Après que la collation fut finie, on apporta des flambeaux. Il entra un

petit bonhomme tout blanc, qui était le gouverneur des pages. Il avait

une grande chaîne d'or au col avec une médaille. C'était le présent

qu'il eut aux noces du prince de Monteleon. Il mit un genou en terre au

milieu de la galerie, et dit tout haut: Loué soit le Très-Saint

Sacrement; à quoi tout le monde répondit: A jamais. On a cette coutume

quand on apporte de la lumière. Ensuite vingt-quatre pages entrèrent

deux à deux, et vinrent, les uns après les autres, mettre de même un

genou en terre; ils portaient chacun deux grands flambeaux ou un

_belon_, et quand ils les eurent posés sur les tables et sur les

escaparates, ils se retirèrent avec la même cérémonie. Alors, toutes les

dames se firent les unes aux autres une grande révérence, l'accompagnant

d'un souhait, comme quand on éternue. Il faut vous dire que ces belons

sont des lampes élevées sur une colonne d'argent, qui a son pied fort

large. Il y a huit ou douze canaux à la lampe, quelquefois moins, par

lesquels la mèche passe, de sorte que cela fait une clarté surprenante.

Pour qu'elle soit encore plus grande, on y attache une plaque d'argent

sur laquelle elle réfléchit. On n'est point incommodé de la fumée, et

l'huile qu'on y brûle vaut l'huile de Provence que l'on mange en salade.

J'ai trouvé cette mode fort jolie[84]. Lorsque tous les flambeaux eurent

été posés dans la galerie où ils devaient être, la jeune princesse de

Monteleon dit à ses femmes d'apporter ses habits de noces pour que je

les visse. Elles allèrent querir trente corbeilles d'argent, aussi

grandes et aussi profondes que celles que nous appelons des mannes, dans

lesquelles on porte le couvert. Elles étaient si lourdes, qu'elles se

mirent quatre à chacune. Il y avait dedans tout ce qui se peut voir de

plus beau et de plus riche, selon la mode du pays. Entre autres, six

justaucorps de brocart d'or et d'argent, faits en petites vestes pour

s'habiller le matin, avec des boutons, les uns de diamants, les autres

d'émeraudes, et ainsi chacun en avait six douzaines. Le linge et les

dentelles n'étaient pas moins propres que tout le reste. Elle me montra

ses pierreries, qui sont admirables, mais si mal mises en oeuvre, que les

plus gros diamants ne paraissaient pas tant qu'un de trente louis que

l'on aurait mis en oeuvre à Paris.

Je ne vous écrirai pas souvent, parce que je veux avoir toujours une

provision de nouvelles à vous mander. C'est une récolte qu'on ne fait

pas ici tout d'un coup. Pardonnez-moi la longueur de cette lettre, et le

peu d'ordre que j'y ai gardé. Je vous dis les choses à mesure qu'elles

me viennent dans l'esprit, et je les dis toutes fort mal; mais comme

vous m'aimez, ma chère cousine, cela me rassure contre mes fautes.

De Madrid, ce 29 mars 1679.

NEUVIÈME LETTRE.

J'appréhende que vous ne soyez fâchée de ce que j'ai laissé passer un

ordinaire sans vous écrire; mais, ma chère cousine, je voulais être

informée de plusieurs choses dont je vais vous rendre compte.

Je vous parlerai d'abord des églises de Madrid. Je les trouve fort

belles et très-propres. Les femmes de qualité n'y vont guère, parce

qu'elles ont toutes des chapelles dans leurs maisons; mais il y a

certains jours de l'année où elles ne manquent pas d'y aller. Ceux de la

semaine sainte en sont; elles y font leurs stations et quelquefois elles

vont s'y confesser.

