j'étais éloigné depuis plusieurs années, m'obligèrent, Madame, de faire
le voyage de Madrid. Je ne savais guère les coutumes de cette ville-là;
je croyais que l'on allait chez les femmes sans façon, que l'on jouait,
que l'on mangeait avec elles; mais je fus étonné d'apprendre que chacune
d'elles est plus retirée dans sa maison qu'un chartreux ne l'est dans sa
cellule, et qu'il y avait des gens qui s'aimaient depuis deux ou trois
ans, qui ne s'étaient encore jamais parlé. Des manières si singulières
me firent rire; je dis là-dessus toutes les bonnes et les mauvaises
plaisanteries qui me vinrent en l'esprit; mais je traitai la chose plus
sérieusement, lorsque j'appris que ces femmes, si bien enfermées,
étaient plus aimables que toutes les autres femmes ensemble; qu'elles
avaient une délicatesse, une vivacité et des manières que l'on ne
trouvait que chez elles; que l'amour y paraissait toujours nouveau, et
que l'on ne changeait jamais une Espagnole que pour une autre Espagnole.
J'étais au désespoir des difficultés qu'il y avait pour les aborder; un
de mes amis, appelé Belleville, qui avait fait le voyage avec moi, et
qui est un joli garçon, n'enrageait guère moins de son côté que je
faisais du mien. Mon frère, qui craignait qu'il ne nous arrivât quelque
fâcheux accident, nous disait sans cesse que les maris en ce pays-ci
étaient très-jaloux, grands tueurs de gens, et qui ne faisaient pas plus
de difficulté de se défaire d'un homme que d'une mouche. Cela
n'accommodait guère deux hommes qui n'étaient pas encore las de vivre.
»Nous allions dans tous les endroits où nous croyions voir des dames;
nous en voyions en effet, mais ce n'était pas contentement; toutes les
révérences que nous leur faisions ne nous produisaient rien, chacun de
nous revenait tous les soirs fort las et fort dégoûté de nos inutiles
promenades.
»Une nuit que Belleville et moi fûmes veiller au Prado (c'est une
promenade plantée de grands arbres, ornée de plusieurs fontaines
jaillissantes, dont l'eau, qui tombe à gros bouillons dans des bassins,
coule, quand on le veut, dans le cours pour l'arroser et le rendre plus
frais et plus agréable), cette nuit-là, dis-je, était la plus belle que
l'on pouvait souhaiter. Après avoir mis pied à terre et renvoyé notre
carrosse, nous nous promenâmes doucement. Or, nous avions déjà fait
quelques tours d'allées, lorsque nous nous assîmes sur le bord d'une
fontaine; nous commençâmes là de faire nos plaintes ordinaires. Mon cher
Belleville, dis-je à mon ami, ne serons-nous jamais assez heureux pour
trouver une Espagnole qui soit de ces spirituelles et engageantes tant
vantées? Hélas! dit-il, je le désire trop pour l'espérer; nous n'avons
trouvé jusqu'ici que ces laides créatures qui courent après les gens
pour les faire désespérer, et qui sont, sous leurs mantilles blanches,
plus jaunes et plus dégoûtantes que des bohémiennes; je vous avoue que
celles-là ne me plaisent point, et que, malgré leur vivacité, je ne puis
me résoudre à lier une conversation avec elles.
»Dans le moment qu'il achevait ces mots, nous vîmes sortir d'une porte
voisine deux femmes; elles avaient quitté leurs jupes de dessus, qui
sont toujours fort unies; et, quand elles entr'ouvraient leurs mantes,
le clair de la lune nous les faisait voir toutes brillantes d'or et de
pierreries. Vrai Dieu! s'écria Belleville, voici tout au moins deux
fées. Parlez mieux, lui dis-je, ce sont tout au moins deux anges. En les
voyant approcher, nous nous levâmes et leur fîmes la plus profonde
révérence que nous eussions jamais faite. Elles passèrent doucement et
nous regardèrent, tantôt d'un oeil et tantôt de l'autre, avec les petites
minauderies qui siéent si bien aux Espagnoles. Elles s'éloignèrent un
peu; nous étions en doute si elles reviendraient sur leurs pas, ou si
nous devions les suivre; et pendant que nous délibérions ensemble, nous
les vîmes approcher; elles s'arrêtèrent quand elles furent proche de
nous; une d'elles prit la parole et nous demanda si nous savions
l'espagnol. Je vois à vos habits, continua-t-elle, que vous êtes
étrangers; mais dites-moi, je vous prie, de quel pays vous êtes? Nous
lui répondîmes que nous étions Français, que nous savions assez mal
l'espagnol, mais que nous avions grande envie de le bien apprendre; que
nous étions persuadés que, pour y réussir, il fallait aimer une
Espagnole, et qu'il ne tiendrait pas à nous, si nous en trouvions
quelqu'une qui voulût être aimée. L'affaire est délicate, reprit l'autre
dame qui n'avait point encore parlé, et je plaindrais celle qui s'y
embarquerait; car l'on m'a dit que les Français ne sont pas fidèles. Ha!
