Quand je voulus me coucher, l'on me conduisit dans une galerie pleine de

lits comme on les voit dans les hôpitaux. Je dis que cela était ridicule

et que, n'en ayant besoin que de quatre, il n'était pas nécessaire de

m'en donner trente et de me mettre dans une halle où j'allais geler. On

me répondit que c'était le lieu le plus propre de la maison, et il

fallut en passer par là. Je fis dresser mon lit, mais j'étais à peine

couchée que l'on frappa doucement à ma porte. Mes femmes l'ouvrirent et

demeurèrent bien surprises de voir le maître et la maîtresse suivis

d'une douzaine de misérables si déshabillés qu'ils étaient presque nus.

J'ouvris mon rideau au bruit qu'ils faisaient, et j'ouvris encore plus

les yeux à la vue de cette noble compagnie. La maîtresse s'approcha de

moi et me dit que c'étaient d'honnêtes voyageurs qui allaient coucher

dans les lits qui étaient de reste. Comment! coucher ici! lui dis-je; je

crois que vous perdez l'esprit? Je le perdrais, en effet, dit-elle, si

je laissais tant de lits inutiles. Il faut, Madame, que vous les payiez

ou que ces Messieurs y demeurent. Je ne puis vous exprimer ma colère; je

fus tentée d'envoyer quérir Don Fernand et mes chevaliers, qui les

auraient plutôt fait passer par les fenêtres que par la porte. Mais, au

fond, cela aurait été un beau sujet de vacarme pour une douzaine de

méchants grabats. Je m'apaisai donc et je tombai d'accord de payer vingt

sols pour chacun de ces lits. Ils ne sont guère plus chers à

Fontainebleau quand la cour y est. Ces illustres Espagnols, ou, pour

parler plus juste, ces marauds, qui avaient eu l'insolence d'entrer dans

cette galerie, se retirèrent aussitôt, après m'avoir fait beaucoup de

révérences.

Le lendemain, je pensai pâmer de rire, bien que ce fût à mes dépens,

quand je connus l'habileté de mes hôtes pour me ruiner; car vous saurez,

en premier lieu, que ces prétendus voyageurs étaient leurs voisins et

qu'ils sont accoutumés à ce manége lorsqu'ils voient des étrangers; mais

quand je voulus compter les lits pour les payer, on les roula tous au

milieu de la galerie, et l'on commença de tirer des ais qui étaient le

long de la muraille et qui cachaient de certains trous pleins de paille

qui auraient pu servir à coucher des chiens; je les payai pourtant aussi

chacun vingt sols. Quatre pistoles terminèrent notre petite dispute. Je

n'eus pas la force de m'en fâcher, tant je trouvai la chose singulière.

Je ne vous raconterais pas ce petit incident, sans qu'il pût servir à

vous faire connaître le caractère de cette nation.

Nous ne partîmes de Burgos que bien tard. Le temps était si mauvais, et

il était tombé pendant la nuit une si grande abondance de pluie, que

j'attendis le plus longtemps que je pus, espérant toujours qu'elle

cesserait. Enfin je me déterminai, et je montai dans ma litière. Je

n'étais pas encore éloignée de la ville, que je me repentais déjà d'en

être partie. On ne voyait aucun chemin, particulièrement celui d'une

grande montagne fort haute et fort roide, par laquelle il fallait de

nécessité passer. Un de nos muletiers qui allait devant prit trop sur le

penchant de cette montagne, et il tomba avec son mulet dans une espèce

de précipice où il se cassa la tête et se démit le bras. Comme c'était

le fameux Philippe, de Saint-Sébastien, lequel est plus intelligent que

tous les autres, et qui conduit d'ordinaire les personnes de qualité à

Madrid, il s'attira une compassion générale, et nous demeurâmes

très-longtemps à le tirer du très-haut endroit où il était tombé; Don

Fernand de Tolède eut la charité de lui donner sa litière. La nuit vint

promptement, et nous nous en serions consolés si nous eussions pu

revenir à Burgos, mais il était impossible; les chemins n'étaient pas

moins couverts de neige de ce côté-là que de tous les autres. Ainsi nous

nous arrêtâmes à Madrigalesco, qui n'a pas douze maisons, et je puis

dire que nous y fûmes assiégés sans avoir des ennemis. Cette aventure ne

laissa pas de nous donner quelque inquiétude, bien que nous eussions

apporté des provisions pour plusieurs jours.