L'église de Notre-Dame d'Atocha, c'est-à-dire Notre-Dame du Buisson, est

fort belle. Elle est dans l'enceinte d'un vaste couvent, où il y a un

grand nombre de religieux qui ne sortent presque jamais; c'est une de

leurs observances. Leur vie est fort austère. L'on y vient en dévotion

de toutes parts. Lorsque les rois d'Espagne ont quelque heureux

événement, c'est le lieu où ils font chanter le _Te Deum_. Il y a une

Vierge qui tient le petit Jésus. On la dit miraculeuse. Elle est noire;

on l'habille souvent en veuve, mais aux grandes fêtes, elle est

richement vêtue et si couverte de pierreries, qu'il ne se peut rien voir

de plus magnifique. Elle a particulièrement un soleil autour de la

tête, dont les rayons jettent un éclat admirable. Elle a toujours un

grand chapelet dans sa main ou à sa ceinture. Cette chapelle est à côté

de la nef de l'église, dans un lieu qui semblerait fort sombre, s'il n'y

avait plus de cent grosses lampes d'or et d'argent toujours allumées. Le

Roi y a son balcon avec une jalousie devant. L'on se sert dans toutes

les églises de certains ronds de jonc fort propres, que l'on met sous

ses genoux, et lorsqu'il arrive une personne de qualité ou une dame

étrangère, le sacristain apporte un grand tapis devant elle, sur lequel

il met un prie-Dieu et des carreaux, ou bien, il la fait entrer dans de

petits cabinets tout peints et dorés, avec des vitres autour, où l'on

est fort commodément. Il n'est pas de dimanche que l'autel ne soit

éclairé de plus de cent cierges. Il est paré d'une prodigieuse quantité

d'argenterie, et cela est ainsi dans toutes les églises de Madrid. L'on

y fait des parterres de gazon ornés de fleurs; on les embellit de

fontaines dont l'eau retombe dans des bassins, les uns d'argent, les

autres de marbre ou de porphyre. L'on met autour un grand nombre de gros

orangers aussi hauts que des hommes et qui sont dans de fort belles

caisses. On y laisse aller des petits oiseaux qui font des manières de

petits concerts. Cela est presque toute l'année, comme je viens de vous

le représenter, et les églises ne sont jamais sans orangers et sans

jasmins, qui les parfument bien plus agréablement que l'encens[85].

On voit dans la chapelle de Nuestra Señora de Alucinada, une Vierge que

l'on dit que saint Jacques apporta de Jérusalem et qu'il cacha dans une

tour, laquelle était dans l'enceinte de Madrid. Les Maures ayant assiégé

la ville, les habitants se trouvèrent réduits à une grande famine: de

sorte qu'ils délibéraient pour se rendre, lorsqu'on trouva cette tour

pleine de blé. Une telle abondance ne pouvait qu'être l'effet d'un

miracle; le peuple ravi prit courage, et se défendit si bien, que les

Maures, fatigués de la longueur du siége, se retirèrent. On trouva

ensuite l'image de la Vierge, et en reconnaissance on lui bâtit une

chapelle où l'on peignit cette histoire à fresque sur les tours.

L'autel, le balustre et toutes les lampes sont d'argent massif.

Les Minimes ont une église proche de là dans laquelle est la chapelle de

Nuestra Señora de la Soledad, où l'on dit le salut tous les soirs. C'est

un lieu de grande dévotion, j'entends pour les véritables dévots, car

il y a bien des personnes qui s'y donnent rendez-vous.

La chapelle de Saint-Isidore passe toutes les autres en beauté. C'est le

patron de Madrid, qui n'était qu'un pauvre laboureur. Les murailles de

la chapelle sont tout incrustées de marbre de plusieurs couleurs, avec

des colonnes de même, et des figures de quelques saints. Son tombeau est

au milieu et quatre colonnes de porphyre soutiennent au-dessus une

couronne de marbre qui représente des fleurs avec les couleurs qui leur

sont naturelles. Rien ne peut être mieux travaillé, et l'on peut dire

que l'art a surpassé la nature. Les figures des douze apôtres ornent au

dehors le dôme de la chapelle.

