres,

des oeufs durs; quelques-uns du jambon et même des _Galinas de leche_ (ce

sont des poulardes excellentes). Tous buvant de l'eau comme des canes,

et jouant de la guitare ou de la harpe[102]. Le Roi y vint avec Don

Juan, le duc de Medina-Celi, le connétable de Castille et le duc de

Pastrane. Je vis seulement son carrosse de toile cirée verte, tiré par

six chevaux pies, les plus beaux de l'univers, tout chargés de petites

papillotes d'or et de noeuds de ruban couleur de rose. Les rideaux du

carrosse étaient de damas vert avec une frange d'or; mais si bien fermés

que l'on ne pouvait rien remarquer que par les petites glaces des

mantelets. C'est la coutume que lorsque le Roi passe on s'arrête, et,

par respect, on tire les rideaux; mais nous en usâmes à la mode

française, et nous laissâmes les nôtres ouverts, nous contentant de

faire une profonde révérence. Le Roi remarqua que j'avais sur moi une

épagneule que la marquise d'Alhuye, qui est une fort aimable dame,

m'avait priée de porter à la connétable Colonne, et, comme je l'aimais

fort, elle me l'envoyait de temps en temps. Le Roi me la fit demander

par le comte de Los Arcos, capitaine de la garde espagnole, lequel

marchait à cheval à côté de la portière. Je la donnai aussitôt, et elle

eut l'honneur d'être caressée par Sa Majesté, qui trouva les petites

sonnettes qu'elle avait au cou et les boucles de ses oreilles fort à son

gré. Il a une chienne qu'il aime fort, et il envoya savoir si je voulais

bien qu'il les prît pour Daraxa; c'est ainsi qu'elle s'appelle.

Vous jugez bien, ma chère cousine, ce que je répondis. Il me renvoya

l'épagneule sans collier et sans boucles, et il chargea le comte de Los

Arcos de me donner une boîte d'or tout unie, pleine de pastilles qu'il

avait sur lui, souhaitant que je la gardasse. Elle est d'un prix fort

médiocre, mais je l'estime infiniment venant d'une telle main.

Ce fut Don Juan, qui est un des amis de ma parente, qui m'attira cette

marque de la bonté du Roi; car il savait que j'étais à Madrid, bien que

je n'eusse pas encore eu l'honneur de le voir.

Deux jours après, comme j'étais seule dans mon appartement, occupée à

peindre un petit ouvrage, je vis entrer un homme que je ne connaissais

point, mais qui me parut d'assez bonne mine, pour juger à sa physionomie

qu'il était de qualité. Il me dit que, n'ayant pas trouvé ma parente, il

avait résolu de l'attendre, parce qu'il avait une lettre à lui donner.

Après quelques moments de conversation, il la fit tomber sur Don Juan,

et il me dit qu'il ne doutait point que je ne le visse souvent. Je

répliquai qu'il était bien vrai que depuis que j'étais arrivée, ce

prince était venu voir ma parente, mais qu'il ne m'avait pas demandée.

C'est, peut-être, ajouta-t-il, que vous étiez malade ce jour-là. Je n'ai

point été malade, répliquai-je, et j'aurais été bien aise de le voir et

de l'entendre, parce qu'on m'en a dit du bien et du mal, et que je

voudrais démêler si on lui fait tort ou justice. Ma parente, à qui je

l'ai témoigné, m'a dit qu'il n'y avait pas moyen, et qu'il est si dévot

qu'il ne veut parler à aucune dame. Serait-il possible, dit-il en

souriant, que la dévotion lui eût si fort renversé l'esprit? Pour moi,

je me persuade qu'il vous a demandée, et qu'on lui a assuré que vous

aviez la fièvre. La fièvre, repris-je, voilà qui me paraît bien positif.

Hé! de grâce, comment le savez vous? Ma parente arriva dans ce moment.

Elle demeura fort surprise de trouver Don Juan avec moi, et je ne le fus

pas moins qu'elle, car je ne savais point que ce fût lui. Il lui dit

plusieurs fois qu'il ne lui pouvait pardonner l'idée qu'elle m'avait

donnée de lui; qu'il n'était point un bigot, et qu'il était persuadé que

la dévotion ne rendait personne sauvage.

Je le trouvai fort bien fait, l'air galant, les manières polies et

civiles, extrêmement d'esprit et de vivacité. Comme ma parente en a

beaucoup, elle se défendit fort bien du reproche qu'il lui faisait; mais

lorsqu'il fut parti, elle me pensa manger de lui avoir dit que je

n'avais point la fièvre. Je voulus m'excuser sur ce que j'ignorais

qu'elle lui eût dit elle-même, et que je ne savais point deviner. Elle

me répliqua qu'il fallait deviner à la cour, et que, à moins de cela,

l'on y faisait le personnage d'une bête.