La plus considérable maison du village était à demi découverte, et il y

avait peu que j'y étais logée lorsqu'un vénérable vieillard me demanda

de la part d'une dame qui venait d'arriver. Il me fit un compliment et

me dit qu'elle avait appris que c'était le seul lieu où l'on pouvait

être moins incommodé; qu'ainsi elle me priait de lui permettre qu'elle

s'y retirât avec moi. Il ajouta, que c'était une personne de qualité

d'Andalousie; qu'elle était veuve depuis peu, et qu'il avait l'honneur

d'être à elle.

Un de nos chevaliers nommé Don Estève de Carvajal, qui est du même pays,

ne manqua pas de demander son nom au vieux gentilhomme, qui lui dit que

c'était la marquise de Los-Rios[36]. A ce nom, il se tourna vers moi et

m'en parla comme d'une personne dont le mérite et la naissance étaient

également distingués; j'acceptai avec plaisir cette bonne compagnie.

Elle vint aussitôt dans sa litière, dont elle n'était pas descendue,

parce qu'elle n'avait trouvé aucune maison où l'on pût la recevoir.

Son habit me parut fort singulier. Il fallait être aussi belle qu'elle

était pour y conserver des charmes. Elle avait une coiffe d'une étoffe

noire, la jupe de même, et par-dessus une manière de surplis de toile de

batiste qui lui descendait plus bas que les genoux; les manches étaient

longues, serrées au bras, et tombaient jusque sur les mains. Ce surplis

s'attachait sur le corps, et comme il n'était pas plissé par devant, il

semblait que c'était une bavette. Elle portait sur sa tête un morceau de

mousseline qui lui entourait le visage, et l'on aurait cru que c'était

une guimpe de religieuse, sauf qu'il était trop chiffonné et trop clair.

Il couvrait sa gorge et descendait plus bas que le bord du corps de

jupe.

Il ne lui paraissait aucuns cheveux, ils étaient tous cachés sous cette

mousseline. Elle portait une grande mante de taffetas noir, qui la

couvrait jusqu'aux pieds; et, par-dessus cette mante, elle avait un

chapeau dont les bords étaient fort larges, attaché sous le menton avec

des rubans de soie. On me dit qu'elles ne portent ce chapeau que

lorsqu'elles sont en voyage.

Tel est l'habit des veuves et des dueñas, habit qui n'est pas

supportable à mes yeux; et si l'on rencontrait la nuit une femme vêtue

ainsi, je suis persuadée que l'on pourrait en avoir peur, sans être trop

poltron. Cependant il faut avouer que cette jeune dame était d'une

beauté admirable avec ce vilain deuil. On ne le quitte jamais, à moins

que l'on ne se remarie, et par toutes les choses qu'il faut que les

veuves observent en ce pays-ci, on les contraint de pleurer la mort d'un

époux qu'elles n'ont quelquefois guère aimé vivant[37].

J'ai appris qu'elles passent la première année de leur deuil dans une

chambre toute tendue de noir, où l'on ne voit pas un seul rayon de

soleil; elles sont assises les jambes en croix sur un petit matelas de

toile de Hollande. Quand cette année est finie, elles se retirent dans

une chambre tendue de gris. Elles ne peuvent avoir ni tableaux, ni

miroirs, ni cabinets, ni belles tables, ni aucuns meubles d'argent.