J'ai vu à Saint-Sébastien (qui est à présent une paroisse) une chaise

que la Reine mère a fait faire, pour porter le Saint-Sacrement aux

malades quand il fait mauvais temps. Elle est de velours cramoisi en

broderie d'or, couverte de chagrin et garnie de clous d'or. Le tour est

orné de grandes glaces, et du milieu de son impériale il s'élève une

manière de petit clocher rempli de plusieurs clochettes d'or. Quatre

prêtres la portent, lorsque quelque personne de qualité est malade et

demande à recevoir Notre-Seigneur. Il est suivi de tous les gens de la

Cour. Plus de mille flambeaux de cire blanche éclairent, avec divers

instruments, et l'on s'arrête dans les grandes places qui sont sur le

chemin, pendant que le peuple, à genoux, reçoit la bénédiction et que

les musiciens chantent et jouent de la harpe et de la guitare. C'est

ordinairement le soir qu'on le porte ainsi avec beaucoup de cérémonie et

de respect.

Lorsqu'on doit célébrer quelque fête dans une église, dès la veille l'on

fiche de grandes perches en terre au haut desquelles sont des espèces de

réchauds assez profonds, que l'on emplit de copeaux de bois avec du

soufre et de l'huile. Cela brûle très-longtemps et rend une fort grande

clarté. On forme des allées avec ces perches; c'est une sorte

d'illumination très-agréable. L'on s'en sert aussi dans toutes les

réjouissances publiques.

Les femmes qui vont à la messe, hors de chez elles, en entendent une

douzaine et marquent tant de distractions, que l'on voit bien qu'elles

sont occupées d'autre chose que de leurs prières. Elles portent des

manchons qui ont plus d'une grande demi-aune de long. Ils sont de la

plus belle martre zibeline que l'on puisse voir et valent jusqu'à quatre

et cinq cents écus. Il faut qu'elles étendent leurs bras autant qu'elles

peuvent pour mettre seulement le bout de leurs doigts à l'entrée de

leurs manchons. Il me semble que je vous ai déjà dit qu'elles sont

extrêmement petites, et ces manchons ne sont guère moins grands

qu'elles. Elles portent toujours un éventail, et, soit l'hiver ou l'été,

tant que la messe dure, elles s'éventent sans cesse. Elles sont assises,

dans l'église, sur leurs jambes et prennent du tabac à tous moments,

sans se barbouiller comme on fait d'ordinaire, car elles ont pour cela,

aussi bien qu'en toute autre chose, des petites manières propres et

adroites. Lorsqu'on lève Notre-Seigneur, les femmes et les hommes se

donnent chacun une vingtaine de coups de poing dans la poitrine, ce qui

fait un tel bruit que la première fois que je l'entendis, j'eus une

grande frayeur, et je crus que l'on se battait.

Quant aux cavaliers (je veux parler de ceux qui sont galants de

profession et qui portent un crêpe autour de leur chapeau), lorsque la

messe était finie, ils allaient se ranger autour du bénitier; toutes les

dames s'y rendaient, ils leur présentaient de l'eau bénite et leur

disaient en même temps des douceurs. Elles y répondaient fort juste en

peu de mots, car il faut convenir qu'elles disent précisément ce qu'il

faut, et elles n'ont pas la peine de le chercher, leur esprit y fournit

sur-le-champ. Mais M. le nonce a défendu, sous peine d'excommunication,

que les hommes présentent de l'eau bénite aux femmes. On dit que cette

défense est intervenue à la prière de quelques maris jaloux. Quoi qu'il

en soit, on l'observe, et même elle porte que les cavaliers ne se

donneront point d'eau bénite entre eux[86].

De quelque qualité que soient les Espagnoles, elles n'ont jamais de

carreau dans l'église, et l'on ne leur porte point la robe. Pour nous,

quand nous y entrons avec nos habits à la française, tout le monde

s'assemble et nous environne; mais ce qui m'incommode fort, ce sont les

femmes grosses qui sont beaucoup plus curieuses que les autres, et pour

lesquelles on a ici les dernières complaisances, parce que l'on prétend

que lorsqu'elles veulent quelque chose et qu'on leur refuse, il leur

prend aussitôt un certain mal qui les fait accoucher d'un enfant mort.