Madame, s'écria Belleville, on a eu dessein de leur rendre un mauvais
office auprès de vous, mais c'est une médisance qu'il est aisé de
détruire; et bien que je donnasse mon coeur à une jolie femme, je sens
bien que je ne pourrais pas le reprendre de même. Eh quoi! interrompit
celle qui m'avait déjà parlé, êtes-vous capable de vous engager sans
réflexion et à une première vue? j'en aurais un peu moins bonne opinion
de vous. Ha! pourquoi, s'écria-t-il, Madame, perdre un temps qui doit
être si précieux. S'il est bon d'aimer, il est bon de commencer tout le
plus tôt que l'on peut; les coeurs qui sont nés pour l'amour s'usent et
se gâtent quand ils n'en ont point. Vos maximes sont galantes, dit-elle,
mais elles me paraissent dangereuses; il ne faut pas seulement éviter de
les suivre, je tiens qu'il faut éviter de les entendre. Et, en effet,
elles voulaient se retirer, lorsque nous les priâmes, avec beaucoup
d'instance, de rester encore quelques moments au Prado, et nous leur
dîmes tout ce qui pouvait les obliger de se faire connaître et de nous
donner la satisfaction de les voir sans leurs mantes. La conversation
était assez vive et assez agréable; elles avaient infiniment d'esprit;
et comme elles savaient ménager leurs avantages, elles nous montraient
leurs mains en raccommodant sans affectation leurs coiffures; et ces
mains étaient plus blanches que la neige: malgré le soin apparent
qu'elles prenaient de se cacher, nous les voyions assez pour remarquer
qu'elles avaient le teint fort beau, les yeux vifs et les traits assez
réguliers. Nous les quittâmes le plus tard que nous pûmes, et nous les
conjurâmes de revenir à la promenade, ou de nous accorder la permission
d'aller chez elles. Elles ne convinrent de rien; et, en effet, nous
fûmes plusieurs fois de suite au Prado, et toujours proche de la
fontaine où nous les avions vues la première fois, sans que nous
pussions les apercevoir. Voilà bien du temps perdu, disions-nous; quel
moyen de passer sa vie dans cette grande oisiveté! il faut renoncer à
des dames d'un accès si difficile. C'était bien aussi notre dessein,
mais il ne dura guère; car, à peine l'avions-nous formé, que nous vîmes
sortir de la même porte les deux inconnues. Nous les abordâmes
respectueusement, et nos manières honnêtes ne leur déplurent pas.
Belleville donna la main à la plus petite et moi à la plus grande. Je
lui fis des reproches auxquels elle ne me parut point indifférente, et,
devenant plus hardi, je lui parlai des sentiments qu'elle m'avait
inspirés, et je l'assurai qu'il ne tiendrait qu'à elle de m'engager pour
le reste de ma vie; elle me parut fort réservée sur la plus petite
marque de bonté. Dans la suite de notre conversation, elle me dit
qu'elle était héritière d'un assez grand bien, qu'elle s'appelait Inès,
que son père avait été chevalier de Saint-Jacques et qu'il était d'une
qualité distinguée; que celle qui l'accompagnait se nommait Isabelle, et
qu'elles étaient cousines. Toutes ces particularités me firent plaisir,
parce que je trouvais en elle une personne de naissance, et que cela
flattait ma vanité. Je la priai, en la quittant, de m'accorder la
permission de l'aller voir. Ce que vous désirez est en usage dans votre
pays, me dit-elle, et si j'en étais, je me ferais un plaisir d'en suivre
les coutumes; mais les nôtres sont différentes, et, bien que je ne
comprenne aucun crime en ce que vous me demandez, je suis obligée de
garder des mesures de bienséance auxquelles je ne veux point manquer. Je
chercherai quelque moyen de vous voir sans cela, reposez-vous-en sur
moi, et ne me sachez pas mauvais gré de vous refuser une chose dont je
ne suis pas absolument la maîtresse. Adieu, continua-t-elle, je
penserai à ce que vous souhaitez, et je vous informerai de ce que je
puis. Je lui baisai la main, et me retirai fort touché de ses manières,
de son esprit et de sa conduite.
