lorsqu'elle épousa le Roi Louis XIII; qu'elle était une de ses menines,
et des plus jeunes qui fussent auprès d'elle; mais qu'elle avait
conservé une idée si avantageuse de la cour de France, et qu'elle aimait
si fort tout ce qui en venait, qu'elle était toujours ravie quand elle
en pouvait parler. Elle me pria de lui dire des nouvelles du Roi, de la
Reine, de Monseigneur et de Mademoiselle d'Orléans. Nous allons voir
cette princesse, ajouta-t-elle avec un air de joie; elle va devenir la
nôtre, et l'on peut dire que la France va enrichir l'Espagne. Je
répondis à toutes les choses qui pouvaient satisfaire à sa curiosité, et
elle m'en parut contente. Elle me demanda comment se portait la veuve du
comte de Fiesque. Je ne la connaissais pas par elle-même,
continua-t-elle, mais j'étais amie particulière de son mari, lorsqu'il
était à Madrid pour les intérêts du prince de Condé. Il était né galant,
je n'ai pas connu de cavalier dont l'esprit fût mieux tourné; il faisait
bien les vers, et je me souviens même qu'il commença, à ma prière, une
comédie où des personnes plus capables d'en juger que moi trouvèrent de
fort beaux endroits: elle aurait été admirable, s'il eût voulu se donner
la peine de la finir; mais une fièvre lente, une profonde mélancolie et
une véritable dévotion, l'arrachèrent tout d'un coup à l'amour et à tous
les plaisirs de la vie. Je lui appris que la comtesse de Fiesque était
toujours l'une des plus aimables femmes de la cour, et qu'elle n'avait
pas moins de mérite que feu son mari.--Vous dites beaucoup, reprit-elle,
et l'estime que le prince de Condé avait pour lui fait seule son
panégyrique. J'ai eu l'honneur de connaître le prince dans le temps
qu'il était en Flandre, et que la Reine de Suède y vint.--Vous avez vu
cette Reine, dis-je en l'interrompant; eh! Madame, veuillez, de grâce,
m'informer de quelques particularités de son humeur.--J'en sais,
dit-elle, d'assez singulières, et je me ferai un plaisir de vous les
raconter.
Le Roi d'Espagne envoya Don Antonio Pimentel[49] en qualité
d'ambassadeur, à Stockholm, pour découvrir les intentions des Suédois,
autant que cela lui serait possible. Ils étaient depuis longtemps
opposés à la Maison d'Autriche, et l'on ne doutait pas qu'ils ne fissent
de nouveaux efforts pour la traverser, dans le dessein de faire élire
pour roi des Romains le fils de l'Empereur. On chargea Pimentel de
conduire cette affaire délicatement. Il était bien fait, galant,
spirituel, et il réussit beaucoup mieux que l'on n'aurait osé se le
promettre. Il connut d'abord le génie de la Reine, il entra aisément
dans sa confidence. Il démêla que la nouveauté avait des charmes
puissants sur elle; que, de cette foule d'étrangers qu'elle attirait à
sa cour, le dernier venu était le plus favorisé. Il se fit un plan pour
lui plaire, et il gagna si bien ses bonnes grâces, qu'il était informé
par elle-même des choses les plus secrètes et qu'elle devait le moins
lui dire; mais on peut prendre tous ces avantages quand une fois on a
trouvé le chemin du coeur. Celui de la Reine le prévint à tel point pour
lui, qu'il se rendit le souverain arbitre des volontés de cette
Princesse, et, par ce moyen, il se mit bientôt en état d'écrire à
l'Empereur et aux Électeurs des choses si positives et si agréables,
qu'il lui fut aisé de juger que le conseil de la Reine de Suède n'avait
aucune part, à la déclaration qu'elle faisait en faveur du Roi de
Hongrie.
