Vous passez si vite dans la Vieille-Castille, continua Don Fernand, que

vous n'aurez pas le temps d'y rien voir de remarquable. On y parle

partout du portrait de la sainte Vierge qui s'est trouvé miraculeusement

empreint sur un rocher[27]. Il est aux religieuses Augustines d'Avila,

et beaucoup de personnes s'y rendent par dévotion; mais on n'a guère

moins de curiosité pour certaines mines de sel qui sont proches de là,

dans un village appelé Mangraville; l'on descend plus de deux cents

degrés sous terre, et l'on entre dans une vaste caverne, formée par la

nature, dont le haut est soutenu par un seul pilier de sel cristallin

d'une grosseur et d'une beauté surprenantes. Assez proche de ce lieu,

dans la ville de Soria, on voit un grand pont sans rivière et une

grande rivière sans pont, parce qu'elle a changé de lit par un

tremblement de terre.

Mais si vous veniez jusqu'à Médina-del-Campo, ajouta-t-il, je suis sûr

que les habitants vous y feraient une entrée, par la seule raison que

vous êtes Française, et qu'ils se piquent d'aimer les Français, pour se

distinguer un peu des sentiments des autres Castillans. Leur ville est

tellement privilégiée, que le Roi d'Espagne n'a pas le pouvoir d'y créer

des officiers, ni le Pape même d'y conférer des bénéfices. Ce droit

appartient aux bourgeois, et très-souvent ils se battent pour l'élection

des ecclésiastiques et des magistrats.

Une des choses que les étrangers trouvent la plus belle dans ce pays-ci,

c'est l'aqueduc de Ségovie, qui est long de cinq lieues; il a plus de

deux cents arches d'une hauteur extraordinaire, bien qu'en plusieurs

endroits il y en ait deux l'une sur l'autre, et il est tout bâti de

pierres de taille, sans que pour les joindre on y ait employé ni mortier

ni ciment. On le regarde comme un ouvrage des Romains, ou du moins qui

est digne de l'être. La rivière qui est au bout de la ville entoure le

château et lui sert de fossé: il est bâti sur le roc. Entre plusieurs

choses remarquables, on y voit les portraits des Rois d'Espagne qui ont

régné depuis plusieurs siècles et de toutes les villes du royaume. On ne

bat monnaie qu'à Séville et à Ségovie; l'on tient les pièces de huit

qu'on y fait pour plus belles que les autres. C'est par le moyen de la

rivière que certains moulins tournent, lesquels servent à battre la

monnaie. On y trouve aussi des promenades charmantes le long d'une

prairie plantée d'ormeaux dont le feuillage est si épais, que les plus

grandes ardeurs du soleil ne le peuvent pénétrer. Je ne manque pas de

curiosité, lui dis-je, pour toutes les choses qui le méritent, mais je

manque à présent de temps pour les voir; je serais néanmoins bien aise

d'arriver d'assez bonne heure à Burgos pour me promener dans la ville.

C'est-à-dire, Madame, reprit Don Fernand, qu'il faut vous laisser en

état de vous retirer. Il en avertit les chevaliers, qui quittèrent le

jeu, et nous nous séparâmes.

Je me suis levée ce matin avant le jour et je finis cette lettre à

Burgos où je viens d'arriver. Ainsi, ma chère cousine, je ne vous en

manderai rien aujourd'hui; mais je profiterai de la première occasion

pour vous donner de mes nouvelles.

A Burgos, le 27 février 1679.

QUATRIÈME LETTRE.

