ne peut sortir sans trouver un nombre infini de pénitents de toutes les
sortes, et le vendredi saint, ils se rendent tous à la procession. Il
n'y en a qu'une générale dans la ville, composée de toutes les paroisses
et de tous les religieux. Ce jour-là, les dames sont plus parées qu'à
celui de leurs noces. Elles se mettent sur leurs balcons, qui sont ornés
de riches tapis et de beaux carreaux; elles sont quelquefois cent dans
une seule maison. La procession se fait sur les quatre heures du soir,
et à huit, elle n'est pas finie, car je ne vous puis dire la quantité
innombrable de monde que j'y ai vu, à compter depuis le Roi, Don Juan,
les cardinaux, les ambassadeurs, les grands, les courtisans et toutes
les personnes de la Cour et de la ville. Chacun tient un cierge, et
chacun a ses domestiques en très-grand nombre, qui portent des torches
ou des flambeaux. On voit à cette procession toutes les bannières et les
croix couvertes de crêpe. Il y a un très-grand nombre de tambours qui en
sont couverts de même et qui battent comme à la mort d'un général. Les
trompettes sonnent des airs tristes. La garde du Roi, composée de quatre
compagnies de différentes nations, savoir: de Bourguignons, d'Espagnols,
d'Allemands et de la Lancilla, porte ses armes couvertes de deuil, et
les traîne par terre. Il y a de certaines machines qui sont élevées sur
des théâtres, et qui représentent les mystères de la vie et de la mort
de Notre-Seigneur. Les figures sont de grandeur naturelle, très-mal
faites et très-mal habillées. Il y en a de si pesantes, qu'il faut cent
hommes pour les porter, et il en passe un nombre surprenant, car chaque
paroisse a les siennes. Je remarquai la Sainte Vierge qui fuyait en
Égypte. Elle était montée sur un âne très-bien caparaçonné. La housse
était toute brodée de belles perles; la machine était grande et fort
lourde[92].
L'on appréhende ici qu'on ne manque quelquefois à faire ses dévotions à
Pâques; c'est pourquoi un prêtre de chaque paroisse va dans les maisons
savoir du maître combien il y a de communiants chez lui. Lorsqu'il en
est informé, il l'écrit sur son registre. Quand on a communié, l'on vous
donne un billet qui en fait foi. A la Quasimodo, on va dans toutes les
maisons querir les billets que l'on doit avoir, suivant le premier
mémoire, et si l'on ne peut les fournir, on fait une exacte perquisition
de celui ou de celle qui n'a pas communié. En ce temps-là, les pauvres
qui sont malades mettent un tapis à leurs portes et on leur apporte la
communion avec une procession fort belle et fort dévote.
Depuis que je suis à Madrid, je n'ai guère vu d'enterrements
magnifiques, excepté celui d'une fille du duc de Medina-Celi. Son
cercueil était d'un bois rare des Indes, mis dans un sac de velours
bleu, croisé de bandes d'argent, et les glands de même attachaient le
sac par les deux bouts, comme une valise faite d'étoffe. Le cercueil
était dans un chariot couvert de velours blanc, avec des festons et des
couronnes de fleurs artificielles tout autour. On la portait ainsi à
Medina-Celi, ville capitale du duché de ce nom.
Ordinairement, on habille les morts des habits de quelque ordre
religieux, et on les porte le visage découvert jusque dans l'église où
ils doivent être inhumés. Si ce sont des femmes, on leur met l'habit de
carmélite. Cet ordre est en grande vénération ici; les princesses du
sang s'y retirent. Les Reines même, lorsqu'elles deviennent veuves, sont
obligées d'y passer le reste de leur vie, à moins que le Roi en ait
ordonné autrement avant sa mort, comme fit Philippe IV en faveur de la
Reine Marie-Anne d'Autriche, sa femme. Et à l'égard d'une Reine
répudiée, il faut aussi qu'elle se mette en religion, car, répudiées ou
non, elles n'ont pas la liberté de se remarier.