Cette intrigue était consommée; on croyait que le Roi rappellerait
Pimentel, parce qu'il ne paraissait aucune affaire qui demandât la
présence d'un ambassadeur. Mais s'il était inutile au Roi d'Espagne
qu'il demeurât à Stockholm, la chose n'était point égale du côté de la
Reine, et elle ne négligea rien pour le conserver auprès d'elle. Il la
suivit dans tous les lieux où elle alla depuis, et bien des gens qui
sont toujours la dupe des apparences, jugèrent, lorsqu'elle quitta la
couronne à son cousin, qu'elle le faisait avec plaisir, parce qu'elle
avait les yeux secs, et qu'elle eut le courage de haranguer les états
avec beaucoup de force et d'éloquence. Mais, le public était dans
l'erreur sur les mouvements secrets de cette princesse. Son âme, dans le
même moment, était pénétrée de la plus vive douleur; elle était au
désespoir de céder au prince Palatin un sceptre qu'elle se trouvait
digne de porter toute seule, et dont elle était légitime héritière.
Ce prince eut l'adresse de faire déclarer que, si elle voulait se
marier, elle le choisirait pour époux. Aussitôt que cette déclaration
fut faite, elle commença à souffrir de l'assujettissement dans lequel on
la mettait; d'un autre côté, le peuple ne s'accommodait pas d'être
gouverné par une fille. Il étudiait plus ses défauts que ses belles
qualités. Le Prince y contribuait sous main; la Reine, qui était
pénétrante, s'en aperçut; elle remarqua l'inclination que l'on avait
pour lui, et les voeux que l'on faisait pour le voir sur le trône: elle
en eut de la jalousie, et de ce premier mouvement, elle passa à ceux
d'une haine secrète dont elle ne pouvait arrêter le cours. La présence
du Prince lui devint si insupportable que, s'en étant aperçu, il se
retira dans une île qu'on lui avait donnée pour son apanage; mais il ne
fit cette démarche qu'après avoir laissé de bons mémoires à ses
créatures contre la conduite de la Reine.
Lorsqu'elle se vit délivrée d'un objet dont la vue la blessait, elle ne
ménagea plus les grands ni les officiers de son royaume. Elle suivit le
penchant qu'elle avait pour les belles-lettres. Elle s'appliqua tout
entière à l'étude. Son esprit merveilleux faisait des progrès admirables
dans les sciences les plus profondes, mais elles lui étaient moins
nécessaires qu'une bonne conduite pour ménager sa gloire et ses
intérêts. Il arrivait souvent qu'après avoir passé dans son cabinet un
certain nombre de jours, elle en paraissait ensuite dégoûtée; qu'elle
traitait les auteurs d'ignorants, qui avaient l'esprit gâté, et qui
gâtaient celui des autres; et quand les seigneurs de sa cour la voyaient
dans cette disposition, ils l'approchaient avec plus de familiarité, et
il n'était plus question que de goûter les plaisirs que l'amour, les
comédies, le bal, les tournois, la chasse et les promenades fournissent.
Elle s'y donnait tout entière; rien ne pouvait plus l'en tirer, mais
elle ajoutait à ce défaut celui d'enrichir les étrangers aux dépens de
son État.
Les Suédois commencèrent d'en murmurer; la Reine en fut avertie. Leurs
plaintes lui parurent injustes et peu respectueuses; elle en eut du
dépit contre eux, et elle fut si malhabile qu'on s'en vengea contre
elle-même. En effet, à l'heure que l'on s'y attendait le moins, et dans
un temps où elle était encore en état de trouver des remèdes moins
violents, elle abandonna tout d'un coup sa couronne et son royaume à son
cousin; à ce cousin, dis-je, qu'elle n'aimait point, auquel elle
souhaitait tant de mal, et auquel elle fit tant de bien. Elle ne croyait
point que l'on pût en pénétrer les motifs; elle prétendait, par ce grand
trait de générosité, se distinguer entre les héroïnes des premiers
siècles; mais, en effet, la conduite qu'elle tint dans la suite ne la
distingua qu'à son désavantage.