De sorte qu'elles sont en droit de tirailler, de déganter et de faire

tourner les gens comme il leur plaît.

Les premiers jours que cela m'arriva, je n'y entendais point raillerie,

et je leur parlai si sèchement qu'il y en eut qui se mirent à pleurer et

qui n'osèrent y revenir. Mais il y en avait d'autres qui ne se

rebutaient point; elles voulaient voir mes souliers, mes jarretières, ce

que j'avais dans mes poches; et, sur ce que je ne le souffrais point, ma

parente me dit que si le peuple voyait cela, il vous jetterait des

pierres, et qu'il fallait que je les laissasse faire. Les filles qui me

servent en sont encore plus tourmentées que moi. Je n'oserais vous dire

jusqu'où va la curiosité de ces femmes grosses.

L'on m'a conté qu'un jeune homme de la Cour étant éperdument amoureux

d'une fort belle dame que son mari gardait à vue, et ne pouvant trouver

moyen de lui parler, se déguisa en femme grosse et fut chez elle. Il

s'adressa au jaloux et lui dit qu'il avait _l'antojo_ (c'est le terme)

d'entretenir sa femme en particulier. Le mari, déçu par la figure, ne

mit point en doute que ce ne fût une jeune femme grosse, et aussitôt il

lui fit donner par son épouse une longue et très-agréable audience.

Quand il prend envie à ces femmes grosses de voir le Roi, elles le lui

font dire, et il a la bonté de venir sur un grand balcon qui donne sur

la cour du palais, et s'y tient autant qu'elles le veulent.

Il y a quelque temps qu'une Espagnole, nouvellement arrivée de Naples,

fit prier le Roi qu'elle pût le voir, et quand elle l'eut assez regardé,

transportée de son zèle, elle lui dit en joignant les mains: _Je prie

Dieu, Sire, qu'il vous fasse la grâce de devenir un jour Vice-Roi de

Naples._ L'on prétend que l'on fit jouer cette pièce pour informer le

Roi que la magnificence du Vice-Roi d'alors, qui n'était pas aimé,

passait de beaucoup la sienne. Il vient très-souvent des dames au logis

que nous ne connaissons point, et auxquelles ma parente fait beaucoup

d'honnêtetés, parce qu'elles sont grosses et qu'il ne faut pas les

fâcher.

Grâces au ciel, le carême est passé, et bien que je n'aie fait maigre

que la semaine sainte, ce temps-là m'a paru plus long que tout le carême

n'aurait fait à Paris, parce qu'il n'y a point de beurre ici. Celui que

l'on y trouve vient de plus de trente lieues, enveloppé comme des

petites saucisses dans des vessies de cochon. Il est plein de vers et

plus cher que celui de Vanvre. On peut se retrancher sur l'huile, car

elle est excellente; mais tout le monde ne l'aime pas, et moi, par

exemple; je n'en mange point sans m'en trouver fort mal.

Ajoutez à cela que le poisson est très-rare; il est impossible d'en

avoir de frais qui vienne de la mer, car elle est éloignée de Madrid de

plus de quatre-vingts lieues. Quelquefois on apporte des saumons dont on

fait des pâtés qui se mangent à la faveur de l'épice et du safran. Il y

a peu de poisson d'eau douce, et, l'on ne s'embarrasse guère de tout

cela, puisque personne ne fait carême, ni maîtres, ni valets, à cause de

la difficulté qu'il y a de trouver de quoi le faire. On prend la bulle

chez M. le nonce; elle coûte quinze sous de notre monnaie[87]. Elle

permet de manger du beurre et du fromage pendant le carême, et les

issues les samedis de toute l'année. Je trouve assez singulier que l'on

mange, ce jour-là, les pieds, la tête, les gésiers, et que l'on n'ose

pas manger autre chose du même animal.