Elle demanda au prince s'il était vrai que la Reine-mère eût écrit au

Roi pour le prier qu'elle pût le voir et qu'il l'eût refusé. Il en

convint, et que c'était aussi la seule raison qui empêchait Sa Majesté

d'aller à Aranjuez, de peur qu'elle vînt l'y trouver malgré la défense

qui lui était faite de sortir de Tolède. Quoi! seigneur, m'écriai-je, le

Roi ne veut pas voir la Reine sa mère? Dites plutôt, reprit-il, que

c'est la politique de l'État qui défend aux souverains de suivre leurs

inclinations quand elles ne s'accordent pas avec le bien public. Nous

avons pour maxime, dans le conseil d'État, de consulter toujours

l'esprit du grand Charles-Quint dans toutes les affaires difficiles;

nous examinons ce qu'il aurait fait dans telle ou telle rencontre, et

nous tâchons de le faire à notre tour. Pour moi, j'ai trouvé, avec bien

d'autres, qu'il n'aurait pas vu sa mère, après avoir eu lieu de

l'exiler; et, le Roi en est si persuadé, qu'il lui a répondu que cela

ne se pouvait. Il ne me fut pas malaisé de connaître que Don Juan

accommodait le génie de Charles-Quint au sien propre.

Le Roi est allé au Buen-Retiro, où j'ai eu l'honneur de le voir pour la

première fois à la comédie, car il ouvrit les jalousies de sa loge pour

nous regarder dans la nôtre, parce que nous étions vêtues à la

française. L'ambassadrice de Danemark y était habillée de même, et si

belle, qu'il dit au prince de Monteleon que nous étions toutes à son

gré, mais que c'était dommage que nous ne fussions coiffées et mises à

l'espagnole; que plus il regardait l'habit des dames françaises, plus il

lui semblait choquant; que celui des hommes ne l'était pas tant. On

jouait devant lui l'opéra d'Alcine; j'y eus peu d'attention, parce que

je regardais toujours le Roi pour vous le dépeindre. Je vous dirai qu'il

a le teint délicat et blanc, le front grand, les yeux beaux et doux, le

visage fort long et étroit, les lèvres très-grosses comme tous ceux de

la maison d'Autriche, et la bouche grande, le nez extrêmement aquilin,

le menton pointu et relevé, les cheveux blonds en quantité, tout plats

et passés derrière les oreilles; la taille assez haute, droite et

déliée, les jambes menues et presque tout unies[103]. Il a naturellement

beaucoup de bonté, il est enclin à la clémence, et, de plusieurs

conseils qu'on lui donne, il prend celui qu'il croit le plus utile pour

ses peuples; car il les aime fort. Il n'est point vindicatif; il est

sobre, il aime à donner, il est pieux; ses inclinations sont portées au

bien, son humeur égale et d'un accès facile. Il n'a pas eu toute

l'éducation qui sert à former l'esprit. Il n'en manque pourtant point.

Je vais vous en marquer quelques traits que l'on m'a racontés, et encore

qu'ils ne soient pas importants, cela fait toujours plaisir à savoir.

Il n'y a pas longtemps que madame la connétable Colonne, qui était en

religion à San-Domingo, étant sortie de cette abbaye où elle était

rentrée et sortie plusieurs fois, les religieuses, fatiguées de son

procédé, résolurent de ne la plus recevoir; et, en effet, la dernière

fois qu'elle y voulut rentrer, elles lui dirent nettement qu'elle

pouvait rester dans le monde, ou choisir une autre retraite que leur

maison. Elle se sentit fort offensée de ce refus, qui ne convenait point

à une personne de sa qualité et de son mérite. Elle fit agir ses amis

auprès du Roi, et il envoya dire à l'abbesse qu'elle eût à ouvrir sa

porte à la connétable. L'abbesse et toutes les religieuses, s'obstinant

dans leur refus, dirent qu'elles voulaient représenter leurs raisons à

Sa Majesté, et qu'elles l'iraient trouver. Lorsqu'on rapporta au Roi la

réponse de ces religieuses, il s'éclata de rire et dit: J'aurai bien du

plaisir de voir cette procession de nonnes, qui viendront en chantant:

_Libera nos, Domine, de la condestabile._

Elles n'y allèrent pourtant pas, et elles prirent le parti de

l'obéissance, qui est toujours le meilleur[104].

Il pleuvait, il y a quelques jours, le tonnerre était effroyable; le

Roi, qui se divertit quelquefois à faire des petites malices à ses

courtisans, commanda au marquis d'Astorga d'aller l'attendre sur la

terrasse du palais. Le bon vieillard lui dit en riant: Sire, serez-vous

longtemps à venir? Pourquoi, dit le Roi? C'est, répliqua-t-il, que Votre

Majesté n'aura qu'à faire apporter un cercueil pour me mettre dedans,

car il n'y a pas d'apparence que je résiste à un temps comme celui-ci.