On la vit partir de Suède, vêtue d'une manière bizarre, avec une espèce
de justaucorps, une jupe courte, des bottes, un mouchoir noué au col, un
chapeau couvert de plumes, une perruque; et, derrière cette perruque, un
rond de cheveux nattés, tels que les dames en portent en France
lorsqu'elles sont coiffées, ce qui faisait un effet ridicule. Elle
défendit à toutes ses femmes de la suivre; elle ne choisit que des
hommes pour la servir et l'accompagner. Elle disait ordinairement
qu'elle n'aimait pas les hommes parce qu'ils étaient hommes, mais
qu'elle les aimait parce qu'ils n'étaient pas femmes. Il semblait
qu'elle avait renoncé à son sexe en abandonnant ses États, quoiqu'elle
eut quelquefois des faiblesses qui auraient fait honte aux moindres
femmes.
Le fidèle Pimentel passa en Flandre avec elle; et comme j'y étais alors,
continua-t-elle, je l'y vis arriver. Il me procura l'honneur de lui
baiser la main, et il ne fallait pas moins que son crédit pour y
parvenir, car elle fit dire à toutes les dames de Bruxelles et d'Anvers
qu'elle ne souhaitait point qu'elles allassent chez elle. Elle ne laissa
point de me recevoir fort bien, et le peu qu'elle me dit me parut plein
d'esprit et d'une vivacité extraordinaire; mais elle jurait à tous
moments comme un soldat; ses paroles et ses actions étaient si libres,
pour ne pas dire si peu honnêtes, que si l'on n'avait pas respecté son
rang, on ne se serait guère soucié de sa personne.
Elle disait à tout le monde qu'elle souhaitait passionnément de voir le
prince de Condé; qu'il était devenu son héros; que ses grandes actions
l'avaient charmée; qu'elle avait envie d'aller apprendre le métier de la
guerre sous lui. Le prince n'avait pas moins de curiosité de la voir
qu'elle en témoignait pour lui. Au milieu de cette commune impatience,
la Reine s'arrêta tout d'un coup sur quelques formalités et sur
quelques démarches qu'elle refusa de faire, lorsqu'il viendrait la
saluer. Ces raisons l'empêchèrent de le voir avec les cérémonies
accoutumées; mais un jour que la chambre de la Reine était pleine de
courtisans, le prince s'y glissa; soit qu'elle eût vu son portrait, ou
que son air martial le distinguât entre tous les autres, elle le démêla
et le reconnut: elle voulut aussitôt le lui témoigner par des civilités
extraordinaires. Il se retira sur-le-champ; elle le suivit pour le
conduire. Alors, il s'arrêta et se contenta de lui dire: «Ou tout, ou
rien.» Peu de jours après, on ménagea une entrevue entre eux au Mail,
qui est le parc de Bruxelles; ils s'y parlèrent avec beaucoup
d'honnêteté et beaucoup de froideur.
A l'égard de Don Antonio Pimentel, les bontés qu'elle a eues pour lui
ont fait assez de bruit pour aller jusqu'à vous, et si vous les ignorez,
Madame, je crois que je ne dois pas vous en apprendre le détail, dont
j'ai peut-être été moi-même mal informée. Elle se tut, et je profitai de
ce moment pour la remercier de la complaisance qu'elle avait eue de me
parler d'une Reine qui m'avait toujours donné tant de curiosité. Elle me
dit civilement que je la remerciais sans avoir lieu de le faire, et elle
s'informa ensuite si j'avais vu tout le château de Lerma. Celui qui l'a
fait bâtir, dit-elle, était favori de Philippe III, dont les
circonspections de la cour d'Espagne causèrent la mort. J'ai toujours
dit qu'une telle aventure ne serait jamais arrivée au Roi de France.
