dans un grand miroir, et elle protesta qu'il n'y avait point d'outrages
qu'elle ne fît à Isabelle pour se venger de ceux qu'elle venait d'en
recevoir. Ensuite elle s'assit et prit un peu de repos; on apporta une
petite table devant elle sur laquelle elle mit un oeil d'émail qui
remplissait la place de celui qui lui manquait; elle s'ôta aussitôt tant
de blanc et tant de rouge que, sans exagération, on en eût bien fait un
masque. Il serait difficile, Madame, de vous exprimer la laideur
extraordinaire de cette femme qui m'avait semblé fort belle jusqu'à ce
moment. Je me frottais les yeux; je faisais comme un homme qui croit
rêver et faire un mauvais songe. Enfin elle se déshabilla et se mit
presque nue; c'est ici que je ne vous représenterai rien de cette
affreuse carcasse; mais, assurément, il n'a jamais été un pareil remède
d'amour: elle avait des concavités partout où les autres ont des
élévations. Il semblait que c'était un squelette qui courait dans la
chambre par le moyen de quelque ressort. Elle était en jupe avec une
mantille blanche sur les épaules, la tête chauve, et ses petits bras
maigres tout découverts. Elle se souvint que, pendant le combat, ses
bracelets de perles s'étaient défilés, elle voulut les ramasser et elle
eut beaucoup de peine à les retrouver, sa femme de chambre lui aidait à
les chercher; elles les comptaient ensemble et elles les avaient toutes,
à la réserve de deux qui furent bien maudites pour moi. Inès jura par
saint Jacques, patron d'Espagne, qu'elle ne se coucherait point avant
qu'elle ne les eût retrouvées. Sa femme de chambre et elle regardèrent
partout, tirant les tables, renversant les chaises, et jetant, deçà et
delà, tout ce qu'elles rencontraient sous leurs mains, car Inès était de
fort mauvaise humeur. Comme je la vis venir devers mon coin, la crainte
d'être trouvé par une telle furie m'obligea de me reculer tout le plus
loin que je pus; mais, par malheur, en reculant, je fis tomber plusieurs
bouteilles qui étaient là sur des planches et qui firent beaucoup de
bruit. Inès, qui crut que son chat venait de faire ce désordre, cria de
toute sa force _gato_, _gato_; et, levant aussitôt la tapisserie pour
punir le chat, elle m'aperçut, avec un étonnement et une rage qui
faillirent à la faire mourir sur-le-champ. Elle se jeta à mes cheveux et
me les arracha, elle me dit mille injures; elle était comme forcenée,
les veines de son col étaient tellement enflées et ses rides étaient si
affreuses, qu'il me semblait voir la tête de Méduse, et, dans ma juste
frayeur, je méditais ma retraite, lorsqu'un grand bruit que j'entendis
dans l'escalier me causa une nouvelle alarme. Inès me laissa et courut
pour savoir ce qui se passait; en même temps toute la maison fut
remplie de cris et de pleurs. La justice, qui avait trouvé ce jeune
homme dont je vous ai parlé, Madame, étendu sur le carreau, et qui avait
été cause que l'on m'avait poursuivi avec tant de chaleur, sut, après
quelque perquisition, que c'était le fils d'une dame qui demeurait dans
ce même lieu; on le lui rapportait percé de coups et tout sanglant; elle
se désespérait à cette triste vue; et, comme j'avais dit quelque chose
de mon aventure à Inès, pour lui rendre raison de ce qui m'avait fait
venir dans sa chambre, cette mégère ne voulut pas me garder le secret,
et, pour se venger et me punir de ce que j'avais découvert ses
artifices, elle s'avisa de me dénoncer.--J'ai le meurtrier en mon
pouvoir, s'écria-t-elle, venez, venez avec moi, je vais le remettre
entre vos mains. Aussitôt elle ouvre la porte de sa chambre, et, suivie
d'une troupe d'alguazils, ce sont ceux qui servent de sergents en ce
pays-ci, elle me livra avec tous les témoignages nécessaires pour me
faire faire diligemment mon procès. J'ai vu ce misérable, disait-elle,
qui tenait encore son épée nue toute sanglante du coup qu'il venait de
faire; il est entré dans ma chambre pour se sauver et il m'a menacée de
la mort si je le décelais. Tout ce que je pus dire pour ma justification
ne servit à rien, l'on ne voulut pas m'entendre; on me lia les mains
avec des cordes et l'on me traînait en prison comme un malheureux
criminel pendant que la charitable Inès, avec la mère et la soeur du
blessé, me chargeaient de malédictions et de coups. Elles me firent
mettre dans un cachot où je demeurai plusieurs jours sans avoir la
liberté d'avertir mon frère et mes amis de ce qui se passait; ils
étaient, de leur côté, dans une peine inconcevable, ne doutant plus que
l'on ne m'eût assassiné dans quelque coin de rue ou à quelques-uns de
mes rendez-vous nocturnes.
