l'habit de deux cavaliers. Nous partîmes cette même nuit et nous nous
embarquâmes sans avoir trouvé le moindre obstacle; mais après quelques
jours de navigation, nous fûmes surprises d'une tempête si violente,
que nous crûmes qu'il n'y avait point de salut pour nous. Dans tout ce
désordre et ce péril, je sentais bien moins de crainte pour moi que de
douleur de n'avoir pu mettre mon cher Mendez en liberté, et d'avoir
engagé Henriette dans ma mauvaise fortune. C'est moi, lui disais-je en
l'embrassant, c'est moi, ma chère compagne, qui excite cet orage; si je
n'étais pas sur la mer elle serait calme; mon malheur me suit en quelque
lieu que j'aille, j'y entraîne tout ce que j'aime. Enfin, après avoir
été un jour et deux nuits dans des alarmes continuelles, le temps
changea et nous arrivâmes à Alger.
«J'étais si aise de me voir en état de délivrer Mendez, que je ne
comptais pour rien tous les dangers que j'avais courus. Mais, ô Dieu!
que devins-je en débarquant, lorsqu'après toute la perquisition que l'on
put faire, je connus qu'il n'y avait point d'espérance de retrouver la
cassette où j'avais mis tout ce que j'avais de plus précieux; je me
sentis pressée d'une si violente douleur que je pensai expirer avant de
sortir du vaisseau. Sans doute cette cassette, qui était petite et dont
je pris peu de soin pendant la tempête, tomba dans la mer ou fut volée;
lequel que ce soit des deux, je fis une perte considérable, et il ne me
restait plus que deux mille pistoles de pierreries que j'avais gardées à
tout événement et que je portais sur moi.
»Je résolus avec cela de faire une tentative près du patron de Mendez.
Aussitôt que nous fûmes dans la ville, nous nous informâmes de sa
maison; et l'ayant apprise sans peine (car Meluza était fort connu),
nous nous y fîmes conduire vêtues encore en cavaliers.
»Je ne puis vous exprimer, Madame, dans quel trouble j'étais en
approchant de cette maison où je savais que mon cher amant languissait
dans les fers; quelles tristes réflexions ne faisais-je point! Hélas!
qu'est-ce que je devins, lorsqu'en entrant chez ce corsaire, je vis
Mendez enchaîné avec plusieurs autres que l'on allait mener à la
campagne pour les faire travailler à polir le marbre? Je serais tombée à
ses pieds si Henriette ne m'avait soutenue. Je ne savais plus ni où
j'étais, ni ce que je faisais; je voulus lui parler, mais la douleur
m'avait si fort serré le coeur et lié la langue que je ne pus proférer
une seule parole. Pour lui, il ne me regarda pas; il était si triste et
si abattu qu'il n'avait des yeux pour personne, et il fallait l'aimer
autant que je l'aimais pour le pouvoir reconnaître, tant il était
changé.
»Après avoir été quelque temps à me remettre de cette violente
agitation, j'entrai dans une salle basse, où l'on me dit que Meluza
était. Je le saluai et je lui dis le sujet de mon voyage, que Mendez
était mon proche parent, qu'il avait été ruiné par la perte d'un galion
et par sa captivité, et que c'était sur mon propre bien que je prenais
de quoi payer sa rançon. Le Maure me parut fort indifférent à tout ce
que je lui disais; et, me regardant dédaigneusement, il me dit qu'il ne
s'informait point où je prendrais cet argent, mais qu'il savait, de
science certaine, que Mendez était riche; que, cependant, pour me
marquer qu'il ne voulait pas se servir de tous ses avantages, il ne le
mettait qu'à vingt mille écus.
»Hélas! que ç'aurait été peu si je n'avais pas perdu mes pierreries!
mais que c'était trop en l'état où je me trouvais. Enfin, après avoir
longtemps disputé inutilement, je pris tout d'un coup une résolution qui
ne pouvait être inspirée que par un amour extrême.
