vous n'aurez pas le temps d'y rien voir de remarquable. On y parle
partout du portrait de la sainte Vierge qui s'est trouvé miraculeusement
empreint sur un rocher[27]. Il est aux religieuses Augustines d'Avila,
et beaucoup de personnes s'y rendent par dévotion; mais on n'a guère
moins de curiosité pour certaines mines de sel qui sont proches de là,
dans un village appelé Mangraville; l'on descend plus de deux cents
degrés sous terre, et l'on entre dans une vaste caverne, formée par la
nature, dont le haut est soutenu par un seul pilier de sel cristallin
d'une grosseur et d'une beauté surprenantes. Assez proche de ce lieu,
dans la ville de Soria, on voit un grand pont sans rivière et une
grande rivière sans pont, parce qu'elle a changé de lit par un
tremblement de terre.
Mais si vous veniez jusqu'à Médina-del-Campo, ajouta-t-il, je suis sûr
que les habitants vous y feraient une entrée, par la seule raison que
vous êtes Française, et qu'ils se piquent d'aimer les Français, pour se
distinguer un peu des sentiments des autres Castillans. Leur ville est
tellement privilégiée, que le Roi d'Espagne n'a pas le pouvoir d'y créer
des officiers, ni le Pape même d'y conférer des bénéfices. Ce droit
appartient aux bourgeois, et très-souvent ils se battent pour l'élection
des ecclésiastiques et des magistrats.
Une des choses que les étrangers trouvent la plus belle dans ce pays-ci,
c'est l'aqueduc de Ségovie, qui est long de cinq lieues; il a plus de
deux cents arches d'une hauteur extraordinaire, bien qu'en plusieurs
endroits il y en ait deux l'une sur l'autre, et il est tout bâti de
pierres de taille, sans que pour les joindre on y ait employé ni mortier
ni ciment. On le regarde comme un ouvrage des Romains, ou du moins qui
est digne de l'être. La rivière qui est au bout de la ville entoure le
château et lui sert de fossé: il est bâti sur le roc. Entre plusieurs
choses remarquables, on y voit les portraits des Rois d'Espagne qui ont
régné depuis plusieurs siècles et de toutes les villes du royaume. On ne
bat monnaie qu'à Séville et à Ségovie; l'on tient les pièces de huit
qu'on y fait pour plus belles que les autres. C'est par le moyen de la
rivière que certains moulins tournent, lesquels servent à battre la
monnaie. On y trouve aussi des promenades charmantes le long d'une
prairie plantée d'ormeaux dont le feuillage est si épais, que les plus
grandes ardeurs du soleil ne le peuvent pénétrer. Je ne manque pas de
curiosité, lui dis-je, pour toutes les choses qui le méritent, mais je
manque à présent de temps pour les voir; je serais néanmoins bien aise
d'arriver d'assez bonne heure à Burgos pour me promener dans la ville.
C'est-à-dire, Madame, reprit Don Fernand, qu'il faut vous laisser en
état de vous retirer. Il en avertit les chevaliers, qui quittèrent le
jeu, et nous nous séparâmes.
Je me suis levée ce matin avant le jour et je finis cette lettre à
Burgos où je viens d'arriver. Ainsi, ma chère cousine, je ne vous en
manderai rien aujourd'hui; mais je profiterai de la première occasion
pour vous donner de mes nouvelles.
A Burgos, le 27 février 1679.
QUATRIÈME LETTRE.
Nous eûmes lieu de nous apercevoir, en arrivant à Burgos, que cette
ville est plus froide que toutes celles par où nous avions passé; l'on
dit aussi que l'on n'y ressent jamais ces grandes et excessives chaleurs
qui tuent dans les autres endroits de l'Espagne. La ville est sur la
pente de la montagne et s'étend dans la plaine, jusqu'au bord de la
rivière qui mouille le pied des murailles. Les rues sont fort étroites
et inégales; le château, qui n'est pas grand, mais assez fort, se voit
sur le haut de la montagne; un peu plus bas est l'arc de triomphe de
Fernando Gonzalès, que les curieux trouvent extrêmement beau. Cette
ville a été la première reconquise sur les Maures, et les Rois d'Espagne
y ont demeuré longtemps; c'est la capitale de la Vieille-Castille. Elle
tient le premier rang dans les deux États des deux Castilles, bien que
Tolède le lui dispute. On y voit de beaux bâtiments, et le palais des
Velasco est un des plus magnifiques[28]. L'on trouve, dans tous les
carrefours et dans les places publiques, des fontaines jaillissantes,
avec des statues dont quelques-unes sont bien faites; mais ce qui est le
plus beau, c'est l'église cathédrale; elle est tellement grande et
vaste, que l'on y chante la messe en cinq chapelles différentes sans
s'interrompre les uns les autres; l'architecture en est si délicate et
d'un travail si exquis, qu'elle peut passer entre les bâtiments
gothiques pour un chef-d'oeuvre de l'art; cela est d'autant plus
remarquable que l'on bâtit assez mal en Espagne: en quelques endroits
c'est par pauvreté, et en quelques autres, manque de pierre et de chaux.