»Aussitôt que je me trouvai seul avec Belleville, je lui demandai s'il
était content de la conversation qu'il venait d'avoir. Il me dit qu'il
avait sujet de l'être, et qu'Isabelle lui paraissait douce et aimable.
Vous êtes bien heureux, lui dis-je de lui avoir déjà trouvé de la
douceur. Inès ne m'a pas donné lieu de croire qu'elle en a, son
caractère est enjoué, elle tourne tout ce que je lui dis en raillerie,
et je désespère de lier une affaire sérieuse avec elle. Nous demeurâmes
quelques jours sans les voir, ni personne de leur part; mais un matin
que j'entendais la messe, une vieille femme, cachée sous sa mante,
s'approcha de moi, et me présenta un billet, où je lus ces mots:
* * * * *
»Vous me paraissez trop aimable pour vous voir souvent, et je vous avoue
que je me défie un peu de mon coeur; si le vôtre est véritablement touché
pour moi, il faut songer à l'hymen. Je vous ai dit que je suis riche et
je vous ai dit vrai. Le parti que je vous offre n'est point mauvais à
prendre. Pensez-y, je me trouverai ce soir aux bords du Mançanarez, où
vous me pourrez dire vos sentiments.
* * * * *
»Comme je n'étais pas en lieu où j'eusse de quoi lui faire réponse, je
me contentai de lui écrire sur mes tablettes:
»Vous êtes en état de me faire faire le voyage que vous voudrez. Je sens
bien que je vous aime trop pour mon repos, et que je devrais me défier
beaucoup plus de ma faiblesse que vous n'avez sujet de vous défier de la
vôtre. Cependant je me trouverai au Mançanarez, résolu de vous obéir,
quoi que vous vouliez de moi.
* * * * *
»Je donnai mes tablettes à cette honnête messagère, qui avait la mine
d'en voler les plaques et les fermoirs avant que de les rendre. Je priai
Belleville de me laisser aller seul à mon rendez-vous. Il me dit qu'il
en avait de la joie, parce qu'Isabelle l'avait fait avertir qu'elle lui
voulait parler en particulier à la Floride. Nous attendîmes avec
impatience l'heure marquée, et nous nous séparâmes tous deux, après nous
être souhaité une heureuse aventure.
»Dès que je fus arrivé au bord de l'eau, je regardai avec soin tous les
carrosses qui passèrent; mais il m'aurait été difficile d'y rien
connaître, parce qu'ils étaient fermés avec des doubles rideaux. Enfin,
il en vint un qui s'arrêta, et j'aperçus des femmes qui me faisaient
signe de m'approcher. Je le fis promptement; c'était Inès, qui était
encore plus cachée qu'à son ordinaire, et que je ne pouvais discerner
d'avec les autres qu'au son de sa voix. Que vous êtes mystérieuse, lui
dis-je; pensez-vous, Madame, qu'il n'y ait pas de quoi me faire mourir
de chagrin de ne vous voir jamais et d'en avoir toujours tant d'envie?
Si vous voulez venir avec moi, me dit-elle, vous me verrez, mais je veux
dès ici vous bander les yeux. En vérité, lui dis-je, vous m'avez paru
fort aimable jusqu'à présent; mais ces airs mystérieux, qui ne mènent à
rien et qui font souffrir, ne me conviennent guère. Si je suis assez
malheureux pour que vous me croyiez un malhonnête homme, vous ne devez
jamais vous fier en moi; mais, au contraire, si vous m'avez donné votre
estime, vous me la devez témoigner par un procédé plus franc. Vous devez
être persuadé, interrompit-elle, que j'ai de puissantes raisons d'en
user comme je fais, puisque, malgré ce que vous venez de me dire, je ne
change point de résolution: la chose cependant dépend de vous; mais à
mon égard, je ne souffrirai point que vous montiez dans mon carrosse
qu'à cette condition. Comme les Espagnoles sont naturellement
opiniâtres, je choisis plutôt de me laisser bander les yeux que de
rompre avec elle. J'avoue que j'avais quelque sorte de vanité de ces
apparences de bonne fortune, et je m'imaginais être avec quelque
princesse qui ne voulait pas que je la connusse en ce moment, mais que
je trouverais dans la suite une des plus parfaites et des plus riches de
l'Espagne. Cette vision m'empêcha de m'opposer plus longtemps à ce
qu'elle voulait. Je lui dis qu'elle était la maîtresse de me bander les
yeux, et même de me les crever, si elle y trouvait quelque plaisir. Elle
m'attacha un mouchoir autour de la tête, si serré, qu'elle me fit
d'abord une douleur effroyable: je me mis ensuite auprès d'elle; il
était déjà nuit, je ne savais point où nous allions, et je m'abandonnai
absolument à sa conduite.
