Il n'y avait pas une heure que j'étais partie de cette maison, lorsque

je vis venir deux carrosses attelés chacun de six mules, qui allaient au

grand galop, et plus vite que les meilleurs chevaux ne pourraient faire.

J'aurais eu peine à croire que des mules eussent couru de cette force;

mais, ce qui me surprit davantage, c'était la manière dont elles étaient

attelées. Ces deux carrosses et leur attirail tenaient presque un quart

de lieue de pays. Il y en avait un avec six glaces assez grandes, et

fait comme les nôtres, excepté que l'impériale était fort basse, et,

par conséquent, incommode. Il y a dedans une corniche de bois doré, si

grosse, qu'il semble que ce soit celle d'une chambre. Il était doré par

le dehors, ce qui n'est permis qu'aux ambassadeurs et aux étrangers.

Leurs rideaux sont de damas et de drap cousus ensemble. Le cocher est

monté sur une des mules de devant. Ils ne se mettent point sur le siége,

quoiqu'il y en ait un, et, comme j'en demandai la raison à Don Frédéric

de Cardone, il me répondit qu'on lui avait assuré que cette coutume

était venue depuis que le cocher du comte-duc d'Olivares, menant son

maître, entendit un secret important qu'il disait à un de ses amis; que

ce cocher le révéla, et que la chose ayant fait grand bruit à la cour,

parce que le comte accusait son ami d'indiscrétion, bien qu'il fût

innocent, l'on a toujours pris la précaution de faire monter les cochers

sur la première mule. Leurs traits sont de soie ou de corde, si

extraordinairement longs, que, d'une mule à l'autre, il y a plus de

trois aunes. Je ne comprends pas comment tout ne se rompt point en

courant comme ils font. Il est vrai que, s'ils vont bien vite par la

campagne, ils vont bien doucement par la ville: c'est la chose du monde

la plus ennuyeuse, que d'aller ainsi à pas comptés. Quoique l'on n'ait

que quatre mules dans Madrid, l'on se sert toujours d'un postillon. Ma

parente était dans ce premier carrosse avec trois dames espagnoles. Les

écuyers et les pages étaient dans l'autre qui n'était pas fait de même.

Il avait des portières comme à nos anciens carrosses; elles se défont,

et le cuir en est ouvert par en bas; de telle sorte que, quand les dames

veulent descendre (elles qui ne veulent pas montrer leurs pieds), on

baisse cette portière jusqu'à terre pour cacher le soulier. Il y avait

des glaces deux fois grandes comme la main, attachées aux mantelets,

avec une autre devant, et une autre derrière, pour appeler par là les

laquais. Rien ne ressemble mieux à nos petites lucarnes de grenier.

L'impériale du carrosse est couverte d'une housse de bouracan gris, avec

de grands rideaux de même qui pendent en dehors sur le cuir, tirés tout

autour fort longs et rattachés par de gros boutons à houppes; cela fait

un très-vilain effet, et l'on est enfermé là dedans comme dans un

coffre.

Ma parente était habillée, moitié à la française, moitié à l'espagnole;

elle parut ravie de me voir, et ma joie ne cédait en rien à la sienne.

Je ne la trouvai point changée quant à sa personne; mais je ne pus

m'empêcher de rire de sa manière de parler; elle ne sait plus guère le

français, quoiqu'elle le parle toujours, et qu'elle l'aime tant, qu'il

lui a été impossible d'apprendre parfaitement aucune autre langue; de

sorte qu'elle mêle l'italien, l'anglais et l'espagnol avec la sienne

naturelle, et cela fait un langage qui surprend ceux qui savent comme

moi qu'elle a possédé la langue française dans toute sa pureté, et

qu'elle pouvait en faire des leçons aux plus habiles. Elle ne veut pas

qu'on lui dise qu'elle l'a oubliée, et, en effet, elle ne peut le

croire, parce qu'elle n'a pas discontinué de la parler chez elle avec

quelques-unes de ses femmes, ou avec les ambassadeurs et les étrangers

qui la savent presque tous. Cependant elle parle fort mal; car, si l'on

n'est pas à la source, l'on ne saurait guère bien parler une langue qui

change tous les jours, et dans laquelle il se fait sans cesse de

nouveaux progrès.

