»Je la trouvais parfaitement belle; ses yeux étaient si vifs et si

brillants, que l'on n'en soutenait l'éclat qu'avec peine. Don Fernand

lui dit qui j'étais, et que j'allais voir une de mes proches parentes à

Madrid. Son nom ne lui était pas inconnu non plus que sa personne; elle

me dit même qu'il y avait peu que le Roi l'avait faite _titulada_ et

marquise de Castille. «Que je vous serais obligée, Madame, dis-je en

l'interrompant, de m'apprendre ce que signifie ce titre-là, parce

qu'elle m'en a parlé dans ses lettres sans me l'expliquer, non plus que

celui de grandat et de majorasque. J'en ai entendu dire à plusieurs

personnes; mais soit qu'elles l'ignorassent elles-mêmes ou qu'elles ne

voulussent pas se donner la peine de me le dire, je n'en ai jamais été

bien instruite.»

«Je vous apprendrai avec plaisir ce que j'en sais, reprit Doña Éléonor;

et j'ai toujours entendu dire que, du temps des premiers rois d'Oviédo,

de Galice et d'Asturie, ils étaient toujours élus par les prélats du

royaume et par les ricos-hombres. Ces seigneurs n'ayant point encore

obtenu les titres de ducs, de marquis et de comtes, qui les distinguent

d'avec les gentilshommes, on les appelle ricos-hombres, ce qui était

comme les grands d'Espagne d'aujourd'hui. C'était l'ordre qu'ils

choisissent toujours pour régner les plus proches parents des Rois qui

venaient de mourir. Mais cette coutume ne fut observée que depuis Pélage

jusqu'à Ramire. En 843, on le déclara successeur d'Alphonse le Chaste,

roi d'Asturie, et l'on admit sous son règne la succession du père au

fils en ligne directe, ou du frère au frère, en ligne collatérale, pour

la couronne; que ce consentement devint dès lors une loi municipale, qui

s'est toujours depuis observée en Espagne. Vous remarquerez que le mot

de ricos-hombres n'a pas la même signification que hombres ricos, qui

veut dire hommes riches en français. Les ricos-hombres se couvraient

devant le Roi, entraient aux états, y avaient leur voix active et

passive. Sa Majesté leur accordait toutes ces prérogatives par des actes

authentiques, et les titulados d'à présent sont les mêmes que l'on

appelait alors ricos-hombres; mais leurs priviléges ne sont pas si

étendus, et la plupart de ces honneurs, ainsi que je vous le dirai, ont

été réservés aux grands d'Espagne[54]. Les titulados peuvent avoir un

dais dans leur chambre, un carrosse dans Madrid à quatre chevaux, avec

_los tiros largos_; ce sont de longs traits de soie, qui attachent les

derniers chevaux aux premiers. Quand il y a des fêtes de taureaux, on

leur donne des balcons dans la grande place, où leurs femmes sont

régalées de corbeilles remplies de gants, de rubans, d'éventails, de bas

de soie et de pastilles, avec une magnifique collation de la part du Roi

ou de la ville, selon que c'est le Roi ou la ville qui donne ces fêtes

au public. Ils ont leur banc marqué dans les cérémonies; et quand le Roi

fait un titulados marquis de Castille, d'Aragon ou de Grenade, il entre

aux États de ces royaumes-là[55].

»A l'égard des grands, il y en a de trois classes différentes; et la

manière dont le Roi leur parle en les faisant, les distinguent. Les uns

sont ceux à qui il dit de se couvrir, sans y rien ajouter, la grandesse

n'est attachée qu'à leur personne et n'est point conservée dans leur

maison.

»Les autres que le Roi qualifie du titre d'une de leurs terres, comme

par exemple, duc ou marquis d'un tel lieu: _Couvrez-vous pour vous et

pour les vôtres_, sont grands d'une manière plus avantageuse que les

premiers, parce que la grandesse étant attachée à leur terre passe à

leur fils aîné; et s'ils n'en ont point, à leur fille ou à leur

héritier. Cela fait que dans une seule maison il peut y avoir plusieurs

grandesses, et que l'on voit des héritières qui en portent jusqu'à six

ou sept à leurs maris, lesquels sont grands à cause des terres de leurs

femmes.