«Voilà tout ce que j'ai, dis-je au corsaire en lui donnant mes diamants,
cela ne vaut pas ce que tu demandes; prends-moi pour ton esclave, et
sois bien persuadé que tu ne me garderas pas longtemps. Je suis fille
unique d'un riche banquier de Séville; retiens-moi pour otage et laisse
aller Mendez, il reviendra bientôt pour me retirer.» Le barbare fut
surpris de me trouver capable d'une résolution si généreuse et si
tendre.--Tu es digne, me dit-il, d'une meilleure fortune. Va, j'accepte
le parti que tu m'offres, j'aurai soin de toi et te serai bon patron. Il
faut que tu quittes l'habit que tu portes pour en prendre un convenable
à ton sexe; tu garderas même tes pierreries si tu veux, j'attendrai
aussi bien pour le tout que pour une partie.
»Doña Henriette était si confuse et si éperdue du marché que je venais
de conclure, qu'elle ne pouvait assez m'exprimer son déplaisir; mais,
enfin, malgré toutes ses remontrances et ses prières, je tins ferme, et
Meluza me fit apporter un habit d'esclave dont je m'habillai. Il me
conduisit dans la chambre de sa femme à laquelle il me donna, après lui
avoir raconté ce que je faisais pour la liberté de mon amant.
»Elle en parut touchée et me promit qu'elle adoucirait le temps de ma
servitude par tous les bons traitements qu'elle me pourrait faire.
»Le soir, quand Mendez fut de retour, Meluza le fit appeler et lui dit
que, comme il était de Séville, il lui voulait faire voir une esclave
qu'il avait achetée, parce qu'il la connaîtrait peut-être.
»Aussitôt on me fit entrer. Mendez, à cette vue, perdant toute
contenance, vint se jeter à mes genoux, et prenant mes mains qu'il
baisait tendrement et qu'il mouillait de ses larmes, il me dit tout ce
qui se peut penser de plus touchant et de plus tendre. Meluza et sa
femme se divertirent de voir les différents mouvements de joie et de
tristesse, d'amour et de peine dont nous étions agités; enfin ils
apprirent à Mendez les obligations qu'il m'avait, qu'il était libre et
que je resterais à sa place. Il fit tout ce que l'on put faire pour me
détourner de prendre un tel parti.--Hé quoi! me disait-il, vous voulez
que je vous charge de mes chaînes, ma chère maîtresse, pourrai-je être
libre quand vous ne le serez pas? Je vais donc faire pour vous ce que
vous venez de faire pour moi; je me vendrai et je vous rachèterai de cet
argent; car, enfin, considérez que quand même je serais en état,
aussitôt que j'arriverai à Séville, d'y trouver des secours et de
revenir sur mes pas pour vous ramener, je ne pourrais cependant me
résoudre de vous quitter; jugez donc si je le pourrai dans un temps où
ma fortune ne me promet rien et que je suis le plus malheureux de tous
les hommes.--J'opposai à toutes ses raisons la tendresse de mon père qui
ne me laisserait pas esclave aussitôt qu'il le saurait. Enfin j'employai
tout le pouvoir que j'avais sur son esprit, pour qu'il profitât de ce
que je faisais en sa faveur.
»Que vous dirai-je, Madame, de notre séparation? Elle fut si douloureuse
que les paroles ne peuvent exprimer ce que nous sentîmes. J'obligeai
Henriette de partir avec lui, afin qu'elle allât solliciter et presser
mes parents de faire leur devoir à mon égard.
»Cependant mon père et ma mère étaient dans une affliction inconcevable;
et, lorsqu'ils s'aperçurent de ma fuite, ils en pensèrent mourir de
douleur.
»Ils se reprochaient sans cesse ce qu'ils avaient fait pour m'obliger à
épouser le marquis de Los-Rios; il n'était pas, de son côté, dans un
moindre désespoir; ils me faisaient chercher inutilement dans tous les
endroits où ils pouvaient s'imaginer que je serais cachée.
»Deux années entières s'écoulèrent sans que je reçusse ni nouvelles ni
secours de Mendez; ce qui me fit croire, avec beaucoup d'apparence,
qu'Henriette et lui étaient péris sur mer. Je leur avais donné toutes
les pierreries que Meluza m'avait laissées; mais ce n'était pas leur
perte ni celle de ma liberté que je regrettais, c'était mon cher amant
et ma fidèle amie, dont le souvenir m'occupait sans cesse et me causait
une affliction sans égale. Je n'avais plus de repos ni de santé, je
pleurais nuit et jour; je refusais de sortir d'esclavage en négligeant
d'écrire à mon père ma triste destinée. Je ne souhaitais qu'une prompte
mort et j'aurais voulu la rencontrer pour finir mes peines et mes
malheurs.