Nous eûmes lieu de nous apercevoir, en arrivant à Burgos, que cette

ville est plus froide que toutes celles par où nous avions passé; l'on

dit aussi que l'on n'y ressent jamais ces grandes et excessives chaleurs

qui tuent dans les autres endroits de l'Espagne. La ville est sur la

pente de la montagne et s'étend dans la plaine, jusqu'au bord de la

rivière qui mouille le pied des murailles. Les rues sont fort étroites

et inégales; le château, qui n'est pas grand, mais assez fort, se voit

sur le haut de la montagne; un peu plus bas est l'arc de triomphe de

Fernando Gonzalès, que les curieux trouvent extrêmement beau. Cette

ville a été la première reconquise sur les Maures, et les Rois d'Espagne

y ont demeuré longtemps; c'est la capitale de la Vieille-Castille. Elle

tient le premier rang dans les deux États des deux Castilles, bien que

Tolède le lui dispute. On y voit de beaux bâtiments, et le palais des

Velasco est un des plus magnifiques[28]. L'on trouve, dans tous les

carrefours et dans les places publiques, des fontaines jaillissantes,

avec des statues dont quelques-unes sont bien faites; mais ce qui est le

plus beau, c'est l'église cathédrale; elle est tellement grande et

vaste, que l'on y chante la messe en cinq chapelles différentes sans

s'interrompre les uns les autres; l'architecture en est si délicate et

d'un travail si exquis, qu'elle peut passer entre les bâtiments

gothiques pour un chef-d'oeuvre de l'art; cela est d'autant plus

remarquable que l'on bâtit assez mal en Espagne: en quelques endroits

c'est par pauvreté, et en quelques autres, manque de pierre et de chaux.

On m'a dit qu'à Madrid même on y voyait des maisons de terre, et que les

plus belles sont faites de briques liées avec de la terre au lieu de

chaux. Pour passer de la ville au faubourg de Béga, on traverse trois

ponts de pierre; la porte qui répond à celui de Santa-Maria est fort

élevée, avec l'image de la Vierge au-dessus; ce faubourg contient la

plus grande partie des couvents et des hôpitaux: on y en voit un fort

grand fondé par Philippe II, pour recevoir les pèlerins qui vont à

Saint-Jacques, et les garder un jour; l'abbaye de Mille-Flores, dont le

bâtiment est très-magnifique, n'en est pas très-éloignée. On voit encore

dans ce faubourg plusieurs jardins qui sont arrosés de fontaines et de

ruisseaux d'eaux vives; la rivière leur sert de canal, et l'on trouve,

dans un grand parc entouré de murailles, des promenoirs en tous temps.

Je voulus voir le saint crucifix qui est au couvent des Augustins; il

est placé dans une chapelle du cloître assez grande et si sombre, qu'on

ne l'aperçoit qu'à la lueur des lampes, qui sont sans cesse allumées; il

y en a plus de cent; les unes sont d'or et les autres d'argent, d'une

grosseur si extraordinaire, qu'elles couvrent toute la voûte de cette

chapelle; il y a soixante chandeliers d'argent plus hauts que les plus

grands hommes, et si lourds, qu'on ne les peut remuer à moins de se

mettre deux ou trois ensemble. Ils sont rangés à terre des deux côtés de

l'autel; ceux qui sont dessus sont d'or massif. L'on voit, entre deux,

des croix de même garnies de pierreries, et des couronnes qui sont

suspendues sur l'autel, ornées de diamants et de perles d'une beauté

parfaite. La chapelle est tapissée d'un drap d'or fort épais; elle est

si chargée de raretés et de voeux, qu'il s'en faut bien qu'il n'y ait

assez de place pour les mettre tous; de sorte que l'on en garde une

partie dans le trésor.

Le saint crucifix est élevé sur l'autel, à peu près de grandeur

naturelle; il est couvert de trois rideaux les uns sur les autres, tous

brodés de perles, et de pierreries: quand on les ouvre, ce que l'on ne

fait qu'après de très-grandes cérémonies, et pour des personnes

distinguées, l'on sonne plusieurs cloches; tout le monde est prosterné à

genoux, et il faut demeurer d'accord que ce lieu et cette vue inspirent

un très-grand respect. Le crucifix est de sculpture et ne peut être

mieux fait, sa carnation est très-naturelle; il est couvert, depuis

l'estomac jusqu'aux pieds, d'une toile fine fort plissée, qui fait comme

une espèce de jupe; ce qui ne lui convient guère, du moins à mon sens.

On tient que c'est Nicodème qui l'a fait; mais ceux qui aiment toujours

le merveilleux prétendent qu'il a été apporté du ciel miraculeusement.

On m'a conté que de certains religieux de cette ville le volèrent

autrefois et l'emportèrent, et qu'il fut retrouvé le lendemain dans sa

chapelle ordinaire; qu'alors ces bons moines le remportèrent à force

ouverte une autre fois, et qu'il revint encore. Quoi qu'il en soit, il

fait plusieurs miracles, et c'est une des plus grandes dévotions de

l'Espagne; les religieux disent qu'il sue tous les vendredis[29].