»Les derniers ne se couvrent qu'après avoir parlé au Roi, et l'on fait

la différence des uns aux autres en disant: Ils sont grands à vie ou à

race. Il faut encore remarquer qu'il y en a que le Roi fait couvrir

avant qu'ils lui parlent en leur disant: _Cubrios_, et ils parlent et

écoutent parler le Roi toujours couverts. D'autres qui ne se couvrent

qu'après lui avoir parlé et qu'il leur a répondu. Et les troisièmes qui

ne se couvrent qu'après s'être retirés d'auprès du Roi vers la muraille;

mais, lorsqu'ils sont tous ensemble dans des fonctions publiques ou à la

chapelle, il n'y a aucune différente entre eux: ils s'assoient et se

couvrent devant lui; et, lorsqu'il leur écrit, il les traite comme s'ils

étaient princes, ou leur donne le titre d'Excellence. Ce n'est pas que

quelques grands seigneurs se contentent de les traiter de Votre

Seigneurie; mais cela est moins honnête et très-peu usité. Quand leurs

femmes vont chez la Reine, elle les reçoit debout; et, au lieu d'être

seulement assises sur le tapis de pied, on leur présente un carreau[56].

«Pour les mayorasques, c'est une espèce de substitution qui se fait de

la plupart des grandes terres qui appartiennent à des personnes de

naissance; car celui qui ne serait pas noble et qui posséderait une de

ces terres ne jouirait pas du privilége de mayorazgo; mais lorsque c'est

un homme de qualité, quelques dettes qu'il ait, on ne saurait lui faire

vendre ses terres en mayorasque s'il ne le veut bien, et il ne le veut

presque jamais, de sorte que ses créanciers n'ont que la voie d'arrêter

son revenu; et ce n'est pas encore la plus courte, parce qu'avant qu'ils

en touchent un sol, les juges ordonnent une pension convenable, selon le

rang de celui sur qui on vient de faire la saisie, tant pour ses

enfants que pour sa table, ses habits, ses domestiques, ses chevaux et

même ses menus plaisirs. D'ordinaire, tout le revenu est employé à cela

sans que les créanciers soient en droit de s'en plaindre, bien qu'ils en

souffrent beaucoup.

«Voilà, Madame, continua Doña Éléonor, ce que vous avez souhaité de

savoir, et je me trouve heureuse d'avoir eu lieu de satisfaire votre

curiosité.» Je lui témoignai qu'elle avait ajouté extrêmement au plaisir

que je pouvais trouver dans le simple récit des choses dont je m'étais

informée, et que je mettrais toujours une grande différence entre ce que

j'apprendrais d'elle, ou ce que j'apprendrais d'une autre.

Elle me demanda si je savais celui que le Roi venait de nommer pour être

son ambassadeur en Espagne; je lui dis qu'on ne me l'avait pas encore

écrit. «Je n'ai pu apprendre qui c'est, ajouta-t-elle, avant que je sois

partie de Madrid; mais j'ose dire que tout le monde ne nous convient

pas. Nous souhaitons que l'on ait de bonnes qualités personnelles et de

la naissance. Nous ne souffrons qu'avec peine qu'un homme d'un mérite et

d'une condition médiocres soit revêtu d'une dignité qui l'élève si fort

au-dessus des autres, lorsqu'il représente un grand monarque et qu'il

traite de sa part avec le nôtre. Nous voulons, dis-je, qu'il honore son

caractère autant que son caractère l'honore.»

Elle apprit ensuite à Don Fernand de Tolède que la marquise de la Garde,

sa tante, était morte il y avait peu, et que le comte de Médelin, frère

de cette dame, était mort le lendemain; que, plusieurs personnes

croyaient que c'était de douleur de la mort de sa soeur.--«Hé quoi!