Les Rois d'Espagne se tiennent si fort au-dessus des autres rois, qu'ils
ne veulent pas qu'une princesse qui a été leur épouse le devienne jamais
d'un autre, en eût-elle la plus grande passion du monde.
Don Juan a une fille naturelle, religieuse carmélite de Madrid. Elle est
d'une beauté admirable, et l'on dit qu'elle n'avait aucune envie de
prendre le voile; mais c'était sa destinée, et c'est celle de bien
d'autres de sa qualité qui n'en sont guère plus contentes qu'elle.
On les nomme les Descalzas Reales, ce qui veut dire les demoiselles
royales. Cela s'étend même jusqu'aux maîtresses du Roi, soit qu'elles
soient filles ou veuves. Quand il cesse de les aimer, il faut qu'elles
se fassent religieuses.
J'ai vu quelques-unes des oeuvres de sainte Thérèse, écrites de sa propre
main; son caractère est lisible, grand et médiocrement beau. Doña
Béatrix Carillo, qui est sa petite-nièce, les garde fort précieusement.
C'est elle qui me les a montrées. Ce sont des lettres dont on a fait un
recueil; je ne crois pas qu'on les ait jamais imprimées. Elles sont
parfaitement belles, et on voit dans toutes un certain air de gaieté et
de douceur qui marque beaucoup le caractère de cette grande sainte.
Pendant le Carême et même dans les autres temps, on trouve des
prédicateurs à chaque coin de rue, qui font là des sermons fort mal
étudiés et qui font aussi fort peu de fruit; mais, du moins, ils
contentent et leur zèle et leur désir de prêcher. Leurs plus fidèles
auditeurs sont les aveugles, qui tiennent lieu ici de nos chanteurs du
Pont-Neuf. Chacun d'eux, conduit par un petit chien, qui les mène fort
bien, va chantant des romances et des jacara (ce sont de vieilles
histoires, ou des événements modernes que le peuple est bien aise de
savoir); ils ont un petit tambour et une flûte dont ils jouent. Ils
disent souvent la chanson du _Roi François Ier_: Quand le Roi partit
de France, à malheur il en partit..... Vous la savez assurément, ma
chère cousine, car qui ne la sait pas? Cette chanson est chantée en fort
mauvais français par des gens qui n'en entendent pas un seul mot; tout
ce qu'ils en savent, c'est que le Roi fut pris par les Espagnols, et,
comme cette prise est fort à leur gloire, ils en veulent faire passer le
souvenir à leurs enfants.
Il y a une fleur de lis toute dorée sur le haut de la chambre où ce Roi
était prisonnier, et je ne dois pas oublier de vous dire que la prison
est un des plus beaux bâtiments de Madrid; les fenêtres en sont aussi
larges que celles des autres maisons. A la vérité, il y a des barreaux
de fer, mais ils sont tous dorés et d'une distance assez éloignée pour
ne pas faire soupçonner qu'on les a mis là pour empêcher qu'on ne se
sauve[93]. Je demeurai surprise de la propreté apparente d'un lieu si
désagréable en effet, et je pensai que l'on voulait démentir en Espagne
le proverbe français qui dit: «Qu'il n'y a pas de belles prisons, ni de
laides amours.» Pardonnez-moi ce proverbe, je ne les aime pas assez pour
vous en étourdir souvent.
Tous les meubles que l'on voit ici sont extrêmement beaux, mais ils ne
sont pas faits si proprement que les nôtres, et il s'en faut du tout
qu'ils ne soient si bien entendus. Ils consistent en tapisseries,
cabinets, peintures, miroirs et argenteries. Les vice-rois de Naples et
les gouverneurs de Milan ont rapporté d'Italie de très-excellents
tableaux; les gouverneurs des Pays-Bas ont eu des tapisseries
admirables; les vice-rois de Sicile et de Sardaigne des broderies et
des statues; ceux des Indes des pierreries et de la vaisselle d'or et
d'argent. Ainsi, chacun revenant de temps en temps chargé des richesses
d'un royaume, ils ne peuvent pas manquer d'avoir enrichi cette ville de
quantité de choses précieuses.
