l'amitié dont elle me flattait, elle aurait aussi la complaisance de
m'informer de ce qui lui faisait de la peine, que je l'avais entendue
soupirer la nuit; qu'elle était rêveuse et mélancolique, et que si elle
pouvait trouver quelque soulagement à partager ses chagrins avec moi, je
m'offrais de lui servir de fidèle amie. Elle m'embrassa d'un air fort
tendre, et me dit, que sans différer d'un moment, elle allait satisfaire
ma curiosité; c'est ce qu'elle fit en ces termes:
«Puisque vous me voulez connaître, Madame, il faut que, sans rien vous
déguiser, je vous avoue toutes mes faiblesses, et que par ma sincérité
je mérite une curiosité aussi obligeante qu'est la vôtre.
»Je ne suis pas d'une naissance qui me distingue dans le monde; mon père
se nommait Davila, il n'était que banquier; mais il était estimé et il
avait du bien. Nous sommes de Séville, capitale de l'Andalousie, et nous
y avons toujours demeuré. Ma mère savait le monde, elle voyait beaucoup
de personnes de qualité, et, comme elle n'avait que moi d'enfant, elle
m'élevait avec de grands soins; on trouvait que j'y répondais assez, et
j'avais le bonheur que l'on ne me voyait guère sans me vouloir du bien.
»Nous avions deux voisins qui venaient fort souvent dans notre maison;
ils étaient agréablement reçus de mon père et de ma mère. Leur condition
n'avait aucun rapport: l'un était le marquis de Los-Rios, homme riche et
de grande naissance, il était veuf et d'un âge avancé; l'autre était le
fils d'un gros marchand qui trafiquait aux Indes; il était jeune et bien
fait; il avait de l'esprit, et toutes ses manières le distinguaient
avantageusement. Il s'appelait Mendez. Il ne fut pas longtemps sans
s'attacher à moi avec une si forte passion, qu'il n'y avait rien qu'il
ne fît pour me plaire et pour m'engager à quelque retour.
»Il se trouvait dans tous les endroits où j'allais; il passait des nuits
entières sous mes fenêtres, pour y chanter des paroles qu'il avait
composées pour moi, qu'il accompagnait fort bien de sa harpe, ou pour
m'y donner des concerts; en un mot, il ne négligeait rien de tout ce qui
pouvait me faire connaître sa passion.
»Mais voyant que ses empressements n'avaient pas tout l'effet qu'il en
attendait, et ayant passé un assez long temps de cette manière, sans
oser me parler de sa tendresse, il résolut enfin de profiter de la
première occasion qu'il pourrait rencontrer pour m'en entretenir.
»Je l'évitais depuis une conversation que j'avais eue avec une de mes
amies, qui avait bien plus d'expérience et d'usage du monde que moi.
J'avais senti que la présence de Mendez me donnait de la joie, que mon
coeur avait une émotion pour lui qu'il n'avait point pour les autres; que
lorsque ses affaires ou nos visites l'empêchaient de me voir, j'étais
inquiète, et comme j'aimais cette belle fille tendrement et que je lui
étais chère, elle avait remarqué que j'étais moins gaie qu'à
l'ordinaire, et que mes yeux quelquefois s'attachaient avec attention
sur Mendez. Un jour qu'elle m'en faisait la guerre, je lui dis avec une
naïveté assez agréable: «Ne me refusez pas, ma chère Henriette, de me
définir les sentiments que j'ai pour Mendez. Je ne sais encore si je
dois les craindre et si je ne dois point m'en défendre; mais je sens
bien que j'y aurais beaucoup de peine, et qu'ils me font du plaisir.»
Elle se prit à rire, elle m'embrassa et me dit: «Ma chère enfant, n'en
doutez point, vous aimez.--J'aime, m'écriai-je avec effroi. Ah! vous me
trompez, je ne veux point aimer, je ne veux point aimer.--Cela ne dépend
pas toujours de nous, continua-t-elle d'un air plus sérieux, notre
étoile en décide avant notre coeur; mais au fond, qu'est-ce qui vous
épouvante si fort? Mendez est d'une condition proportionnée à la vôtre,
il a du mérite, il est bien fait, et si ses affaires continuent d'avoir
un succès aussi favorable qu'elles ont eu jusqu'à présent, vous pouvez
espérer d'être heureuse avec lui.--Et qui m'a dit, repris-je en
l'interrompant, qu'il sera heureux avec moi, et même qu'il y pense?--Oh!
je vous en réponds, me dit-elle; tout ce qu'il fait a ses vues, et l'on
ne passe pas les nuits sous les fenêtres et les jours à suivre une
personne indifférente.»
