grandeur prodigieuse; cela les incommodait et incommodait les autres. Il
n'y avait point de portes assez grandes par où elles pussent passer.
Elles les ont quittés, et ne les portent plus que lorsqu'elles vont chez
la Reine ou chez le Roi, mais ordinairement, dans la ville, elles
mettent des sacristains, qui sont, à proprement parler, les enfants des
vertugadins. Ils sont faits de gros fils d'archal, qui forment un rond
autour de la ceinture; il y a des rubans qui y tiennent, et qui
attachent un autre rond de même, qui touche plus bas et qui est plus
large. L'on a ainsi cinq ou six cerceaux qui descendent jusqu'à terre et
qui soutiennent les jupes. L'on en porte une quantité surprenante, et
l'on aurait peine à croire que des créatures aussi petites que sont les
Espagnoles, pussent être si chargées. La jupe de dessus est toujours de
gros taffetas noir, ou de poil de chèvre gris tout uni, avec un grand
troussis, un peu plus haut que le genou, autour de la jupe; et quand on
leur demande à quoi cela sert, elles disent que c'est pour la rallonger
à mesure qu'elle s'use. La Reine mère en a comme les autres à toutes ses
jupes, et les carmélites mêmes en portent aussi bien en France qu'en
Espagne. Mais, à l'égard des dames, c'est plutôt une mode qu'elles
suivent qu'une épargne qu'elles veulent faire, car elles ne sont ni
avares ni ménagères, et elles en font faire deux ou trois fois la
semaine de neuves. Ces jupes sont si longues par devant et par les
côtés, qu'elles traînent beaucoup, et elles ne traînent jamais par
derrière. Elles les portent à fleur de terre; mais elles veulent
marcher dessus, afin qu'on ne puisse voir leurs pieds, qui sont la
partie de leur corps qu'elles cachent le plus soigneusement[76]. J'ai
entendu dire qu'après qu'une dame a eu toutes les complaisances
possibles pour un cavalier, c'est en lui montrant son pied qu'elle lui
confirme sa tendresse, et c'est ce qu'on appelle ici la dernière faveur.
Il faut convenir aussi que rien n'est plus joli en son espèce. Je vous
l'ai déjà dit, elles ont les pieds si petits que leurs souliers sont
comme ceux de nos poupées. Elles les portent en maroquin noir, découpé
sur du taffetas de couleur, sans talons et aussi justes qu'un gant.
Quand elles marchent, il semble qu'elles volent. En cent ans nous
n'apprendrions pas cette manière d'aller. Elles serrent leurs coudes
contre leurs corps, et vont sans lever les pieds comme lorsqu'on glisse.
Mais pour revenir à leur habillement, sous cette jupe unie elles en ont
une douzaine plus belles les unes que les autres, d'étoffes fort riches,
et chamarrées de galons, de dentelles d'or et d'argent jusqu'à la
ceinture. Quand je vous dis une douzaine, ne croyez pas au moins que
j'exagère; pendant les excessives chaleurs de l'été, elles n'en mettent
que sept ou huit, parmi lesquelles il y en a de velours et de gros
satin. Elles ont en tout temps une jupe blanche sous toutes les autres,
qu'elles nomment _sabenagua_; elle est de ces belles dentelles
d'Angleterre, ou de mousseline brodée d'or passé, et si amples qu'elles
ont quatre aunes de tour. J'en ai vu de cinq ou six cents écus. Elles ne
portent point de sacristain chez elles, ni de chapins. Ce sont des
espèces de petites sandales de brocart ou de velours, garnies d'une
plaque d'or qui les hausse d'un demi-pied. Quand elles les ont, elles
marchent fort mal et sont toujours prêtes à tomber. Il n'y a guère de
baleines dans leurs corps, les plus larges sont d'un tiers. On ne voit
point ailleurs de femmes si menues. Le corps est assez haut par devant,
mais par derrière on leur voit jusqu'à la moitié du dos, tant il est
découvert, et ce n'est pas une chose trop charmante, car elles sont
toutes d'une maigreur effroyable, et elles seraient bien fâchées d'être
grasses; c'est un défaut essentiel parmi elles. Avec cela elles sont
fort brunes, de sorte que cette petite peau noire, collée sur des os,
déplaît naturellement à ceux qui n'y sont pas accoutumés. Elles mettent
du rouge à leurs épaules comme à leurs joues qui en sont toutes
couvertes. Le blanc n'y manque pas, et, quoiqu'il soit fort beau, il y
en a peu qui le sachent bien mettre. On le découvre du premier coup
d'oeil. J'en ai vu quelques-unes dont le teint est très-vif et
très-naturel. Elles ont presque toutes les traits délicats et réguliers;
leur air et leurs manières ont une petite affectation de coquetterie
que leur humeur ne dément point. C'est une beauté parmi elles, de
n'avoir point de gorge, et elles prennent des précautions de bonne heure
pour l'empêcher de venir. Lorsque le sein commence à paraître, elles
mettent dessus de petites plaques de plomb et se bandent comme les
enfants qu'on emmaillotte. Il est vrai qu'il s'en faut peu qu'elles
n'aient la gorge aussi unie qu'une feuille de papier, à la réserve des
trous que la maigreur y creuse, et ils sont toujours en grand nombre.