On change de meubles plusieurs fois l'année. Les lits d'hiver sont de
velours chamarrés de gros galons d'or; mais ils sont si bas et les
pentes si hautes, que l'on est comme enseveli dedans. On n'a l'été ni
rideau, ni quoi que ce soit autour de son lit; cela est de fort méchante
grâce. L'on y met quelquefois de la gaze de couleur pour garantir des
moucherons.
On passe l'hiver dans les appartements hauts, et l'on monte quelquefois
jusqu'au quatrième étage, selon le froid qu'il fait, pour s'en garantir.
On occupe à présent les appartements d'été qui sont bas et fort
incommodes. Toutes les maisons ont beaucoup de plain-pied, on traverse
douze ou quinze salles ou chambres tout de suite. Ceux qui sont les
moins bien logés en ont six ou sept. Les pièces sont d'ordinaire plus
longues que larges; les plafonds ne sont ni peints ni dorés, ils sont de
plâtre et tout unis, mais d'une blancheur à éblouir, car tous les ans on
les gratte et on les reblanchit aussi bien que les murailles, qui
semblent être de marbre, tant elles sont polies. Le carreau des
appartements d'été est fait d'une certaine matière qui, après que l'on a
jeté dessus dix seaux d'eau, sèche au bout d'une demi-heure et laisse
une fraîcheur agréable, de sorte que le matin on arrose tout, et peu
après on étend des tapis d'un jonc fort fin, mêlé de différentes
couleurs, qui couvrent le pavé. L'appartement est tapissé de ce même
jonc, de la hauteur d'une aune, pour empêcher que la fraîcheur des
murailles n'incommode ceux qui s'y appuient. Il y a au-dessus de ce jonc
des tableaux et des miroirs. Les carreaux de brocart d'or et d'argent
sont placés sur les tapis avec des tables et des cabinets très-beaux, et
d'espace en espace, des caisses d'argent remplies d'orangers et de
jasmins. L'on met des paillassons aux fenêtres, qui garantissent du
soleil, et l'on se promène sur le soir dans les jardins. Il y a
plusieurs maisons qui en ont de fort beaux où l'on trouve des grottes et
des fontaines en grande quantité, car les eaux sont ici en abondance et
fort bonnes. On compte dans le nombre de ces belles maisons celles du
duc d'Ossone, de l'amirante de Castille, de la comtesse d'Oñate et du
connétable de Castille. Mais j'ai tort de vouloir vous les spécifier,
car il est constant qu'il y en a une quantité considérable[94].
Au reste, il me semble qu'après toutes les précautions que je vois
prendre, la chaleur, quelque excessive qu'elle soit, ne peut incommoder,
nous le verrons. Ne pensez pas, s'il vous plaît, qu'il n'y ait que les
grands seigneurs qui occupent des appartements bas, chacun veut avoir le
sien, à la vérité selon son pouvoir; mais ne fût-ce qu'une petite cave,
ils y demeurent de bon coeur.
Il y a peu de menu peuple dans Madrid, et l'on n'y voit guère que des
personnes de qualité. Si l'on en excepte sept ou huit rues pleines de
marchands, vous ne trouvez aucune boutique dans cette ville, si ce ne
sont celles où se vendent les confitures et les liqueurs, les eaux
glacées et la pâtisserie.
Je ne veux pas omettre de vous dire que mille gens ont des dais ici;
car, sans compter les princes et les ducs, les titrés (qui sont en grand
nombre) en ont aussi. Les titrés sont ce qu'on appelle les grands
d'Espagne: les vrais marquis, les vrais comtes. S'il y a trente chambres
de plain-pied chez eux, vous y trouverez trente dais. Ma parente en a
vingt chez elle. Le Roi l'a faite marquise de Castille. Vous ne sauriez
croire, comme je tiens bien ma gravité sous un dais, particulièrement
quand on m'apporte mon chocolat; car trois ou quatre pages vêtus de
noir, comme de vrais notaires, me servent à genoux. C'est une coutume à
laquelle j'ai peine à m'accoutumer, parce qu'il me semble que ce respect
ne devrait être rendu qu'à Dieu. Mais cela est tellement d'usage ici,
que si un apprenti savetier présentait une savate à son maître, il
mettrait un genou en terre. Cette qualité de titulos donne beaucoup de
priviléges, dont je vous ai déjà parlé, et particulièrement celui
d'avoir un dais. On ne met point de balustres autour du lit.