»Inès avait avec elle deux autres filles; le carrosse fit tant de tours,
que nous courûmes la plus grande partie des rues de Madrid. Inès
m'entretenait avec trop d'esprit pour que je m'aperçusse de la longueur
du chemin; et j'étais charmé de l'entendre, lorsque notre malheureux
carrosse, qui était assez mal attelé, fut accroché par un autre, et
renversé tout d'un coup. Ainsi nous nous trouvâmes dans ce que l'on
appelle la marée, c'est-à-dire dans un des plus grands et des plus
vilains ruisseaux de la ville. Je n'ai jamais été si chagrin que je le
fus; les trois señoras étaient tombées sur moi, elles m'étouffaient par
leur pesanteur et me rendaient sourd par leurs cris. Mes yeux étaient
toujours bandés, et mon visage se trouvait tourné d'une certaine manière
que je ne pouvais crier à mon tour, sans avaler de cette eau puante.
C'est là que je fis quelques réflexions sur les contre-temps de la vie,
et quoique j'aimasse beaucoup Inès, je sentais que je m'aimais encore
davantage, et que j'aurais souhaité de ne l'avoir jamais vue. Sans que
j'aie positivement su ce qui se passa, je me sentis délivré du fardeau
qui m'accablait, et lorsque je me fus relevé à l'aide de quelques gens
qui me tirèrent de là, je ne trouvai plus Inès ni ses compagnes. Ceux
qui étaient autour de moi riaient comme des fous de me voir les yeux
bandés, et si mouillé de cette eau noire, qu'il semblait que l'on m'eût
trempé dans de l'encre. Je demandai au cocher où était sa maîtresse. Il
me dit que la dame avec qui j'étais n'était point sa maîtresse, et
qu'elle s'en était allée en me maudissant; qu'elle était fort crottée,
qu'il ne la connaissait point, et qu'elle lui avait seulement dit en
partant que c'était moi qui le payerais. Et où l'as-tu donc prise, lui
dis-je? A la porte de las Delcalças Reales, me dit-il; une vieille m'est
venue quérir et m'a mené prendre celle-là. Je l'obligeai pour mon argent
de me conduire chez moi. J'attendis Belleville avec une impatience mêlée
de chagrin; il revint fort tard et fort content d'Isabelle, à laquelle
il trouvait assez de bonté et bien de l'esprit.
»Je lui racontai mon aventure, il ne put s'empêcher d'en rire de tout
son coeur; et comme il avait un fonds de joie extraordinaire, il me fit
cent plaisanteries qui achevèrent de me mettre de très-mauvaise humeur.
Nous ne nous couchâmes qu'au jour, et je me levai seulement pour aller
faire un tour au Prado avec lui. Comme nous passions sous des fenêtres
assez basses, j'entendis Inès qui me dit: Cavalier, n'allez pas si vite,
il est bien juste de vous demander comment vous vous trouvez de la chute
d'hier au soir. Mais vous-même, belle Inès, lui dis-je en approchant de
la fenêtre, que devîntes-vous? Et n'étais-je pas déjà assez à plaindre
sans avoir le malheur de vous perdre? Vous ne m'auriez pas perdue,
continua-t-elle, sans qu'une dame de mes parentes qui passa dans ce
moment, reconnût le son de ma voix; je fus obligée, malgré moi, de
monter avec elle dans son carrosse, car je ne voulais pas qu'elle vît
que nous étions ensemble. Bien que le cocher m'en eût parlé d'une autre
manière, je n'osais entrer dans un plus grand éclaircissement, crainte
de lui faire quelque peine, et je lui demandai, avec beaucoup de
tendresse, quand je pourrais lui dire sans obstacles jusqu'où allaient
ma passion et mon respect pour elle. Ce sera bientôt, me dit-elle, car
je commence à croire que vous-m'aimez, mais il faut que le temps
confirme cette opinion. Ah! cruelle, lui dis-je, vous ne m'aimez guère,
de différer toujours ce que je vous demande avec tant d'instance. Avouez
la vérité, continua-t-elle, et dites-moi si vous me voulez épouser. Je
veux vous épouser si vous le voulez, lui dis-je; cependant je ne vous ai
encore jamais bien vue, et je n'ai point l'avantage de vous connaître.