Elles n'osent porter de pierreries, et moins encore de couleurs. Quelque

modestes qu'elles soient, il faut qu'elles vivent si retirées, qu'il

semble que leur âme est déjà dans l'autre monde. Cette grande contrainte

est cause que plusieurs dames qui sont très-riches, et particulièrement

en beaux meubles, se remarient pour avoir le plaisir de s'en servir.

Après les premiers compliments, je m'informai de la belle veuve où elle

allait; elle me dit qu'il y avait longtemps qu'elle n'avait vu une amie

de sa mère qui était religieuse à Las Huelgas de Burgos, qui est une

abbaye célèbre où il y a cent cinquante religieuses, la plupart filles

de princes, de ducs et de titulados[38]. Elle ajouta que l'abbesse est

dame de quatorze grosses villes, et de plus de cinquante autres places

où elle établit des gouvernements et des magistrats; qu'elle est

supérieure de dix-sept couvents, confère plusieurs bénéfices et dispose

de douze commanderies, en faveur de qui il lui plaît. Elle me dit

qu'elle avait dessein de passer quelque temps dans un monastère.

Pourrez-vous, Madame, lui dis-je, vous accoutumer à une vie aussi

retirée que l'est celle d'un couvent? Il ne me sera pas difficile,

dit-elle, je crois même que je voyais moins de monde chez moi que je

n'en verrai là; et en effet, excepté la clôture, ces religieuses ont

beaucoup de liberté. Ce sont d'ordinaire les plus belles filles d'une

maison qu'on y met. Ces pauvres enfants y entrent si jeunes, qu'elles ne

connaissent, ni ce qu'on leur fait quitter, ni ce qu'on leur fait

prendre dès l'âge de six à sept ans, et même plus tôt. On leur fait

faire des voeux: bien souvent c'est le père ou la mère, ou quelque proche

parente, qui les prononcent pour elles, pendant que la petite victime

s'amuse avec des confitures et se laisse habiller comme on veut. Le

marché tient néanmoins, il ne faut pas songer à s'en dédire: mais à cela

près, elles ont tout ce qu'elles peuvent souhaiter dans leur condition.

Il y en a, à Madrid, que l'on appelle les Dames de Saint-Jacques. Ce

sont proprement des chanoinesses qui font leurs preuves comme les

chevaliers de cet ordre. Elles portent, comme eux, une épée faite en

forme de croix, brodée de soie cramoisie; elles en ont sur leurs

scapulaires et sur leurs grands manteaux qui sont blancs. La maison de

ces Dames est magnifique; toutes celles qui les vont voir y entrent sans

difficulté. Leurs appartements sont très-beaux; elles ne sont pas moins

bien meublées qu'elles le seraient dans le monde. Elles jouissent de

très-grosses pensions, et chacune d'elles a trois ou quatre femmes pour

la servir. Il est vrai qu'elles ne sortent jamais, et ne voient leurs

plus proches parents qu'au travers de plusieurs grilles. Cela ne

plairait peut-être pas dans un autre pays, mais en Espagne on y est

accoutumé[39].

Il y a même des couvents où les religieuses voient plus de cavaliers que

les femmes qui sont dans le monde. Elles ne sont aussi guère moins

galantes. L'on ne peut avoir plus d'esprit et de délicatesse qu'elles en

ont: et comme je vous l'ai dit, Madame, la beauté y règne plus

qu'ailleurs; mais il faut convenir qu'il s'en trouve parmi elles qui

ressentent bien vivement d'avoir été sacrifiées de si bonne heure. Elles

regardent les plaisirs qu'elles n'ont jamais goûtés comme les seuls qui

peuvent faire le bonheur de la vie. Elles passent la leur dans un état

digne de pitié, disant toujours qu'elles ne sont là que par force, et

que les voeux qu'on leur fait prononcer à cinq ou six ans, doivent être

regardés comme des jeux d'enfants.