»Enfin Belleville, qui continuait de voir Isabelle, lui fit part de son
déplaisir, et la pria de lui aider à découvrir tout au moins ce que l'on
aurait fait de mon corps; elle fut si soigneuse de s'en informer, que la
femme de chambre d'Inès, qui avait reçu d'assez mauvais traitements de
sa maîtresse, lui apprit le secret de l'histoire, bien que cette bonne
dame le lui eût fort défendu. A cette nouvelle, mon frère alla supplier
le Roi d'avoir pitié de moi et d'ordonner que l'on me retirât de ce
cachot qui ressemblait plutôt à l'enfer qu'à une prison. Je m'évanouis
aussitôt que j'aperçus le jour, j'étais si faible et si exténué que je
faisais peur; cependant je ne pus sortir de prison de quelque temps à
cause des formalités, et je vous laisse à penser, Madame, ce que je
méditais contre la perfide Inès; mais j'ignorais encore si je serais en
état d'exécuter tous les projets de ma juste vengeance, à cause que le
gentilhomme que l'on avait blessé était toujours fort mal, et que l'on
désespérait de sa vie; la mienne en dépendait à un tel point que je
faisais des voeux ardents pour lui, et je passais bien des mauvais quarts
d'heure dans une si fâcheuse incertitude; mais mon frère, qui était
persuadé de mon innocence, n'omettait rien pour découvrir ceux qui
avaient fait cet assassinat.
»Il apprit enfin que ce jeune cavalier blessé avait un rival, et il
suivit la chose avec tant de soin qu'il sut, de certitude, que c'était
de cette part que le coup avait été fait; il fut assez heureux pour le
faire prendre, et cet homme avoua son crime, ce qui me tira d'affaire.
Je sortis donc et j'en eus une si grande joie, qu'elle me rendit malade
pendant plusieurs jours, ou, pour mieux dire, ce fut l'effet du méchant
air que j'avais pris dans la prison.
»La méchante Inès, qui n'était pas, de son côté, trop en repos sur ce
qui pouvait lui arriver d'un tour aussi gaillard que celui qu'elle
m'avait fait, ayant appris que j'étais en liberté et en état de lui
faire perdre la sienne, plia bagage et partit une nuit sans que l'on sût
quel chemin elle avait pris, de sorte que lorsqu'il fut question de la
trouver pour en faire, tout au moins, un exemple parmi les friponnes,
cela me fut impossible. Je m'en consolai parce que, naturellement, je
n'aime point à faire du mal aux femmes; mais la crainte qu'elles ne m'en
fissent davantage m'a fait partir de Madrid, afin d'éviter, tout au
moins, celles d'Espagne. Je retourne en France, Madame, continua-t-il,
où je porterai vos ordres si vous me faites l'honneur de m'en charger.
»Bien que j'aie eu du chagrin de ce qui est arrivé à ce gentilhomme, je
n'ai pu m'empêcher de rire des circonstances de son aventure, et j'ai
cru, ma chère cousine, que vous ne seriez point fâchée que je vous en
fisse part. Je ne vous écrirai plus que je ne sois arrivée à Madrid;
j'espère y voir des choses plus dignes de votre curiosité que celles que
je vous ai mandées jusqu'ici.»