»Meluza et sa femme avaient pitié de moi: ils ne doutaient point que
Mendez ne fût péri. Ils me traitaient moins cruellement que ces gens-là
n'ont accoutumé de traiter les malheureux qui tombent entre leurs mains.
»Un jour que Meluza revenait de course, il ramena plusieurs personnes de
l'un et l'autre sexe qu'il avait prises, mais entre autres une jeune
fille de condition, qui était de Séville et que je connaissais. Cette
vue renouvela toutes mes douleurs; elle fut fort surprise de me trouver
dans ce triste lieu. Nous nous embrassâmes tendrement, et comme je
gardais un profond silence: «Comment, belle Marianne, me dit-elle,
êtes-vous si indifférente pour vos proches et pour votre patrie, que
vous n'ayez aucune curiosité d'en apprendre des nouvelles?» Je levai les
yeux vers le ciel, et poussant un profond soupir, je la priai de me dire
si l'on ne savait point en quel lieu Mendez et Henriette étaient
péris.--Qui vous a dit qu'ils soient péris? reprit-elle. Ils sont à
Séville, où ils mènent une vie fort heureuse.
»Mendez a rétabli ses affaires, et s'est fait un plaisir et un honneur
de publier partout les extrêmes obligations qu'il avait à Henriette.
Peut-être ignorez-vous, continua-t-elle, que Mendez avait été pris et
fait esclave par les Algériens? Cette généreuse fille se travestit et
vint le racheter jusqu'ici; mais il n'en a pas été ingrat, il l'a
épousée. C'est une union charmante entre eux, l'hymen n'en a point banni
l'amour.» Comme elle parlait encore, elle s'aperçut tout d'un coup que
j'étais si changée, qu'il semblait que j'allais mourir. Mes forces
m'abandonnèrent, mes yeux se fermèrent et je tombai évanouie entre ses
bras. Elle s'effraya extrêmement, elle appela mes compagnes qui me
mirent au lit, et tâchèrent de me tirer d'un état si pitoyable.
«Cette belle fille s'y empressa plus qu'aucune autre; et lorsque je fus
revenue à moi, je commençai à me plaindre, je poussai des soupirs et des
sanglots capables d'émouvoir quelque chose de plus barbare qu'un
corsaire.
»Meluza, en effet, fut touché du récit d'une trahison si inconcevable,
et, sans m'en rien dire, il s'informa de sa nouvelle esclave du nom de
mon père; il lui écrivit aussitôt tout ce qu'il savait de mes malheurs.
»Ces lettres pensèrent faire mourir ma mère. Elle ne pouvait s'imaginer
qu'à dix-huit ans je fusse dans les fers, sans verser un torrent de
larmes; mais ce qui augmenta tous ses déplaisirs, c'était le désordre
des affaires de mon père. Plusieurs banqueroutes considérables l'avaient
ruiné; il n'était plus dans le commerce, et c'était une chose
impossible de trouver les vingt mille écus que Meluza voulait avoir
pour ma rançon.
»Le généreux marquis de Los-Rios apprit ces nouvelles et vint trouver
mon père pour lui offrir tout ce qui était à son pouvoir. Je ne le fais
point, lui dit-il, en vue de violenter les inclinations de votre fille
lorsqu'elle sera ici; je l'aimerai toujours, mais je ne la chagrinerai
jamais. Comme mon père n'avait point d'autre parti à prendre, il accepta
ce qui lui était présenté de si bon coeur, et après lui avoir témoigné sa
reconnaissance pour des obligations si peu communes, il s'embarqua et
arriva heureusement à Alger dans le temps où je ne songeais qu'à mourir.
»Il m'épargna tous les reproches que je méritais; il me racheta et
racheta, à ma prière, cette aimable fille de Séville: la rançon était
médiocre. Nous retournâmes ensemble, et ma mère me reçut avec tant de
joie, qu'il ne s'en peut ressentir une plus parfaite. J'y répondis
autant qu'il me fut possible: mais, Madame, je portais toujours dans mon
coeur le trait fatal qui m'avait blessée. Tout ce que ma raison me
pouvait représenter n'était pas capable d'effacer de mon souvenir
l'image du traître Mendez.
