Il me parut aussi régulièrement bâti que celui de Lerma, un peu moins

grand, mais plus agréable. Les appartements en sont mieux tournés, et

les meubles ont quelque chose de fort riche et même de singulier, tant

par leur antiquité que par leur magnificence. Ce château est, comme

celui de Lerma, à Don Rodrigo de Silva de Mendoza, duc de Pastrana et de

l'Infantado. Sa mère se nomme Doña Catalina de Mendoza et Sandoval,

héritière des duchés de l'Infantado et de Lerma. Il vient de père en

fils de Ruy Gomes de Silva, qui fut fait duc de Pastrana et prince

d'Eboli par le Roi Philippe II. Cette princesse d'Eboli, dont il a été

tant parlé pour sa beauté, était sa femme, et le Roi en était

très-amoureux. On me montra son portrait, qui doit avoir été fait par un

excellent peintre; elle est représentée toute de sa grandeur, assise

sous un pavillon attaché à quelques branches d'arbre; il semble qu'elle

se lève, car elle n'a sur elle qu'un linge fin qui laisse voir une

partie de son corps. Si elle l'avait aussi beau qu'il paraît dans son

portrait, et si ses traits étaient aussi réguliers, on doit croire

qu'elle était la plus charmante de toutes les femmes; ses yeux sont si

vifs et si remplis d'esprit qu'il semble qu'elle va vous parler. Elle a

la gorge, les bras, les pieds et les jambes nus; ses cheveux tombent sur

son sein, et des petits amours, qui paraissent dans tous les coins du

tableau, s'empressent pour la servir: les uns tiennent son pied et lui

mettent un brodequin, les autres passent des fleurs dans ses cheveux, il

y en a qui soutiennent son miroir. On en voit plus loin qui lui

aiguisent des flèches, pendant que les autres en emplissent son carquois

et bandent son arc. Un faune la regarde au travers des branches, elle

l'aperçoit et elle le montre à un petit Cupidon qui est appuyé sur ses

genoux, et qui pleure, comme s'il en avait peur ce qui la fait sourire.

Toute la bordure est d'argent ciselé et doré en beaucoup d'endroits. Je

demeurai longtemps à la regarder avec un extrême plaisir, mais on me fit

passer dans une autre galerie où je la vis encore. Elle était peinte

dans un très-grand tableau, à la suite de la Reine Élisabeth, fille de

Henri II, Roi de France, que Philippe II, Roi d'Espagne, épousa au lieu

de la donner au prince Don Carlos son fils, avec qui elle avait été

accordée. La Reine faisait son entrée à cheval, comme c'est la coutume,

et je trouvai la princesse d'Eboli moins brillante auprès d'elle qu'elle

ne m'avait paru étant seule. Il faut juger par là des charmes de cette

jeune Reine; elle était vêtue d'une robe de satin bleu, mais du reste

tout de même que je vous ai représenté la comtesse de Lemos. Le Roi la

regardait passer de dessus un balcon. Il était habillé de noir avec le

collier de la Toison; ses cheveux roux et blancs, le visage long, pâle,

vieux, ridé et laid. L'infant Don Carlos accompagnait la Reine; il était

fort blanc, la tête belle, les cheveux blonds, les yeux bleus, et il

regardait la Reine avec une langueur si touchante, qu'il paraît que le

peintre a pénétré le secret de son coeur, et qu'il a voulu l'exprimer.