La boucherie est ouverte le carême comme le carnaval. C'est quelque

chose de bien incommode que la manière dont on y vend la viande. Elle

est enfermée chez le boucher, à qui on parle au travers d'une petite

fenêtre; on lui demande la moitié d'un veau, et le reste à proportion;

il ne daigne ni vous répondre, ni vous donner quoi que ce soit; vous

vous retranchez à une longe de veau; il vous fait payer d'avance et puis

vous donne, par sa lucarne, un gigot de mouton; vous le lui rendez, en

disant que ce n'est point cela que vous voulez; il le reprend et vous

donne à la place un aloyau de boeuf. On crie encore plus fort pour avoir

la longe, il ne s'en émeut pas davantage, jette votre argent et vous

ferme la fenêtre au nez. On s'impatiente, on va chez un autre qui en

fait tout autant et quelquefois pis. De sorte que le meilleur est de

leur demander la quantité de viande que l'on veut et de les laisser

faire à leur tête. Cette viande fait mal au coeur, tant elle est maigre,

sèche et noire; mais, telle qu'elle est, il en faut moins qu'en France

pour faire une bonne soupe. Tout est si nourrissant ici, qu'un oeuf vous

profite plus qu'un pigeon ailleurs. Je crois que c'est un effet du

climat.

Quant au vin, il ne me semble point bon. Ce n'est pas de ce pays-ci que

l'on boit l'excellent vin d'Espagne. Il vient de l'Andalousie et des

îles Canaries, encore faut-il qu'il passe la mer pour prendre cette

force et cette douceur qui le rendent bon. A Madrid, il est assez fort

et même un peu trop, mais il n'a point le goût agréable. Ajoutez à cela

qu'on le met dans des peaux de bouc qui sont apprêtées, et il sent

toujours la poix ou le brûlé. Je ne suis pas surprise que les hommes

fassent si peu de débauche avec une telle liqueur. On en vend pour si

peu d'argent que l'on en veut, pour un double ou pour deux; mais celui

qui se débite ainsi aux pauvres gens devient encore plus mauvais, parce

qu'on le laisse dans de grandes terrines de terre, tout le jour à l'air,

et l'on en prend là pour ceux qui en veulent. Il s'aigrit et sent si

fort, qu'en passant devant ces sortes de cabarets, l'odeur en fait mal à

la tête.

Le carême ne change rien aux plaisirs; ils sont toujours si modérés, ou,

du moins, ceux que l'on prend font si peu de bruit, qu'ils sont de

toutes les saisons.

Personne ne se dispense, pendant la semaine sainte, d'aller en station;

particulièrement depuis le mercredi jusqu'au vendredi. Il se passe, ces

trois jours-là, des choses bien différentes entre les véritables

pénitents, les amants et les hypocrites. Il y a des dames qui ne

manquent point d'aller, sous prétexte de dévotion, en de certaines

églises où elles savent, depuis un an entier, que celui qu'elles aiment

se trouvera; et, bien qu'elles soient accompagnées d'un grand nombre de

dueñas, comme la presse est toujours grande, l'amour leur donne tant

d'adresse, qu'elles se dérobent en dépit des argus et vont dans une

maison prochaine, qu'elles connaissent à quelque enseigne et qui est

louée exprès sans servir à personne que dans ce seul moment. Elles

retournent ensuite à la même église où elles trouvent leurs femmes

occupées à les chercher. Elles les querellent de leur peu de soin pour

les suivre; et le mari, qui a gardé pendant toute l'année sa chère

épouse, la perd dans le temps où elle lui devrait être la plus fidèle.

La grande contrainte où elles vivent leur inspire le désir de

s'affranchir, et leur esprit, soutenu de beaucoup de tendresse, leur

donne le moyen de l'exécuter[88].