J'allais rentrer dans l'hôtellerie, lorsque nous vîmes le valet de

chambre du chevalier de Cardone qui accourait de toute sa force après

nous. Il était botté, et trois religieux le suivaient fort échauffés.

Je fis dans ce moment un jugement fort téméraire, car je ne pus

m'empêcher de croire que c'est qu'il avait volé quelque chose dans cette

riche chapelle et qu'on l'avait pris sur le fait. Mais son maître, qui

était avec moi, lui ayant demandé ce qui le faisait aller si vite, il

lui dit qu'il était entré avec ses éperons dans la chapelle du

Saint-Crucifix, qu'il y était demeuré le dernier, et que les religieux

l'avaient enfermé pour lui faire donner de l'argent; qu'il s'était

échappé de leurs mains après en avoir reçu quelques gourmades, et qu'ils

le poursuivaient encore, comme nous venions de voir. C'est la vérité que

l'on n'y porte point d'éperons, ou que tout au moins il en coûte quelque

chose. La ville n'est pas extrêmement grande; elle est ornée d'une belle

place, où il y a de hauts piliers qui soutiennent de fort jolies

maisons; l'on y fait souvent des courses de taureaux, car le peuple aime

beaucoup cette sorte de divertissement. Il y a aussi un pont très-bien

bâti, fort long et fort large. La rivière qui passe dessous arrose une

prairie, au bord de laquelle on voit des allées d'arbres qui forment un

bocage très-riant; le commerce autrefois y était considérable, mais il

est bien diminué. On y parle mieux castillan qu'en aucun autre lieu de

l'Espagne, et les hommes y sont naturellement soldats; de manière que

lorsque le Roi en a besoin, il en trouve là de plus braves et en plus

grand nombre qu'ailleurs.

Après le souper, on se mit au jeu à l'ordinaire; Don Sanche Sarmiento

dit qu'il cédait sa place à qui la voudrait, et qu'il lui semblait que

c'était à lui de m'entretenir ce soir-là. Je savais qu'il y avait

très-peu qu'il était de retour de Sicile. Je lui demandai s'il avait été

un de ceux qui avaient aidé à châtier ce peuple rebelle. Hélas! Madame,

dit-il, le marquis de Las-Navas[30] suffisait pour les punir au delà de

leur crime. J'étais à Naples dans le dessein de passer en Flandre, où

j'ai des parents du même nom que moi. Le marquis de Los-Velez, Vice-Roi

de Naples, m'engagea à quitter mon premier projet et à m'embarquer avec

le marquis de Las-Navas, que le Roi envoyait Vice-Roi en Sicile. Nous

fîmes voile sur deux bâtiments de Majorque, et nous nous rendîmes à

Messine, le 6 de janvier. Comme il n'avait point fait avertir de sa

venue et que personne n'y était préparé, on n'eut pas le temps de le

recevoir avec les honneurs que l'on rend d'ordinaire aux Vice-Rois;

mais, en vérité, ses intentions étaient si contraires à ces pauvres

gens, que son entrée n'aurait été accompagnée que de larmes.

Il fut à peine arrivé qu'il fit mettre en prison deux jurats, nommés

Vicenzo Zuffo et Don Diego; il établit deux Espagnols à leur place; il

cassa rigoureusement l'Académie des Chevaliers de l'Étoile et commença

d'exécuter les ordres que Don Vicenzo Gonzaga avait reçus depuis

longtemps et qu'il avait éludés par bonté ou par faiblesse. Il fit

publier aussitôt un règlement par lequel le Roi changeait toute la forme

du gouvernement de Messine, ôtait à la ville les revenus dont elle

jouissait, lui défendait de porter à l'avenir le titre glorieux

d'_Exemplaire_, cassait le Sénat et mettait à la place des six jurats,

six élus, dont deux seraient Espagnols; que ces élus ne pourraient plus

à l'avenir aller en public avec leurs habits de magistrats; que les

tambours et les trompettes ne marcheraient plus devant eux; qu'ils

n'iraient pas ensemble dans un même carrosse à quatre chevaux, comme ils

avaient accoutumé; qu'au lieu du _Stratico_, qui demeurait aboli, le Roi

nommerait un gouverneur espagnol qu'il pourrait révoquer à sa volonté;

qu'ils ne seraient plus assis que sur un banc; qu'on ne les encenserait

plus dans les églises; qu'ils seraient habillés à l'espagnole; qu'ils ne

pourraient s'assembler pour les affaires publiques que dans une chambre

du palais du vice-roi, et qu'ils n'auraient plus de juridiction sur le

plat pays[31].