Leurs mains n'ont point de défaut, elles sont petites, blanches et bien
faites. Leurs grandes manches, qu'elles attachent juste au poignet,
contribuent encore à les faire paraître plus petites. Ces manches sont
de taffetas de toutes couleurs, comme celles des Égyptiennes, avec des
manchettes d'une dentelle fort haute. Le corps est d'ordinaire d'étoffe
d'or et d'argent, mêlée de couleurs vives; les manches en sont étroites,
et celles de taffetas paraissent au lieu de la chemise. Les personnes de
qualité ont cependant de fort beau linge, mais toutes les autres n'en
ont presque point. Il est cher et rare; avec cela les Espagnols ont la
sotte gloire de le vouloir fin, et tel qui pourrait avoir six chemises
un peu grosses, aime mieux n'en acheter qu'une fort-belle, et rester au
lit pendant qu'on la blanchit, ou s'habiller quelquefois à cru, ce qui
arrive assez souvent. Ce linge fin est bien maltraité, quand on le
blanchit. Les femmes le mettent sur des pierres pointues et le battent à
grands coups de bâton, de sorte que les pierres le coupent en cent
morceaux. Il n'y a pas de choix à faire entre la plus habile
blanchisseuse et celle qui l'est le moins; toutes sont également
maladroites.
Je reviens à l'habillement des dames, que j'ai quitté plusieurs fois,
pour faire des digressions sur diverses choses dont je me suis souvenue.
Je vous dirai qu'elles ont autour de la gorge une dentelle de fil
rebrodée de soie rouge ou verte, d'or ou d'argent. Elles portent des
ceintures entières de médailles et de reliquaires. Il y a bien des
églises où il n'y en a pas tant. Elles ont aussi le cordon de quelque
ordre, soit de saint François, des Carmélites ou d'autres. C'est un
petit cordon de laine noire, blanche ou brune, qui est par-dessus leurs
corps, et tombe devant jusqu'au bord de la jupe. Il y a plusieurs noeuds,
et d'ordinaire ces noeuds sont marqués par des boutons de pierreries. Ce
sont des voeux qu'elles font aux saints de porter leur cordon, mais bien
souvent quel est le sujet de ces voeux?
Elles ont beaucoup de pierreries, des plus belles que l'on puisse voir.
Ce n'est pas pour une garniture, comme en ont la plupart de nos dames de
France. Celles-ci vont jusqu'à huit ou dix; les unes de diamants, les
autres de rubis, d'émeraudes, de perles, de turquoises, enfin de toutes
les manières. On les met très-mal en oeuvre: on couvre presque tous les
diamants, l'on n'en voit qu'une petite partie. Je leur en ai demandé la
raison, et elles m'ont dit que l'or leur semblait aussi beau que les
pierreries. Mais, pour moi, je pense que c'est que leurs lapidaires ne
les savent pas mieux mettre en oeuvre. J'en excepte Verbec, qui le
ferait fort bien s'il voulait s'en donner la peine.