De Saint-Augustin, ce 15 mars 1679.
HUITIÈME LETTRE.
Ne grondez point, s'il vous plaît, ma chère cousine, de n'avoir pas eu
de mes nouvelles aussitôt que j'ai été arrivée à Madrid. J'ai cru qu'il
valait mieux attendre que je fusse en état de vous dire des choses plus
particulières. Je savais que ma parente devait venir au-devant de moi
jusqu'à Alcovendas, qui n'est éloigné de Madrid que de six lieues. Comme
elle n'y était pas encore, je voulus l'attendre, et Don Frédéric de
Cardone me proposa d'aller dîner dans une fort jolie maison, dont il
connaissait particulièrement le maître. Ainsi, au lieu de descendre dans
la petite ville, nous la traversâmes, et par une assez belle avenue, je
me rendis chez Don Augustin Pacheco. Ce gentilhomme est vieux. Il a
épousé depuis peu en troisièmes noces Doña Teresa de Figueroa, qui n'a
que dix-sept ans, si agréable et si spirituelle que nous demeurâmes
charmés de son esprit et de sa personne. Il n'était que dix heures quand
nous arrivâmes. Les Espagnoles sont naturellement paresseuses; elles
aiment à se lever tard, et celle-ci était encore au lit. Son mari nous
reçut avec tant de franchise et de civilité, qu'il marquait assez le
plaisir que nous lui avions fait d'aller chez lui. Il se promenait dans
ses jardins, dont la propreté ne cède en rien aux nôtres. J'y entrai
d'abord, car le temps était fort beau, et les arbres sont aussi avancés
en ce pays au mois de mars qu'ils le sont en France à la fin de juin.
C'est même la saison la plus charmante pour jouir de ce qu'ils appellent
_la Primavera_, c'est-à-dire le commencement du printemps, car lorsque
le soleil devient plus fort et plus chaud, il brûle et sèche les
feuilles, comme si le feu y passait. Les jardins dont je parle étaient
ornés de boulingrins, de fontaines et de statues; Don Augustin ne
négligea pas de nous en faire voir toutes les beautés. Il s'y attache
beaucoup, et il y fait aisément de la dépense, parce qu'il est fort
riche. Il nous fit entrer dans une galerie où il y avait des tablettes
de bois de cèdre pleines de livres. Il me conduisit d'abord près de la
plus grande, et nous dit qu'elle contenait des trésors d'un prix
inestimable, et qu'il y avait ramassé toutes les comédies des meilleurs
auteurs. Autrefois, continua-t-il, les personnes vertueuses ne se
pouvaient résoudre d'aller à la comédie; on n'y voyait que des actions
opposées à la modestie, on y entendait des discours qui blessaient la
liberté, les acteurs faisaient honte aux gens de bien, on y flattait le
vice, on y condamnait la vertu; les combats ensanglantaient la scène, le
plus faible était toujours opprimé par le plus fort, et l'usage
autorisait le crime. Mais depuis que Lope de Vega a travaillé avec
succès à réformer le théâtre espagnol, il ne s'y passa plus rien de
contraire aux bonnes moeurs, et le confident, le valet, ou le villageois,
gardant leur simplicité naturelle et la rendant agréable par un
enjouement naïf, trouvent le secret de guérir nos princes, et même nos
rois, de la maladie de ne point entendre les vérités où leurs défauts
peuvent avoir part. C'est lui qui prescrivit les règles à ses élèves et
leur enseigna de faire des comédies en trois jornadas, qui veut dire en
trois actes. Nous avons vu depuis briller les Montalvanes, Mendozas,
Rojas Alarcones, Velez, Mira de Mescuas, Coellos, Villaizanes; mais,
enfin, Don Pedro Calderon excella dans le sérieux et dans le comique, et
il passa tous ceux qui l'avaient précédé. Je ne pus m'empêcher de lui
dire que j'avais vu à Vittoria une comédie qui m'avait semblé assez
mauvaise, et que s'il m'était permis de dire mon sentiment, je ne
voudrais point que l'on mêlât dans des tragédies saintes qui demandent
du respect, et qui par rapport au sujet doivent être traitées dignement,
des plaisanteries fades et inutiles. Il répliqua qu'il connaissait, à ce
que je lui disais, le génie de mon pays, qu'il n'avait guère vu de
Français approuver ce que les Espagnols faisaient; et comme cette pensée
le fit passer à des réflexions chagrinantes, je l'assurai que
naturellement nous n'avions pas d'antipathie pour aucune nation, que
nous nous piquions même de rendre justice à nos ennemis; et qu'à l'égard
de la comédie, que je n'avais point trouvée à mon gré, ce n'était point
une conséquence pour les autres qui pouvaient être beaucoup meilleures.