On m'a dit qu'à Madrid même on y voyait des maisons de terre, et que les
plus belles sont faites de briques liées avec de la terre au lieu de
chaux. Pour passer de la ville au faubourg de Béga, on traverse trois
ponts de pierre; la porte qui répond à celui de Santa-Maria est fort
élevée, avec l'image de la Vierge au-dessus; ce faubourg contient la
plus grande partie des couvents et des hôpitaux: on y en voit un fort
grand fondé par Philippe II, pour recevoir les pèlerins qui vont à
Saint-Jacques, et les garder un jour; l'abbaye de Mille-Flores, dont le
bâtiment est très-magnifique, n'en est pas très-éloignée. On voit encore
dans ce faubourg plusieurs jardins qui sont arrosés de fontaines et de
ruisseaux d'eaux vives; la rivière leur sert de canal, et l'on trouve,
dans un grand parc entouré de murailles, des promenoirs en tous temps.
Je voulus voir le saint crucifix qui est au couvent des Augustins; il
est placé dans une chapelle du cloître assez grande et si sombre, qu'on
ne l'aperçoit qu'à la lueur des lampes, qui sont sans cesse allumées; il
y en a plus de cent; les unes sont d'or et les autres d'argent, d'une
grosseur si extraordinaire, qu'elles couvrent toute la voûte de cette
chapelle; il y a soixante chandeliers d'argent plus hauts que les plus
grands hommes, et si lourds, qu'on ne les peut remuer à moins de se
mettre deux ou trois ensemble. Ils sont rangés à terre des deux côtés de
l'autel; ceux qui sont dessus sont d'or massif. L'on voit, entre deux,
des croix de même garnies de pierreries, et des couronnes qui sont
suspendues sur l'autel, ornées de diamants et de perles d'une beauté
parfaite. La chapelle est tapissée d'un drap d'or fort épais; elle est
si chargée de raretés et de voeux, qu'il s'en faut bien qu'il n'y ait
assez de place pour les mettre tous; de sorte que l'on en garde une
partie dans le trésor.
Le saint crucifix est élevé sur l'autel, à peu près de grandeur
naturelle; il est couvert de trois rideaux les uns sur les autres, tous
brodés de perles, et de pierreries: quand on les ouvre, ce que l'on ne
fait qu'après de très-grandes cérémonies, et pour des personnes
distinguées, l'on sonne plusieurs cloches; tout le monde est prosterné à
genoux, et il faut demeurer d'accord que ce lieu et cette vue inspirent
un très-grand respect. Le crucifix est de sculpture et ne peut être
mieux fait, sa carnation est très-naturelle; il est couvert, depuis
l'estomac jusqu'aux pieds, d'une toile fine fort plissée, qui fait comme
une espèce de jupe; ce qui ne lui convient guère, du moins à mon sens.
On tient que c'est Nicodème qui l'a fait; mais ceux qui aiment toujours
le merveilleux prétendent qu'il a été apporté du ciel miraculeusement.
On m'a conté que de certains religieux de cette ville le volèrent
autrefois et l'emportèrent, et qu'il fut retrouvé le lendemain dans sa
chapelle ordinaire; qu'alors ces bons moines le remportèrent à force
ouverte une autre fois, et qu'il revint encore. Quoi qu'il en soit, il
fait plusieurs miracles, et c'est une des plus grandes dévotions de
l'Espagne; les religieux disent qu'il sue tous les vendredis[29].
J'allais rentrer dans l'hôtellerie, lorsque nous vîmes le valet de
chambre du chevalier de Cardone qui accourait de toute sa force après
nous. Il était botté, et trois religieux le suivaient fort échauffés.