Je trouvai les dames qui étaient avec elle extrêmement jolies; je vous

assure qu'il y en a ici de fort belles et de fort aimables. Nous nous

embrassâmes beaucoup, et nous revînmes à Madrid. Avant d'y arriver, nous

passâmes par une plaine sablonneuse d'environ quatre lieues, si peu unie

que l'on se trouve à tous moments dans de grands creux qui font cahoter

le carrosse, et qui l'empêchent de pouvoir aller vite. Ce chemin inégal

continue jusqu'à un petit village nommé Mandis, qui n'est éloigné de

Madrid que d'une demi-lieue. Tout le pays est sec et fort découvert,

vous voyez à peine un arbre de quelque côté que la vue puisse s'étendre.

La ville est située au milieu de l'Espagne dans la Nouvelle-Castille. Il

y a plus d'un siècle que les Rois d'Espagne la choisirent pour y établir

leur cour, à cause de la pureté de l'air et de la bonté des eaux, qui,

en effet, sont si bonnes et si légères, que le Cardinal-Infant, étant en

Flandre, n'en voulait point boire d'autre, et il en faisait apporter par

mer dans des cruches de grès bien bouchées. Les Espagnols prétendent que

le fondateur de Madrid était un prince nommé Ogno Biano, fils de

Tibérino, roi des Latins, et de Menta, qui était une Reine plus célèbre

par la science de l'astrologie, qu'elle possédait merveilleusement, que

par son rang. L'on remarque que Madrid doit être au coeur de l'Europe,

parce que la petite ville de Pinto, qui n'en est éloignée que de trois

lieues, s'appelait en latin _Punctum_, et qu'elle est au centre de

l'Europe.

La première chose que je remarquai, c'est que la ville n'est pas

entourée de murailles ni de fossés; les portes, pour ainsi dire, se

ferment au loquet. J'en ai déjà vu plusieurs toutes rompues. Il n'y a

aucun endroit qui parle de défense, ni château, ni rien enfin que l'on

ne puisse forcer à coups d'oranges et de citrons. Mais aussi, il serait

assez inutile de fortifier cette ville; les montagnes qui l'environnent

lui servent de défense, et j'ai traversé, dans les montagnes, des

endroits que l'on peut fermer avec un quartier de roche et en défendre

avec cent hommes le passage à toute une armée. Les rues sont longues et

droites, d'une fort belle largeur, mais il ne se peut rien de plus mal

pavé; quelque doucement que l'on aille, l'on est roué de cahots, et il y

a des ruisseaux et des boues plus qu'en ville du monde. Les chevaux en

ont toujours jusqu'aux sangles; les carrosses vont au milieu, de sorte

qu'il en rejaillit partout sur vous, et l'on en est perdu, à moins de

hausser les glaces ou de tirer ces grands rideaux dont je vous ai parlé.

L'eau entre bien souvent dans les carrosses par le bas des portières qui

ne sont pas fermées.

Il n'y a aucune porte cochère, du moins sont-elles bien rares, et les

maisons où il y en a ne laissent pas d'être sans cour. Les portes sont

assez grandes, et, pour ce qui est des maisons, elles sont fort belles,

spacieuses et commodes, quoiqu'elles ne soient bâties que de terre et de

briques. Je les trouve pour le moins aussi chères qu'à Paris. Le premier

étage que l'on élève appartient au Roi, et il peut le louer ou le

vendre, à moins que le propriétaire de la maison ne l'achète, ce qu'il

fait presque toujours, et c'est un revenu considérable pour le Roi.

L'on a ordinairement dans toutes les maisons dix ou douze grandes pièces

de plain pied. Il y en a, dans quelques-unes, jusqu'à vingt et même

davantage. L'on a son appartement d'été et d'hiver, et souvent celui de

l'automne et du printemps. De sorte qu'ayant une prodigieuse quantité de

domestiques, il faut nécessairement qu'on les loge dans des maisons

voisines qu'on loue exprès pour eux.