Madame, dis-je en l'interrompant, les Espagnols ont-ils un si bon

naturel? Il me semble que leur gravité s'accorde mal avec la tendresse.»

Elle se prit à rire de ma question, et elle me dit que j'étais comme

toutes les autres dames françaises qui se préviennent aisément contre

les Espagnols; mais qu'elle espérait que lorsque je les connaîtrais,

j'en aurais meilleure opinion. Elle eut l'honnêteté de me prier de venir

me reposer quelques jours, proche de Lerma, dans une maison dont elle

était la maîtresse. Je la remerciai de ses offres obligeantes, et lui

dis que j'en aurais profité avec plaisir si j'avais des raisons moins

pressantes d'aller à Madrid; mais que je l'assurais que lorsqu'elle y

serait, je ne manquerais pas de la voir. Nous demeurâmes le reste du

soir ensemble, et l'heure de se retirer étant venue, je lui dis adieu et

la priai de m'accorder son amitié.

Je me levai avant le jour parce que nous avions une furieuse journée à

faire pour aller coucher à Aranda de Duero. Le temps s'étant adouci, il

faisait un grand brouillard mêlé de pluie, et, en arrivant le soir,

l'hôte nous dit que nous serions fort bien chez lui, mais que nous

n'aurions point du tout de pain. «C'est pourtant une chose dont on se

passe difficilement, répondis-je.» Et, en effet, cette nouvelle me

chagrina. Je m'informai d'où venait cette disette; Il me fut dit que

l'alcalde-mayor de la ville (c'est celui qui ordonne de tout, et qui

est tout ensemble le gouverneur et le juge), avait envoyé quérir le pain

et la farine qui étaient chez les boulangers et les avait fait apporter

dans sa maison, pour en faire une distribution proportionnée aux besoins

de chaque particulier; et que, ce qui avait donné lieu à cela, c'était

que la rivière de Duero, qui passe autour de la ville, était gelée, et

les rivières de Leon, de Suegra, de Burgos, de Termes et de Salamanque,

qui s'y jettent et s'y perdent, avaient aussi cessé leurs cours;

qu'ainsi, aucun moulin ne pouvait moudre, ce qui faisait appréhender la

famine. Cela nous obligea de nous adresser à lui pour avoir le pain qui

nous était nécessaire. Don Fernand lui envoya un gentilhomme de sa part,

de celle des trois chevaliers et de la mienne. Aussitôt on nous envoya

tant de pain, que nous en eûmes assez pour en donner à notre hôte et à

sa famille qui en avait grand besoin.

Nous n'étions pas encore à table, lorsque mes gens apportèrent dans ma

chambre plusieurs paquets de lettres qu'ils avaient trouvés sur les

degrés de l'hôtellerie. Celui qui les portait, ayant bu plus qu'il ne

fallait, s'y était endormi, et tous ses paquets étaient exposés à la

curiosité des passants. Il y a, dans ce pays, un très-méchant ordre pour

le commerce; et, lorsque le courrier de France arrive à Saint-Sébastien,

on donne toutes les lettres qu'il apporte à des hommes qui vont fort

bien à pied et qui se relayent les uns les autres. Ils mettent ces

paquets dans un sac attaché avec de méchantes cordes sur leurs épaules,

de manière qu'il arrive souvent que les secrets de votre coeur et de

votre maison sont en proie au premier curieux qui fait boire ce

misérable piéton. C'est ce qui arriva dans cette occasion, car Don

Frédéric de Cardone, ayant regardé plusieurs dessus de lettres, reconnut

l'écriture d'une dame à laquelle il prenait apparemment intérêt; du

moins je le jugeai ainsi par l'émotion de son visage et par

l'empressement avec lequel il ouvrit le paquet. Il lut la lettre et

voulut bien me la montrer, sans vouloir me dire ni de qui elle venait,

ni pour qui elle était, mais il me promit de m'en informer à Madrid.