»Après quelque autre discours de cette nature, elle me quitta, et je fis
dessein, malgré la répugnance que j'y sentais, de ne plus donner lieu à
Mendez de me parler en particulier.
»Mais un soir que je me promenais dans le jardin, il vint m'y trouver.
Je fus embarrassée, de me voir seule avec lui, et il eut lieu de le
remarquer sur mon visage et à la manière dont je le recevais. Cela ne
put le détourner du dessein qu'il avait fait de m'entretenir. «Que je
suis heureux, belle Marianne, me dit-il, de vous trouver seule: mais que
dis-je, heureux! Peut-être que je me trompe, et que je dois craindre que
vous ne vouliez pas apprendre un secret que je veux vous confier.--Je
suis encore si jeune, lui dis-je en rougissant, que je ne vous conseille
pas de me rien dire, à moins que vous ne vouliez que j'en fasse part à
mes amis.--Hé quoi! continua-t il, si je vous avais dit que je vous
adore, que tout mon repos dépend des dispositions que vous avez pour
moi; que je ne saurais plus vivre sans quelque certitude que je pourrai
vous plaire un jour, le diriez-vous à vos amies?--Non, lui dis-je avec
beaucoup d'embarras, je regarderais cette confidence comme une
raillerie, et ne voulant pas la croire, je ne voudrais pas hasarder de
la laisser croire à d'autres.»
»L'on nous interrompit comme j'achevais ces mots; il me parut qu'il
n'était guère content de ce que je lui avais répondu, et, peu de temps
après, il trouva l'occasion de m'en faire des reproches.
»Je ne pus les soutenir, et j'écoutai favorablement le penchant que
j'avais pour lui; tout avait à mon gré une grâce particulière dans sa
bouche, et il n'eut guère de peine à me persuader qu'il m'aimait plus
que toutes les choses du monde.
»Cependant le marquis de Los-Rios me trouvait si bien élevée, et toutes
mes manières lui revenaient si fort, qu'il s'attacha uniquement à me
plaire. Il avait de la délicatesse et ne pouvait se résoudre de ne me
devoir qu'à la seule autorité de mes parents. Il comprenait assez qu'ils
recevraient comme un honneur les intentions qu'il avait pour moi; mais
il voulait que j'y consentisse avant que de s'adresser à eux.
»Dans cette pensée, il me parla un jour, et me dit tout ce qu'il put
imaginer de plus engageant. Je lui témoignai que je me ferais toujours
un devoir indispensable d'obéir à mon père, que cependant nos âges
étaient si différents, que je lui conseillais de ne point songer à moi;
que j'aurais une éternelle reconnaissance des sentiments avantageux
qu'il avait pour moi; que je lui accorderais toute mon estime, mais que
je ne pouvais disposer que de cela en sa faveur. Après m'avoir entendue,
il fut quelque temps sans parler, et prenant tout d'un coup une
résolution fort généreuse: «Aimable Marianne, me dit-il, vous auriez pu
me rendre le plus heureux homme du monde, et si vous aviez de
l'ambition, je pourrais aussi la satisfaire; cependant vous me refusez,
vous souhaitez d'être à un autre, j'y consens; j'ai trop d'amour pour
balancer entre votre satisfaction et la mienne; je vous en fais donc un
entier sacrifice, et je me retire pour jamais.» En achevant ces mots, il
me quitta, et me parut si affligé, que je ne pus m'empêcher d'en être
touchée.
»Mendez arriva peu après et me trouva triste. Il me pressa si fort de
lui en apprendre la cause, que je ne pus lui refuser cette preuve de ma
complaisance. Un autre que lui m'aurait eu une sensible obligation de
l'exclusion que je venais de donner à son rival; mais bien loin de m'en
tenir compte, il me dit qu'il voyait dans mes yeux que je regrettais
déjà un amant qui pouvait me mettre dans un rang plus élevé que lui, et
qu'il y avait bien de la cruauté dans mon procédé. J'essayai inutilement
de lui faire connaître l'injustice du sien; quoi que je puisse lui dire,
il continua de me reprocher mon inconstance. Je restai surprise et
chagrine de cette manière d'agir, et je demeurai plusieurs jours sans
vouloir lui parler.