Je suis riche, ajouta-t-elle, j'ai de la naissance, et l'on me flatte
d'avoir quelque mérite personnel. Vous avez tout ce qu'il faut avoir,
lui dis-je, pour me plaire plus que personne du monde: votre esprit m'a
enchanté, mais vous me mettez au désespoir, et j'aimerais mieux mourir
tout d'un coup que de tant souffrir. Elle se prit à rire, et depuis ce
soir-là, il ne s'en passa point que je ne l'entretinsse au Prado, au
Mançanarez, ou dans des maisons qui m'étaient inconnues, et où elle
prenait soin de me faire conduire. A la vérité, je n'entrais point dans
la chambre avec elle, et je lui parlais seulement au travers des
jalousies, où je faisais, pendant quatre heures durant, le plus
impertinent personnage du monde. J'avoue qu'il faut être en Espagne pour
s'accommoder de ces manières, mais effectivement j'aimais Inès, je lui
trouvais quelque chose de vif et d'engageant qui m'avait surpris et
touché.
»Je l'avais été trouver dans un jardin où elle m'avait mandé de venir,
et où elle m'avait fait plus d'amitiés qu'à son ordinaire. Comme elle
vit qu'il était tard, elle m'ordonna de me retirer. Je lui obéis avec
peine, et je passais dans une rue fort étroite, lorsque j'aperçus trois
hommes qui, l'épée à la main, en attaquaient un tout seul et qui se
défendait vaillamment. Je ne pus souffrir une partie si inégale; je
courus pour le seconder; mais, dans le moment que je l'abordais, on lui
porta un coup qui le fit tomber sur moi comme un homme mort. Ces
assassins prirent la fuite avec une grande diligence; et le bruit ayant
attiré beaucoup de gens qui me virent encore l'épée à la main, on ne
douta point que je ne fusse du nombre des coupables. Ils se disposaient
à me prendre, mais, m'étant aperçu de leurs mauvaises intentions, je
cherchai plutôt mon salut dans ma fuite que dans mon innocence. J'étais
poursuivi de près, et, de quelque côté que je pusse aller, l'on me
coupait chemin. Dans cette extrémité, j'entrevis une porte entr'ouverte,
je me glissai dedans sans que l'on m'eût vu entrer, et, tout à tâtons,
je montai jusque dans une salle fort obscure; j'aperçus de la lumière au
travers d'une porte, j'étais bien en peine si je devais l'ouvrir, et, au
cas qu'il y eût du monde, ce que j'avais à dire. J'ai l'air effrayé,
disais-je en moi-même, et l'on me prendra peut-être pour un homme qui
vient de faire un mauvais coup et qui cherche les moyens d'en faire
encore un autre. Je consultai longtemps; j'écoutai avec grande attention
si l'on ne parlait point, et, n'ayant rien entendu, enfin je me
hasardai. J'ouvris doucement la porte, je ne vis personne; je regardai
promptement où je pourrais me cacher, il me sembla que la tapisserie
avançait en quelques endroits, et, en effet, je me mis derrière dans un
petit coin. Il y avait peu que j'y étais, lorsque je vis entrer Inès et
Isabelle. Je ne puis vous représenter, Madame, combien je fus
agréablement surpris de connaître que j'étais dans la maison de ma
maîtresse; je ne doutai point que la fortune ne se fût mise dans mes
intérêts, je n'appréhendais plus rien de ceux qui pouvaient encore me
chercher, et j'étais prêt à m'aller jeter à ses pieds lorsque j'entendis
Isabelle commencer la conversation.--Qu'as-tu fait aujourd'hui,
dit-elle, ma chère Inès? As-tu vu Daucourt?--Oui, dit Inès, je l'ai vu
et j'ai lieu de croire qu'il m'aime éperdument, ou toutes mes règles
seraient bien fausses; il parle très-sérieusement de m'épouser. Ce qui
m'embarrasse, c'est qu'il veut me voir et me connaître.--Et comment
pourras-tu te défendre de l'un et de l'autre? poursuivit Isabelle.--Je
ne prétends pas aussi m'en défendre, reprit Inès; mais je ménagerai mes
avantages autant que je le pourrai. Je n'irai pas m'aviser de me mettre