Allez, allez, marquis, dit le Roi, j'irai vous trouver. Le marquis

sortit, et, sans balancer, il monta dans son carrosse et s'en alla chez

lui. Au bout de deux heures, le Roi dit: Assurément, le bonhomme est

pénétré jusqu'aux os; qu'on le fasse descendre, je veux le voir en cet

état. On dit au Roi qu'il ne s'y était pas exposé; sur quoi il dit,

qu'il n'était pas seulement vieux, mais qu'il était fort sage.

On prit, il y a peu, une des plus belles courtisanes de Madrid, déguisée

en homme auprès du palais; elle avait attaqué son amant, dont elle

croyait avoir sujet de se plaindre. Celui-ci, l'ayant reconnue au son de

sa voix et à la manière dont elle se servait de son épée, ne voulut

point employer la sienne pour se défendre; bien loin de là, il ouvrit

son _jubon_, qui est une veste, et lui laissa l'entière liberté de le

frapper. Il croyait peut-être qu'elle n'aurait pas assez de colère ou de

courage pour le faire; mais il se trompa, et elle lui porta un coup de

toute sa force qui le fit tomber très-blessé. A peine eut-elle vu couler

son sang, qu'elle se jeta par terre et fit des cris effroyables; elle se

déchira le visage avec ses ongles et s'arracha les cheveux. Le peuple,

s'étant amassé autour d'elle, vit bien, à son air et à ses longs

cheveux, que c'était une femme. Ainsi la justice l'arrêta, et quelques

seigneurs qui passaient dans ce même moment, l'ayant vue, contèrent au

Roi ce qui venait d'arriver. Il voulut lui parler, on l'amena devant

lui. Est-ce toi, lui dit-il, qui a blessé un homme près du palais? Oui,

Sire, répondit-elle, j'ai voulu me venger d'un ingrat. Il m'avait promis

de me garder son coeur, j'ai su qu'il l'a donné à une autre. Et pourquoi

donc, reprit-il, es-tu si affligée puisque tu t'es vengée? Ah! Sire,

continua-t-elle, je me suis punie en cherchant à me venger. Je suis au

désespoir, je supplie Votre Majesté d'ordonner qu'on me fasse mourir,

car je mérite le dernier châtiment. Le Roi en eut compassion, et se

tournant vers ceux qui l'environnaient: En vérité, dit-il, j'ai peine à

croire qu'il y ait au monde un état plus malheureux que celui d'aimer

sans être aimé. Va, continua-t-il, tu as trop d'amour pour avoir de la

raison. Tâche d'être plus sage que tu ne l'as été et n'abuse point de la

liberté que je te fais rendre. Elle se retira, sans être menée, dans le

lieu où l'on enferme les misérables qui ont une mauvaise conduite[105].

Tout ce que je vous ai dit du Roi m'a éloignée de l'opéra d'Alcine. Je

le vis le premier jour avec tant de distraction que lorsque j'y

retournai il me parut tout nouveau. Il n'a jamais été de si pitoyables

machines. On faisait descendre les dieux à cheval sur une poutre qui

tenait d'un bout du théâtre à l'autre. Le soleil était brillant par le

moyen d'une douzaine de lanternes de papier huilé, dans chacune

desquelles il y avait une lampe. Lorsque Alcine faisait des

enchantements et qu'elle invoquait les démons, ils sortaient commodément

des enfers avec des échelles; le _gracioso_, c'est-à-dire le bouffon,

dit cent impertinences. Les musiciens ont la voix assez belle, mais ils

chantent trop de la gorge. On avait autrefois l'indulgence de laisser

entrer beaucoup de gens dans la salle, quoique le Roi y fût. Cette

coutume est changée, il n'y entre plus que de grands seigneurs, et, tout

au moins, des titrés ou des chevaliers des trois ordres militaires.

Cette salle est assurément fort belle, elle est toute peinte et dorée;

les loges, ainsi que je vous l'ai marqué, sont toujours grillées de

jalousies comme celles que nous avons à l'Opéra; mais elles tiennent

depuis le haut jusqu'en bas, et il semble que ce soient des chambres. Le

côté où le Roi se met est magnifique. Au reste, la plus belle comédie du

monde, j'entends de celles que l'on joue dans la ville, est bien souvent

approuvée ou blâmée selon le caprice de quelque misérable. Il y a, entre

autres, un cordonnier qui en décide, et qui s'est acquis un pouvoir si

absolu de le faire, que lorsque les auteurs les ont achevées, ils vont

chez lui pour briguer son suffrage. Ils lui lisent leurs pièces; le

cordonnier prend son air grave, dit cent impertinences qu'il faut

pourtant essuyer. Au bout de tout cela, quand il se trouve à la première

représentation, tout le monde a les yeux attachés sur le geste et les

actions de ce faquin. Les jeunes gens, de quelque qualité qu'ils soient,

l'imitent. S'il bâille, ils bâillent; s'il rit, ils rient. Enfin

l'impatience le prend quelquefois, il a un petit sifflet, il se met à

siffler. En même temps, cent autres sifflets font retentir la salle d'un

ton si aigu, qu'il rompt la tête aux spectateurs. Voilà mon pauvre

auteur au désespoir, et toutes ses veilles et ses peines à la merci de

la bonne ou de la méchante humeur d'un maraud[106].