»Je vis le marquis de Los-Rios; il n'osa me parler des sentiments qu'il
avait conservés pour moi, mais je lui avais des obligations si
pressantes, que la reconnaissance me fit faire pour lui ce que
l'inclination m'aurait fait faire pour un autre.
»Je lui offris ma main, et il me donna la sienne avec autant de passion
que s'il n'avait pas eu des sujets essentiels de se plaindre de moi.
»Je l'épousai enfin; et comme j'appréhendais de revoir Mendez, cet
ingrat auquel je devais tant d'horreur, et pour lequel j'en avais si
peu, je priai le marquis que nous demeurassions à la maison de campagne
qu'il avait près de Séville.
»Il voulait toujours ce que je voulais avec la dernière complaisance. Il
souhaita même que mon père et ma mère s'y retirassent. Il adoucit le
méchant état de leur fortune par des libéralités essentielles; et je
puis dire qu'il ne s'est jamais trouvé une âme plus véritablement
grande. Jugez, Madame, de tous les reproches que je faisais à mon coeur
de n'être pas pour lui aussi tendre qu'il le devait; mais c'était un
crime où mon malheur seul avait part; il ne dépendait pas de moi
d'oublier Mendez, et je sentais toujours de nouveaux déplaisirs, lorsque
j'apprenais sa félicité avec l'infidèle Henriette.
»Après avoir passé deux ans dans une continuelle attention sur moi-même
pour ne rien faire qui ne fût agréable à mon époux, le ciel me l'ôta, ce
généreux époux; et il fit pour moi, dans ces derniers moments, ce qu'il
avait toujours fait jusqu'alors, c'est-à-dire qu'il me donna tout son
bien avec des témoignages d'estime et de tendresse qui relevaient
beaucoup un don si considérable. Il me rendit la plus riche veuve
d'Andalousie, mais il ne sut me rendre la plus heureuse.
»Je ne voulus point retourner à Séville, où mes parents me
souhaitaient, et, pour m'en éloigner, je pris le prétexte qu'il fallait
que j'allasse dans mes terres y donner les ordres nécessaires. Je
partis; mais comme il y a une fatalité particulière dans tout ce qui me
regarde, en arrivant à une hôtellerie, le premier objet qui frappa ma
vue, ce fut l'infidèle Mendez. Il était en grand deuil, et il n'avait
rien perdu de tout ce qui me l'avait fait trouver trop aimable. Je
frissonnai, je pâlis, et voulant m'éloigner promptement, je me sentis si
faible et si tremblante que je tombai à ses pieds. Quoi qu'il ne me
connût pas encore, il s'empressa pour m'aider à me relever; mais la
grande mante dans laquelle j'étais cachée, s'étant ouverte, que
devint-il, en me voyant? Il ne resta guère moins éperdu que moi. Il
voulut s'approcher; mais jetant un regard furieux sur lui: «Oseras-tu,
parjure, lui dis-je, oseras-tu t'approcher de moi? Ne crains-tu point la
juste punition de tes perfidies?» Il fut quelque temps sans répondre, et
j'allais le quitter, lorsqu'il s'y opposa.--Accablez-moi de reproches,
Madame, me dit-il; donnez-moi les noms les plus odieux, je suis digne de
toute votre haine; mais ma mort va bientôt vous venger. Oui, je mourrai
de douleur de vous avoir trahie et de vous avoir déplu, et si je
regrette quelque chose en mourant, c'est de n'avoir qu'une vie à perdre,
pour expier les crimes dont vous pouvez justement m'accuser.» Il me
parut fort touché en achevant ces mots; et plût au ciel que l'on pût se
promettre un véritable repentir d'un traître! Je ne voulus pas hasarder
une plus longue conversation avec lui. Je le quittai sans daigner lui
répondre, et cette marque de mépris et d'indifférence lui fut sans doute
plus sensible que tous les reproches que j'aurais pu lui faire.