Philippe III, dont je vous parle, continua-t-elle, faisait des dépêches
dans son cabinet; comme il faisait froid ce jour-là, on avait mis
proche de lui un grand brasier, dont la réverbération lui donnait si
fort au visage, qu'il était tout en eau, comme si on lui en eût jeté sur
la tête: la douceur de son esprit l'empêcha de s'en plaindre, et même
d'en parler, car il ne trouvait jamais rien de mal fait. Le marquis de
Pobar ayant remarqué l'incommodité que le Roi recevait par cette extrême
chaleur, en avertit le duc d'Albe, gentilhomme de la chambre, pour qu'il
fit ôter le brasier; celui-ci dit que cela n'était pas de sa charge,
qu'il fallait s'adresser au duc d'Uzeda, sommelier du corps. Le marquis
de Pobar, inquiet de voir souffrir le Roi et n'osant lui-même le
soulager, crainte d'entreprendre trop sur la charge d'un autre, laissa
toujours le brasier dans sa place; mais il envoya chercher le duc
d'Uzeda, qui était par malheur allé, proche de Madrid, voir une maison
magnifique qu'il y faisait bâtir. On vint le redire au marquis de Pobar,
qui proposa encore au duc d'Albe d'ôter le brasier. Il le trouva
inflexible là-dessus, et il aima mieux envoyer à la campagne quérir le
duc d'Uzeda; de sorte qu'avant qu'il fût arrivé, le Roi était presque
consommé; et dans la nuit même, son tempérament chaud lui causa une
grosse fièvre, avec un érésipèle qui s'enflamma; l'inflammation dégénéra
en pourpre, et le pourpre le fit mourir[50].
Je vous avoue, ajouta-t-elle, qu'ayant vu dans mes voyages d'autres
cours que la nôtre, je n'ai pu m'empêcher de blâmer ces airs de
cérémonie et d'arrangement qui empêchent de faire un pas plus vite que
l'autre dans des occasions nécessaires, comme était, par exemple, celle
dont je viens de vous entretenir; et je loue le Ciel de ce que nous
aurons une Reine française, qui pourra établir parmi nous des coutumes
plus raisonnables. J'ai même quitté mes habits de veuve pour en prendre
de _bizarros_ et de _gala_, afin d'en témoigner ma joie. Je vous dirai,
ma chère cousine, que ces termes de _bizarros_ et de _gala_, signifient
galants et magnifiques. La vieille comtesse de Lemos aimait à parler, et
continua son discours. «Qui pourrait aussi manquer de se réjouir,
dit-elle, de l'espérance de voir sur le trône une seconde reine
Élisabeth, dont la bonté avait rendu ses sujets dignes de l'envie de
toutes les autres nations? j'avais un proche parent qui connaissait bien
la grandeur de son mérite: c'était le comte de Villamediana[51]. «Ce
nom-là, Madame, ne m'est pas inconnu, dis-je en l'interrompant, et j'ai
ouï raconter qu'étant un jour dans l'église de Notre-Dame d'Atocha, et y
ayant trouvé un religieux qui demandait pour les âmes du Purgatoire, il
lui donna une pièce de quatre pistoles. Ah! Seigneur, dit le bon père,
vous venez de délivrer une âme. Le comte tira encore une pareille pièce,
et la mit dans sa tasse. Voilà, continua le religieux, une autre âme
délivrée; il lui en donna de cette manière six de suite, et à chaque
pièce, le moine se récriait: l'âme vient de sortir du Purgatoire.--M'en
assurez-vous? dit le comte.--Oui, Seigneur, reprit le moine
affirmativement, elles sont à présent au Ciel.--Rendez-moi donc mes six
pièces de quatre pistoles, dit-il; car il serait inutile qu'elles vous
restassent, et puisque les âmes sont au Ciel, il ne faut pas craindre
qu'elles retournent au Purgatoire.»--«La chose se passa comme vous venez
de le dire, ajouta la comtesse, mais il ne reprit pas son argent, car on
s'en ferait un vrai scrupule parmi nous. La dévotion au mérite des
messes et aux âmes du Purgatoire nous paraît la plus recommandable; cela
est même quelquefois poussé trop loin, et j'ai connu un homme de grande
naissance qui, étant fort mal dans ses affaires, ne laissa pas de
vouloir en mourant, qu'on lui dît quinze mille messes. Sa dernière
volonté fut exécutée, de sorte que l'on prit cet argent préférablement à
celui qu'il devait à ses pauvres créanciers; car, quelque légitimes que
soient leurs dettes, ils ne sauraient rien recevoir jusqu'à ce que
toutes les messes qui sont demandées par le testament soient dites.