Comme je la trouvai bien écrite, il me vint dans l'esprit que vous

seriez peut-être bien aise de voir le style d'une Espagnole quand elle

écrit à ce qu'elle aime; je priai le chevalier de m'en laisser prendre

une copie, mais il est vrai que la traduction ôte beaucoup d'agrément à

cette lettre; la voici:

* * * * *

«Tout contribue à m'affliger dans la malheureuse ambassade où vous

allez, sans compter que l'éloignement est le poison des plus fortes

amitiés. Je ne puis me flatter que quelque rupture entre les souverains

ne puisse abréger le temps de votre absence et me rendre un bien sans

lequel je ne saurais vivre. De tous les princes de l'Europe, celui à qui

l'on vous envoie est le plus uni avec nous; je ne prévois point de

guerre contre lui; et ce fléau, dont le ciel punit les coupables, serait

pour moi mille fois plus doux que la paix. Oui, je consentirais d'en

porter seule tous les désastres, de voir mes terres ruinées, mes maisons

en feu, de perdre mon bien et ma liberté, pourvu que nous fussions

ensemble, et que, sans vous faire partager mes disgrâces, je puisse

jouir du plaisir de vous voir. Vous devez juger, par de telles

dispositions, de l'état où je suis, quand je pense qu'effectivement vous

allez partir, que je reste à Madrid, que je n'ose vous suivre; que mon

devoir étouffe tout d'un coup les projets que je pourrais faire pour me

consoler, et que je vous perds enfin, dans le temps où je vous trouve le

plus digne de ma tendresse; où j'ai plus de sujet d'être persuadée de la

vôtre, et où je sens davantage les marques que vous m'en donnez. Je

devrais vous cacher ma douleur et ne rien ajouter à la vôtre; mais quel

moyen de pleurer et de pleurer sans vous! Hélas! hélas! je serai bientôt

réduite à pleurer toute seule. Ne craignez-vous point qu'une affliction

si vive ne me tue, et ne pourriez-vous pas feindre d'être malade pour ne

me point quitter? Songez à tous les biens qui sont renfermés dans cette

proposition. Mais je suis folle de vous la faire; vous préférez les

ordres du Roi aux miens, et c'est me vouloir attirer de nouveaux

chagrins que de vous mettre à une telle épreuve. Adieu, je ne vous

demande rien, parce que j'ai trop à vous demander; je n'ai jamais été si

affligée.»

* * * * *

Comme j'achevais de traduire la lettre que je vous envoie, le fils de

l'alcalde vint me voir; c'était un jeune homme qui avait une bonne

opinion de lui-même et qui était un vrai _guap_[57]. Que ce mot ne vous

embarrasse pas, ma chère cousine; _guap_ veut dire, en espagnol, brave,

galant et même fanfaron. Ses cheveux étaient séparés sur le milieu de la

tête et noués, par derrière, avec un ruban bleu, large de quatre doigts

et long de deux aunes, qui tombait de toute sa longueur; il avait des

chausses de velours noir qui se boutonnaient de cinq ou six boutons

au-dessus du genou, et sans quoi il serait impossible de les ôter sans

les déchirer en pièces, tant elles sont étroites en ce pays. Il avait

une veste si courte qu'elle ne passait pas la poche, et un pourpoint à

longues basques de velours noir ciselé, avec des manches pendantes,

larges de quatre doigts; les manches du pourpoint étaient de satin blanc

bordées de jais, et au lieu d'avoir des manches de chemise de toile, il

en portait de taffetas noir fort bouffantes avec des manchettes de même;

son manteau était de drap noir, et comme c'était un _guap_, il l'avait

entortillé autour de son bras, parce que cela est plus galant, avec un

_broquel_ à la main; c'est une espèce de bouclier fort léger et qui a au

milieu une pointe d'acier: ils le portent quand ils vont la nuit en

bonne ou en mauvaise fortune. Il tenait, de l'autre main, une épée plus

longue que demi-pique, et le fer qu'il y avait à la garde aurait pu

suffire à faire une petite cuirasse; comme ces épées sont si longues

qu'on ne pourrait les tirer du fourreau à moins que l'on ne fût aussi

grand qu'un géant, ce fourreau s'ouvre en appuyant le doigt sur un petit

ressort. Il avait aussi un poignard dont la lame était étroite; il était

attaché à sa ceinture contre son dos; sa golille de carton, couverte

d'un petit quintin, lui tenait le col si droit, qu'il ne pouvait ni

baisser ni tourner la tête[58]. Rien n'est plus ridicule que ce

hausse-col; car ce n'est ni une fraise, ni un rabat, ni une cravate;