Son habit était blanc et brodé de pierreries; il était en pourpoint

tailladé, avec un petit chapeau relevé par le côté, couvert de plumes

blanches. Je vis dans la même galerie un autre tableau qui me toucha

fort: c'était le prince Don Carlos mourant. Il était assis dans un

fauteuil, son bras appuyé sur une table qui était devant lui, et sa tête

penchée sur sa main; il tenait une plume comme s'il eût voulu écrire, il

y avait devant lui un vase où il paraissait quelque reste d'une liqueur

brune, et apparemment que c'était un poison. Un peu plus loin, l'on

voyait préparer le bain, où l'on devait lui ouvrir les veines; le

peintre avait représenté parfaitement bien l'état où l'on se trouve

dans une occasion si funeste; et comme j'avais lu son histoire et que

j'en avais été attendrie, il me sembla qu'effectivement je le voyais

mourir[61]. On me dit que tous ces tableaux étaient de grand prix. On me

conduisit dans une chambre dont l'ameublement avait appartenu à

l'archiduchesse Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, et l'on

prétend qu'elle y a travaillé elle-même; c'est un petit lit de gaze sur

lequel on a appliqué des plumes d'oiseaux de toutes les couleurs, et

cela forme des grotesques, des plumes, des fleurs, des petits animaux.

La tapisserie est pareille, et les différentes nuances des plumes font

un effet très-agréable. Voilà ce que je remarquai de plus singulier au

château de Buitrago; et comme il était déjà tard, nous en sortîmes.

Il y avait plusieurs jours que je n'avais eu le plaisir de voir jouer à

l'hombre, je fis apporter des cartes. Don Fernand avec deux des

chevaliers commencèrent une reprise; je m'intéressai à mon ordinaire,

et Don Estève de Carvajal en fit autant; de sorte qu'après avoir regardé

jouer quelques moments, je lui demandai auquel des trois chevaliers

était la commanderie, d'où ils revenaient lorsque je les rencontrai. Il

me dit qu'elle n'était pas à un d'eux; qu'ils y étaient allés voir un de

leurs amis communs, sur un accident très-fâcheux qui lui était arrivé à

la chasse. Me trouvant sur le chapitre des commanderies, je le priai de

m'apprendre si les ordres de Saint-Jacques, de Calatrava et d'Alcantara

étaient anciens. Il me dit qu'il y avait plus de cinq cents ans qu'ils

subsistaient; que l'on appelait autrefois l'ordre de Calatrava, le

Galant; celui de Saint-Jacques, le Riche; celui d'Alcantara, le Noble.

Ce qui les faisait nommer ainsi, c'est que, d'ordinaire, il n'entrait

dans Calatrava que des jeunes cavaliers; que Saint-Jacques était plus

riche que les deux autres; et que, pour être reçu chevalier d'Alcantara,

il fallait faire ses preuves de quatre races; au lieu que pour entrer

dans les autres, il ne faut les faire que de deux. Dans les premiers

temps que ces ordres furent établis, les chevaliers faisaient des voeux,

vivaient très-régulièrement en communauté et ne portaient des armes que

pour combattre les Maures; mais, ensuite, il y entra les plus grands

seigneurs du royaume, qui obtinrent la liberté de se marier, sous cette

condition qu'ils seraient obligés d'en demander une dispense expresse au

Saint-Siége. Il faut avoir un brevet du Roi, faire ses preuves de

noblesse et prouver aussi que l'on vient de Cristianos Viejos,

c'est-à-dire qu'il n'est entré dans la famille du père ni de la mère

aucun Juif ni Maure. Le Pape Innocent VIII donna, en 1489, au Roi

Ferdinand et à ses successeurs la disposition de toutes les commanderies

de ces trois ordres, que l'on nomme militaires. Le Roi d'Espagne en

dispose, en effet, sous le titre d'administrateur perpétuel, et il jouit

des trois grandes maîtrises, qui lui valent plus de quatre cent mille

écus de rente. Lorsqu'il tient chapelle comme grand maître de l'ordre ou

qu'il fait quelque assemblée, les chevaliers ont le privilége d'être

assis et couverts devant lui. Don Estève ajouta que l'ordre de Calatrava

avait trente-quatre commanderies et huit prieurés, qui valaient cent

mille ducats de revenu; qu'Alcantara avait trente-trois commanderies,

quatre alcaldies et quatre prieurés, qui rapportaient quatre-vingt mille

ducats, et que les quatre-vingt-sept commanderies de Saint-Jacques, tant

en Castille qu'au royaume de Leon, valaient plus de deux cent

soixante-douze mille ducats. Vous pouvez juger par là, Madame,

continua-t-il, qu'il y a des ressources pour les pauvres gentilshommes

espagnols[62].