Madame, lui dis-je, il aurait été grand dommage que vos proches vous

eussent destinée à vivre ainsi; et l'on peut juger, en vous voyant, que

toutes les belles Espagnoles ne sont pas religieuses. Hélas! Madame,

dit-elle, en poussant un soupir, je ne sais ce que je voudrais être. Il

semble que j'aie l'esprit fort mal tourné de n'être pas contente de ma

fortune; mais on a quelquefois des peines que toute la raison ne saurait

surmonter. En achevant ces mots, elle attacha ses yeux contre terre, et

elle s'abandonna tout à coup à une si profonde rêverie, qu'il me fut

aisé de juger qu'elle avait de grands sujets de déplaisir; quelque

curiosité que j'eusse de les apprendre; il y avait si peu que nous

étions ensemble, que je n'osai la prier de me donner ce témoignage de sa

confiance, et, pour la tirer de la mélancolie où elle était, je la priai

de me dire des nouvelles de la cour d'Espagne, puisqu'elle venait de

Madrid. Elle fit effort sur elle-même pour se remettre un peu; elle nous

dit que l'on avait fait de grandes illuminations et beaucoup de

réjouissances à la fête de la Reine mère; que le Roi avait envoyé un des

gentilshommes de sa chambre à Tolède pour lui faire des compliments de

sa part; mais que ces belles apparences n'avaient pas empêché que le

marquis de Mancera, majordome de la Reine, n'eût reçu ordre de se

retirer à vingt lieues de la cour, ce qui avait fort chagriné cette

princesse. Elle nous apprit que la flotte qui portait des troupes en

Galice avait malheureusement péri sur les côtes du Portugal; que la

petite duchesse de Terra-Nova devait épouser Don Nicolo de Pignatelli,

prince de Monteleon, son oncle[40]; que le marquis de Leganez avait

refusé la vice-royauté de Sardaigne, parce qu'il était amoureux d'une

belle personne qu'il ne pouvait se résoudre à quitter; que Don Carlos

Omodeï, marquis d'Almonazid, était malade à l'extrémité, de désespoir de

ce qu'on lui refusait le traitement de grand d'Espagne qu'il prétend,

pour avoir épousé l'héritière de la maison et du grandat de

Castel-Rodrigue[41]; et que, ce qui l'affligeait le plus sensiblement,

c'est que Don Aniel de Gusman, premier mari de cette dame, avait joui de

cet honneur, de manière qu'il regardait les difficultés que l'on faisait

comme attachées à sa personne, et que c'était un nouveau sujet de

chagrin pour lui. En vérité, Madame, lui dis-je, il m'est difficile de

comprendre comme un homme de coeur peut s'abattre si fortement pour des

choses de cette nature; tout ce qui n'attaque ni l'homme ni la

réputation ne doit point être mortel. L'on n'a pas une ambition si

réglée en Espagne, reprit la belle veuve en souriant; et, comme vous

voyez, Madame, en voilà une preuve.

Don Frédéric de Cardone, qui s'intéressait beaucoup pour le duc de

Medina-Celi, lui en demanda des nouvelles. Le Roi, lui dit-elle, vient

de le faire président du Conseil des Indes. La Reine mère a écrit au

Roi, sur le bruit qui court qu'il se veut marier, qu'elle est surprise

que les choses soient déjà aussi avouées qu'elles le sont, et qu'il ne

lui en ait point fait part. Elle ajoute, dans sa lettre, qu'elle lui

conseillait, en attendant que tout fût prêt pour cette cérémonie,

d'aller faire un voyage en Catalogne et en Aragon: Don Juan d'Autriche

en comprend assez la nécessité, et il presse le Roi de partir pour

contenter les peuples d'Aragon, en leur promettant, par serment, selon

la coutume des nouveaux Rois, de leur conserver leurs anciens

priviléges. Est-ce, Madame, lui dis-je en l'interrompant, que les

Aragonais ont d'autres priviléges que les Castillans? Oui, reprit-elle,

ils en ont d'assez particuliers; et comme vous êtes étrangère, je crois

que vous serez bien aise que je vous en informe. Voici ce que j'en ai

appris.