Je vous l'ai déjà dit, ma chère cousine, il s'en faut beaucoup que nous
ne soyons si bien meublés en France que les personnes de qualité le sont
ici, principalement en vaisselle d'argent. C'est une différence si
notable, qu'on ne la croirait pas si on ne la voyait. L'on ne se sert
point de vaisselle d'étain, celle d'argent ou de terre sont les seules
qui soient en usage; et vous saurez que les assiettes ici ne sont guère
moins pesantes que les plats en France; car tout est d'une pesanteur
surprenante.
Le duc d'Albuquerque est mort il y a déjà quelque temps. On m'a dit
qu'on avait employé six semaines à écrire sa vaisselle d'or et d'argent
et à la peser; pendant ce temps, on y passait chaque jour deux heures
entières; cela ne se faisait qu'à gros frais. Il y avait, entre autres
choses, quatorze cents douzaines d'assiettes, cinquante grands plats et
sept cents petits. Tout le reste à proportion, et quarante échelles
d'argent pour monter jusqu'au haut de son buffet, qui était par gradins
comme un autel, placé dans une grande salle. Quand on me dit cette
opulence d'un particulier, je crus qu'on se moquait de moi; j'en
demandai la confirmation à Don Antoine de Tolède, fils du duc d'Albe,
qui était au logis. Il m'assura que c'était la vérité, et que son frère,
qui ne s'estimait pas riche en vaisselle d'argent, avait six cents
douzaines d'assiettes d'argent et huit cents plats. C'est une chose qui
ne leur est guère nécessaire pour les grands repas qu'ils font, à moins
que l'on ne soit aux mariages où tout est fort magnifique. Mais ce qui
cause cette abondance de vaisselle, c'est qu'on l'apporte toute faite
des Indes, et qu'elle ne paye point de droits au Roi. Il est vrai
qu'elle n'est guère mieux faite que les pièces de quatre pistoles, que
l'on frappe dans les galions, en revenant de ce pays-là[95].
C'est une chose digne de compassion que le mauvais ménage des grands
seigneurs. Il y en a beaucoup qui ne veulent point aller dans leurs
États (c'est ainsi qu'ils nomment leurs terres, leurs villes et leurs
châteaux). Ils passent leur vie à Madrid, et se rapportent de tout à un
intendant qui leur fait croire ce qu'il juge le plus à propos pour son
profit. Ils ne daignent pas seulement s'informer s'il dit vrai ou s'il
ment; cela serait trop exact et, par conséquent, au-dessous d'eux. Voilà
déjà une faute bien considérable; cette profusion de vaisselle pour
mettre deux oeufs et un pigeon en est une autre.
Mais ce n'est pas seulement sur ces choses-là qu'ils manquent, c'est
aussi sur la dépense journalière de leur maison. On ne sait ce que c'est
que de faire des provisions de quoi que ce puisse être. On va querir
chaque jour ce qu'il faut, et le tout à crédit, chez le boulanger, le
rôtisseur, le boucher, et ainsi des autres. On ignore même ce qu'ils
écrivent sur leurs livres; et ce qu'ils donnent, ils le mettent au prix
qu'ils veulent; cela n'est ni examiné, ni contrarié. Il y a souvent
cinquante chevaux dans une écurie qui n'ont ni paille, ni avoine; ils
périssent de faim. Et lorsque le maître est couché, s'il se trouvait mal
la nuit, on y serait bien empêché, car il ne reste chez lui ni vin, ni
eau, ni pain, ni viande, ni charbon, ni bougie; en un mot, rien du tout,
parce que encore on ne prend les choses si justes qu'il n'en demeure.
Les domestiques ont la coutume d'emporter ces choses chez eux, et le
lendemain on recommence la même provision.