Je fis dans ce moment un jugement fort téméraire, car je ne pus
m'empêcher de croire que c'est qu'il avait volé quelque chose dans cette
riche chapelle et qu'on l'avait pris sur le fait. Mais son maître, qui
était avec moi, lui ayant demandé ce qui le faisait aller si vite, il
lui dit qu'il était entré avec ses éperons dans la chapelle du
Saint-Crucifix, qu'il y était demeuré le dernier, et que les religieux
l'avaient enfermé pour lui faire donner de l'argent; qu'il s'était
échappé de leurs mains après en avoir reçu quelques gourmades, et qu'ils
le poursuivaient encore, comme nous venions de voir. C'est la vérité que
l'on n'y porte point d'éperons, ou que tout au moins il en coûte quelque
chose. La ville n'est pas extrêmement grande; elle est ornée d'une belle
place, où il y a de hauts piliers qui soutiennent de fort jolies
maisons; l'on y fait souvent des courses de taureaux, car le peuple aime
beaucoup cette sorte de divertissement. Il y a aussi un pont très-bien
bâti, fort long et fort large. La rivière qui passe dessous arrose une
prairie, au bord de laquelle on voit des allées d'arbres qui forment un
bocage très-riant; le commerce autrefois y était considérable, mais il
est bien diminué. On y parle mieux castillan qu'en aucun autre lieu de
l'Espagne, et les hommes y sont naturellement soldats; de manière que
lorsque le Roi en a besoin, il en trouve là de plus braves et en plus
grand nombre qu'ailleurs.
Après le souper, on se mit au jeu à l'ordinaire; Don Sanche Sarmiento
dit qu'il cédait sa place à qui la voudrait, et qu'il lui semblait que
c'était à lui de m'entretenir ce soir-là. Je savais qu'il y avait
très-peu qu'il était de retour de Sicile. Je lui demandai s'il avait été
un de ceux qui avaient aidé à châtier ce peuple rebelle. Hélas! Madame,
dit-il, le marquis de Las-Navas[30] suffisait pour les punir au delà de
leur crime. J'étais à Naples dans le dessein de passer en Flandre, où
j'ai des parents du même nom que moi. Le marquis de Los-Velez, Vice-Roi
de Naples, m'engagea à quitter mon premier projet et à m'embarquer avec
le marquis de Las-Navas, que le Roi envoyait Vice-Roi en Sicile. Nous
fîmes voile sur deux bâtiments de Majorque, et nous nous rendîmes à
Messine, le 6 de janvier. Comme il n'avait point fait avertir de sa
venue et que personne n'y était préparé, on n'eut pas le temps de le
recevoir avec les honneurs que l'on rend d'ordinaire aux Vice-Rois;
mais, en vérité, ses intentions étaient si contraires à ces pauvres
gens, que son entrée n'aurait été accompagnée que de larmes.
Il fut à peine arrivé qu'il fit mettre en prison deux jurats, nommés
Vicenzo Zuffo et Don Diego; il établit deux Espagnols à leur place; il
cassa rigoureusement l'Académie des Chevaliers de l'Étoile et commença
d'exécuter les ordres que Don Vicenzo Gonzaga avait reçus depuis
longtemps et qu'il avait éludés par bonté ou par faiblesse. Il fit
publier aussitôt un règlement par lequel le Roi changeait toute la forme
du gouvernement de Messine, ôtait à la ville les revenus dont elle
jouissait, lui défendait de porter à l'avenir le titre glorieux
d'_Exemplaire_, cassait le Sénat et mettait à la place des six jurats,
six élus, dont deux seraient Espagnols; que ces élus ne pourraient plus
à l'avenir aller en public avec leurs habits de magistrats; que les
tambours et les trompettes ne marcheraient plus devant eux; qu'ils
n'iraient pas ensemble dans un même carrosse à quatre chevaux, comme ils
avaient accoutumé; qu'au lieu du _Stratico_, qui demeurait aboli, le Roi
nommerait un gouverneur espagnol qu'il pourrait révoquer à sa volonté;
qu'ils ne seraient plus assis que sur un banc; qu'on ne les encenserait
plus dans les églises; qu'ils seraient habillés à l'espagnole; qu'ils ne
pourraient s'assembler pour les affaires publiques que dans une chambre
du palais du vice-roi, et qu'ils n'auraient plus de juridiction sur le
plat pays[31].