Les dames portent de grandes enseignes de pierreries au haut de leurs
corps, d'où il tombe une chaîne de perles, ou dix ou douze noeuds de
diamants qui se rattachent sur un des côtés du corps. Elles ne mettent
jamais de collier, mais elles portent des bracelets, des bagues et des
pendants d'oreilles qui sont bien plus longs que la main, et si pesants,
que je ne comprends pas comment elles peuvent les porter sans s'arracher
le bout de l'oreille. Elles y attachent tout ce qui leur semble de joli.
J'en ai vu qui y mettaient des montres assez grandes; d'autres, des
cadenas de pierres précieuses, et jusqu'à des clefs d'Angleterre fort
bien travaillées, ou des sonnettes. Elles mettent des agnus et des
petites images sur leurs manches, sur leurs épaules et partout. Elles
ont la tête toute chargée de poinçons, les uns faits en petites mouches
de diamants, et les autres en papillons dont les pierreries marquent les
couleurs. Elles se coiffent de différentes manières, mais c'est toujours
la tête nue. Elles séparent leurs cheveux sur le côté de la tête, et les
couchent de travers sur le front; ils sont si luisants que, sans
exagération, l'on s'y pourrait mirer. D'autres fois, elles mettent une
tresse de faux cheveux, la plus mal faite que l'on saurait voir; ils
tombent épars sur leurs épaules, et c'est de peur de mêler les leurs qui
sont admirablement beaux. Elles se font d'ordinaire cinq nattes
auxquelles elles attachent des noeuds de ruban, ou qu'elles cordonnent de
perles. Elles les nouent toutes ensemble à la ceinture, et l'été,
lorsqu'elles sont chez elles, elles les enveloppent dans un morceau de
taffetas de couleur, garni de dentelle de fil. Elles ne portent point de
bonnet, ni le jour, ni la nuit. J'en ai vu qui avaient des plumes
couchées sur la tête comme les petits enfants. Ces plumes sont fort
fines et mouchetées de différentes couleurs, ce qui les rend beaucoup
plus belles. Je ne sais pourquoi l'on n'en fait pas de même en France.
Les jeunes filles ou les nouvelles mariées ont des habits
très-magnifiques, et leurs jupes de dessus sont de couleur, brodées
d'or. J'ai été voir la princesse de Monteleon. C'est une petite personne
qui n'a pas treize ans; on vient de la marier à son cousin germain nommé
Don Nicolo Pignatelli. Sa mère est fille de la duchesse de Terranova,
nommée pour être la camareria-major de la nouvelle Reine. Elles
demeurent toutes ensemble, c'est-à-dire les duchesses de Terranova,
d'Hijar et de Monteleon, avec la jeune princesse de ce nom et ses
petites soeurs[77]. La duchesse de Terranova peut avoir soixante ans; ma
parente est fort de ses amies, et elle nous reçut avec une honnêteté qui
ne lui est pas ordinaire, car elle est la plus fière personne du monde,
et elle en a bien l'air. Le son de sa voix est rude; elle parle peu,
elle affecte quelque bonté. Mais si ce que l'on dit est vrai, elle n'en
a point du tout dans le coeur. On ne peut avoir plus d'esprit et plus de
pénétration qu'elle en a. Elle nous parla fort de la charge qu'elle
allait remplir dans la maison de la Reine. Je n'oublierai rien,
disait-elle, pour lui être agréable, j'entrerai dans tout ce qui pourra
lui faire quelque plaisir. Je sais qu'une jeune princesse, qui est née
Française, doit avoir un peu plus de liberté que n'en aurait une infante
d'Espagne élevée à Madrid. Ainsi il ne tiendra pas à moi qu'elle ne
trouve aucune différence entre son pays et celui-ci. Elle me donna un
chapelet de _Palo d'Aguila_; c'est un bois rare qui vient des Indes. En
vérité, quand je le tiens, il tombe jusqu'à terre. Il y a deux touffes
de petits rubans de taffetas vert, et à chacune environ trois cents
aunes. Elle me donna aussi des _bucaros_ de Portugal, ce sont des vases
de terre sigillée, garnis de filigrane, et elle me régala encore de
plusieurs petits bijoux fort jolis.