Chacun demeura consterné, comme si les carreaux de la foudre étaient

tombés du ciel pour les écraser. Mais leur douleur augmenta bien le

cinquième du même mois, lorsque le mestre de camp général fit enlever

tous les priviléges en original, et jusqu'aux copies qu'il trouva dans

le palais de la ville, et le bourreau brûla publiquement ces papiers.

L'on arrêta ensuite le prince de Condro: et la désolation de sa famille,

mais particulièrement de la princesse Éléonore, sa soeur, avait quelque

chose de si touchant, que l'on ne pouvait se défendre de mêler ses

larmes aux siennes. Cette jeune personne n'a pas encore dix-huit ans; sa

beauté et son esprit sont de ces miracles qui surprennent toujours. Don

Sanche s'attendrit au souvenir de la princesse, et je connus aisément

que la pitié n'avait pas toute seule part à ce qu'il m'en disait. Il

continua, cependant, à me parler de Messine.

Le Vice-Roi, ajouta-t-il, fit publier une ordonnance par laquelle il

était enjoint à tous les bourgeois, sous peine de dix ans de prison et

de cinq mille écus d'amende, d'apporter leurs armes dans son palais. Il

fit en même temps ôter la grosse cloche de l'hôtel de ville, qui servait

à faire prendre les armes aux habitants, et, devant lui, on la brisa en

mille morceaux. Il déclara peu après qu'il allait faire bâtir une

citadelle qui contiendrait le quartier appelé _Terra-Nova_ jusqu'à la

mer. On fondit par son ordre toutes les cloches de l'église cathédrale,

pour faire la statue du Roi d'Espagne, et les enfants du prince de

Condro furent arrêtés. Mais leur crainte devint extrême, lorsque le

Vice-Roi fit couper la tête à Don Vicenzo Zuffo, l'un des jurats. Cet

exemple de sévérité alarma tout le monde, et ce qui parut plus terrible,

c'est que, dans les derniers troubles, quelques familles de Messinois

s'étant retirées en plusieurs endroits, le marquis de Liche, ambassadeur

d'Espagne à Rome, leur conseilla de bonne foi de retourner en leur pays;

il les assura que tout y était calme et que l'amnistie générale y devait

être déjà publiée; et pour leur faciliter le passage, il leur donna des

passe-ports. Ces pauvres gens, qui n'avaient pas pris les armes et qui

n'étaient pas du nombre des révoltés, ne se reprochaient rien et ne

croyaient pas aussi qu'on dût les traiter en coupables; ils se rendirent

à Messine. Mais ils avaient à peine pris terre au port, que la joie de

se revoir dans leur pays natal et au milieu de leurs amis, fut

étrangement troublée lorsqu'on les arrêta; et, sans aucun quartier, dès

le lendemain, le Vice-Roi les fit tous pendre, n'ayant point d'égards ni

pour l'âge ni pour le sexe[32]. Il envoya renverser la grosse tour de

Palerme; et les principaux bourgeois de cette ville ayant voulu

s'opposer aux impôts excessifs que le marquis de Las-Navas venait de

mettre sur le blé, les soies et les autres marchandises, il les envoya

aux galères, sans se laisser toucher par les larmes de leurs femmes et

par le besoin que tant de malheureux enfants pouvaient avoir de leurs

pères[33].

Je vous avoue, continua Don Sanche, que mon caractère est si opposé aux

rigueurs qu'on exerce chaque jour sur ce misérable peuple, qu'il me fut

impossible de rester plus longtemps à Messine. Le marquis de Las-Navas

voulait envoyer à Madrid pour informer le Roi de ce qu'il avait fait. Je

le priai de me charger de cette commission; et, en effet, il me donna

ses dépêches que j'ai rendues à Sa Majesté, et, en même temps, je

parlai pour le comte de Condro. J'ose croire que mes offices ne lui

seront pas tout à fait inutiles. Je suis persuadée, lui dis-je, que ç'a

été le principal motif de votre voyage. Je ne suis pas pénétrante, mais

il me semble que vous prenez un tendre intérêt dans les affaires de

cette famille. Il est vrai, Madame, continua-t-il, que l'injustice que

l'on fait à ce malheureux prince me touche sensiblement. S'il n'était

pas frère de la princesse Éléonore, lui dis-je, peut-être que vous

seriez plus tranquille sur ce qui le regarde; mais n'en parlons plus. Je

remarque que ce souvenir vous afflige; veuillez plutôt m'apprendre

quelque chose de ce qu'on trouve de plus remarquable dans votre pays.