Je conviens, lui dis-je, que ce serait une chose très-avantageuse pour

eux, s'ils étaient les seuls que l'on voulût admettre dans ces trois

ordres; mais il me semble que vous venez de me dire que les plus grands

seigneurs en possèdent les plus belles commanderies. C'est par une

règle générale, interrompit-il, qui veut toujours que les biens aillent

aux plus riches, quoiqu'il y eût de la justice d'en faire part aux

autres; et les aînés de grande qualité auraient encore de quoi se

satisfaire en obtenant l'ordre de la Toison, qui distingue extrêmement

ceux que le Roi en honore. Cependant, comme c'est une faveur qui n'est

accompagnée d'aucun revenu et qu'elle ne se donne pas même aisément, peu

de gens la recherchent et l'on ne voit, d'ordinaire, l'ordre de la

Toison qu'à des princes. Si vous savez qui l'a instituée, lui dis-je,

vous m'obligerez de m'en informer. On prétend, reprit-il, que dans le

temps que les Maures possédaient la plus grande et la meilleure partie

de l'Espagne, un villageois, qui vivait selon Dieu, le priant avec

ferveur de délivrer le royaume de ces infidèles, aperçut un ange qui

descendait du ciel, lequel lui donna une toison d'or et lui commanda de

s'en servir pour amasser des troupes, parce que, à cette vue, on ne

refuserait pas de le suivre et de combattre les ennemis de la foi. Ce

saint homme obéit, et plusieurs gentilshommes prirent les armes sur ce

qu'il leur dit.

Le succès de cette entreprise répondit à l'espérance que l'on en avait

conçue; de manière que Philippe le Bon, duc de Bourgogne, institua

l'ordre de la Toison d'or en l'honneur de Dieu, de la Vierge et de saint

André, l'an 1429, et le propre jour de ses noces avec Isabeau, fille du

roi de Portugal, fut choisi pour cette cérémonie. Elle se fit à Bruges;

il ordonna que le duc de Bourgogne serait chef personnel de l'ordre,

parce que saint André est patron de la Bourgogne. On appelle ceux qui

l'ont _Cavalleros del Tuzon_, c'est-à-dire chevaliers de la Toison, et

l'on peut remarquer par là que l'on fait une différence à l'égard de cet

ordre, disant, quand on parle des autres: _Fulano es cavallero de la

orden de Santiago, ou de la orden de Calatrava_, qui veut dire un tel

est chevalier de l'ordre de Saint-Jacques ou de l'ordre de Calatrava.

Dans le temps que nous parlions ainsi, nous entendîmes un assez grand

bruit, comme d'un équipage qui s'arrêtait. Au bout d'un moment, le valet

de chambre de Don Frédéric de Cardone entra dans ma chambre, pour

avertir son maître que M. l'archevêque de Burgos venait d'arriver.

C'est une rencontre heureuse pour moi, me dit-il, car j'étais parti de

Madrid pour le voir, et, ne l'ayant pas trouvé à Burgos, j'en étais fort

chagrin.

La fortune est toujours dans vos intérêts, lui dit Don Sanche en

souriant; mais, pour ne pas vous retarder le plaisir de voir cet

illustre parent, nous allons quitter notre reprise. Don Frédéric

témoigna qu'il l'achèverait volontiers, et que son impatience céderait

toujours à leur satisfaction.

Don Fernand et Don Sanche se levèrent. Apparemment, dit Don Estève, que

Don Frédéric ne sera pas des nôtres de ce soir. J'en juge d'une autre

manière, interrompit Don Fernand; l'archevêque est l'homme du monde le

plus honnête; dès qu'il saura qu'il y a ici une dame française, il

voudra la venir voir. Il me ferait beaucoup d'honneur, dis-je; mais

avec tout cela j'en serais un peu embarrassée, car il faut souper et se

coucher de bonne heure. J'achevais à peine ces paroles quand Don

Frédéric revint sur ses pas. Dès que M. l'archevêque a su qu'il y avait

une dame étrangère à Buitrago, me dit-il, il n'a plus songé à moi; et,

si vous le voulez bien, Madame, il viendra vous offrir tout ce qui

dépendra de lui en ce pays-ci.