La fille du comte Julien, nommée Cava, était une des plus belles

personnes du monde. Le roi Don Rodrigue prit une passion si violente

pour elle, que son amour n'ayant plus de bornes, son emportement n'en

eut point aussi. Le père, qui était alors en Afrique, informé de

l'outrage fait à sa fille, qui ne respirait que vengeance, traita avec

les Maures, et leur fournit les moyens d'entrer dans l'Espagne (cela

arriva en 1214, après la bataille donnée le jour de Saint-Martin, où Don

Rodrigue perdit la vie; d'autres disent qu'il s'enfuit en Portugal, et

qu'il y mourut dans une ville appelée Viscii)[42], et d'y faire, pendant

le cours de plusieurs siècles, tous les désordres dont l'histoire parle

amplement.

Les Aragonais furent les premiers qui secouèrent le joug de ces

barbares, et ne trouvant plus parmi eux aucun prince de la race des Rois

goths, ils convinrent d'en élire un, et jetèrent les yeux sur un

seigneur du pays, appelé Garci Ximenès. Mais, comme ils étaient les

maîtres de lui imposer des lois, et qu'il se trouvait encore trop

heureux de leur commander sous quelque condition qu'ils voulussent lui

obéir, ces peuples donnèrent des bornes bien étroites à son pouvoir.

Ils convinrent entre eux qu'aussitôt que le monarque dérogerait à

quelques-unes des lois, il perdrait absolument son pouvoir, et qu'ils

seraient en droit d'en choisir un autre, quand bien même il serait

païen; et pour l'empêcher de violer leurs priviléges et les défendre

contre lui au péril de la vie, ils établirent un magistrat souverain

qu'ils nommèrent le Justicia, lequel devait être commis pour veiller à

la conduite du Roi, des juges et du peuple; mais, la puissance d'un

souverain étant propre à intimider un simple particulier, ils voulurent,

pour affermir le Justicia dans ses fonctions, qu'il ne put être condamné

ni en sa personne, ni en ses biens, que par une assemblée complète des

états qu'on nomme les Cortès.

Ils ajoutèrent encore que, si le Roi oppressait quelqu'un de ses sujets,

les grands et les notables du royaume pourraient s'assembler pour

empêcher qu'on ne lui payât rien de ses domaines, jusqu'à ce que

l'innocent fût justifié, ou qu'il fût rentré dans son bien. Le Justicia

devait tenir la main à toutes ces choses; et pour faire sentir de bonne

heure à Garci Ximenès le pouvoir que cet homme avait sur lui, ils

l'élevèrent sur une espèce de trône et voulurent que le Roi, ayant la

tête nue, se mît à genoux devant lui, pour faire serment, entre ses

mains, de garder leurs priviléges. Cette cérémonie achevée, ils le

reconnurent pour leur souverain, mais d'une manière aussi bizarre que

peu respectueuse; car au lieu de lui promettre fidélité et obéissance,

ils lui dirent: Nous qui valons autant que vous, nous vous faisons notre

Roi et Seigneur, à condition que vous garderez nos priviléges et

franchises, autrement nous ne vous reconnaissons point[43].

Le Roi Don Pedro, dans la suite du temps, étant parvenu à la couronne,

trouva que cette coutume était indigne de la grandeur royale, et elle

lui déplut à tel point que par son autorité, par ses prières et par les

offres qu'il fit d'accorder plusieurs beaux priviléges au royaume, il

obtint que celui-là serait aboli dans l'assemblée des états. L'on en

passa le consentement général, que l'on écrivit, et qui lui fut

présenté. Aussitôt qu'il eut le parchemin, il tira son poignard et se

perça la main, disant qu'il était bien juste qu'une loi qui donnait aux

sujets la liberté d'élire leur souverain s'effaçât avec le sang du

souverain. On voit encore aujourd'hui sa statue dans la salle de la

Députation de Saragosse. Il tient le poignard d'une main, le privilége

de l'autre[44]. Les derniers Rois n'en ont pas été si religieux

observateurs que les premiers.