Il serait difficile de rien voir de plus somptueux que leur maison.
Elles occupent des appartements hauts qui sont tendus de tapisseries
toutes relevées d'or. On voit, dans une grande chambre plus longue que
large, des portes vitrées qui entrent dans des cabinets ou cellules. Il
y a d'abord celle de la duchesse de Terranova, tapissée de gris avec un
lit de même et le reste fort uni. A côté, était couchée sa fille, la
duchesse de Monteleon, laquelle est veuve, et meublée comme la mère.
Ensuite, on trouve la chambre de la princesse de Monteleon, qui n'est
pas plus grande que les autres, mais dont le lit est de damas or et
vert, doublé de brocart d'argent avec du point d'Espagne. Il y avait,
autour des draps, un passement d'Angleterre d'une demi-aune de hauteur.
Vis-à-vis étaient les chambres des petites de Monteleon et d'Hijar,
toutes meublées de damas blanc. Elles sont nommées pour être menines de
la Reine. Ensuite était la petite chambre de la duchesse d'Hijar,
meublée de velours cramoisi à fond d'or. Elles n'étaient toutes séparées
les unes des autres que par des cloisons de bois de senteur, et elles me
dirent que six de leurs femmes couchaient dans la chambre sur des lits
qu'elles y mettaient le soir.
Les dames étaient dans une grande galerie couverte de tapis de pied
très-riches. Il y a, tout autour, des carreaux de velours cramoisi en
broderie d'or; ils sont tous plus longs que larges. On voit encore de
grands cabinets de pièces de rapport enrichis de pierreries, lesquels ne
sont pas faits en Espagne; des tables d'argent entre-deux et des miroirs
admirables, tant par leur grandeur que par leurs riches bordures, dont
les moins belles sont d'argent. Ce que j'ai trouvé de plus beau, ce sont
des _escaparates_. C'est une espèce de petit cabinet fermé d'une grande
glace et rempli de tout ce qu'on peut se figurer de plus rare, soit en
ambre gris, porcelaines, cristal de roche, pierre de bézoard, branches
de corail, nacre de perle, filigrane d'or, et mille autres choses de
prix. J'y vis la tête d'un poisson sur laquelle il y avait un petit
arbre; il n'est ni de bois, ni de mousse. Il tient au crâne du poisson
qui est assez petit; cela me parut fort curieux.
Nous étions plus de soixante dames dans cette galerie, et pas un pauvre
chapeau. Elles étaient toutes assises par terre, les jambes en croix
sous elles. C'est une ancienne habitude qu'elles ont gardée des Maures.
Il n'y avait qu'un fauteuil de maroquin piqué de soie et fort mal fait.
Je demandai à qui il était destiné. On me dit que c'était pour le prince
de Monteleon, qui n'entrait qu'après que toutes les dames étaient
retirées. Je ne pouvais demeurer assise à leur mode, et je me mis sur
les carreaux. Elles étaient cinq ou six ensemble, ayant au milieu
d'elles un petit brasier d'argent plein de noyaux d'olives pour ne pas
entêter. Quand il arrivait quelque dame, la naine ou le nain le venait
dire, mettant un genou en terre. Aussitôt elles se levaient toutes, et
la petite princesse allait la première, jusqu'à la porte, recevoir celle
qui venait la voir sur son mariage[78]. Elles ne se baisent point en se
saluant. Je crois que c'est pour ne pas emporter le plâtre qu'elles ont
sur le visage; mais elles se présentent la main dégantée; et, en se
parlant, elles se disent tu et toi, et elles ne s'appellent ni madame,
ni mademoiselle, ni Altesse, ni Excellence, mais seulement, Doña Maria,
Doña Clara, Doña Teresa. Je me suis informée d'où vient qu'elles en
usent si familièrement, et j'ai appris que c'est pour n'avoir aucun
sujet de se fâcher entre elles; et que, comme il y a beaucoup de
manières de se parler qui marquent, quand elles veulent, une entière
différence de qualité et de rang, et que toutes ces différences ne sont
pas aisées à faire sans se chagriner quelquefois, pour l'éviter, elles
ont pris le parti de se parler sans cérémonie[79]. Il faut ajouter à
cela qu'elles ne se mésallient point, et qu'ainsi ce sont toujours des
personnes de condition. Les femmes de la robe ne vont pas même chez les
femmes de la cour, et un homme de naissance épouse toujours une fille de
naissance. On ne voit pas là de roture entée sur la noblesse comme en
France; ainsi elles ne risquent guère quand elles se familiarisent
ensemble. S'il vient cent dames de suite, on se lève autant de fois, et
l'on marche comme à une procession pour les aller recevoir jusque dans
l'antichambre. J'en fus si fatiguée ce jour-là, que j'en étais d'assez
méchante humeur.