Je répondis à cette civilité comme je le devais, et Don Frédéric, étant

retourné vers lui, l'amena un moment après dans ma chambre. Je lui

trouvai beaucoup de civilité; il parla peu et garda la gravité

convenable à son caractère et à la nation espagnole. Il me plaignit fort

de faire un si long voyage dans une saison si rigoureuse; il me pria de

lui commander quelque chose en quoi il me pût obéir. C'est le compliment

qu'on fait d'ordinaire en ce pays. Il avait par-dessus ses habits une

soutanelle en velours violet, avec des hauts de manches tout plissés qui

lui allaient jusqu'aux oreilles, et une paire de lunettes sur le nez.

Il fit apporter à ma fille un petit sagouin qu'il voulut lui donner; et,

bien que j'en eusse de la peine, il fallut bien y consentir, par les

instances qu'il m'en fit et par l'envie que mon enfant avait de

l'accepter. Toutes les fois que M. l'archevêque prenait du tabac, ce

qu'il faisait assez souvent, le petit singe lui tendait la patte et il

en mettait dessus qu'il feignait de prendre. Ce prélat me dit que le Roi

d'Espagne attendait avec une extrême impatience la réponse du marquis de

Los Balbazes, sur les ordres qu'il lui avait donnés de demander, de sa

part, Mademoiselle au Roi Très-Chrétien. S'il ne l'obtenait pas,

ajouta-t-il, je ne sais ce qui en arriverait, car il est sensiblement

touché de son mérite; mais toutes les apparences veulent que, si l'on

considère bien la grandeur du Roi Très-Catholique, on souhaitera ce

mariage. Quand le soleil se couche sur une partie de ses royaumes, il se

lève sur l'autre; et ce monarque ne jouit pas seul de sa grandeur, il a

le plaisir de la partager avec ses sujets; il est en état de les

récompenser, de les rendre heureux, de les mettre dans des postes élevés

où toute ambition est remplie, où ils reçoivent les mêmes honneurs que

des souverains; et n'est-ce pas aussi ce que doit souhaiter un Roi,

d'être en état de récompenser magnifiquement les services qu'on lui

rend, de prévenir par ses bienfaits, et de forcer un ingrat à devenir

reconnaissant? C'est une chose surprenante que le nombre d'emplois dans

l'épée, de dignités dans l'Église et de charges de judicature que Sa

Majesté donne tous les jours[63].

M. l'archevêque se retira en me priant de permettre qu'il m'envoyât son

oille, parce qu'elle était toute prête et que je n'aurais rien de

meilleur à mon souper. Je l'en remerciai et je lui dis que la même

raison m'engageait à la refuser, puisque, sans elle, il ferait aussi

mauvaise chère que nous.

Cependant Don Frédéric de Cardone l'était déjà allé quérir, et il revint

chargé d'une grande marmite d'argent; mais il fut bien attrapé de la

trouver fermée avec une serrure; c'est la coutume en Espagne. Il voulut

avoir la clef du cuisinier qui, trouvant mauvais que son maître ne

mangeât pas son oille, répondit qu'il en avait malheureusement perdu la

clef dans les neiges et qu'il ne savait plus où la prendre. Don

Frédéric, fâché, voulut, malgré moi, l'aller dire à l'archevêque qui

ordonna à son majordome de la faire trouver; il menaça le cuisinier, et

la scène se passait si près de ma chambre, que je l'entendais tout

entière. Mais, ce que j'y trouvai de meilleur, c'était les réponses du

cuisinier qui disait: _No puedo padecer la riñà, sendo Cristiano viejo,

hidalgo como el Rey, y proco mas_, ce qui veut dire: Je ne puis souffrir

qu'on me querelle, étant de race de vieux chrétiens, nobles comme le

Roi, et même un peu plus[64].

C'est ordinairement de cette manière que les Espagnols se prisent.