C'est une chose bien désagréable de voir les disciplinants. Le premier

que je rencontrai pensa me faire évanouir. Je ne m'attendais point à ce

beau spectacle, qui n'est capable que d'effrayer; car, enfin,

figurez-vous un homme qui s'approche si près qu'il vous couvre toute de

son sang: c'est là un de leurs tours de galanterie. Il y a des règles

pour se donner la discipline de bonne grâce, et les maîtres en

enseignent l'art comme on montre à danser et à faire des armes. Ils ont

une espèce de jupe de toile de batiste fort fine qui descend jusque sur

le soulier; elle est plissée à petits plis et si prodigieusement ample

qu'ils y emploient jusqu'à cinquante aunes de toile. Ils portent sur la

tête un bonnet trois fois plus haut qu'un pain de sucre et fait de même;

il est couvert de toile de Hollande; il tombe de ce bonnet un grand

morceau de toile qui couvre tout le visage et le devant du corps; il y a

deux petits trous par lesquels ils voient; ils ont derrière leur

camisole deux grands trous sur leurs épaules; ils portent des gants et

des souliers blancs, et beaucoup de rubans qui attachent les manches de

la camisole et qui pendent sans être noués. Ils en mettent aussi un à

leur discipline; c'est d'ordinaire leur maîtresse qui les honore de

cette faveur. Il faut, pour s'attirer l'admiration publique, ne point

gesticuler des bras, mais seulement que ce soit du poignet et de la

main; que les coups se donnent sans précipitation, et le sang qui en

sort ne doit point gâter leurs habits. Ils se font des écorchures

effroyables sur les épaules, d'où coulent deux ruisseaux de sang; ils

marchent à pas comptés dans les rues; ils vont devant les fenêtres de

leurs maîtresses où ils se fustigent avec une merveilleuse patience. La

dame regarde cette jolie scène au travers des jalousies de sa chambre,

et, par quelque signe, elle l'encourage à s'écorcher tout vif, et elle

lui fait comprendre le gré qu'elle lui sait de cette sotte galanterie.