cette golille, enfin, ne ressemble à rien, incommode beaucoup et

défigure de même. Son chapeau était d'une grandeur prodigieuse, la forme

basse et doublée de taffetas noir avec un gros crêpe autour, comme un

mari le porterait pour le deuil de sa femme. L'on m'a dit que ce crêpe

est le titre le plus incontestable de la plus fine galanterie. Ceux qui

se piquent de se mettre bien ne portent ni chapeaux bordés, ni plumes,

ni noeuds de rubans d'or et d'argent; c'est un crêpe bien large et bien

épais dont ils se parent, et il n'y a point de Chimène qui puisse tenir

contre cette vision. Ses souliers étaient d'un maroquin aussi fin que

les peaux dont on fait les gants, et tout découpés, malgré le froid, si

justes aux pieds qu'il semblait qu'ils fussent collés dessus, et

n'avaient point de talon. Il me fit, en entrant, une révérence à

l'espagnole, les deux jambes croisées l'une sur l'autre et se baissant

gravement comme font les femmes lorsqu'elles saluent quelqu'un[59]. Il

était fort parfumé, et ils le sont tous beaucoup; sa visite ne fut pas

longue; il savait assez son monde; il n'oublia pas de me dire qu'il

allait souvent à Madrid, et qu'il ne se faisait pas de courses de

taureaux où il n'exposât sa vie. Comme j'avais sur le coeur le peu de

soin qu'on prend des lettres, je lui parlai du courrier que mes gens

avaient trouvé endormi sur le degré; il me dit que cela venait de la

négligence du grand maître des postes, ou, pour mieux dire, de ce qu'il

voulait trop gagner; et que, si le Roi en était informé, il ne le

souffrirait pas. Ce nom de grand maître des postes fit que je lui

demandai si l'on allait quelquefois en poste en Espagne; il me dit que

oui, pourvu qu'on eût la permission du Roi ou du grand maître, qui est

toujours un homme d'une naissance distinguée, et qu'à moins d'un ordre

bien signé et en bonne forme, on ne donnait point de chevaux. Mais, lui

dis-je, un homme qui vient de se battre ou qui a d'autres raisons de

vouloir faire diligence, que fait-il? Rien, Madame, me dit-il; s'il a de

bons chevaux il s'en sert, et, s'il n'en a pas, il est assez embarrassé;

mais lorsque l'on veut aller en poste et que l'on ne part pas

directement de Madrid, il suffit de prendre un billet de l'alcalde, qui

veut dire gouverneur des villes par où l'on passe. Ma curiosité étant

satisfaite sur ce chapitre, le galant Espagnol se retira, et nous

soupâmes tous ensemble à notre ordinaire.