C'est ce qui a donné lieu à cette manière de parler dont on se sert
ordinairement: _Fulano a dejado su alina heredera_, ce qui veut dire: Un
tel a fait son âme héritière; et l'on entend par là qu'il a laissé son
bien à l'Église pour faire prier Dieu pour lui.
«Le Roi Philippe IV ordonna que l'on dît cent mille messes à son
intention, voulant que, s'il cessait d'en avoir besoin, elles fussent
pour son père et pour sa mère, et que s'ils étaient au Ciel, on les
appliquât pour les âmes de ceux qui sont morts dans les guerres
d'Espagne.
»Mais ce que je vous ai déjà dit du comte de Villamediana me fait
souvenir qu'étant un jour dans l'église avec la Reine Élisabeth, dont je
viens de vous parler, il vit beaucoup d'argent sur l'autel, que l'on
avait donné pour les âmes du Purgatoire; il s'en approcha et les prit en
disant: «Mon amour sera éternel; mes peines seront aussi éternelles;
celles des âmes du Purgatoire finiront; hélas! les miennes ne finiront
point; cette espérance les console; pour moi, je suis sans espérance et
sans consolation: ainsi, ces aumônes qu'on leur destine me sont mieux
dues qu'à elles.» Il n'emporta pourtant rien, et il ne dit ces mots que
pour avoir lieu de parler de sa passion devant cette belle Reine qui
était présente; car, en effet, il en avait une si violente pour elle,
qu'il y a quelque sujet de croire qu'elle en aurait été touchée, si son
austère vertu n'avait garanti son coeur contre le mérite du comte. Il
était jeune, beau, bien fait, brave, magnifique, galant et spirituel;
personne n'ignore qu'il parut, pour son malheur, dans un carrousel qui
se fit à Madrid, avec un habit brodé de pièces d'argent toutes neuves,
que l'on nommait des réales, et qu'il portait pour devise: _Mis amores
son reales_, faisant une allusion au mot de _reales_, qui veut dire
royales, avec la passion qu'il avait pour la Reine; cela est du plus fin
espagnol et veut dire: Mes amours sont royales.
«Le comte d'Olivarez, favori du Roi, et l'ennemi secret de la Reine et
du comte, fit remarquer à son maître la témérité d'un sujet qui osait
jusqu'en sa présence déclarer les sentiments qu'il avait pour la Reine,
et dans ce moment même, il persuada au Roi de se venger. On en attendait
une occasion qui ne fît point d'éclat; mais voici ce qui avança sa
perte: Comme il n'appliquait son esprit qu'à divertir la Reine, il
composa une comédie que tout le monde trouva si belle, et la Reine, plus
particulièrement que les autres, y découvrit des traits si touchants et
si délicats, qu'elle voulut la jouer elle-même le jour qu'on célébrait
la naissance du Roi. C'était l'amoureux comte qui conduisait toute cette
fête; il prit soin de faire faire des habits, et il ordonna des machines
qui lui coûtèrent plus de trente mille écus. Il avait fait peindre une
grande nuée, sous laquelle la Reine était cachée dans une machine. Il en
était fort proche; et à certain signal qu'il fit à un homme qui lui
était fidèle, il mit le feu à la toile de la nuée. Toute la maison, qui
valait cent mille écus, fut presque brûlée; mais il s'en trouva consolé,
lorsque, profitant d'une occasion si favorable, il prit sa souveraine
entre ses bras et l'emporta dans un petit escalier; il lui déroba là
quelques faveurs, et ce qu'on remarque beaucoup en ce pays-ci, il toucha
même à son pied. Un petit page qui le vit en informa le Comte-Duc, qui
n'avait pas douté, quand il aperçut cet incendie, que ce fût là un effet
de la passion du Comte. Il en fit une perquisition si exacte, qu'il en
donna des preuves certaines au Roi; et ces preuves rallumèrent si fort
sa colère, que l'on prétend qu'il le fit tuer d'un coup de pistolet, un
soir qu'il était dans son carrosse avec Don Louis de Haro. On peut dire
que le comte de Villamediana était le cavalier le plus parfait de corps
et d'esprit que l'on ait jamais vu, et sa mémoire est encore en
recommandation parmi les amants malheureux[52].»