La manière dont je lui parlai le remit un peu, de sorte qu'il me pria de
passer dans l'appartement de sa femme au bout de la galerie.
Don Fernand de Tolède et les trois chevaliers demeurèrent là, parce que
ce n'est pas la coutume en Espagne d'entrer dans la chambre des dames
pendant qu'elles sont au lit. Un frère n'a ce privilége que lorsque sa
soeur est malade. Doña Teresa me reçut avec un accueil aussi obligeant
que si nous avions été amies depuis longtemps. Mais il faut dire, à la
louange des Espagnoles, qu'il n'entre point dans leurs caresses un
certain air de familiarité qui vient du manque d'éducation, car, avec
beaucoup de civilité et même d'empressement, elles savent fort bien
observer ce qu'elles doivent aux autres et ce qu'elles se doivent à
elles-mêmes. Elle était couchée sans bonnet et sans cornette, ses
cheveux séparés sur le milieu de la tête, noués par derrière d'un ruban,
et mis dans du taffetas incarnat qui les enveloppait. Sa chemise était
fort fine, et d'une si grande largeur, qu'il semblait d'un surplis. Les
manches en étaient aussi larges que celles des hommes, boutonnées au
poignet avec des boutons de diamants. Au lieu d'arrière-points de fil au
col et aux manches, il y en avait de soie bleue et couleur de chair,
travaillés en fleurs. Elle avait des manchettes de taffetas blanc
découpé, et plusieurs petits oreillers lacés de rubans et garnis de
dentelle haute et fine. Un couvre-pied à fleurs de point d'Espagne d'or
et de soie, qui me sembla fort beau. Son lit était tout de cuivre doré
avec des pommettes d'ivoire et d'ébène; le chevet garni de quatre rangs
de petites balustres de cuivre très-bien travaillées.
Elle me demanda permission de se lever; mais quand il fut question de se
chausser, elle fit ôter la clef de sa chambre et tirer les verrous. Je
m'informai de quoi il s'agissait pour se barricader ainsi; elle me dit
qu'elle savait qu'il y avait des gentilshommes espagnols avec moi, et
qu'elle aimerait mieux avoir perdu la vie qu'ils eussent vu ses pieds.
Je m'éclatai de rire, et je la priai de me les montrer, puisque j'étais
sans conséquence. Il est vrai que c'est quelque chose de rare pour la
petitesse, et j'ai bien vu des enfants de six ans qui les avaient aussi
grands. Dès qu'elle fut levée, elle prit une tasse pleine de rouge avec
un gros pinceau, et elle s'en mit non-seulement aux joues, au menton,
sous le nez, au-dessus des sourcils et au bout des oreilles, mais elle
s'en barbouilla aussi le dedans des mains, les doigts et les épaules.
