Cependant Don Juan d'Autriche, qui était élevé comme fils naturel, ne

changea point d'état, bien que cela eût dû être, si effectivement il

avait été fils légitime. Malgré cela, ses créatures soutiennent qu'il

ressemble si parfaitement à la reine Élisabeth, que c'est son portrait;

et cette opinion ne laisse pas de faire impression dans l'esprit du

peuple qui court volontiers après les nouveautés, et qui aimait cette

grande Reine si passionnément qu'il la regrette encore comme si elle

venait de mourir; très-souvent même, l'on prononce son panégyrique, sans

autre engagement que celui de la vénération que l'on conserve pour sa

mémoire. Il est vrai que si Don Juan d'Autriche avait voulu profiter des

favorables dispositions du peuple, il a trouvé bien des temps propres à

pousser sa fortune fort loin. Mais son unique but est de servir le Roi

et de tenir ses sujets dans les sentiments de fidélité qu'ils lui

doivent.

Pour en revenir à la Calderona, le Roi surprit un jour le duc de

Medina-de-las-Torres avec elle, et dans l'excès de sa colère il courut à

lui, son poignard à la main. Il allait le tuer, lorsque cette fille se

mit entre eux deux, lui disant qu'il pouvait la frapper s'il voulait.

Comme il avait la dernière faiblesse pour elle, il ne put s'empêcher de

lui pardonner, et il se contenta d'exiler son amant. Mais ayant appris

qu'elle continuait à l'aimer et à lui écrire, il ne songea plus qu'à

faire une nouvelle passion. Quand il en eut une assez forte pour

n'appréhender point les charmes de la Calderona, il lui fit dire de se

retirer dans un monastère, ainsi que c'est la coutume, lorsque le Roi

quitte sa maîtresse. Celle-ci ne différa point; elle écrivit une lettre

au duc pour lui dire adieu, et elle reçut le voile de religieuse de la

main du nonce apostolique, qui fut depuis Innocent X[23]. Il y a

beaucoup d'apparence que le Roi ne crut pas que Don Juan fût à un autre

qu'à lui, puisqu'il l'aima chèrement. Une chose qui vous paraîtra assez

singulière, c'est qu'un roi d'Espagne ayant des fils qu'il a reconnus ne

peut les laisser entrer dans Madrid tant qu'il vit. Ainsi, Don Juan a

été élevé à Ocaña, qui en est éloigné de quelques lieues. Le roi son

père s'y rendait souvent, et il le faisait même venir aux portes de la

ville, où il l'allait trouver. Cette coutume vient de ce que les grands

d'Espagne disputent le rang que ces princes veulent tenir. Celui-ci,

avant qu'il allât en Catalogne, demeurait d'ordinaire au _Buen-Retiro_,

qui est une maison royale à l'une des extrémités de Madrid, un peu hors

la porte. Il se communiquait si peu, qu'on ne l'a jamais vu à aucune

fête publique pendant la vie du feu Roi; mais, depuis, les temps ont

changé, et sa fortune est sur un pied fort différent.

Pendant que la reine Marie-Anne d'Autriche, soeur de l'Empereur et mère

du Roi, gouvernait l'Espagne, et que son fils n'était pas encore en âge

de tenir les rênes de l'État, elle voulut toujours que Don Juan fût

éloigné de la cour; et d'ailleurs elle se sentait si capable de

gouverner, qu'elle avait aussi fort grande envie de soulager longtemps

le Roi du soin de ses affaires. Elle n'était point trop fâchée qu'il

ignorât tout ce qui donne le désir, de régner: mais bien qu'elle

apportât les dernières précautions pour l'empêcher de sentir qu'il était

dans une tutelle un peu gênante, et qu'elle tâchât de ne laisser

approcher de lui que les personnes dont elle pouvait s'assurer, cela

n'empêcha pas que quelques-uns des fidèles serviteurs du Roi ne

hasardassent tout pour lui faire comprendre ce qu'il pouvait faire pour

sa liberté. Il voulut suivre les avis qu'on lui donnait, et enfin, ayant

pris des mesures justes, il se déroba une nuit et fut au _Buen-Retiro_.

Il envoya aussitôt un ordre à la Reine, sa mère, de ne point sortir du

palais.

Don Juan est d'une taille médiocre, bien fait de sa personne; il a tous

les traits réguliers, les yeux noirs et vifs, la tête très-belle; il est

poli, généreux et fort brave. Il n'ignore rien des choses convenables à

sa naissance, et de celles qui regardent toutes les sciences et tous les

arts. Il écrit et parle fort bien en cinq sortes de langues, et il en

entend encore davantage. Il a étudié longtemps l'astrologie judiciaire.