Voilà une fin bien funeste, dis-je, en l'interrompant; je ne pensais pas
même que les ordres du Roi y eussent contribué, et j'avais entendu dire
que ce coup avait été fait par les parents de Doña Francisca de Tavara,
Portugaise, laquelle était dame du palais et fort aimée du Comte. «Non,
continua la comtesse de Lemos, la chose s'est passée comme je viens de
vous le dire et, pendant que je vous parle de Philippe IV, dit-elle, je
ne puis m'empêcher de vous conter qu'une des personnes qu'il a aimée
avec le plus de passion, c'était la duchesse d'Albuquerque; il ne
pouvait trouver un moment favorable pour l'entretenir. Le Duc, son mari,
faisait bonne garde sur elle; et, plus le Roi rencontrait d'obstacles,
plus ses désirs augmentaient; mais un soir qu'il jouait fort gros jeu,
il feignit de se souvenir qu'il avait une lettre à écrire de la dernière
conséquence. Il appela le duc d'Albuquerque qui était dans sa chambre,
et lui dit de tenir son jeu. Aussitôt, il passa dans son cabinet, prit
un manteau, sortit par un degré dérobé et fut chez la jeune duchesse
avec le Comte-Duc, son favori. Le duc d'Albuquerque, qui songeait à ses
intérêts domestiques plus qu'au jeu du Roi, crut aisément qu'il ne lui
en aurait pas donné la conduite sans quelque dessein particulier. Il
commença donc de se plaindre d'une colique horrible, et faisant des cris
et des grimaces à faire peur, il donna les cartes à un autre et sans
tarder il courut chez lui. Le Roi ne faisait que d'y arriver, sans
aucune suite; il était même encore dans la cour et, voyant venir le Duc,
il se cacha; mais il n'y a rien de si clairvoyant qu'un mari jaloux.
Celui-ci apercevant le Roi, et ne voulant point qu'on apportât des
flambeaux pour n'être pas obligé de le reconnaître, il fut à lui avec
une grosse canne qu'il portait ordinairement: Ha! ha! maraud, lui
dit-il, tu viens pour voler mes carrosses; et sans autre explication, il
le battit de toute sa force. Le Comte-Duc ne fut pas non plus épargné,
et celui-ci, craignant qu'il n'arrivât pis, s'écria plusieurs fois que
c'était le Roi, afin que le Duc arrêtât sa furie: Bien éloigné, il en
redoubla ses coups et sur le Prince et sur le Ministre, s'écriant à son
tour, que c'était là un trait de la dernière insolence, d'employer le
nom de Sa Majesté et de son favori dans une telle occasion: qu'il avait
envie de les mener au palais, parce qu'assurément le Roi le ferait
pendre. A tout ce vacarme, le Roi ne disait pas un mot, et il se sauva
enfin demi-désespéré d'avoir reçu tant de coups et de n'avoir eu aucune
faveur de sa maîtresse. Cela n'eut pas même de suites fâcheuses pour le
duc d'Albuquerque; au contraire, le Roi, n'aimant plus la duchesse, en
plaisanta au bout de quelque temps. Je ne sais si je n'abuse point votre
patience par la longueur de cette conversation, ajouta la comtesse de
Lemos, et je tombe insensiblement dans le défaut des personnes de mon
âge, qui s'oublient lorsqu'elles parlent de leur temps. Je vis bien
qu'elle voulait se retirer; et après l'avoir remerciée de l'honneur
qu'elle m'avait fait, je pris congé d'elle et je retournai dans mon
hôtellerie. Le temps se trouva si mauvais, que nous eûmes de la peine à