Elle me dit que l'on en mettait tous les soirs en se couchant, et le
matin en se levant; qu'elle ne se fardait point et qu'elle aurait assez
voulu laisser l'usage du rouge, mais qu'il était si commun, que l'on ne
pouvait se dispenser d'en avoir, et que quelques belles couleurs que
l'on eût, on paraissait toujours pâle et malade auprès des autres quand
on ne mettait point du rouge. Une de ses femmes la parfuma depuis la
tête jusqu'aux pieds, avec d'excellentes pastilles, dont elle faisait
aller la fumée sur elle; une autre la _roussia_[68], c'est le terme, et
cela veut dire qu'elle prit de l'eau de fleur d'orange dans sa bouche,
et qu'en serrant les dents, elle la jetait sur elle, comme une pluie;
elle me dit que rien au monde ne gâtait tant les dents que cette-manière
d'arroser, mais que l'eau en sentait bien meilleur: c'est de quoi je
doute, et je trouverais bien désagréable qu'une vieille telle qu'était
celle que je vis là vînt me jeter au nez l'eau qu'elle aurait dans la
bouche.
Don Augustin ayant su par une des _criadas_ de sa femme qu'elle était
habillée, voulut bien passer par-dessus la coutume, et il amena Don
Fernand de Tolède et les chevaliers dans sa chambre. La conversation ne
fut pas longtemps générale, chacun se cantonna; pour moi, j'entretins
Doña Teresa. Elle m'apprit qu'elle était née à Madrid, mais qu'elle
avait été élevée à Lisbonne près de sa grand'mère, qui était soeur de Don
Augustin Pacheco, de sorte qu'elle était petite-nièce de son mari, et
ces alliances se font souvent en Espagne. Elle me parla fort de la jeune
Infante de Portugal dont elle vanta l'esprit; elle ajouta que si je
voulais entrer dans son cabinet, je jugerais de sa beauté, parce qu'elle
avait son portrait. J'y passai aussitôt; et je demeurai surprise des
charmes que je remarquai à cette Princesse. Elle avait ses cheveux
coupés et frisés comme une perruque d'abbé, et un guard-infant si grand,
qu'il y avait dessus deux corbeilles avec des fleurs, et des petits
vases de terre sigillée, dont on mange beaucoup en Portugal et en
Espagne, bien que ce soit une terre qui n'a que très-peu de goût. Doña
Teresa me montra la peau d'un serpent que son mari, me dit-elle, avait
tué dans les Indes, et tout mort qu'il était il ne laissait pas de me
faire peur. Ceux de cette espèce sont extrêmement dangereux; mais il
semble que la Providence a voulu en garantir les hommes, car ces
serpents ont à la tête une espèce de clochette qui sonne quand ils
marchent, et c'est un avertissement qui fait retirer les voyageurs.
Cette jeune dame qui aime fort le Portugal, m'en parla
très-avantageusement. Elle me dit que la mer qui remonte dans le Tage
rend cette rivière capable de porter les plus gros galions et les plus
beaux vaisseaux de l'Océan, que la ville de Lisbonne est sur le penchant
d'une colline, et qu'elle descend imperceptiblement jusqu'au bord du
Tage; qu'ainsi les maisons étant élevées les unes au-dessus des autres,
on les voit toutes du premier coup d'oeil, et que c'est un objet
très-agréable. Les anciens murs dont les Maures l'avaient entourée
subsistent encore. Il y en a quatre enceintes, faites en divers temps;
la dernière peut avoir six lieues de tour. Le château, qui est sur une
montagne, a ses beautés particulières. L'on y trouve des palais, des
églises, des fortifications, des jardins, des places d'armes et des
rues, il y a toujours bonne garnison avec un gouverneur; cette
forteresse commande à la ville, et de ce lieu on pourrait la foudroyer,
si elle ne demeurait pas dans le devoir. Le palais où demeure le Roi est
plus considérable, si ce n'est pas dans sa force, c'est dans la
régularité de ses bâtiments. Tout y est grand et magnifique, les vues
qui donnent sur la mer ajoutent beaucoup aux soins que l'on a pris de
l'embellir. Elle me parla ensuite des places publiques qui sont ornées
d'arcades, avec de grandes maisons autour du couvent des Dominicains, où
est l'Inquisition, et devant le portail il y a une fontaine où l'on voit
des figures de marbre blanc qui jettent l'eau de tous les côtés. Elle
ajouta que la foire du Roucio se tient les mardis de chaque semaine sur
une place que l'on pourrait prendre pour un amphithéâtre, parce qu'elle
est environnée de petites montagnes sur lesquelles on a bâti plusieurs
grands palais. Il y a un autre endroit au bord du Tage, où l'on tient le
marché, et l'on y trouve tout ce que le goût saurait désirer de plus
exquis, tant en gibier et en poisson qu'en fruits et en légumes. La
douane est un peu plus haut, où sont des richesses et des raretés
infinies; on a fait quelques fortifications pour les garder. L'église
métropolitaine n'est recommandable que par son ancienneté, elle est
dédiée à saint Vincent. On prétend qu'après lui avoir fait souffrir le
martyre, on lui dénia la sépulture, et que les corbeaux le gardèrent
jusqu'à ce que quelques personnes pieuses l'enlevassent et le portassent
à Valence, en Espagne, pour le faire révérer; de sorte que l'on nourrit
des corbeaux dans cette église, et qu'il y a un tronc pour eux, où l'on
met des aumônes pour leur avoir de la mangeaille.