Mais il y a une loi qui subsiste encore, et qui est fort singulière;

c'est la loi de la manifestation: elle porte que, si un Aragonais a été

mal jugé, en consignant cinq cents écus, il ne peut faire sa plainte

devant le Justicia, lequel est obligé, après une exacte perquisition, de

faire punir celui qui n'a pas jugé équitablement; et, s'il manque,

l'oppressé a recours aux états du royaume, qui s'assemblent et nomment

neuf personnes de leurs corps, c'est-à-dire des grands, des

ecclésiastiques, de la petite noblesse, et des communautés. On en prend

trois du premier corps et deux de chacun des autres: mais il est à

remarquer qu'ils choisissent les plus ignorants pour juger les plus

habiles de la robe, soit pour leur faire plus de honte de leur faute,

ou, comme ils le disent, que la justice doit être si claire, que les

paysans mêmes, et ceux qui en savent le moins, puissent la connaître

sans le secours de l'éloquence. On assure aussi que les juges tremblent

quand ils prononcent un arrêt, craignant que ce n'en soit un pour

eux-mêmes, pour la perte de leur vie ou de leurs biens, s'ils y

commettent la moindre erreur, soit par malice ou par inapplication.

Hélas! que si cette coutume était établie partout, on verrait de

changements avantageux!

Cependant, ce qui n'est pas moins singulier, c'est que la justice

demeure toujours souveraine, et, bien que l'on punisse rigoureusement le

mauvais juge de son arrêt, il ne laisse pas de subsister dans toute sa

force et d'être exécuté. S'il s'agit de la mort d'un malheureux, malgré

son innocence reconnue, on le fait mourir; les juges sont exécutés à ses

yeux. Voilà une faible consolation. Si le juge accusé a bien fait sa

charge, celui qui s'en était plaint laisse les cinq cents écus qu'il

avait consignés: mais, dût-il perdre cent mille livres de rente par

l'arrêt dont il se plaint, l'arrêt, dis-je, demeure pour bon, et l'on ne

condamne le juge qu'à lui payer cinq cents écus; le reste du bien de ce

juge est confisqué au profit du Roi, ce qui est, à mon avis, une autre

injustice; car, enfin, l'on devrait avant toutes choses récompenser

celui qui perd par un méchant arrêt.

Ces mêmes peuples ont la coutume de distinguer par le supplice le crime

qu'on a commis. Par exemple, un cavalier qui en a tué un autre en duel

(car il est défendu de s'y battre), on lui tranche la tête par devant,

et celui qui a assassiné, on la lui tranche par derrière; c'est pour

faire connaître celui qui s'est conduit en galant homme ou en

traître[45].

Elle ajouta qu'à parler en général des Aragonais, ils avaient un orgueil

naturel qu'il était difficile de réprimer; mais aussi que, pour leur

rendre justice, on devait convenir qu'il se trouvait parmi eux une

élévation d'esprit, un bon goût et des sentiments si nobles, qu'ils se

distinguaient avec avantage de tous les autres sujets du Roi d'Espagne;

qu'ils n'avaient jamais manqué de grands hommes, depuis leur premier Roi

jusqu'à Ferdinand, et qu'ils en comptaient un nombre si surprenant,

qu'il paraissait y entrer beaucoup d'exagération; qu'il était vrai

cependant qu'ils s'étaient rendus fort recommandables par leur valeur et

par leur esprit.