nous mettre en chemin; mais ayant pris une bonne résolution, nous
marchâmes tant que la journée dura, tombant et nous relevant comme nous
pouvions. On ne voyait pas à quatre pas devant soi. La tempête était si
grande, qu'il tombait des quartiers de rocher du haut des montagnes, qui
venaient jusque dans le chemin, et qui blessèrent même un de nos gens;
il en aurait été tué, s'il n'avait esquivé une partie du coup. Enfin,
après avoir fait plus de huit lieues, à notre compte, nous fûmes bien
étonnés de nous retrouver aux portes de Lerma, sans avoir avancé ni
reculé; nous avions tourné autour de la ville sans l'apercevoir, comme
par enchantement, tantôt plus loin, tantôt plus près, et nous pensâmes
nous désespérer d'avoir pris tant de peines inutilement.
»L'hôtesse, ravie de nous revoir, elle qui aurait voulu que nous
eussions marché ainsi tous les jours de notre vie, pour revenir coucher
chez elle toutes les nuits, m'attendait au bout de son petit degré. Elle
me dit qu'elle était bien fâchée de ne me pouvoir rendre ma chambre,
mais qu'elle m'en donnerait une autre qui me serait aussi commode, et
que la mienne était occupée par une señora des plus grandes señoras
d'Espagne. Don Fernand lui en demanda le nom; elle lui dit qu'elle
s'appelait Doña Éléonor de Tolède[53]; il m'apprit aussitôt que c'était
sa proche parente. Il ne pouvait comprendre par quel hasard il la
trouvait en ce lieu.
»Pour en être promptement éclairci, et pour satisfaire aux devoirs de la
proximité, il envoya son gentilhomme lui faire un compliment et savoir
s'il ne l'incommoderait point de la voir. Elle répondit qu'elle avait
une grande satisfaction de cette heureuse rencontre, et qu'il lui ferait
beaucoup d'honneur. Il passa aussitôt dans sa chambre, et il apprit
d'elle plusieurs particularités qui la regardaient. Il vint ensuite me
trouver, et il me dit fort civilement que si Doña Éléonor n'était pas
malade et très-fatiguée, elle me viendrait voir. Je crus que je devais
faire les premiers pas à l'égard d'une femme de cette qualité, et si
proche parente d'un cavalier dont je recevais tant d'honnêtetés. Ainsi
je le priai de me conduire dans sa chambre; elle me reçut de la manière
du monde la plus agréable, et je remarquai dans les premiers moments de
notre conversation, qu'elle avait beaucoup d'esprit et de politesse.
Elle était dans une négligence magnifique (si cela se peut dire); elle
n'avait rien sur sa tête; ses cheveux, qui sont noirs et lustrés,
étaient séparés des deux côtés et faisaient deux grosses nattes qui se
rattachaient par derrière à une troisième. Elle avait une camisole de
Naples brochée d'or et mêlée de différentes couleurs, fort juste par le
corps et par les manches, garnie de boutons d'émeraudes et de diamants;
sa jupe était de velours vert couvert de point d'Espagne. Elle portait
sur ses épaules une mantille de velours couleur de feu, doublée
d'hermine. C'est de cette manière que les dames espagnoles sont en
déshabillé. Ces mantilles font le même effet que nos écharpes de
taffetas noir, excepté qu'elles siéent mieux; elles sont plus larges et
plus longues, de sorte que, quand elles veulent, elles les mettent sur
leur tête et s'en couvrent le visage.»