Il y a, dans la salle de ces comédiens, un certain endroit que l'on

nomme la _casuela_ (c'est comme l'amphithéâtre); toutes les dames d'une

médiocre vertu s'y mettent, et tous les grands seigneurs y vont pour

causer avec elles. Il s'y fait quelquefois tant de bruit, que l'on

n'entendrait point le tonnerre, et elles disent des choses si

plaisantes, qu'elles font mourir de rire, car leur vivacité n'est

arrêtée par aucune bienséance. Elles savent, de plus, les aventures de

tout le monde; et, s'il y avait un bon mot à dire sur Leurs Majestés,

elles aimeraient mieux être pendues un quart d'heure après que d'avoir

manqué à le dire.

On peut dire que les comédiennes sont adorées dans cette cour. Il n'y en

a aucune qui ne soit la maîtresse d'un fort grand seigneur, et pour

laquelle il ne se soit fait plusieurs combats, où il y a eu bien des

gens tués. Je ne sais pas ce qu'elles disent de si joli; mais, en

vérité, ce sont les plus vilaines carcasses du monde. Elles font une

dépense effroyable, et on laisserait plutôt périr toute sa maison de

faim et de soif que de souffrir qu'une gueuse de comédienne manquât des

choses les plus superflues[107].

Nous sommes dans une saison assez incommode, parce que c'est l'usage de

faire prendre le vert aux mules, et presque tout le monde est à pied. On

ne voit, dans ce temps, que de l'herbe qu'on porte de tous les côtés, et

les plus grands seigneurs gardent à peine deux mules pour les mener; ils

prennent, à cause de cela, le parti d'aller souvent à cheval.

Les chevaux qui ont paru aux courses de taureaux, et qui sont adroits

pour ces sortes de fêtes, augmentent beaucoup de prix, et sont fort

recherchés. Le Roi, se voulant divertir, en ordonna une pour le 22 de

ce mois. J'en eus de la joie, parce qu'encore que j'en eusse entendu

parler, je n'en avais point vu jusqu'à présent, et le jeune comte de

Koenigsmarck, qui est Suédois, voulut tauriser pour une fille de mes

amies, de sorte que je fus encore plus empressée à me rendre à la Plaza

Major, où ma parente, en qualité de titulada de Castille, avait son

balcon marqué et paré d'un dais, avec des tapis et des carreaux du

garde-meuble de la couronne. Pour vous informer bien de tout ce qui se

passe à ces sortes de fêtes, je dois vous dire que lorsque le Roi

ordonne que l'on en fasse, l'on mène dans les montagnes et dans les

forêts de l'Andalousie, des vaches que l'on nomme des _mandarines_. On

sait que les plus furieux taureaux sont dans ces endroits-là. Et comme

elles sont faites au badinage (s'il m'est permis de parler ainsi), elles

s'enfoncent dans la montagne, les taureaux les voient et s'empressent de

leur faire la cour. Elles fuient, ils les suivent; et elles les engagent

dans certaines palissades que l'on met exprès le long des chemins, qui

sont quelquefois de trente à quarante lieues. Plusieurs hommes armés de

demi-piques et bien montés, chassent ces taureaux et les empêchent de

retourner sur leurs pas; mais quelquefois ils sont obligés de les

combattre dans ces barrières, et souvent l'on y est tué ou blessé.

Des gens qui sont postés exprès sur les chemins, viennent donner avis du

jour que les taureaux arrivent à Madrid; et l'on met de même des

palissades dans la ville, afin qu'ils ne puissent faire du mal à

personne. Les mandarines, qui sont de vraies traîtresses, marchent

toujours devant, et ces pauvres taureaux les suivent bonnement jusqu'à

la place destinée pour la course, où l'on dresse exprès une grande

écurie avec des ais propres à les enfermer. Il y en a quelquefois

trente, quarante et jusqu'à cinquante. Cette écurie a deux portes, les

mandarines entrent par l'une et se sauvent par l'autre, et quand les

taureaux veulent continuer de les suivre, l'on baisse une trappe, et ils

se trouvent pris.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 19 / 37 段