»Il fit enfin réflexion qu'il n'avait pas de sujet de se plaindre; il
vint me trouver, il me demanda pardon et me témoigna beaucoup de
déplaisir de n'avoir pas été le maître de sa jalousie. Il s'excusa,
comme font tous les amants, sur la force de sa passion. J'eus tant de
faiblesse, que je voulus bien oublier la peine qu'il m'avait causée.
Nous nous raccommodâmes, et il continua de me rendre des soins fort
empressés.
»Son père ayant appris la passion qu'il avait pour moi, crut qu'il ne
pourrait lui procurer un mariage plus convenable; il lui en parla et
vint ensuite trouver mon père pour lui en faire la proposition. Ils
étaient amis depuis longtemps, il fut agréablement écouté, et il lui
accorda avec plaisir ce qu'il souhaitait.
»Mendez vint m'en apprendre la nouvelle avec des transports qui auraient
semblé ridicules à tout autre qu'à une maîtresse. Ma mère m'ordonna
d'avoir pour lui des égards; elle me dit que cette affaire m'était
avantageuse, et qu'aussitôt que la flotte des Indes serait arrivée, où
il avait un intérêt très-considérable, on conclurait le mariage.
»Pendant que ces choses se passaient, le marquis de Los-Rios était
retiré dans une de ses terres, où il ne voyait presque personne. Il
menait une vie languissante qui le tuait; il m'aimait toujours, et
s'empêchait de me le dire et de se soulager par cet innocent remède.
Enfin, son corps ne put résister à l'accablement de son esprit, il tomba
dangereusement malade; et sachant des médecins qu'il n'y avait pas
d'espérance pour lui, il fit un effort pour m'écrire la lettre du monde
la plus touchante, et il m'envoya en même temps une donation de tout son
bien, au cas qu'il mourût. Ma mère se trouva dans ma chambre lorsqu'un
gentilhomme me présenta ce paquet de sa part; elle voulut savoir ce
qu'il contenait.
»Je ne pus donc, à ce moment, m'empêcher de lui dire ce qui s'était
passé, et nous fûmes l'une et l'autre dans la dernière surprise de
l'extrême générosité du marquis. Elle lui manda que j'irais, avec ma
famille, le remercier d'une libéralité que je n'avais point méritée, et
en particulier elle me reprit fortement de lui avoir fait un mystère
d'une chose que j'aurais dû lui dire sur-le-champ. Je me jetai à ses
genoux, je m'excusai le moins mal qu'il me fut possible, et je lui
témoignai tant de douleur de lui avoir déplu, qu'elle me pardonna
facilement. Au sortir de ma chambre, elle fut trouver mon père, et lui
ayant appris tout ce qui s'était passé, ils résolurent d'aller, le
lendemain, voir le marquis, et de m'y mener.
»Je le dis le soir à Mendez, et la crainte que j'avais qu'enfin mes
parents ne me voulussent faire épouser ce vieillard, si par hasard il
échappait de sa maladie; quelque touchée que je lui parusse, il
s'emporta si fort, et il me fit de si grands reproches, qu'il fallait
l'aimer autant que je l'aimais pour ne pas rompre avec lui. Mais il
avait un tel ascendant sur mes volontés, qu'encore qu'il fût le plus
injuste de tous les hommes, je croyais qu'il fût le plus raisonnable.
»Nous fûmes chez le marquis de Los-Rios; sa maison de campagne n'est
qu'à deux lieues de Séville. Tout mourant qu'il était, il nous reçut
avec tant de joie, qu'il nous fut aisé de la remarquer. Mon père lui
témoigna son déplaisir de le trouver dans un état si pitoyable; il lui
fit ses remercîments pour la donation qu'il m'avait faite et l'assura
que s'il trouvait quelque prétexte honnête et plausible, il romprait
avec Mendez, auquel il avait donné sa parole; que s'il pouvait y
réussir, il la lui engageait; que je ne serais jamais à d'autre qu'à
lui. Il reçut cette assurance comme il aurait pu recevoir sa parfaite
félicité; mais il connut bien la douleur que j'en ressentais. Je devins
pâle, mes yeux se couvrirent de larmes, et lorsque nous le quittâmes, il
me pria de m'approcher de lui. Il me dit d'une voix mourante: «Ne
craignez rien, belle Marianne, je vous aime trop pour vous déplaire;
vous serez à Mendez, puisque Mendez a touché votre coeur.» Je lui dis que
je n'avais point de penchant particulier pour lui, que l'on m'avait
ordonné de le regarder comme un homme qui devait être mon époux, et
qu'enfin je le priais de guérir.