Chacun demeura consterné, comme si les carreaux de la foudre étaient
tombés du ciel pour les écraser. Mais leur douleur augmenta bien le
cinquième du même mois, lorsque le mestre de camp général fit enlever
tous les priviléges en original, et jusqu'aux copies qu'il trouva dans
le palais de la ville, et le bourreau brûla publiquement ces papiers.
L'on arrêta ensuite le prince de Condro: et la désolation de sa famille,
mais particulièrement de la princesse Éléonore, sa soeur, avait quelque
chose de si touchant, que l'on ne pouvait se défendre de mêler ses
larmes aux siennes. Cette jeune personne n'a pas encore dix-huit ans; sa
beauté et son esprit sont de ces miracles qui surprennent toujours. Don
Sanche s'attendrit au souvenir de la princesse, et je connus aisément
que la pitié n'avait pas toute seule part à ce qu'il m'en disait. Il
continua, cependant, à me parler de Messine.
Le Vice-Roi, ajouta-t-il, fit publier une ordonnance par laquelle il
était enjoint à tous les bourgeois, sous peine de dix ans de prison et
de cinq mille écus d'amende, d'apporter leurs armes dans son palais. Il
fit en même temps ôter la grosse cloche de l'hôtel de ville, qui servait
à faire prendre les armes aux habitants, et, devant lui, on la brisa en
mille morceaux. Il déclara peu après qu'il allait faire bâtir une
citadelle qui contiendrait le quartier appelé _Terra-Nova_ jusqu'à la
mer. On fondit par son ordre toutes les cloches de l'église cathédrale,
pour faire la statue du Roi d'Espagne, et les enfants du prince de
Condro furent arrêtés. Mais leur crainte devint extrême, lorsque le
Vice-Roi fit couper la tête à Don Vicenzo Zuffo, l'un des jurats. Cet
exemple de sévérité alarma tout le monde, et ce qui parut plus terrible,
c'est que, dans les derniers troubles, quelques familles de Messinois
s'étant retirées en plusieurs endroits, le marquis de Liche, ambassadeur
d'Espagne à Rome, leur conseilla de bonne foi de retourner en leur pays;
il les assura que tout y était calme et que l'amnistie générale y devait
être déjà publiée; et pour leur faciliter le passage, il leur donna des
passe-ports. Ces pauvres gens, qui n'avaient pas pris les armes et qui
n'étaient pas du nombre des révoltés, ne se reprochaient rien et ne
croyaient pas aussi qu'on dût les traiter en coupables; ils se rendirent
à Messine. Mais ils avaient à peine pris terre au port, que la joie de
se revoir dans leur pays natal et au milieu de leurs amis, fut
étrangement troublée lorsqu'on les arrêta; et, sans aucun quartier, dès
le lendemain, le Vice-Roi les fit tous pendre, n'ayant point d'égards ni
pour l'âge ni pour le sexe[32]. Il envoya renverser la grosse tour de
Palerme; et les principaux bourgeois de cette ville ayant voulu
s'opposer aux impôts excessifs que le marquis de Las-Navas venait de
mettre sur le blé, les soies et les autres marchandises, il les envoya
aux galères, sans se laisser toucher par les larmes de leurs femmes et
par le besoin que tant de malheureux enfants pouvaient avoir de leurs
pères[33].
Je vous avoue, continua Don Sanche, que mon caractère est si opposé aux
rigueurs qu'on exerce chaque jour sur ce misérable peuple, qu'il me fut
impossible de rester plus longtemps à Messine. Le marquis de Las-Navas
voulait envoyer à Madrid pour informer le Roi de ce qu'il avait fait. Je
le priai de me charger de cette commission; et, en effet, il me donna
ses dépêches que j'ai rendues à Sa Majesté, et, en même temps, je
parlai pour le comte de Condro. J'ose croire que mes offices ne lui
seront pas tout à fait inutiles. Je suis persuadée, lui dis-je, que ç'a
été le principal motif de votre voyage. Je ne suis pas pénétrante, mais
il me semble que vous prenez un tendre intérêt dans les affaires de
cette famille. Il est vrai, Madame, continua-t-il, que l'injustice que
l'on fait à ce malheureux prince me touche sensiblement. S'il n'était
pas frère de la princesse Éléonore, lui dis-je, peut-être que vous
seriez plus tranquille sur ce qui le regarde; mais n'en parlons plus. Je
remarque que ce souvenir vous afflige; veuillez plutôt m'apprendre
quelque chose de ce qu'on trouve de plus remarquable dans votre pays.