Il y avait déjà du temps que j'étais couchée et endormie, quand je fus

réveillée par un son de cloches et par un bruit confus de voix

effroyables. Je ne savais encore ce qui le causait, lorsque Don Fernand

de Tolède et Don Frédéric de Cardone, sans frapper à ma porte,

l'enfoncèrent, et m'appelant de toutes leurs forces pour me trouver

(car ils n'avaient point de lumière), vinrent l'un et l'autre à mon lit,

et jetant ma robe sur moi, ils m'emportèrent avec ma fille au plus vite

jusqu'au haut de la maison. Je ne peux vous représenter mon étonnement

et ma crainte; je leur demandai enfin ce qui était arrivé. Ils me dirent

que le dégel était venu tout d'un coup avec tant de violence, que les

rivières, grossies par les torrents qui tombaient de tous côtés des

montagnes dont la ville est entourée, s'étaient débordées et

l'inondaient; qu'au moment qu'ils m'étaient venus prendre, l'eau était

déjà dans ma chambre, et que le désordre était horrible. Il n'était pas

nécessaire qu'ils m'en dissent davantage, car j'entendais des cris

affreux et l'eau ébranlait toute la maison. Je n'ai jamais eu si

grand'peur, je regrettais tendrement ma chère patrie. Hélas! disais-je,

j'ai bien fait du chemin pour me venir noyer au quatrième étage d'une

hôtellerie d'Aranda. Toute mauvaise plaisanterie à part, je croyais

mourir, et j'étais si troublée que je fus prête vingt fois de prier MM.

de Tolède et de Cardone de m'entendre en confession. Je crois que dans

la suite ils en auraient plus ri que moi. Nous fûmes jusqu'au jour dans

les alarmes continuelles; mais l'alcalde et les habitants de la ville

travaillèrent si promptement et si utilement à détourner les torrents,

et à faire écouler les eaux, que nous n'en eûmes que la peur. Deux de

nos mulets furent noyés, mes litières et mes hardes si pénétrées d'eau,

que, pour les faire sécher, il a fallu rester un jour tout entier: et ce

n'était pas une chose trop facile, car il n'y a pas de cheminée aux

hôtelleries. L'on chauffa le four et l'on mit toutes mes hardes dedans.

Je vous assure que je n'ai point gagné à cette malheureuse inondation;

je me couchai après cela, où pour mieux dire, je me mis dans le bain,

mon lit étant aussi mouillé que tout le reste.

Nos voyageurs ont jugé qu'il fallait me laisser un peu en repos; j'ai

employé une partie de ma journée à vous écrire. Adieu, ma chère cousine,

il est temps de finir. Je suis toujours plus à vous que personne au

monde.

A Aranda de Duero, ce 9 de mars.

SIXIÈME LETTRE.

L'exactitude que j'ai à vous apprendre les choses que je crois dignes de

votre curiosité m'oblige très-souvent de m'informer de plusieurs

particularités que j'aurais négligées, si vous ne m'aviez pas dit

qu'elles vous font plaisir, et que vous aimez à voyager sans sortir de

votre cabinet.

Nous partîmes d'Aranda par un temps de dégel qui rendait l'air bien plus

chaud, mais qui rendait aussi les chemins plus mauvais. Nous trouvâmes

peu après la montagne de Somosierra, qui sépare la Vieille-Castille de

la nouvelle, et nous ne la traversâmes pas sans peine, tant pour sa

hauteur que pour la quantité de neige dont les fonds étaient remplis, et

où nous tombions quelquefois comme dans des précipices, croyant le

chemin uni. L'on appelle ce passage _Puerto_[60]. Il semble que ce nom

ne devrait être donné qu'à un port où l'on s'embarque sur la mer ou sur

la rivière, mais c'est ainsi qu'on explique le passage d'un royaume dans

un autre; et toujours en faisant son chemin il en coûte, car les gardes

des douanes, qui font payer les droits du Roi, attendent les voyageurs

sur les grands chemins, et ne les laissent point en repos, qu'ils ne

leur aient donné quelque chose.

En arrivant à Buitrago, nous étions aussi mouillés que la nuit

d'inondation à Aranda, et encore que je fusse en litière, je ne

m'apercevais guère moins du mauvais temps que si j'eusse été à pied ou à

cheval, parce que les litières sont si mal faites en ce pays, et si mal

fermées, que lorsque les mulets passent quelque ruisseau, ils jettent

avec leurs pieds une partie de l'eau dans la litière, et quand elle y

est une fois, elle y demeure, de sorte que je fus obligée, en arrivant,

de changer de linge et d'habits. Ensuite Don Fernand, les trois

cavaliers, ma fille et mes femmes, vinrent avec moi au château dont on

m'avait beaucoup parlé.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 11 / 37 段