Elles étaient toutes fort parées; et, comme je vous l'ai déjà dit, elles
ont des habits magnifiques et des pierreries d'une grande beauté. Il y
avait deux tables d'hombre où l'on jouait gros jeu sans bruit. Je ne
connais rien à leurs cartes; elles sont aussi minces que du papier, et
peintes tout autrement que les nôtres. Il semble que l'on ne tient
qu'une lettre pliée quand on a un jeu dans la main. Il serait bien aisé
à un filou d'escamoter plusieurs cartes, ou un jeu tout entier.
L'on parlait de toutes les nouvelles de la cour et de la ville. Leur
conversation est libre et agréable. Il faut convenir qu'elles ont une
vivacité dont nous ne pouvons approcher. Elles sont caressantes, elles
aiment à louer, elles louent d'une manière noble, pleine d'esprit et de
discernement. Je suis surprise qu'elles aient tant de mémoire avec un si
grand feu d'esprit. Leur coeur est tendre de même, et, beaucoup plus
qu'il ne le faudrait. Elles lisent peu, elles n'écrivent guère;
cependant le peu qu'elles lisent leur profite, et le peu qu'elles
écrivent est juste et concis.
Leurs traits sont fort réguliers et délicats, mais leur grande maigreur
choque ceux qui n'y sont point accoutumés. Elles sont brunes, leur teint
est fort uni. Il faut que la petite vérole ne les gâte pas tant ici
qu'elle gâte ailleurs, car je n'en ai guère vu qui soient marquées.
Leurs cheveux sont plus noirs que l'ébène et fort lustrés, bien qu'il y
ait quelque apparence qu'elles se peignent longtemps avec le même
peigne. En effet, je vis l'autre jour chez la marquise d'Alcañizas[80]
(c'est la soeur du connétable de Castille qui avait épousé en premières
noces le comte duc d'Olivares), sa toilette mise, et, bien que cette
dame soit une des plus propres et des plus riches, cette toilette était
sur une petite table d'argent, et consistant en un monceau de toile des
Indes, un miroir de la grandeur de la main, deux peignes avec une
pelote, et dans une tasse de porcelaine, du blanc d'oeuf battu avec du
sucre candi. Je demandai à une de ses femmes ce qu'elle en faisait. Elle
me dit que c'était pour se décrasser et se rendre le visage luisant.
J'en ai vu qui avaient le front si lustré que cela surprenait. L'on
dirait qu'elles ont un vernis passé sur le visage, et, la peau en est
tendue et tirée d'une telle manière, que je ne doute pas qu'elle ne leur
fasse mal. La plupart des femmes se font les sourcils, elles n'en
laissent qu'un filet. Rien n'est plus vilain, à mon gré, mais ce qui
l'est bien davantage, c'est qu'elles se peignent le milieu du front afin
que leurs sourcils paraissent joints, c'est, à leur gré, une beauté
incomparable.
Il y en a beaucoup cependant qui n'ont pas cette inclination, et j'ai
trouvé des Espagnoles plus régulièrement belles que nos Françaises,
malgré leur coiffure de travers et le peu d'accompagnement qu'elles
donnent à leur visage. L'on peut dire qu'il est comme hors-d'oeuvre, sans
aucuns cheveux dessus, ni cornettes ni rubans, mais aussi en quel pays
y a-t-il des yeux semblables aux leurs? Ils sont si vifs, si spirituels;
ils parlent un langage si tendre et si intelligible, que, quand elles
n'auraient que cette seule beauté, elles pourraient passer pour belles
et dérober les coeurs. Leurs dents sont bien rangées et seraient assez
blanches si elles en prenaient soin; mais elles les négligent, outre que
le sucre et le chocolat les leur gâtent. Elles ont la mauvaise habitude,
et les hommes aussi, de les nettoyer avec un cure-dents, en quelque
compagnie qu'ils soient. C'est une de leurs contenances ordinaires. On
ne sait ce que c'est ici que de les faire accommoder par des gens du
métier; il n'y en a point, et, quand il en faut arracher, les
chirurgiens le font comme ils peuvent.