Bien que Lisbonne soit un beau séjour, continua-t-elle, nous demeurions
à Alcantara; ce bourg n'est éloigné de la ville que d'un quart de lieue;
il y a une maison royale, moins belle par ses bâtiments que par sa
situation. La rivière lui sert de canal, on y voit des jardins
admirables tout remplis de grottes, de cascades et de jets d'eau. Belem
en est proche: c'est le lieu destiné à la sépulture des rois de Portugal
dans l'église des Hiéronymites. Elle est tout incrustée de marbre
blanc, les colonnes et les figures en sont aussi. Les tombeaux se
trouvent rangés dans trois chapelles différentes, entre lesquelles il y
en a de fort bien travaillées. Belem, Feriera, Sacavin, et quelques
autres endroits autour de la ville, sont remarquables par le grand
nombre d'orangers et de citronniers dont ils sont remplis; l'air qu'on y
respire est tout parfumé, l'on est à peine assis au pied des arbres, que
l'on se trouve couvert de leurs fleurs. L'on voit couler près de soi
mille petits ruisseaux, et l'on peut dire que rien n'est plus agréable
pendant la nuit que d'entendre les concerts qui s'y font très-souvent.
Il y a de grands magasins à Belem remplis d'oranges douces et aigres, de
citrons, de poncirs et de limes. On les charge dans des barques pour les
transporter dans la plus grande partie de l'Europe.
Elle me parla des chevaliers _del habito del Cristo_, dont la quantité
rendait l'ordre moins considérable, et des comtes du royaume, qui ont
les mêmes priviléges que les grands d'Espagne. Ils possèdent _las
Comarcas_, ce sont des terres qui appartiennent à la couronne, et
divisées en comtés d'un revenu considérable. Elle me dit que, lorsque le
Roi devait sortir du palais pour aller en quelque lieu, le peuple en
était averti par une trompette qui sonnait dès le matin dans tous les
endroits où Sa Majesté devait passer. Pour la Reine, c'étaient un fifre
et un tambour, et pour l'Infante, un hautbois. Quand ils sortaient, tous
ensemble, la trompette, le fifre, le tambour et le hautbois marchaient
de compagnie, et, par ce moyen, si quelqu'un ne pouvait entrer au palais
pour présenter son placet, il n'avait qu'à attendre le Roi sur son
passage. L'on trouve, à huit lieues de Coïmbre, une fontaine dans un
lieu appelé Cedima, laquelle attire et engloutit tout ce qui touche son
eau. On en fait souvent l'expérience sur de gros troncs d'arbres et,
quelquefois, sur des chevaux qu'on en fait approcher et que l'on n'en
retire qu'avec beaucoup de difficulté.