Il ne faut pas que vous soyez surprise, ma chère cousine, qu'il y ait un

si grand nombre de domestiques. Deux raisons y contribuent. La première

est que, pour la nourriture et les gages, les Espagnols ne leur donnent

que deux réaux par jour, qui ne valent pas plus de sept sols et demi les

deux. Je dis que ce sont les Espagnols, car les étrangers les payent sur

le pied de quatre réaux, qui font quinze sous de notre monnaie, et les

Espagnols ne donnent à leurs gentilshommes que quinze écus par mois, sur

quoi il faut qu'ils s'entretiennent et s'habillent de velours en hiver,

et de taffetas en été. Aussi ne vivent-ils que d'oignons, de pois et

d'autres viles denrées, ce qui rend les pages plus larrons que des

chouettes. Mais je ne dois pas parler des pages plutôt que des autres

domestiques; car, là-dessus, ils ont tous la même inclination, quelques

gages qu'on leur donne. La chose va si loin, qu'en apportant les plats

sur la table, ils mangent la moitié de ce qui est dedans; ils avalent

les morceaux si brûlants qu'ils ont les dents toutes gâtées. Je

conseillai à ma parente de faire faire une marmite d'argent, fermée à

cadenas, comme celle que j'avais vue à l'archevêque de Burgos, et elle

n'y manqua pas; de manière qu'après que le cuisinier l'a remplie, il

regarde par une petite grille si la soupe se fait bien. Les pages, à

présent, n'ont plus que la fumée. Avant cet expédient, il arrivait cent

fois que lorsqu'on voulait tremper le potage, l'on ne trouvait ni viande

ni bouillon; car il faut que vous sachiez que si les Espagnols sont

sobres quand ils font leurs dépenses, ils ne le sont point quand ils

vivent chez autrui. J'ai vu des personnes de première qualité manger

avec nous comme des loups, tant ils étaient affamés; ils y faisaient

réflexion eux-mêmes et nous priaient de n'en être point surprises, que

cela venait de ce qu'ils trouvaient les ragoûts, à la mode de France,

excellents.

Il y a des cuisines publiques presqu'à tous les coins de rues. Ce sont

de grands chaudrons qui bouillent sur des trépieds. L'on y va acheter

toutes sortes de méchantes choses, des fèves, de l'ail, de la ciboule et

un peu de bouillon dans lequel ils trempent leur pain. Les gentilshommes

d'une maison et les demoiselles y vont comme les autres, car on ne fait

point d'ordinaire que pour le maître, la maîtresse et les enfants. Ils

sont d'une retenue surprenante sur le vin. Les femmes n'en boivent

jamais, et les hommes en usent si peu, que la moitié d'un demi-setier

leur suffit pour un jour. L'on ne saurait leur faire un plus sensible

outrage que de les accuser d'être ivres. En voilà beaucoup pour une des

raisons qui engage d'avoir tant de domestiques. Voici l'autre:

Lorsqu'un grand seigneur meurt, s'il a cent domestiques, son fils les

garde sans diminuer le nombre de ceux qu'il avait déjà dans sa maison.

Si la mère vient à mourir, ses femmes, tout de même, entrent au service

de sa fille ou de sa bru, et cela s'étend jusqu'à la quatrième

génération; car on ne les renvoie jamais. On les met dans ces maisons

voisines dont je vous ai parlé et on leur paye ration. Ils viennent de

temps en temps se montrer, plutôt pour faire voir qu'ils ne sont pas

morts que pour rendre aucun service[70]. J'ai été chez la duchesse

d'Ossone (c'est une très-grande dame). Je demeurai surprise de la

quantité de filles et de dueñas, dont toutes les salles et les chambres

étaient pleines. Je lui demandai combien elle en avait. Je n'en ai plus

que trois cents, me dit-elle, mais il y a peu que j'en avais encore cinq

cents. Si les particulières ont la coutume de garder ainsi tant de

monde, le Roi, qui en use de même, doit en avoir infiniment davantage.

Cela lui coûte extrêmement et même incommode fort les affaires. L'on m'a

dit que, dans Madrid seulement, il donnait ration à plus de dix mille

personnes, en comptant les pensions qu'il paye.

Il y a chez le Roi des dépenses où l'on va querir chaque jour une

certaine provision qui est réglée selon la qualité des personnes. L'on

distribue là de la viande, de la volaille, du gibier, du poisson, du

chocolat, des fruits, de la glace, du charbon, de la bougie, de l'huile,

du pain; en un mot, de tout ce qui est nécessaire pour la vie.

Les ambassadeurs ont des dépenses, et quelques grands d'Espagne aussi.

Ils ont certaines personnes qui vendent, chez eux, tout ce que je viens

de nommer, sans payer aucun droit. Cela leur rapporte un revenu

considérable, car les droits d'entrée sont excessifs.

Il n'y a que les ambassadeurs et les étrangers qui puissent avoir un

grand nombre de pages et de laquais à leur suite; car, par la

Pragmatique (c'est ainsi qu'ils appellent les édits de réformation), il

est défendu de mener plus de deux laquais. Ainsi ils nourrissent quatre

et cinq cents personnes chez eux pour n'être accompagnés que de trois.