»Il me semble que c'était la moindre démarche que je pouvais faire pour
une personne à qui j'avais de si grandes obligations. Il en parut assez
satisfait, et faisant un effort pour prendre ma main et la baiser:
«Souvenez-vous, au moins, me dit-il, que vous m'ordonnez de vivre, et
que ma vie étant votre ouvrage, vous serez obligée de la conserver.»
»Nous revînmes le soir, et l'impatient Mendez nous attendait pour me
faire de nouveaux reproches. Je les pris, à mon ordinaire, comme des
preuves de sa passion; et après m'être justifiée, je lui demandai si
l'on n'avait point quelque nouvelle de la flotte. «Hélas! me dit-il, mon
père en a reçu qui me désespèrent; je n'ose vous les
apprendre.--Avez-vous quelque chose de caché pour moi, lui dis-je en le
regardant tendrement, et pouvez-vous croire que je me démente à votre
égard?--Je suis trop heureux, reprit-il, que vous ayez des dispositions
si favorables, et comme, en effet, je ne puis avoir rien de secret pour
vous, il faut que je vous avoue que le galion dans lequel nous avions
tout notre bien s'est entr'ouvert et a échoué contre la côte.
»La plus grande partie de sa charge est perdue; mais j'y serais bien
moins sensible, quelque intérêt que j'y aie, si je n'envisageais pas la
suite des malheurs que cette perte me prépare. Votre présence aura rendu
la santé au marquis de Los-Rios; l'on sait dans votre famille ses
sentiments pour vous: il est riche et grand seigneur; je deviens
misérable, et si vous m'abandonnez, ma chère Marianne, je n'aurai plus
d'espoir que dans une prompte mort.» Je fus pénétrée de douleur à des
nouvelles si affligeantes; je pris une de ses mains, et la serrant dans
les miennes, je lui dis: «Mon cher Mendez, ne croyez point que je sois
capable de vous aimer et de changer par les effets de votre bonne ou de
votre mauvaise fortune. Si vous êtes capable de faire un effort pour
lui résister, croyez aussi que j'en serai capable. J'en atteste le ciel,
continuai-je, et pourvu que vous m'aimiez et que vous me soyez fidèle,
je veux bien qu'il me punisse si jamais je change.»
»Il me témoigna toute la sensibilité qu'il devait à des assurances si
touchantes, et nous résolûmes de ne pas divulguer cet accident.
»Je me retirai fort triste, et m'enfermai dans mon cabinet, rêvant aux
suites que pourrait avoir la perte de tant de biens. J'y étais encore,
lorsque j'entendis frapper doucement contre les jalousies qui fermaient
ma fenêtre (car j'étais logée dans un appartement bas); je m'approchai,
et je vis Mendez au clair de la lune. «Que faites-vous ici à l'heure
qu'il est, lui dis-je?--Hélas! me dit-il, je veux essayer de vous parler
avant que de m'en aller.
»Mon père vient encore de recevoir des nouvelles du galion; il veut que
je parte tout à l'heure, et que j'aille où il est échoué, pour tâcher
d'en sauver quelque chose; il y a fort loin d'ici et je vais être un
temps considérable sans vous voir. Ah! ma chère Marianne, pendant tout
ce temps, me tiendrez-vous ce que vous m'avez promis? Puis-je espérer
que ma chère maîtresse me sera fidèle?--Si vous le pouvez espérer,
dis-je en l'interrompant. Mendez, que vous ai-je fait pour le mettre en
doute? Oui, continuai-je, je vous aimerai, fussiez-vous le plus
infortuné de tous les hommes.»
»Ce serait abuser de votre patience, Madame, que de vous raconter tout
ce que nous nous dîmes dans cette douloureuse séparation; et bien qu'il
n'y parût aucun danger, nos coeurs se saisirent à tel point, que nous
avions déjà un pressentiment des disgrâces qui nous devaient arriver. Le
jour approchait, et il fallut enfin nous dire adieu; je lui vis répandre
des larmes, et j'étais toute mouillée des miennes.
»Je me jetai sur mon lit, roulant dans mon esprit mille tristes pensées,
et je parus le lendemain si abattue, que mon père et ma mère eurent peur
que je ne tombasse dangereusement malade.