Mais ce qui cause plus d'étonnement, ajouta-t-elle, c'est le lac de la
montagne de Strella, où l'on trouve quelquefois des débris de navires,
de mâts rompus, d'ancres et de voiles, bien que la mer en soit à plus de
douze lieues et qu'il soit sur le sommet d'une haute montagne. On ne
comprend pas par où ces choses peuvent y entrer. J'écoutais avec un
grand plaisir Doña Teresa, lorsque son mari et le reste de la compagnie
vinrent nous interrompre. Don Augustin avait de l'esprit, et, malgré sa
vieillesse, il l'avait fort agréable. Si ma curiosité n'est pas
indiscrète, me dit-il, apprenez-moi, Madame, de quoi cette enfant vous a
entretenue. _Mi tio_, reprit-elle (_tio_ veut dire oncle), vous pouvez
bien croire que c'est du Portugal. Oh! je m'en doutais déjà,
s'écria-t-il, c'est toujours là qu'elle prend son champ de bataille. Mon
Dieu! dit-elle, nous avons chacun le nôtre; et quand vous êtes une fois
à votre Mexique, l'on ne saurait vous en arracher. Vous avez été aux
Indes, repris-je, Doña Teresa m'a montré un serpent qu'elle m'a dit que
vous y avez tué. Il est vrai, Madame, continua-t-il, et je vous
entretiendrais avec plaisir de ce que j'y ai vu, s'il n'était temps de
vous faire dîner. Mais, ajouta-t-il, je dois aller à Madrid, et, si vous
le permettez, je vous mènerai Doña Teresa. C'est là, en effet, que je
prendrai mon champ de bataille, et que je vous apprendrai des choses que
vous ne serez pas fâchée de savoir. Je l'assurai qu'il me ferait un
sensible plaisir de me donner un témoignage, de son souvenir si
obligeant, que je serais ravie de voir la belle Doña Teresa, et de
l'entendre parler des Indes, lui qui parlait si bien de toutes choses.
Il me prit par la main, et me fit descendre dans un salon pavé de
marbre, où il n'y avait que des tableaux au lieu de tapisseries et des
carreaux rangés autour. Le couvert était mis sur une table pour les
hommes, et il y avait à terre, sur le tapis, une nappe étendue avec
trois couverts, pour Doña Teresa, moi et ma fille.
Je demeurai surprise de cette mode, car je ne suis pas accoutumée à
dîner ainsi. Cependant, je n'en témoignai rien, et je voulus y essayer,
mais je n'ai jamais été plus incommodée; les jambes me faisaient un mal
horrible; tantôt je m'appuyais sur le coude, tantôt sur la main; enfin,
je renonçais à dîner, et mon hôtesse ne s'en apercevait point, parce
qu'elle croyait que les dames mangent par terre en France comme en
Espagne. Mais Don Fernand de Tolède, qui remarqua ma peine, se leva avec
Don Frédéric de Cardone, et ils me dirent l'un et l'autre qu'absolument
je me mettrais à table. Je le voulais assez, pourvu que Doña Teresa s'y
mît; elle ne l'osait à cause qu'il y avait des hommes, et elle ne levait
les yeux sur eux qu'à la dérobée. Don Augustin lui dit de venir sans
façon, et qu'il fallait me témoigner qu'ils étaient bien aises de me
voir chez eux: mais ce fut quelque chose de plaisant quand cette petite
dame fut assise sur un siége, elle n'y était pas moins embarrassée que
je l'avais été sur le tapis; elle nous avoua, avec une ingénuité
très-agréable, qu'elle ne s'était jamais assise dans une chaise, et que
la pensée ne lui en était même pas venue[69]. Le dîner se passa fort
gaiement, et je trouvai qu'il ne se pouvait rien ajouter à la manière
obligeante dont j'avais été reçue dans cette maison. Je donnai à Doña
Teresa des rubans, des épingles et un éventail. Elle était ravie, et
elle fit plus de remercîments qu'elle n'aurait dû m'en faire pour un
gros présent. Ses remercîments n'étaient pas communs, et l'on n'y
remarquait rien de bas ni d'intéressé. En vérité, l'on a bien de
l'esprit en ce pays; il paraît jusque dans les moindres bagatelles.