Il sait parfaitement bien l'histoire. Il n'y a pas d'instrument qu'il

ne sache et qu'il ne touche comme les meilleurs maîtres; il travaille au

tour, il forge des armes, il peint bien. Il prenait fort grand plaisir

aux mathématiques, mais, étant chargé du gouvernement de l'État, il a

été obligé de se détacher de toutes ses autres occupations.

Il arriva au Buen-Retiro au commencement de l'année 1677, et aussitôt

qu'il y fut, il fit envoyer la reine-mère à Tolède, parce qu'elle

s'était déclarée contre lui et qu'elle empêchait son retour auprès du

Roi. Don Juan eut une joie extrême de recevoir, par le Roi lui-même,

l'ordre de pourvoir à tout et de conduire les affaires du royaume; et ce

n'était pas sans sujet qu'il s'en déchargeait sur lui, puisqu'il

ignorait encore l'art de régner. On apportait pour raison d'une

éducation si tardive, que le roi son père était mourant quand il lui

donna la vie; que même, lorsqu'il vint au monde, l'on fut obligé de le

mettre dans une boîte pleine de coton, car il était si délicat et si

petit qu'on ne pouvait l'emmaillotter; qu'il avait été élevé sur les

bras et sur les genoux des dames du palais jusqu'à l'âge de dix ans,

sans mettre une seule fois les pieds à terre pour marcher[24]; que dans

la suite, la reine sa mère, qui était engagée par toutes sortes de

raisons à conserver l'unique héritier de la branche espagnole,

appréhendant de le perdre, n'avait osé le faire étudier de peur de lui

donner trop d'application et d'altérer sa santé qui, dans la vérité,

était fort faible; et l'on a remarqué que ce nombre de femmes avec

lesquelles le Roi était toujours et qui le reprenaient trop aigrement

des petites fautes qu'il commettait, lui avait inspiré une si grande

aversion pour elles que, dès qu'il savait qu'une dame l'attendait en

quelque endroit sur son passage, il passait par un degré dérobé, ou se

tenait enfermé tout le jour dans sa chambre. La marquise de Los-Velez,

qui a été sa gouvernante, m'a dit qu'elle a cherché l'occasion de lui

parler six mois de suite fort inutilement. Mais, enfin, quand le hasard

faisait qu'elles parvenaient à le joindre, il prenait le placet de leurs

mains et tournait la tête, de crainte de les voir. Sa santé s'est si

bien affermie, que son mariage avec l'archiduchesse, fille de

l'Empereur, ayant été rompu par Don Juan, à cause que c'était l'ouvrage

de la reine-mère, il a souhaité d'épouser Mademoiselle d'Orléans. Les

circonstances de la paix qui vient d'être conclue à Nimègue lui firent

jeter les yeux sur cette princesse, dont les belles qualités, Madame,

vous sont encore mieux connues qu'à moi.

Il aurait été difficile de croire qu'ayant des dispositions si éloignées

de la galanterie, il fût devenu tout à coup aussi amoureux de la Reine

qu'il le devint sur le seul récit qu'on lui fit de ses bonnes qualités,

et sur son portrait en miniature qu'on lui apporta. Il ne veut plus le

quitter et le met toujours sur son coeur; il lui dit des douceurs qui

étonnent tous les courtisans, car il parle un langage qu'il n'a jamais

parlé; sa passion pour la princesse lui fournit mille pensées qu'il ne

peut confier à personne; il lui semble que l'on n'entre pas assez dans

ses impatiences, et dans le désir qu'il a de la voir; il lui écrit sans

cesse, et il fait partir presque tous les jours des courriers

extraordinaires pour lui porter ses lettres, et lui rapporter de ses

nouvelles. Lorsque vous serez à Madrid, ajouta Don Frédéric, vous

apprendrez, Madame, plusieurs particularités qui, sans doute, se seront

passées depuis que j'en suis parti et qui satisferont peut-être plus

votre curiosité que ce que je vous ai dit. Je vous suis très-obligée,

répliquai-je, de votre complaisance; mais faites-moi la grâce encore de

me dire quel est le véritable caractère des Espagnols. Vous les

connaissez, et je suis persuadée que rien n'est échappé à vos lumières;

comme vous m'en parlerez sans passion et sans intérêt, je pourrai m'en

tenir à ce que vous m'en direz. Pourquoi croyez-vous, Madame, reprit-il

en souriant, que je vous en parle plus sincèrement qu'un autre? il y a

des raisons qui pourraient me rendre suspect; ils sont mes maîtres, je

devrais les ménager, et si je ne suis pas assez politique pour le faire,

le chagrin d'être contraint de leur obéir serait propre à me donner sur

leur chapitre des idées contraires à la vérité. Quoi qu'il en soit,

dis-je en l'interrompant, je vous prie de m'apprendre ce que vous en

savez.