Celui-ci n'était pas seulement glorieux, il était opiniâtre, et, quoi

que l'on pût faire et dire, il ne voulut point donner la clef de la

marmite, de sorte que l'oille y demeura sans que nous y eussions goûté.

Nous nous couchâmes assez tard; et, comme je n'ai pas été matinale, tout

ce que j'ai pu faire avant de partir a été de finir cette lettre, et,

dès demain, j'en recommencerai une autre, où vous serez informée de la

suite de mon voyage. Continuez, ma chère cousine, d'y prendre un peu

d'intérêt; c'est le moyen de me le rendre heureux et agréable.

A Buitrago, ce 13 mars 1679.

SEPTIÈME LETTRE.

Il est bien aisé de s'apercevoir que nous ne sommes pas loin de Madrid;

le temps est beau malgré la saison, et nous n'avons plus besoin de feu.

Mais une chose assez surprenante, c'est que, dans les hôtelleries qui

sont les plus proches de cette grande ville, on y est traité bien plus

mal que dans celles qui en sont éloignées de cent lieues. L'on croirait

bien plutôt arriver dans des déserts que d'approcher d'une ville où

demeure un puissant roi, et je vous assure, ma chère cousine, que, dans

toute notre route, je n'ai pas vu une maison qui plaise ni un beau

château. J'en suis étonnée, car je croyais qu'en ce pays-ci, comme au

nôtre, je trouverais de belles promenades et des petits palais

enchantés; mais l'on y voit à peine quelques arbres qui croissent en

dépit du terrain; et à l'heure qu'il est, bien que je ne sois qu'à dix

lieues de Madrid, ma chambre est de plain-pied avec l'écurie; c'est un

trou où il faut apporter de la lumière, à midi. Mais, bon Dieu! quelle

lumière! il vaudrait mieux n'en point avoir du tout; car c'est une lampe

qui ôte la joie, par sa triste lueur, et la santé, par sa fumée puante.

L'on est allé partout, et même chez le curé, pour avoir une chandelle;

il ne s'en est point trouvé, et je doute qu'il y ait des cierges dans

son église. Il règne ici un fort grand air de pauvreté[65]. Don Fernand

de Tolède, qui s'aperçoit de ma surprise, m'assure que je verrai de

très-belles choses à Madrid; mais je ne puis m'empêcher de lui dire que

je n'en suis guère persuadée. Il est vrai que les Espagnols soutiennent

leur indigence par un air de gravité qui impose. Il n'est pas jusqu'aux

paysans qui ne marchent à pas comptés. Ils sont, avec cela, si curieux

de nouvelles, qu'il semble que tout leur bonheur en dépend. Ils sont

entrés sans cérémonie dans ma chambre, la plupart sans souliers, et

n'ayant sous les pieds qu'un méchant feutre rattaché par des cordes. Ils

m'ont priée de leur apprendre ce que je savais de la cour de France.