»Il avait perdu sa femme depuis quelque temps, cette infidèle qui lui
avait aidé à se révolter contre tous les devoirs de l'amour, de
l'honneur et de la reconnaissance, et, depuis ce jour-là, il me suivit
partout. Il était comme une ombre plaintive attachée à mes pas, car il
devint si maigre, si pâle et si changé, qu'il n'était plus
reconnaissable. O Dieu! Madame, quelle violence ne me faisais-je point
pour continuer de le maltraiter? Je sentis enfin que je n'avais pas le
courage de résister à la faiblesse de mon coeur et à l'ascendant que ce
malheureux a sur moi. Plutôt que de faire une faute si honteuse et de
lui pardonner, je partis pour Madrid; j'y ai des parents, je cherchai
parmi eux un asile contre mes propres mouvements.
»Je n'y fus pas longtemps que Mendez ne l'apprit et ne m'y vint
chercher. Je vous avoue que je n'étais point fâchée de ce qu'il faisait
encore pour me plaire; mais, malgré le penchant que j'ai pour lui, je
fis une forte résolution de l'éviter, puisque je ne pouvais le haïr; et
sans que personne l'ait su, j'ai pris le chemin de Burgos, où je vais
m'enfermer avec une de mes amies qui y est religieuse.
«Je me flatte, Madame, d'y trouver plus de repos que je n'en ai eu
jusqu'à présent. La belle marquise se tut en cet endroit, et je lui
témoignai une reconnaissance particulière de la grâce qu'elle m'avait
faite. Je l'assurai de la part que je prenais à ses déplaisirs; je la
conjurai de m'écrire et de me donner de ses nouvelles à Madrid, et elle
me le promit le plus obligeamment du monde.»
Nous apprîmes le lendemain qu'il était impossible de partir, parce qu'il
avait neigé toute la nuit et que l'on ne voyait aucun sentier battu dans
la campagne; mais nous avions une assez bonne compagnie pour nous
consoler, et nous passions une partie du temps à jouer à l'hombre et
l'autre en conversation. Après avoir été trois jours avec la marquise de
Los-Rios, sans m'être aperçue de la longueur du temps, par le plaisir
que j'éprouvais à l'entendre et à la voir (car elle est une des plus
aimables femmes du monde), nous nous séparâmes avec une véritable peine,
et ce ne fut pas sans nous être encore promis de nous écrire et de nous
revoir.
Le temps s'est adouci, j'ai continué mon voyage pour arriver à Lerma.
Nous avons trouvé des montagnes effroyables qui portent le nom de Sierra
de Cogollos; ce n'a été qu'avec beaucoup de peine que nous nous y sommes
rendus. Cette ville est petite; elle a donné son nom au fameux cardinal
de Lerma, premier ministre de Philippe III. C'est celui à qui Philippe
IV ôta les grands biens qu'il avait reçus du Roi, son maître. Il y a un
château que je verrai demain, et dont je vous pourrai parler dans ma
première lettre. L'on m'avertit qu'un courrier extraordinaire vient
d'arriver et qu'il partira cette nuit. Je profite de cette occasion pour
vous donner de mes nouvelles et finir cette longue lettre; car, en
vérité, je suis lasse du chemin et lasse d'écrire; mais je ne le serai
jamais de vous aimer, ma chère cousine, soyez-en bien persuadée.
Adieu, je suis tout à vous.
De Lerme, ce 5 mars 1679.
CINQUIÈME LETTRE.
Ma dernière lettre était si grande, et j'étais si lasse quand je la
finis, qu'il me fut impossible d'y ajouter quelques particularités qui
ne vous auraient peut-être pas déplu. Je vais, ma chère cousine,
continuer de vous dire celles de mon voyage, puisque vous le souhaitez.
J'arrivai tard à Lerma, et je résolus d'attendre jusqu'au lendemain pour
aller voir le château. Les Espagnols l'estiment à tel point, qu'ils le
vantent comme une merveille après l'Escurial; et véritablement, c'est un
fort beau lieu. Le cardinal de Lerma, favori de Philippe III, l'a fait
bâtir. Il est sur le penchant d'un coteau; pour y arriver, on passe sur
une grande place entourée d'arcades et de galeries au-dessus. Le château
consiste en quatre gros corps de logis, qui composent un carré parfait
de deux rangs de portiques en dedans de la cour: ils ne s'élèvent guère
moins haut que le toit, et empêchent que les appartements aient des vues
de ce côté-là. Ces portiques fournissent les passages nécessaires par
les vestibules, les offices et l'entrée des cours. Les fenêtres donnent
en dehors et regardent sur la campagne. Mais ce qui déshonore le
bâtiment, ce sont des petits pavillons qui sont aux côtés de ces grands
corps de logis. Ils sont faits en forme de petites tours, qui se
terminent en pointe de clocher, et qui, bien loin de servir d'ornement,
servent à gâter tout le reste. C'est la coutume, en ce pays-ci, de
mettre partout ces sortes de colifichets. Les salles sont spacieuses,
les chambres sont belles et fort dorées. Il y en a un nombre prodigieux,
et tout y paraît assez bien entendu. Ce château est accompagné d'un
grand parc qui s'étend dans la plaine. Il est traversé d'une rivière et
arrosé de plusieurs ruisseaux; de grands arbres, qui forment les allées,
bordent la rivière, et l'on y trouve aussi un bois très-agréable. Je
crois que c'est un séjour charmant dans la belle saison[47].