La troisième est un palefrenier qui va à pied, et qui se tient auprès

des chevaux pour empêcher qu'ils ne s'embarrassent les pieds dans leurs

longs traits. Il ne porte point d'épée comme les laquais, mais il faut

avouer que ces trois hommes-là sont assez vieux pour se rendre au moins

recommandables par leur âge. J'ai vu des laquais de cinquante ans, et

je n'en ai pas vu qui en eussent moins de trente. Ils sont désagréables,

la couleur jaune, l'air malpropre. Ils se coupent les cheveux sur le

haut de la tête et n'en gardent qu'un petit tour, un peu longs, bien

gras et rarement peignés. Les cheveux qu'ils coupent leur font une

espèce de hure de sanglier sur le haut de la tête. Ils portent de

grandes épées avec des baudriers et un manteau par-dessus. Ils sont tous

vêtus de bleu ou de vert, et souvent leurs manteaux de drap vert sont

doublés de velours bleu ciselé; leurs manches sont de velours, de satin

ou de damas. Il semble que cela devrait faire de beaux habits; et,

cependant, rien n'est plus mal entendu, et leur mauvaise mine déshonore

la livrée qu'ils portent. Ils mettent des rabats sans collet de

pourpoint, ce qui est ridicule. Ils ne portent, sur leurs habits, ni

galons, ni boutonnières houppées; ils n'ont aucune chamarrure.

Les gentilshommes et les pages vont toujours dans le carrosse de suite,

et sont habillés de noir en toutes saisons. Ils ont, en hiver, du

velours avec des manteaux de drap assez longs, mais qui traînent à terre

quand ils sont en deuil. Ils ne portent point d'épée tant qu'ils sont

pages; la plupart ont un petit poignard caché sous leurs vestes. Ils

sont vêtus de damas ou de taffetas pour l'été, avec des manteaux d'une

étoffe de laine fort légère.

Il n'y a que les grands seigneurs et les titulados qui puissent aller

dans la ville avec quatre mules attelées de ces longs traits de soie ou

de corde. Si une personne qui n'est pas distinguée voulait aller de

même, quelque riche qu'elle fût, on lui ferait l'insulte, en pleine rue,

de lui couper ses traits et de lui faire payer une grosse amende. Il ne

suffit pas ici d'être riche, il faut aussi être de qualité. Le Roi seul

peut avoir six mules à son carrosse et six à ses carrosses de suite[71].

Ils ne sont pas semblables aux autres, et on les distingue parce qu'ils

sont couverts d'une toile cirée verte, et ronds par-dessus comme nos

grands coches de voiture, excepté qu'ils ne sont pas d'osier; mais la

sculpture en est grossière et mal faite; ils ont des portières qui

s'abaissent, et cela est extrêmement laid. Je ne sais comment un si

grand Roi peut s'en servir. On m'a dit que cette manière de faire des

carrosses était en usage, en Espagne, avant Charles-Quint; que les siens

étaient pareils, et qu'à l'imitation d'un si grand empereur, tous les

Rois qui ont régné depuis n'en veulent pas avoir d'autres. Il faut bien

qu'il y ait quelques raisons très-fortes; car il ne laisse pas d'avoir

les carrosses les plus beaux du monde, les uns faits en France, les

autres en Italie et ailleurs. Les grands seigneurs en ont aussi de

magnifiques; mais, à l'exemple du Roi, ils ne les font pas sortir

quatre fois l'année. Tous les carrosses se mettent dans de grandes cours

où il y a des remises fermées. L'on en voit ainsi jusqu'à deux cents

dans un seul endroit. Il y a plusieurs de ces cours en chaque quartier.

Ce qui fait que l'on envoie les carrosses hors de chez soi, c'est qu'il

n'y a pas où les mettre et que les maisons comme je viens de vous le

dire, n'ont ni cours, ni portes cochères. Le mode est venue, depuis

quelque temps, de se servir de chevaux au lieu de mules. On peut dire

qu'ils sont d'une beauté admirable. Rien ne leur manque, et il semble

que les meilleurs peintres n'en sauraient peindre de plus parfaits.

C'est un meurtre de les atteler à ces grands carrosses qui sont lourds

comme des maisons, et le pavé est si méchant qu'ils s'usent les pieds en

moins de deux ans. Ils coûtent très-cher et ne sont pas assez forts pour

le carrosse; mais j'en ai vu à de petites calèches très-jolies, toutes

peintes et dorées, et à des soufflets comme on les fait en Hollande.