Ah! Madame, s'écria-t-il, vous me voulez insulter, car je ne doute pas

que vous sachiez que la Galice est si pauvre et d'une beauté si

médiocre, qu'il n'y a pas lieu de la vanter; ce n'est pas que la ville

de Saint-Jacques de Compostelle ne soit considérable; elle est capitale

de la province, et il n'y en a guère, en Espagne, qui lui puisse être

supérieure en grandeur ni en richesses. Son archevêché vaut soixante-dix

mille écus de rente, et le chapitre en a autant. Elle est située dans

une agréable plaine entourée de coteaux dont la hauteur est médiocre, et

il semble que la nature ne les a mis en ce lieu que pour garantir la

ville des vents mortels qui viennent des autres montagnes. Il y a une

université; on y voit de beaux palais, de grandes églises, des places

publiques, et un hôpital des plus considérables et des mieux servis de

l'Europe. Il est composé de deux cours, d'une grandeur extraordinaire,

bâties chacune de quatre côtés avec des fontaines au milieu; plusieurs

chevaliers de Saint-Jacques demeurent dans cette ville; et la métropole,

qui est dédiée à ce saint, conserve son corps. Elle est extrêmement

belle et prodigieusement riche. On prétend que l'on entend au tombeau de

saint Jacques un cliquetis, comme si c'était des armes que l'on frappât

les unes contre les autres, et ce bruit ne se fait que lorsque les

Espagnols doivent souffrir quelque grande perte. Sa figure est

représentée sur l'autel, et les pèlerins la baisent trois fois, et lui

mettent leurs chapeaux sur la tête, car cela est de la cérémonie. Ils en

font encore une autre assez singulière; ils montent au-dessus de

l'église qui est couverte de grandes pierres plates; en ce lieu est une

croix de fer où les pèlerins attachent toujours quelques lambeaux de

leurs habits[34]. Ils passent sous cette croix par un endroit si petit,

qu'il faut qu'ils se glissent sur l'estomac contre le pavé, et ceux qui

ne sont pas menus sont prêts à crever. Mais il y en a eu de si simples

et de si superstitieux qu'ayant omis de le faire, ils sont revenus

exprès de quatre ou cinq cents lieues, car on voit là des pèlerins de

toutes les contrées du monde. Il y a la chapelle de France dont on a

beaucoup de soin. L'on assure que les Rois de France y font du bien de

temps en temps. L'église qui est sous terre est plus belle que celle

d'en haut. On y trouve des tombeaux superbes et des épitaphes

très-anciennes qui exercent la curiosité des voyageurs. Le palais

archiépiscopal est grand, vaste, bien bâti, et son antiquité lui donne

des beautés au lieu de lui en ôter. Un homme de ma connaissance, grand

chercheur d'étymologies, assurait que la ville de Compostelle se nommait

ainsi, parce que saint Jacques devait souffrir le martyre dans le lieu

où il verrait paraître une étoile à Campo-Stella. Il est vrai,

reprit-il, que quelques gens le prétendent ainsi, mais le zèle et la

crédulité du peuple vont bien plus loin, et l'on montre à Padion, proche

de Compostelle, une pierre creuse, et l'on prétend que c'était le petit

bateau dans lequel saint Jacques arriva après avoir passé dedans tant de

mers, où, sans un continuel miracle, la pierre aurait bien dû aller au

fond. Vous n'avez pas l'air d'y ajouter foi, lui dis-je. Il se prit à

sourire, et, continuant son discours: Je ne puis m'empêcher, dit-il, de

vous faire la description de nos milices; on les assemble tous les ans

au mois d'octobre, et tous les jeunes hommes, depuis l'âge de quinze

ans, sont obligés de se montrer; car s'il arrivait qu'un père ou qu'un

parent celât son fils ou son cousin, et que ceux qui les assemblent le

sussent, ils feraient condamner celui qui cache son enfant à demeurer

toute sa vie en prison. L'on en a vu quelquefois des exemples; mais, à

la vérité, ils ne sont pas fréquents, et les paysans ont une si grande

joie de se voir armer et de se voir traiter de _cavalleros_ et de