Le concierge me demanda si je voulais voir les religieuses dont le
couvent est attaché au château. Je lui dis que j'en serais très-aise, de
sorte qu'il nous fit passer dans une galerie, au bout de laquelle on
trouve une grille, qui prend depuis le haut jusqu'au bas. L'abbesse,
ayant été avertie, s'y rendit avec plusieurs religieuses plus belles que
l'astre du jour, caressantes, enjouées, jeunes et parlant fort juste de
toutes choses. Je ne me lassais point d'être avec elle, lorsqu'une
petite fille entra; elle vint parler bas à l'abbesse, qui me dit ensuite
qu'il y avait dans la maison une dame de grande qualité qui s'y était
retirée; que c'était la fille de Don Manrique de Lara, comte de Valence,
et fils aîné du duc de Najera; qu'elle était veuve de Don Francisco
Fernandez de Castro, comte de Lemos, grand d'Espagne et duc de
Tauresano[48]; que lorsqu'elle savait qu'il passait par Lerma des dames
françaises ou quelqu'un de cette nation, elle les envoyait prier de la
venir voir, et que, si je le trouvais bon, elle m'entretiendrait
quelques moments. Je lui dis qu'elle me ferait beaucoup d'honneur. Cette
jeune enfant qui s'était fort bien acquittée de la commission, fut lui
rendre ma réponse.
Cette dame vint peu après, vêtue comme les Espagnoles étaient il y a
cent ans; elle avait des chapins, qui sont des espèces de sandales où
l'on passe le soulier, et qui haussent prodigieusement, mais l'on ne
peut marcher avec sans s'appuyer sur deux personnes. Elle s'appuyait sur
deux filles du marquis del Carpio; l'une est blonde, ce qui est assez
rare dans ce pays-ci, et l'autre a les cheveux noirs comme du jais. En
vérité, leur beauté me surprit, et il ne leur manque à mon gré que
l'embonpoint. Ce n'est pas un défaut dans ce pays, où ils aiment que
l'on soit maigre à n'avoir que la peau et les os. La singularité des
habits de la comtesse de Lemos me parut si extraordinaire, que je m'en
occupais comme d'une nouveauté. Elle avait une espèce de corset de satin
noir, découpé sur du brocart d'or et boutonné par de gros rubis d'une
valeur considérable. Ce corset prenait aussi juste au col qu'un
pourpoint; ses manches étaient étroites, avec de grands ailerons autour
des épaules, et des manches pendantes aussi longues que sa jupe, qui
s'attachaient au côté avec des roses de diamants. Un affreux vertugadin,
qui l'empêchait de s'asseoir autrement que par terre, soutenait une jupe
assez courte de satin noir, tailladée en bâtons rompus sur du brocart
d'or. Elle portait une fraise et plusieurs chaînes de grosses perles et
de diamants, avec des enseignes attachées qui tombaient par étage devant
son corps. Ses cheveux étaient tout blancs; ainsi elle les cachait sous
un petit voile avec de la dentelle noire. Toute vieille qu'elle était,
car elle a plus de soixante-quinze ans, il me sembla qu'elle devait
avoir été extraordinairement belle; son visage n'a pas une ride, ses
yeux sont encore brillants, le rouge qu'elle met, et qui ranime son
teint, lui sied assez bien, et l'on ne peut avoir plus de délicatesse et
de vivacité qu'elle en a; son esprit et sa personne, à ce qu'on m'a dit,
ont fait grand bruit dans le monde; je la regardais comme une belle
antiquité.