Après que je leur en eus parlé, ils ont examiné ce que je venais de

dire, et puis ils ont fait leurs réflexions entre eux, laissant paraître

un fonds d'esprit et de vivacité surprenant. Constamment cette nation a

quelque chose de supérieur à bien d'autres. Il est venu parmi les autres

femmes une manière de bourgeoise assez jolie: elle portait son enfant

sur ses bras; il est d'une maigreur affreuse, et avait plus de cent

petites mains, les unes de jais, les autres de terre ciselée, attachées

à son col et sur lui de tous les côtés[66]. J'ai demandé à la mère ce

que cela signifiait; elle m'a répondu que cela servait contre le mal des

yeux. Comment, lui ai-je dit, est-ce que ces petites mains empêchent d'y

avoir mal? Assurément, Madame, a-t-elle répliqué, mais ce n'est pas

comme vous l'entendez; car vous saurez, si cela vous plaît, qu'il y a

des gens en ce pays qui ont un tel poison dans les yeux, qu'en regardant

fixement une personne, et particulièrement un jeune enfant, ils le font

mourir en langueur. J'ai vu un homme qui avait un oeil malin, c'est le

nom qu'on lui donne, et comme il faisait du mal lorsqu'il regardait de

cet oeil, on l'obligea de le couvrir d'une grande emplâtre. Pour son

autre oeil, il n'avait aucune malignité, mais il arrivait quelquefois

qu'étant avec ses amis, lorsqu'il voyait beaucoup de poules ensemble, il

disait: Choisissez celle que vous voulez que je tue: on lui en montrait

une, il ôtait son emplâtre, il regardait fixement la poule, et peu

après, elle tournait plusieurs tours, étourdie, et tombait morte. Elle

prétend aussi qu'il y a des magiciens, qui, regardant quelqu'un avec une

mauvaise intention, leur donnent une langueur qui les fait devenir

maigres comme des squelettes; et son enfant, m'a-t-elle dit, en est

frappé. Le remède à cela, ce sont ces petites menottes, qui viennent

d'ordinaire du Portugal. Elle m'a dit encore que c'est la coutume,

lorsqu'on voit qu'une personne nous regarde attentivement, et qu'elle a

assez méchante mine pour craindre qu'elle donne le mal d'_ojos_ (on

l'appelle ainsi, parce qu'il se fait par les yeux), de leur présenter

une de ces petites mains de jais, ou la sienne même fermée, et de lui

dire: _toma la mano_, ce qui veut dire, prends cette main. A quoi il

faut que celui qu'on soupçonne réponde: _Dios te bendiga_, Dieu te

bénisse; et s'il ne le dit pas, l'on juge qu'il est malintentionné, et

là-dessus on peut le dénoncer à l'Inquisition, ou, si l'on est plus

fort, on le bat jusqu'à ce qu'il ait dit _Dios te bendiga_.

Je ne vous assure pas, comme une chose certaine, que le conte de la

poule soit positivement vrai; mais ce qui est de vrai, c'est qu'ici l'on

est fortement persuadé qu'il y a des gens qui vous font du mal en vous

regardant, et même il y a des églises où l'on va en pèlerinage pour en

être guéri. J'ai demandé à cette jeune femme s'il ne paraissait rien

d'extraordinaire dans ce qu'ils appellent les yeux malins. Elle m'a dit

que non, si ce n'est qu'ils sont remplis d'une vivacité et d'un tel

brillant, qu'il semble qu'ils soient tout de feu, et qu'on dirait qu'ils

vont vous pénétrer comme un dard. Elle m'a dit encore que, depuis peu,

l'Inquisition avait fait arrêter une vieille femme que l'on accusait

d'être sorcière, et qu'elle croyait que c'était elle qui avait mis son

enfant dans le pitoyable état où je le voyais. Je lui ai demandé ce que

l'on ferait de cette femme. Elle m'a dit que, s'il y avait des preuves

assez fortes, on la brûlerait infailliblement, ou qu'on la laisserait

dans l'Inquisition, et que le meilleur parti pour elle, c'était d'en

sortir avec le fouet dans les rues; qu'on attache ces sorcières à la

queue d'un âne, ou qu'on les monte dessus, coiffées d'une mitre de

papier peint de toutes les couleurs, avec des écriteaux qui apprennent

les crimes qu'elles ont commis; qu'en ce bel équipage on les promène par

la ville, où chacun a la liberté de les frapper ou de leur jeter de la

boue. Mais, lui ai-je dit, par où trouvez-vous que si elle restait en

prison, leur condition serait pire? Oh! Madame, m'a-t-elle dit, je vois

bien que vous n'êtes pas encore informée de ce que c'est que

l'Inquisition. Tout ce que l'on en peut dire n'approche point des

rigueurs que l'on y exerce. L'on vous arrête et l'on vous jette dans un

cachot, vous y passez deux ou trois mois, quelquefois plus ou moins,

sans que l'on vous parle de rien. Au bout de ce temps, on vous mène

devant les juges, qui, d'un air sévère, vous demandent pourquoi vous

êtes là; il est assez naturel de répondre que vous n'en savez rien. Ils

ne vous en disent pas davantage, et vous renvoient dans cet affreux

cachot, où l'on souffre tous les jours des peines mille fois plus

cruelles que la mort même. L'on n'en meurt pourtant point et l'on est

quelquefois un an en cet état. Au bout de ce temps, on vous ramène

devant les mêmes juges, ou devant d'autres, car ils changent et vont en

différents pays. Ceux-là vous demandent encore pourquoi vous êtes

détenu; vous répondez que l'on vous a fait prendre et que vous en

ignorez le sujet. On vous renvoie dans le cachot, sans parler davantage.