On ne tient pas une meilleure conduite avec les marchands. Un homme ou
une femme de qualité aimerait mieux mourir que de marchander une étoffe,
des dentelles ou des bijoux, ni de reprendre le reste d'une pièce d'or;
ils le donnent encore au marchand pour la peine de leur avoir vendu dix
pistoles ce qui n'en vaut pas cinq. S'ils ont un prix raisonnable, c'est
que celui qui leur vend a la conscience assez bonne pour ne se prévaloir
pas de leur facilité à donner tout ce qu'on leur demande, et comme ils
ont crédit des dix années de suite, sans penser à payer, ils se trouvent
à la fin accablés de leurs dettes.
Il est fort rare qu'ils s'embarquent dans de longs procès, et qu'ils
laissent décréter leurs biens; ils s'exécutent eux-mêmes. Ils assemblent
leurs créanciers, et ils leur donnent une certaine quantité de terres,
dont ils jouissent pendant un temps. Quelquefois ils cèdent tout, et
gardent une pension viagère, qui ne peut être arrêtée par les créanciers
qui pourraient dans la suite leur prêter quelque chose. Mais afin qu'ils
n'y soient pas trompés, on affiche les conventions du seigneur et de ses
créanciers.
Tout le papier de chicane est marqué et coûte plus que le commun. Il y a
un certain temps où l'on fait la distribution des procès. On les
instruit à Madrid, et l'on n'y en juge guère. On met toutes les pièces
d'une partie dans un sac; celles de l'autre dans un autre; l'instruction
dans un troisième. Et quand le temps de distribuer un procès est venu,
on les envoie aux parlements éloignés, de manière qu'on est bien souvent
jugé sans en savoir rien. On écrit sur un registre où le procès a été
envoyé, et on le tient fort secret. Quand l'arrêt est prononcé, on le
renvoie à Madrid, et on le signifie aux parties. Cela épargne bien des
peines et des sollicitations, qui devraient être toujours défendues.
Quant aux affaires que l'on a ici, elles sont d'une longueur mortelle,
soit à la cour, soit à la ville, et ruinent en peu de temps. Les
praticiens espagnols sont grands fripons de leur métier.
Il y a plusieurs conseils différents, tous composés de personnes de
qualité, et la plupart sont conseillers d'épée. Le premier est le
conseil d'État, les autres s'appellent conseil suprême de guerre,
conseil royal de Castille, alcaldes de cour, conseil de la
Sainte-Inquisition, conseil des ordres, conseil sacré suprême et royal
d'Aragon, conseil royal des Indes, conseil de la chambre de Castille,
conseil d'Italie, conseil des Finances, conseil de la Croisade, conseil
de Flandre, chambres pour le droit des maisons, chambres pour les bois
de Sa Majesté, chambre des millions.
On a si peu d'économie ici, que lorsqu'un père meurt et qu'il laisse de
l'argent comptant et des pupilles, l'on enferme l'argent dans un bon
coffre sans le faire profiter. Par exemple, le duc de Frias, dont la
veuve est remariée au connétable de Castille[96], a laissé trois filles,
et six cent mille écus comptants. On les a mis dans trois coffres, avec
le nom de chacune des petites filles. L'aînée n'avait pas sept ans; elle
est mariée à présent, en Flandre, au comte de Ligne. Les tuteurs ont
toujours gardé les clefs de ces coffres, et n'ont ouvert celui de
l'aînée que pour en compter l'argent à son mari. Voyez quelle perte
d'intérêts; mais ils disent que ce serait bien pis s'ils venaient à
perdre le principal; qu'on croit quelquefois l'avoir bien placé, et
qu'il l'est fort mal; qu'une banqueroute fait tout perdre, et qu'ainsi
il vaut mieux ne rien gagner que de hasarder le bien des pupilles.
Il est temps que je finisse, ma chère cousine, je craindrais de vous
fatiguer par une plus longue lettre. Je vous supplie de faire rendre
toutes celles que je vous envoie et de me pardonner la liberté que je
prends. Adieu, je vous embrasse et je vous aime toujours de tout mon
coeur.