»Le père de Mendez les vint voir, pour excuser son fils de ce qu'il
était parti sans prendre congé d'eux. Il ajouta qu'il s'agissait d'une
affaire si pressée, qu'elle ne lui avait pas laissé un moment à sa
disposition. A mon égard, Madame, je n'avais plus de joie, je n'étais
sensible à rien, et si quelque chose pouvait me soulager, c'était la
conversation de ma chère Henriette, avec qui je me plaignais en liberté
de la longue absence de Mendez.
»Cependant le marquis de Los-Rios était hors de danger, et mon père
l'allait voir souvent. Je remarquai un jour beaucoup d'altération sur le
visage de ma mère: elle et mon père furent longtemps enfermés avec des
religieux qui les étaient venus trouver, et après avoir conféré
ensemble, ils me firent appeler, sans que je pusse en deviner la cause.
»J'entrai dans leur cabinet si émue, que je ne me connaissais pas
moi-même. Un de ces bons pères, vénérable par son âge et par son habit,
me dit plusieurs choses sur la résignation que nous devons aux ordres
de Dieu, sur sa providence dans tout ce qui nous regarde, et la fin de
son discours fut que Mendez avait été pris par les Algériens, qu'il
était esclave, et que par malheur ces corsaires avaient su qu'il était
fils d'un riche marchand, ce qui avait été cause qu'ils l'avaient mis à
une furieuse rançon; qu'ils étaient à Alger dans le temps qu'il y
arriva; qu'ils auraient bien voulu le ramener, mais que l'argent qu'ils
avaient porté pour tous n'aurait pas suffi pour lui seul: qu'à leur
retour, ils étaient allés chez son père pour lui apprendre ces fâcheuses
nouvelles, mais qu'ils avaient su qu'il s'était absenté, et que la perte
d'un galion sur lequel il avait tous ses effets, sans en avoir pu rien
sauver, l'avait réduit à fuir des créanciers qui le cherchaient pour le
faire mettre en prison; que les choses étant en cet état, ils ne
voyaient guère de remède aux maux du pauvre Mendez; qu'il était entre
les mains de Meluza, le plus renommé et le plus intéressé de tous les
corsaires, et que, si je suivais leur conseil et celui de mes parents,
je songerais à prendre un autre parti. J'avais écouté jusque-là ces
funestes nouvelles si transie, que je n'avais pu les interrompre que par
de profonds soupirs; mais quand il m'eut dit qu'il fallait penser à un
autre parti, j'éclatai et fis des cris et des regrets si pitoyables, que
je touchai de compassion mon père, ma mère et ces bons religieux.
»L'on m'emporta dans ma chambre, comme une fille plus près de la mort
que de la vie; l'on envoya quérir Doña Henriette, et ce ne fut pas sans
douleur qu'elle me vit si malheureuse et si affligée. Je tombai dans une
mélancolie inconcevable; je me tourmentais nuit et jour, rien n'était
capable de m'ôter le souvenir de mon cher Mendez.
»Le marquis de Los-Rios ayant appris ce qui se passait, conçut de si
fortes espérances, qu'il se trouva bientôt en état de venir demander à
mon père, de même à moi, l'effet des paroles que nous lui avions
données. Je voulus lui faire entendre que la mienne n'était point
dégagée à l'égard de Mendez, qu'il était malheureux, mais que je ne lui
étais pas moins promise. Il m'écouta sans se laisser persuader, et me
dit que j'avais autant d'envie de me perdre que les autres en ont de se
sauver; que c'était moins son intérêt que le mien qui le faisait agir.
Et ravi d'avoir un prétexte qui lui semblait plausible, il pressa mon
père avec tant de chaleur, qu'il consentit à tout ce qu'il souhaitait.
»Je ne puis vous représenter, Madame, dans quelle douleur j'étais
abîmée. Qu'est devenue, Seigneur, disais-je au marquis, cette
scrupuleuse délicatesse qui vous empêchait de vouloir mon coeur d'une
autre main que de la mienne? Si vous me laissiez au moins le loisir
d'oublier Mendez, peut-être que son absence et ses disgrâces me le
rendraient indifférent; mais dans le temps où je suis, tout occupée du
cruel accident qui me l'arrache, vous ajoutez de nouvelles peines à
celles que j'ai déjà, et vous croyez qu'avec ma main je pourrais vous
donner ma tendresse!