Je demeurai surprise, en entrant chez la princesse de Monteleon, de voir
plusieurs dames fort jeunes avec une grande paire de lunettes sur le
nez, attachées aux oreilles, et, ce qui m'étonnait encore davantage,
c'est qu'elles ne faisaient rien où des lunettes leur soient
nécessaires. Elles causaient et ne les ôtaient point. L'inquiétude m'en
prit, et j'en demandai la raison à la marquise de la Rosa, avec qui j'ai
lié une grande amitié. C'est une jolie personne, qui sait vivre et dont
l'esprit est bien tourné; elle est Napolitaine. Elle se prit à rire de
ma question, et elle me dit que c'était pour la gravité, et qu'on ne les
mettait pas par besoin, mais seulement pour s'attirer du respect.
«Voyez-vous cette dame», me dit-elle, en m'en montrant une qui était
assez proche de nous, «je ne crois pas que depuis dix ans elle ne les
ait quittées que pour se coucher. Sans exagération, elles mangent avec,
et vous rencontrerez, dans les rues et dans les compagnies, beaucoup de
femmes et d'hommes qui ont toujours leurs lunettes[81]». Il faut à ce
propos, continua-t-elle, que je vous dise qu'il y a quelque temps que
les Jacobins avaient un procès de la dernière conséquence; ils en
craignaient assez l'événement pour n'y rien négliger. Un jeune Père de
leur couvent avait des parents de la première qualité, qui, à sa prière,
sollicitèrent très-fortement. Le prieur l'avait assuré qu'il n'y avait
rien qu'il ne dût se promettre de sa reconnaissance, si, par son crédit,
le procès se gagnait. Enfin, le procès se gagna. Le jeune Père,
transporté de joie, courut lui en dire la nouvelle, et se préparait en
même temps à lui demander une grâce qu'il avait envie d'obtenir; mais le
prieur, après l'avoir embrassé, lui dit d'un ton grave: _Hermano, ponga
las ojalas_; cela veut dire: mon Frère, mettez des lunettes. Cette
permission combla le jeune moine d'honneur et de joie. Il se trouva trop
bien payé de ses soins et il ne demanda rien davantage. Le marquis
d'Astorga, ajouta-t-elle, étant Vice-Roi de Naples, fit tirer son buste
en marbre, et il ne manqua pas d'y faire mettre ses belles lunettes. Il
est si commun d'en porter, que j'ai entendu dire qu'il y a des
différences dans les lunettes comme dans les rangs; à proportion que
l'on élève sa fortune, l'on fait grandir le verre de sa lunette et on
la hausse sur son nez. Les grands d'Espagne en portent de larges comme
la main, que l'on appelle _ojalas_, pour les distinguer. Ils se les font
attacher derrière les oreilles, et les quittent aussi peu que leur
golille. Ils en faisaient autrefois venir les verres de Venise; mais,
depuis que le marquis de la Cueva[82] fit cette entreprise qui fut
nommée le triumvirat, parce qu'ils étaient trois qui voulaient mettre le
feu dans l'arsenal de Venise avec des miroirs ardents, afin de rendre,
par ce moyen, le Roi d'Espagne maître de cette ville; les Vénitiens, à
leur tour, firent faire un grand nombre d'ojalas qu'ils envoyèrent à
leur ambassadeur à Madrid. Il en régala toute la cour, et tous ceux qui
les mirent pensèrent devenir aveugles. C'étaient des miroirs ardents
très-bien travaillés et enchâssés dans une matière si combustible, que
les moindres rayons de soleil mettaient tout en feu. Il arriva qu'un
jour de conseil, on avait laissé une fenêtre ouverte dans le lieu où ils
étaient assemblés, de manière que le soleil, tombant d'aplomb sur les
lunettes, il se fit tout à coup une espèce de feu d'artifice fort
dangereux pour les sourcils et les cheveux. Tout fut brûlé, et on ne
peut s'imaginer jusqu'où alla l'épouvante de ces vénérables vieillards.