Enfin l'on y passe quelquefois sa vie. Et comme je lui ai demandé si

c'était la coutume qu'on s'accusât soi-même, elle me dit que pour

certaines gens, c'était assurément le meilleur et le plus court; mais

que les juges ne tenaient cette conduite que contre ceux contre lesquels

il n'y avait pas de peines assez fortes, car, d'ordinaire, lorsque

quelqu'un accuse une personne de crimes capitaux, il faut que le

dénonciateur reste en prison avec le criminel, et cela est cause que

l'on y est un peu plus modéré. Elle m'a conté des particularités, des

supplices de toutes les manières, dont je ne veux point remplir cette

lettre; rien n'est plus effroyable. Elle m'a dit encore qu'elle a connu

un Juif, nommé Ismaël, qui fut mis dans la prison de l'Inquisition de

Séville, avec son père, qui était un rabbin de leur loi. Il y avait

quatre ans qu'ils y étaient, lorsqu'Ismaël, ayant fait un trou, grimpa

jusqu'au plus haut d'une tour, et se servant des cordes qu'il avait

préparées, il se laissa couler le long du mur avec beaucoup de péril.

Mais, lorsqu'il fut descendu, il se reprocha qu'il venait d'abandonner

son père, et, sans considérer le risque qu'il courait de plus d'une

manière, puisque son père et lui étaient jugés et devaient être conduits

dans peu de jours à Madrid avec plusieurs autres, pour y souffrir le

dernier supplice, il ne laissa pas de se déterminer; il remonta

généreusement sur la tour, descendit dans son cachot, en tira son père,

le fit sauver avant lui et se sauva ensuite[67]. J'ai trouvé cette

action fort belle, et digne d'être donnée pour exemple aux chrétiens,

dans un siècle où le coeur se révolte aisément contre les devoirs les

plus indispensables de la nature.

«Je continuais d'entretenir avec plaisir cette bonne Espagnole, lorsque

Constance, celle de mes femmes que vous connaissez, m'est venue dire,

avec beaucoup d'empressement, qu'elle venait de voir M. Daucourt, et

que, si je voulais, elle l'irait appeler. C'est un gentilhomme qui est

riche et que j'ai connu à Paris. Il est honnête garçon, homme d'esprit

et bien fait de sa personne. Je sais qu'il a à Madrid son frère, lequel

est auprès de Don Juan d'Autriche. Ayant témoigné que je serais bien

aise de lui parler, Constance l'est allée chercher et me l'a amené.

Après les premières honnêtetés, et m'être informée des nouvelles de ma

parente, que je croyais bien qu'il connaissait, je lui ai demandé de ses

nouvelles particulières et s'il était bien content de son voyage. Ah!

Madame, ne me parlez pas de mon voyage, s'est-il écrié, il n'en a jamais

été un plus malheureux, et si vous étiez venue quelques jours plus tôt,

vous m'auriez vu pendre. Comment, lui ai-je dit, qu'entendez-vous par

là? J'entends, m'a-t-il dit; que tout au moins j'en ai eu la peur

entière, et que voici bien le pays du monde le plus déplaisant pour les

étrangers. Mais, Madame, si vous avez assez de loisir, et que vous en

vouliez savoir davantage, je vous conterai mon aventure. Elle est

singulière, et vous prouvera bien ce que j'ai l'honneur de vous dire.

Vous me ferez beaucoup de plaisir, lui ai-je dit, nous sommes ici dans

un lieu où quelque nouvelle, agréablement contée, nous sera d'un grand

secours. Il la commença aussitôt de cette manière:

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 12 / 37 段