A Madrid, ce 17 avril 1679.
DIXIÈME LETTRE.
Vous m'avez fait un grand plaisir de m'apprendre que vous recevez toutes
mes lettres, car j'étais en peine des deux dernières. Et puisque vous le
voulez, ma chère cousine, je continuerai de vous informer de tout ce qui
se passe ici et de tout ce que j'y vois.
Le palais royal est situé sur une éminence dont la pente va jusqu'aux
bords de la rivière nommée Mançanarez. Ses vues s'étendent sur la
campagne qui, en ce lieu-là, est assez agréable. L'on y va par la Calle
Mayor, c'est-à-dire par la Grand'Rue. En effet, elle est fort longue et
fort large. Plusieurs maisons considérables en augmentent la beauté. Une
place spacieuse est devant le palais. Les personnes, de quelque qualité
qu'elles soient, n'entrent point en carrosse dans la cour. On arrête
sous la grande voûte de la porte, à moins qu'on y fasse des feux de joie
ou quelque course de masques, car alors les carrosses y entrent. Un fort
petit nombre de hallebardiers se tiennent à la porte. Lorsque je
demandai pourquoi un si grand Roi avait si peu de monde à le garder:
Comment, Madame, me dit un Espagnol, ne sommes-nous pas tous ses gardes?
Il règne trop bien dans le coeur de ses sujets pour en devoir rien
craindre, et pour s'en défier. Le palais est à l'extrémité de la ville,
vers le midi. Il est bâti de pierres fort blanches. Deux pavillons de
briques terminent la façade; le reste n'est point régulier. Il y a
derrière deux cours carrées, bâties chacune des quatre côtés. La
première est ornée de deux grandes terrasses qui règnent tout du long.
Elles sont élevées sur de hautes arcades; des balustres de marbre
bordent ces terrasses, et des bustes de la même matière ornent la
balustrade. Ce que j'y ai trouvé d'assez singulier, c'est que les
statues des femmes ont du rouge aux joues et aux épaules. On entre par
de beaux portiques qui conduisent au degré, lequel est extrêmement
large. On trouve des appartements remplis d'excellents tableaux, de
tapisseries admirables, de statues très-rares, de meubles magnifiques,
en un mot de toutes les choses qui conviennent à un palais royal[97].
Mais il y a plusieurs chambres qui sont obscures. J'en ai vu qui ne
reçoivent de jour que par la porte, et auxquelles l'on n'a pas fait de
fenêtres. Celles qui en ont ne sont guère plus claires, parce que les
ouvertures sont fort petites. Ils disent que les chaleurs sont si
grandes, qu'il faut éviter, tant que l'on peut, de laisser entrer le
soleil. Il est encore vrai que le verre est rare et fort cher, de sorte
qu'à l'égard des autres maisons, il y a beaucoup de fenêtres sans
vitres, et lorsqu'on vient à parler d'une maison où il ne manque rien,
l'on dit: En un mot, elle est vitrée. Ce défaut de vitre ne paraît point
au dehors à cause des jalousies. Le palais est orné de plusieurs balcons
dorés qui font un très-bel effet. Tous les conseils s'y tiennent, et
lorsque le Roi y veut aller, il passe par des galeries et des corridors
sans être aperçu[98]. Il y a bien du monde persuadé que le château de
Madrid, que François Ier fit bâtir proche du bois de Boulogne, a été
pris sur le modèle du palais du Roi d'Espagne; mais c'est une erreur,
rien n'est moins ressemblant. Les jardins ne répondent pas à la dignité
de ce lieu. Ils ne sont ni aussi étendus ni aussi bien cultivés qu'ils
devraient être. Le terrain, comme je l'ai marqué, s'étend jusqu'au bord
du Mançanarez. Tout est enclos de murailles, et si ces jardins ont
quelque beauté, elle vient toute de la nature. On travaille avec
application à mettre l'appartement de la jeune Reine en état de la
recevoir. Tous ses officiers ont été nommés, et le Roi l'attend avec la
dernière impatience.