Rien n'est plus agréable à voir, on dirait des cerfs, tant ils vont vite

et portent bien leur tête. Dès que l'on est sorti de la ville, on peut

mettre six chevaux à son carrosse. Leurs harnais sont fort propres, et

l'on attache leurs crins, qui traînent à terre, avec des rubans de

différentes couleurs, et quelquefois on leur fait tomber du col

plusieurs bouillons de gaze d'argent, ce qui fait un très-bon effet.

Pour les harnais de mules, ce sont des bandes de cuir toutes plates,

fort larges, et dont elles sont presque couvertes.

Il y a deux jours que j'allai, avec ma parente, me promener hors la

porte Sainte-Bernardine, c'est où l'on va l'hiver. Don Antoine de

Tolède, fils du duc d'Albe, y était avec le duc d'Uzeda et le comte

d'Altamire. Il avait un attelage isabelle qui me parut si beau, que je

ne pus m'empêcher de lui en parler lorsque son carrosse approcha du

nôtre. Il me dit, selon la coutume, qu'il les mettait à mes pieds; et,

le soir, quand nous fûmes revenues, l'on vint me dire qu'un gentilhomme

me demandait de sa part. Il me fit un compliment, et me dit que les six

chevaux de son maître étaient dans mon écurie. Ma parente se prit à

rire, et lui répondit, pour moi, que j'étais si nouvelle débarquée à

Madrid, que je ne savais pas encore qu'il ne fallait rien louer de ce

qui était à un cavalier aussi galant que Don Antoine; mais que ce

n'était pas la mode de recevoir des présents de cette conséquence, et

qu'elle le priait de les ramener. C'est ce qu'il ne voulut point faire;

on les renvoya sur-le-champ, il les renvoya encore. Enfin je vis l'heure

que l'on passerait la nuit en allées et en venues. Après tout cela, il

fallut lui écrire et même se fâcher, pour lui faire trouver bon qu'on ne

les acceptât point[72].

L'on m'a dit que lorsque le Roi s'est servi d'un cheval, personne par

respect ne le monte jamais. Il arriva que le duc de Medina-de-las-Torres

avait acheté un cheval de vingt-cinq mille écus, qui était le plus beau

et le plus noble que l'on eût jamais vu. Il le fit peindre; le Roi

Philippe IV vit le tableau, et voulut voir le cheval. Le duc le supplia

de l'agréer; mais le Roi refusa, parce qu'il l'exercerait peu, dit-il,

et que, comme personne ne s'en servirait après lui, ce cheval perdrait

toute sa vigueur.

L'on met des jeunes filles de bonne maison et fort jolies auprès des

dames. Elles s'occupent d'ordinaire à faire de la broderie d'or et

d'argent, ou de soie de différentes couleurs au bord du col et des

manches de leurs chemises. Mais si on leur laisse suivre leur

inclination naturelle, elles travaillent fort peu et parlent beaucoup.

L'on a aussi des nains et des naines qui sont très-désagréables. Les

naines particulièrement sont d'une laideur affreuse; leur tête est plus

grosse que tout leur corps; elles ont toujours leurs cheveux épars qui

tombent jusqu'à terre. On ne sait d'abord ce que l'on voit, quand ces

petites figures se présentent aux yeux. Elles portent des habits

magnifiques; elles sont les confidentes de leurs maîtresses, et, par

cette raison, elles en obtiennent tout ce qu'elles veulent[73].

Dans chaque maison, à certaines heures marquées, toutes les femmes se

rendent avec la dame du logis dans la chapelle, pour y réciter le

rosaire tout haut. Elles ne se servent point de livres pour prier Dieu,

ou si elles en ont, cela est fort rare. Le comte de Charny[74], qui est

Français, bien fait, homme de mérite et général de la cavalerie en

Catalogne pour le Roi d'Espagne, m'a conté qu'étant l'autre jour à la

messe, il lisait dans ses Heures, lorsqu'une vieille Espagnole les lui

arracha, et les jetant à terre avec beaucoup d'indignation: Laissez

cela, lui dit-elle, et prenez votre chapelet. C'est une chose à voir que

l'usage continuel qu'elles font de ce chapelet. Toutes les dames en ont

un attaché à leur ceinture, si long, qu'il ne s'en faut guère qu'il ne

traîne à terre. Elles le disent sans fin, dans les rues, en jouant à

l'hombre, en parlant, et même en faisant l'amour, des mensonges ou des

médisances, car elles marmottent toujours sur ce chapelet, et quand

elles sont en grande compagnie cela n'empêche qu'il n'aille son train.

Je vous laisse à penser comme il est dévotement dit; mais l'habitude a

beaucoup de force en ce pays[75].

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 15 / 37 段