au grand jour avec tous les rideaux ouverts, je prétends qu'ils soient
bien fermés et que les fenêtres ne laissent passer que de faibles rayons
du soleil qui servent à embellir. A l'égard de ma naissance, j'ai fait
dresser une généalogie authentique; il n'en coûte qu'un peu de parchemin
demi-usé et rongé des souris, et, pour l'argent comptant, tu sais que
mon amant, le fidèle Don Diego, m'en doit prêter. Lorsque Daucourt
l'aura compté et reçu, il ne s'avisera pas de soupçonner que des voleurs
doivent lui enlever la même nuit de notre mariage. J'ai loué aujourd'hui
un bel appartement tout meublé; ainsi tu conviendras que je n'ai rien
négligé de tout ce qui peut faire réussir une affaire qui m'est si
avantageuse et que je souhaite tant.--Ces précautions paraissent justes,
dit Isabelle; néanmoins je crains le dénoûment de la pièce.--Mais
toi-même, ma chère, interrompit Inès, que fais-tu?--Bien moins de
progrès du côté de l'hymen, dit Isabelle; mais, à la vérité, ce n'est
point mon but. Je trouve que Belleville est un honnête homme, je sens
que je l'aime; je ne souhaite que la possession de son coeur, et je crois
que je serais fâchée qu'il voulût m'épouser.--Ton goût est bizarre, dit
Inès, tu l'aimes, ta fortune n'est pas des meilleures, tu serais
heureuse avec lui; et, cependant, tu ne serais pas bien aise d'être sa
femme.--Et qui t'a dit que je serais heureuse avec lui? interrompit
Isabelle. L'amour est si capricieux, qu'à peine les premiers moments de
l'hymen en sont agréables; l'amour, dis-je, veut quelque chose qui le
réveille et qui le pique. Il se fait un ragoût de la nouveauté, et quel
moyen qu'une femme soit toujours nouvelle?--Et quel moyen aussi, s'écria
Inès, qu'une maîtresse le soit toujours? Va, mon Isabelle, tes maximes à
la mode ne sont pas raisonnables.--Ce que tu prétends, reprit Isabelle,
l'est bien moins à mon gré, et, si tu m'en veux croire, tu feras de
sérieuses réflexions sur ton âge; car, pour te parler naturellement, tu
es vieille et fort vieille; est-il permis, à soixante ans, de vouloir
tromper un homme de trente? Il sera enragé contre toi, il te quittera
très-assurément, ou bien il te rouera de coups; il arrivera même qu'il
ne te laissera qu'après t'avoir assommée. Inès était vive et prompte,
elle prit pour un reproche sanglant ce qu'Isabelle lui disait sur son
âge, et elle lui donna le plus furieux soufflet qui s'était peut-être
jamais donné. L'autre, peu patiente de son naturel, lui en rendit deux.
Inès riposta d'une douzaine de coups de poing qui ne lui furent pas dus
longtemps. Ainsi nos deux championnes entrèrent dans le champ de
bataille; elles commencèrent un si plaisant combat entre elles, que j'en
étouffais de rire dans mon coin et que j'avais beaucoup de peine à
m'empêcher d'éclater, car je n'y prenais plus d'intérêt, comme vous le
pouvez bien penser, Madame, après ce que j'avais entendu de la pièce que
l'on me préparait avec tant de malice, et il m'était bien naturel de ne
regarder plus Inès que comme une insigne friponne. Isabelle, qui savait
les endroits faibles de son ennemie, s'en prévalut si à propos, qu'étant
plus jeune et plus forte, elle lui arracha sa coiffure et la laissa
toute pelée. Je n'ai, de ma vie, été plus surpris que de voir tomber
ainsi des cheveux qui m'avaient paru si beaux et que je croyais à elle;
mais ce ne fut qu'un prélude, car, d'un coup de poing, elle lui fit
sauter quelques dents de la bouche et deux petites boules de liége qui
aidaient à soutenir ses joues creuses. La noise finit là, parce que
leurs femmes de chambre, qui avaient entendu ce vacarme, accoururent et
les séparèrent avec beaucoup de peine; elles se dirent les dernières
duretés, jusqu'à se menacer de révéler à l'Inquisition des crimes
affreux qu'elles se reprochaient.