Qu'au reste, leur terrain était si peu fertile, qu'excepté quelques

vallées qu'on arrosait avec des canaux, dont l'eau venait de l'Èbre, le

reste était si sec et si sablonneux, que l'on n'y trouvait que de la

bruyère et des rochers; que la ville de Saragosse était grande, les

maisons plus belles qu'à Madrid, les places publiques ornées d'arcades;

que la rue Sainte, où l'on faisait le cours, était si longue et si

large, qu'elle pouvait passer pour une grande et vaste place; que l'on y

voyait les palais de plusieurs seigneurs; que celui de Castelmorato

était un des plus agréables; que la voûte de l'église de Saint-François

surprenait tout le monde, parce qu'étant d'une largeur extraordinaire,

elle n'est soutenue d'aucun pilier; que la ville n'était pas forte, mais

que les habitants en étaient si braves, qu'ils suffisaient pour la

défendre; qu'elle n'a point de fontaine, et que c'est un de ses plus

grands défauts; que l'Èbre n'y portait point de bateaux, à cause que

cette rivière est remplie de rochers très-dangereux: qu'au reste,

l'archevêché valait soixante mille écus de rente; que la vice-royauté

n'était d'aucun revenu, et que c'était un poste fort honorable, où il ne

fallait que de grands seigneurs en état de faire de la dépense pour

soutenir leur rang, et pour soumettre des peuples qui étaient

naturellement fiers et impérieux, point affables aux étrangers, et si

peu prévenants, qu'ils aimeraient mieux rester seuls toute leur vie dans

leurs maisons, que de faire les premières démarches pour s'attirer

quelque connaissance nouvelle; qu'il y avait une sévère Inquisition dont

le bâtiment était magnifique, et un parlement très-rigide; que cela

n'empêche pas qu'il ne sorte de ce royaume des compagnies de voleurs,

appelés _bandoleros_[46], qui se répandent par toute l'Espagne et qui

font peu de quartier aux voyageurs; qu'ils enlèvent quelquefois des

filles de qualité, qu'ils mettent ensuite à rançon, pour que leurs

parents les rachètent; mais que, lorsqu'elles sont belles, ils les

gardent, et que c'est le plus grand malheur qui puisse leur arriver,

parce qu'elles passent leur vie avec les plus méchantes gens du monde,

qui les retiennent dans des cavernes effroyables, ou qui les mènent à

cheval avec eux; qu'ils en ont une jalousie si furieuse, qu'un de leurs

capitaines, ayant été attaqué depuis peu par des soldats que l'on avait

envoyés dans les montagnes pour les prendre, étant blessé à mort, et

ayant avec lui sa maîtresse, qui était de la maison du marquis de

Camaraza, grand d'Espagne; lorsqu'elle le vit si mal, elle ne songea

qu'à profiter de ce moment pour se sauver; mais que, s'en étant aperçu,

tout mourant qu'il était, il l'arrêta par les cheveux et lui plongea son

poignard dans le sein, ne voulant pas, disait-il, qu'un autre possédât

un bien qui lui avait été si cher: c'est ce qu'il avoua lui-même aux

soldats qui le trouvèrent et qui virent ce triste spectacle.

La belle marquise de Los-Rios se tut en cet endroit, et je la remerciai

autant que je devais, de la bonté qu'elle avait eue de m'apprendre des

choses si curieuses, et que j'aurais peut-être ignorées toute ma vie

sans elle. «Je ne pensais pas, Madame, me dit-elle, que vous me dussiez

des remercîments, et je craignais bien plutôt d'avoir mérité des

reproches pour une conversation si longue et si ennuyeuse; mais c'est un

défaut dans lequel on tombe, même sans s'en apercevoir, lorsqu'on

raconte quelque événement extraordinaire.»

Je ne voulus point souffrir qu'elle me quittât pour manger ailleurs, et

je l'obligeai de coucher avec moi, parce qu'elle n'avait pas son lit. Un

procédé si franc et si honnête l'engagea de me vouloir du bien. Elle

m'en assura en des termes si tendres, que je n'en pus douter; car je

dois vous dire que les Espagnoles sont plus caressantes que nous, et

qu'elles ont, pour ce qu'il leur plaît, des manières bien plus

touchantes et bien plus délicates que les nôtres.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 7 / 37 段