«Je ne sais ce que je crois, me disait-il, ni ce que j'espère, je sais
bien que ma complaisance a pensé me coûter la vie; que si vous n'êtes
point destinée pour moi, un autre vous possédera; que Mendez, par l'état
de sa fortune, n'y doit plus prétendre, et qu'enfin, puisque l'on veut
vous rétablir, vous avez bien de la dureté de refuser que ce soit avec
moi. Vous n'ignorez pas ce que j'ai fait jusqu'ici pour vous plaire, mon
procédé vous doit être caution de mes sentiments; et qui vous répondra
d'un autre coeur fait comme le mien?»
»Les jours se passaient ainsi dans les disputes, dans les prières et
dans une affliction continuelle.
»Le marquis faisait bien plus de progrès sur l'esprit de mon père que
sur le mien. Enfin, ma mère m'ayant envoyé quérir un jour, elle me dit
qu'il n'y avait plus à balancer, et que mon père voulait absolument que
j'obéisse à ses ordres. Ce que je pus dire pour m'en dispenser, mes
larmes, mes remontrances, ma douleur, mes peines, tout cela fut inutile
et ne m'attira que des duretés.
»L'on prépara toutes les choses nécessaires à mon mariage, le marquis
voulut que tout eût un air de magnificence convenable à sa qualité; il
m'envoya une cassette pleine de bijoux et pour cent mille livres de
pierreries. Le jour fatal pour notre hymen fut arrêté. Me voyant réduite
dans cette extrémité, je pris une résolution qui vous surprendra,
Madame, et qui marque une grande passion. J'allai chez Doña Henriette,
cette amie m'avait toujours été fidèle, et je me jetai à ses pieds; je
la surpris par une action si extraordinaire. «Ma chère Henriette, lui
dis-je, fondant en larmes, il n'y a plus de remèdes à mes maux, si vous
n'avez pitié de moi; ne m'abandonnez pas, je vous en conjure, dans le
triste état où je suis; c'est demain que l'on veut que j'épouse le
marquis de Los-Rios. Il n'est plus possible que je l'évite. Si l'amitié
que vous m'avez promise est à toute épreuve et vous rend capable d'une
résolution généreuse, vous ne me refuserez point de suivre ma fortune et
de venir avec moi à Alger payer la rançon de Mendez, et le tirer du
cruel esclavage où il est. Vous me voyez à vos genoux, continuai-je en
les embrassant (car quelques efforts qu'elle eût pu faire, je n'avais
pas voulu me lever), je ne les quitterai point que vous ne m'ayez donné
votre parole de faire ce que je souhaite.» Elle me témoigna tant de
peine de me voir à ses pieds, que je me levai pour l'obliger à me
répondre. Aussitôt, elle m'embrassa avec de grands témoignages de
tendresse. «Je ne vous refuserai jamais rien, ma chère Marianne, me
dit-elle, fût-ce ma propre vie; mais vous allez vous perdre et me perdre
avec vous. Comment deux filles pourront-elles exécuter ce que vous
projetez? Votre âge, notre sexe et votre beauté nous exposeront à des
aventures dont la seule imagination me fait frémir. Ce qu'il y a de bien
certain, c'est que nous allons combler nos familles de honte; or si vous
y aviez fait de sérieuses réflexions, il n'est pas possible que vous
pussiez vous y résoudre.--Ah! barbare, m'écriai-je, plus barbare que
celui qui retient mon amant, vous m'abandonnez; mais bien que je sois
seule, je ne laisserai pas de prendre mon parti; aussi bien, le secours
que vous pourriez me donner ne me pourrait être fort utile: restez,
restez, j'y consens, il est juste que j'aille sans aucune consolation
affronter tout le péril; j'avoue même qu'une telle démarche ne convient
qu'à une fille désespérée.»
»Mes reproches et mes larmes émurent Henriette; elle me dit que mon
intérêt l'avait obligée, autant que le sien propre, de me parler comme
elle avait fait; mais qu'enfin, puisque je persistais dans mon premier
sentiment et que rien ne pouvait m'en détourner, elle était résolue de
ne me point abandonner; que si je l'en voulais croire, nous nous
travestirions, qu'elle se chargeait d'avoir deux habits d'homme, et que
c'était à moi de pourvoir à tout le reste. Je l'embrassai avec mille
témoignages de reconnaissance et de tendresse.
»Je lui demandai ensuite si elle avait vu les pierreries que le marquis
m'avait envoyées; je les porterai, lui dis-je, pour en payer la rançon
de Mendez. Nous résolûmes de profiter de tous les moments, parce qu'il
n'y en avait aucun à perdre, et nous ne manquâmes, ni l'une ni l'autre,
à rien de ce que nous avions projeté.