Ah! Madame, s'écria-t-il, vous me voulez insulter, car je ne doute pas
que vous sachiez que la Galice est si pauvre et d'une beauté si
médiocre, qu'il n'y a pas lieu de la vanter; ce n'est pas que la ville
de Saint-Jacques de Compostelle ne soit considérable; elle est capitale
de la province, et il n'y en a guère, en Espagne, qui lui puisse être
supérieure en grandeur ni en richesses. Son archevêché vaut soixante-dix
mille écus de rente, et le chapitre en a autant. Elle est située dans
une agréable plaine entourée de coteaux dont la hauteur est médiocre, et
il semble que la nature ne les a mis en ce lieu que pour garantir la
ville des vents mortels qui viennent des autres montagnes. Il y a une
université; on y voit de beaux palais, de grandes églises, des places
publiques, et un hôpital des plus considérables et des mieux servis de
l'Europe. Il est composé de deux cours, d'une grandeur extraordinaire,
bâties chacune de quatre côtés avec des fontaines au milieu; plusieurs
chevaliers de Saint-Jacques demeurent dans cette ville; et la métropole,
qui est dédiée à ce saint, conserve son corps. Elle est extrêmement
belle et prodigieusement riche. On prétend que l'on entend au tombeau de
saint Jacques un cliquetis, comme si c'était des armes que l'on frappât
les unes contre les autres, et ce bruit ne se fait que lorsque les
Espagnols doivent souffrir quelque grande perte. Sa figure est
représentée sur l'autel, et les pèlerins la baisent trois fois, et lui
mettent leurs chapeaux sur la tête, car cela est de la cérémonie. Ils en
font encore une autre assez singulière; ils montent au-dessus de
l'église qui est couverte de grandes pierres plates; en ce lieu est une
croix de fer où les pèlerins attachent toujours quelques lambeaux de
leurs habits[34]. Ils passent sous cette croix par un endroit si petit,
qu'il faut qu'ils se glissent sur l'estomac contre le pavé, et ceux qui
ne sont pas menus sont prêts à crever. Mais il y en a eu de si simples
et de si superstitieux qu'ayant omis de le faire, ils sont revenus
exprès de quatre ou cinq cents lieues, car on voit là des pèlerins de
toutes les contrées du monde. Il y a la chapelle de France dont on a
beaucoup de soin. L'on assure que les Rois de France y font du bien de
temps en temps. L'église qui est sous terre est plus belle que celle
d'en haut. On y trouve des tombeaux superbes et des épitaphes
très-anciennes qui exercent la curiosité des voyageurs. Le palais
archiépiscopal est grand, vaste, bien bâti, et son antiquité lui donne
des beautés au lieu de lui en ôter. Un homme de ma connaissance, grand
chercheur d'étymologies, assurait que la ville de Compostelle se nommait
ainsi, parce que saint Jacques devait souffrir le martyre dans le lieu
où il verrait paraître une étoile à Campo-Stella. Il est vrai,
reprit-il, que quelques gens le prétendent ainsi, mais le zèle et la
crédulité du peuple vont bien plus loin, et l'on montre à Padion, proche
de Compostelle, une pierre creuse, et l'on prétend que c'était le petit
bateau dans lequel saint Jacques arriva après avoir passé dedans tant de
mers, où, sans un continuel miracle, la pierre aurait bien dû aller au
fond. Vous n'avez pas l'air d'y ajouter foi, lui dis-je. Il se prit à
sourire, et, continuant son discours: Je ne puis m'empêcher, dit-il, de
vous faire la description de nos milices; on les assemble tous les ans
au mois d'octobre, et tous les jeunes hommes, depuis l'âge de quinze
ans, sont obligés de se montrer; car s'il arrivait qu'un père ou qu'un
parent celât son fils ou son cousin, et que ceux qui les assemblent le
sussent, ils feraient condamner celui qui cache son enfant à demeurer
toute sa vie en prison. L'on en a vu quelquefois des exemples; mais, à
la vérité, ils ne sont pas fréquents, et les paysans ont une si grande
joie de se voir armer et de se voir traiter de _cavalleros_ et de