Quand ils rencontrent une femme bien faite, ils se frappent d'une

certaine manière qui fait ruisseler le sang sur elle. C'est là une fort

grande honnêteté, et la dame reconnaissante les en remercie. Quand ils

ont commencé de se donner la discipline, ils sont obligés, pour la

conservation de leur santé, de la prendre tous les ans, et, s'ils y

manquent, ils tombent malades. Ils ont aussi de petites aiguilles dans

des éponges, et ils s'en piquent les épaules et les côtés avec autant

d'acharnement que s'ils ne se faisaient point de mal[89]. Mais voici

bien autre chose: c'est que le soir, les personnes de la Cour vont

aussi faire cette promenade. Ce sont, d'ordinaire, de jeunes fous qui

font avertir tous leurs amis du dessein qu'ils ont. Aussitôt on va les

trouver, fort bien armés. Le marquis de Villahermosa[90] en a été cette

année, et le duc de Vejar a été l'autre. Ce duc sortit de la maison sur

les neuf heures du soir; il avait cent flambeaux de cire blanche que

l'on portait deux à deux devant lui. Il était précédé de soixante de ses

amis, et suivi de cent autres qui avaient tous leurs pages et leurs

laquais. Cela faisait une fort belle procession. On sait quand il doit y

avoir des gens de cette qualité. Toutes les dames sont aux fenêtres avec

des tapis sur des balcons et des flambeaux attachés aux côtés, pour

mieux voir et pour être mieux vues. Le chevalier de la discipline passe

avec son escorte et salue la bonne compagnie; mais, ce qui fait souvent

le fracas, c'est que l'autre disciplinant qui se pique de bravoure et de

bon air, passe par la même rue avec grand monde. Cela est arrivé de

cette manière à ceux que je viens de vous nommer. Chacun d'eux voulut

avoir le haut du pavé, et aucun ne le voulut céder. Les valets qui

tenaient les flambeaux se les portèrent au visage et se grillèrent la

barbe et les cheveux. Les amis de l'un tirèrent l'épée contre les amis

de l'autre. Nos deux héros qui n'avaient point d'autres armes que cet

instrument de pénitence, se cherchèrent; et s'étant trouvés, ils

commencèrent entre eux un combat singulier. Après avoir usé leurs

disciplines sur les oreilles l'un de l'autre, et couvert la terre de

petits bouts de corde dont elles étaient faites, ils s'entre-donnèrent

des coups de poing comme auraient pu faire deux crocheteurs. Cependant

il n'y a pas toujours de quoi rire à cette momerie-là, car l'on s'y bat

fort bien, l'on s'y blesse, l'on s'y tue, et les anciennes inimitiés

trouvent lieu de se renouveler et de se satisfaire. Enfin le duc de

Vejar céda au marquis de Villahermosa. On ramassa les disciplines

rompues que l'on raccommoda comme on put; le bonnet qui était tombé dans

le ruisseau fut décrotté et remis sur la tête du pénitent; on emporta

les blessés chez eux. La procession commença de marcher plus gravement

que jamais et parcourut la moitié de la ville.

Le duc avait bien envie le lendemain de reprendre sa revanche, mais le

Roi lui envoya défendre, ainsi qu'au marquis, de sortir de leurs

maisons. Pour revenir à ce que l'on fait dans ces occasions, vous saurez

que lorsque ces grands serviteurs de Dieu sont de retour chez eux, il y

a un repas magnifique préparé avec toutes sortes de viandes; vous

remarquerez que c'est un des derniers jours de la semaine sainte. Mais

après une si bonne oeuvre, ils croient qu'il leur est permis de faire un

peu de mal. D'abord, le pénitent se fait frotter fort longtemps les

épaules avec des éponges trempées dans du sel et du vinaigre, de peur

qu'il n'y reste du sang meurtri; ensuite il se met à table avec ses amis

et reçoit d'eux les louanges et les applaudissements qu'il croit avoir

bien mérités. Chacun lui dit, à son tour, que de mémoire d'homme on n'a

vu prendre la discipline de si bonne grâce. On exagère toutes les

actions qu'il a faites; et surtout le bonheur de la dame pour laquelle

il a fait cette galanterie. La nuit entière s'écoule en ces sortes de

contes, et quelquefois celui qui s'est si bien étrillé en est tellement

malade, que le jour de Pâques il ne peut pas aller à la messe. Ne croyez

pas, au moins, que je m'avise d'embellir l'histoire pour vous réjouir.

Tout cela est vrai à la lettre et je ne vous mande rien que vous ne

puissiez vérifier par toutes les personnes qui ont été à Madrid.

Mais il y a de véritables pénitents qui font une extrême peine à voir.

Ils sont vêtus tout de même que ceux qui se disciplinent, excepté qu'ils

sont nus depuis les épaules jusqu'à la ceinture et qu'une natte étroite

les emmaillotte et les serre à tel point, que ce qu'on voit de leur peau

est tout bleu et tout meurtri, leurs bras sont entortillés dans la même

natte et tout étendus. Ils portent jusqu'à sept épées passées dans leur

dos et dans leurs bras[91]. Ces épées leur font des blessures dès qu'ils

se remuent trop fort ou qu'ils viennent à tomber, ce qui leur arrive

souvent, car ils vont nu-pieds, et le pavé est si pointu que l'on ne

peut se soutenir dessus sans se couper les pieds. Il y en a d'autres

qui, au lieu de ces épées, portent des croix si pesantes qu'ils en sont

accablés. Ne pensez pas que ce soit des personnes du commun, il y en a

de la première qualité. Ils, sont obligés de se faire accompagner par

plusieurs de leurs domestiques qui sont déguisés et dont le visage est

couvert, de peur qu'on ne les reconnaisse. Ces gens portent du vin, du

vinaigre et d'autres choses pour en donner, de temps en temps, à leur

maître, qui tombe bien souvent comme mort de la peine et de la fatigue

qu'il souffre. Ce sont, d'ordinaire, les confesseurs qui enjoignent ces

pénitences, et l'on tient qu'elles sont si rudes que celui qui les fait

ne passe point l'année. M. le nonce m'a dit qu'il avait fait défense à

tous les confesseurs de les ordonner. Cependant j'en ai vu plusieurs;

apparemment cela venait de leur propre dévotion.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 17 / 37 段