_nobles soldados del Rey_, qu'ils ne voudraient pour rien perdre cette

occasion. Il est rare que dans tout un régiment il se trouve deux

soldats qui aient plus d'une chemise; leurs habits sont d'une étoffe si

épaisse, qu'il semble qu'elle soit faite avec de la ficelle. Leurs

souliers sont de corde; les jambes nues; chacun porte quelques plumes de

coq ou de paon à son petit chapeau, qui est retroussé par derrière avec

une fraise de guenilles au cou; leur épée, bien souvent sans fourreau,

ne tient qu'à une corde; le reste de leurs armes n'est guère en meilleur

ordre, et, dans cet équipage, ils vont gravement à Tuy où est le

rendez-vous général, parce que c'est une place frontière au

Portugal[35]. Il y en a trois de cette manière: celle-là, Ciudad-Rodrigo

et Badajoz; mais Tuy est la mieux gardée, parce qu'elle est vis-à-vis de

Valencia, place considérable du royaume de Portugal et que l'on a

fortifiée avec soin. Ces deux villes sont si proches, qu'elles peuvent

se battre à coups de canon; et, si les Portugais n'ont rien oublié pour

mettre hors d'insulte Valencia, les Espagnols prétendent que Tuy n'est

pas moins en état de se défendre. Elle est bâtie sur une montagne, dont

la rivière de Minho mouille le pied, avec de bons remparts, de fortes

murailles et beaucoup d'artillerie. C'est là, dis-je, que nos Gallegos

demandent à combattre les ennemis du Roi et qu'ils assurent, d'un air un

peu fanfaron, qu'ils ne les craignent pas. Il en est peut-être quelque

chose; car, dans la suite des temps, on en forme d'aussi bonnes troupes

qu'il s'en puisse trouver dans toute l'Espagne. Cependant c'est un mal

pour le royaume que l'on en prenne ainsi toute la jeunesse. Les terres,

pour la plupart, y demeurent incultes, et, du côté de

Saint-Jacques-de-Compostelle, il semble que ce soit un désert; de celui

de l'Océan, le pays étant meilleur et plus peuplé, il y a beaucoup de

choses utiles à la vie et même agréables, comme des grenades, des

oranges, des citrons, de plusieurs sortes de fruits, d'excellent

poisson, et particulièrement des sardines plus délicates que celles qui

viennent de Royan à Bordeaux.

Une des choses, à mon gré, les plus singulières de ce royaume, c'est la

ville d'Orense, dont une partie jouit toujours des douceurs du printemps

et des fruits de l'automne à cause d'une quantité de sources d'eau

bouillante qui échauffent l'air par leurs exhalaisons, pendant que

l'autre partie de cette même ville éprouve la rigueur des plus longs

hivers, parce qu'elle est au pied d'une montagne très-froide; ainsi,

l'on y trouve, dans l'espace d'une seule saison, toutes celles qui

composent le cours de l'année.

Vous ne me parlez point, interrompis-je, de cette merveilleuse fontaine

appelée Louzana. Hé! qui vous en a parlé à vous-même, Madame, dit-il

d'un air enjoué? Des personnes qui l'ont vue, ajoutai-je. On vous a donc

appris, continua-t-il, que dans la haute montagne de Cebret, on trouve

cette fontaine à la source du fleuve Lours, laquelle a son flux et son

reflux comme la mer, bien qu'elle en soit éloignée de vingt lieues; que

plus les chaleurs sont grandes, plus elle jette d'eau, et que cette eau

est quelquefois froide comme de la glace, et quelquefois aussi chaude

que si elle bouillait, sans que l'on en puisse alléguer aucune cause

naturelle. Vous m'en apprenez des particularités que j'ignorais, lui

dis-je, et c'est me faire un grand plaisir, car j'ai assez de curiosité

pour les choses qui ne sont pas communes. Je voudrais, reprit-il, qu'il

fût moins tard, je vous rendrais compte de plusieurs raretés qui sont en

Espagne et que vous seriez bien aise, peut-être, de savoir. Je vous en

tiens quitte pour ce soir, lui dis-je, mais j'espère qu'avant que nous

soyons arrivés à Madrid nous trouverons le temps d'en parler. Il me le

promit fort honnêtement, et le jour étant fini, nous nous dîmes adieu.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 6 / 37 段