_nobles soldados del Rey_, qu'ils ne voudraient pour rien perdre cette
occasion. Il est rare que dans tout un régiment il se trouve deux
soldats qui aient plus d'une chemise; leurs habits sont d'une étoffe si
épaisse, qu'il semble qu'elle soit faite avec de la ficelle. Leurs
souliers sont de corde; les jambes nues; chacun porte quelques plumes de
coq ou de paon à son petit chapeau, qui est retroussé par derrière avec
une fraise de guenilles au cou; leur épée, bien souvent sans fourreau,
ne tient qu'à une corde; le reste de leurs armes n'est guère en meilleur
ordre, et, dans cet équipage, ils vont gravement à Tuy où est le
rendez-vous général, parce que c'est une place frontière au
Portugal[35]. Il y en a trois de cette manière: celle-là, Ciudad-Rodrigo
et Badajoz; mais Tuy est la mieux gardée, parce qu'elle est vis-à-vis de
Valencia, place considérable du royaume de Portugal et que l'on a
fortifiée avec soin. Ces deux villes sont si proches, qu'elles peuvent
se battre à coups de canon; et, si les Portugais n'ont rien oublié pour
mettre hors d'insulte Valencia, les Espagnols prétendent que Tuy n'est
pas moins en état de se défendre. Elle est bâtie sur une montagne, dont
la rivière de Minho mouille le pied, avec de bons remparts, de fortes
murailles et beaucoup d'artillerie. C'est là, dis-je, que nos Gallegos
demandent à combattre les ennemis du Roi et qu'ils assurent, d'un air un
peu fanfaron, qu'ils ne les craignent pas. Il en est peut-être quelque
chose; car, dans la suite des temps, on en forme d'aussi bonnes troupes
qu'il s'en puisse trouver dans toute l'Espagne. Cependant c'est un mal
pour le royaume que l'on en prenne ainsi toute la jeunesse. Les terres,
pour la plupart, y demeurent incultes, et, du côté de
Saint-Jacques-de-Compostelle, il semble que ce soit un désert; de celui
de l'Océan, le pays étant meilleur et plus peuplé, il y a beaucoup de
choses utiles à la vie et même agréables, comme des grenades, des
oranges, des citrons, de plusieurs sortes de fruits, d'excellent
poisson, et particulièrement des sardines plus délicates que celles qui
viennent de Royan à Bordeaux.
Une des choses, à mon gré, les plus singulières de ce royaume, c'est la
ville d'Orense, dont une partie jouit toujours des douceurs du printemps
et des fruits de l'automne à cause d'une quantité de sources d'eau
bouillante qui échauffent l'air par leurs exhalaisons, pendant que
l'autre partie de cette même ville éprouve la rigueur des plus longs
hivers, parce qu'elle est au pied d'une montagne très-froide; ainsi,
l'on y trouve, dans l'espace d'une seule saison, toutes celles qui
composent le cours de l'année.
Vous ne me parlez point, interrompis-je, de cette merveilleuse fontaine
appelée Louzana. Hé! qui vous en a parlé à vous-même, Madame, dit-il
d'un air enjoué? Des personnes qui l'ont vue, ajoutai-je. On vous a donc
appris, continua-t-il, que dans la haute montagne de Cebret, on trouve
cette fontaine à la source du fleuve Lours, laquelle a son flux et son
reflux comme la mer, bien qu'elle en soit éloignée de vingt lieues; que
plus les chaleurs sont grandes, plus elle jette d'eau, et que cette eau
est quelquefois froide comme de la glace, et quelquefois aussi chaude
que si elle bouillait, sans que l'on en puisse alléguer aucune cause
naturelle. Vous m'en apprenez des particularités que j'ignorais, lui
dis-je, et c'est me faire un grand plaisir, car j'ai assez de curiosité
pour les choses qui ne sont pas communes. Je voudrais, reprit-il, qu'il
fût moins tard, je vous rendrais compte de plusieurs raretés qui sont en
Espagne et que vous seriez bien aise, peut-être, de savoir. Je vous en
tiens quitte pour ce soir, lui dis-je, mais j'espère qu'avant que nous
soyons arrivés à Madrid nous trouverons le temps d'en parler. Il me le
promit fort honnêtement, et le jour étant fini, nous nous dîmes adieu.