Je voudrais bien, dis-je à la marquise, pouvoir croire à cette aventure,
car elle me paraît fort plaisante. Comme je ne l'ai pas vue, reprit-elle
en souriant, je ne veux pas vous assurer positivement qu'elle soit
vraie, mais ce que j'ai d'original, c'est l'affaire des Jacobins que je
vous ai racontée. J'ai remarqué depuis des personnes de qualité dans
leurs carrosses, quelquefois seules, quelquefois plusieurs ensemble, le
nez chargé de ces lunettes qui font peur à mon gré.
Nous fîmes collation chez la princesse; les femmes vinrent, au nombre de
dix-huit, tenant chacune de grands bassins d'argent remplis de
confitures sèches, tout enveloppées de papier coupé exprès et doré. Il y
a une prune dans l'un, une cerise ou un abricot dans l'autre, et ainsi
du reste. Cela me parut fort propre, car au moins on peut en prendre et
en emporter sans salir ses mains ni sa poche. Il y a de vieilles dames
qui, après s'être crevées d'en manger, ont cinq ou six mouchoirs
qu'elles apportent exprès, et elles les remplissent de confitures. Bien
qu'on les voie, on n'en fait pas semblant. On a l'honnêteté de leur en
laisser prendre tant qu'elles veulent, et même d'en aller encore querir.
Elles attachent ces mouchoirs avec des cordons tout autour de leur
sacristain. Cela ressemble au crochet d'un garde-manger où l'on pend du
gibier. L'on présenta ensuite le chocolat, chaque tasse de porcelaine
sur une petite soucoupe d'agate garnie d'or, avec du sucre dans une
boîte de même. Il y avait du chocolat à la glace, d'autre chaud, et
d'autre avec du lait et des oeufs. On le prend avec du biscuit, ou du
petit pain aussi sec que s'il était rôti et que l'on fait exprès. Il y a
des femmes qui en prennent jusqu'à six tasses de suite, et c'est souvent
deux et trois fois par jour. Il ne faut pas s'étonner si elles sont si
sèches, puisque rien n'est plus chaud. Outre cela, elles mangent tout si
poivré et si épicé, qu'il est impossible qu'elles n'en soient point
brûlées. Il y en avait plusieurs qui mangeaient des morceaux de terre
sigillée. Je vous ai dit qu'elles ont une grande passion pour cette
terre, qui leur cause ordinairement une opilation; l'estomac et le
ventre leur enflent et deviennent durs comme une pierre, et elles sont
jaunes comme des coings. J'ai voulu tâter de ce ragoût, tant estimé et
si peu estimable; j'aimerais mieux manger du grès. Si on veut leur
plaire, il faut leur donner de ces _bucaros_ qu'elles nomment _barros_;
et souvent leurs confesseurs ne leur imposent pas d'autre pénitence que
d'être un jour sans en manger. On dit qu'elle a beaucoup de propriétés.
Elle ne souffre point le poison, et elle guérit de plusieurs maladies.
J'en ai une grande tasse qui tient une pinte, le vin n'y vaut rien,
l'eau y est excellente. Il semble qu'elle bouille quand elle est dedans,
au moins on la voit agitée et qui frissonne (je ne sais si cela se peut
dire), mais quand on l'y laisse un peu de temps, la tasse se vide toute,
tant cette terre est poreuse; elle sent fort bon[83]. On nous donna des
eaux très-bien faites. L'on peut dire qu'il n'y a point de lieux où l'on
boive plus frais. Ils ne se servent que de la neige, et tiennent qu'elle
rafraîchit bien mieux que la glace. C'est la coutume ici, avant de
prendre du chocolat, de boire de l'eau fort fraîche; on tient qu'il est
malsain autrement.