Les Espagnols, dit-il, ont toujours passé pour être fiers et glorieux:

cette gloire est mêlée de gravité, et ils la poussent si loin, qu'on

peut l'appeler un orgueil outré. Ils sont braves sans être téméraires:

on les accuse même de n'être pas assez hardis. Ils sont colères,

vindicatifs sans faire paraître d'emportement, libéraux sans

ostentation, sobres pour le manger, trop présomptueux dans la

prospérité, trop rampants dans la mauvaise fortune. Ils adorent les

femmes, et ils sont si fort prévenus en leur faveur que l'esprit n'a

point assez de part au choix de leurs maîtresses. Ils sont patients avec

excès, opiniâtres, paresseux, particuliers, philosophes; du reste, gens

d'honneur et tenant leur parole au péril de leur vie. Ils ont beaucoup

d'esprit et de vivacité, comprennent facilement, s'expliquent de même et

en peu de paroles. Ils sont prudents, jaloux sans mesure, désintéressés,

peu économes, cachés, superstitieux, fort catholiques, du moins en

apparence. Ils font bien les vers et sans peine. Ils seraient capables

des plus belles sciences, s'ils daignaient s'y appliquer. Ils ont de la

grandeur d'âme, de l'élévation d'esprit, de la fermeté, un sérieux

naturel, et un respect pour les dames qui ne se rencontre point

ailleurs. Leurs manières sont composées, pleines d'affectation; ils sont

entêtés de leur propre mérite, et ne rendent presque jamais justice à

celui des autres. Leur bravoure consiste à se tenir vaillamment sur la

défensive, sans reculer et sans craindre le péril; mais ils n'aiment

point à le chercher et ils ne s'y portent pas naturellement, ce qui

vient de leur jugement plutôt que de leur timidité. Ils connaissent le

péril et ils l'évitent; leur plus grand défaut, selon moi, c'est la

passion de se venger et les moyens qu'ils y emploient. Leurs maximes,

là-dessus, sont absolument opposées au christianisme et à l'honneur:

lorsqu'ils ont reçu un affront, ils font assassiner celui qui le leur a

fait. Ils ne se contentent pas de cela, car ils font assassiner aussi

ceux qu'ils ont offensés dans l'appréhension d'être prévenus, sachant

bien que s'ils ne tuent ils seront tués. Ils prétendent s'en justifier

quand ils disent que leur ennemi ayant pris le premier avantage, ils

doivent s'assurer du second; que s'ils y manquaient, ils feraient tort à

leur réputation; que l'on ne se bat point avec un homme qui vous a

insulté; qu'il se faut mettre en état de l'en punir, sans courre la

moitié du danger. Il est vrai que l'impunité autorise cette conduite:

car le privilége des Églises et des couvents d'Espagne est de donner une

retraite assurée aux criminels, et, tout autant qu'ils le peuvent, ils

commettent leurs mauvaises actions près du sanctuaire, pour n'avoir

guère de chemin à faire jusqu'à l'autel; on le voit souvent embrassé par

un scélérat, le poignard encore à la main, tout sanglant du meurtre

qu'il vient de commettre[25].

A l'égard de leur personne, ils sont fort maigres, petits, la taille

fine, la tête belle, les traits réguliers, les yeux beaux, les dents

assez bien rangées, le teint jaune et basané. Ils veulent que l'on

marche légèrement, que l'on ait la jambe grosse et le pied petit, que

l'on soit chaussé sans talon, que l'on ne mette point de poudre, qu'on

se sépare les cheveux sur le côté de la tête et qu'ils soient coupés

tout droits et passés derrière les oreilles, avec un grand chapeau

doublé de taffetas noir, une golille plus laide et plus incommode qu'une

fraise, un habit toujours noir; au lieu de chemise des manches de

taffetas ou de tabis noir, une épée étrangement longue, un manteau de

frise noire par là-dessus, des chausses très-étroites, des manches

pendantes et un poignard. En vérité, tout cela gâte à tel point un

homme, quelque bien fait qu'il puisse être d'ailleurs, qu'il semble

qu'ils affectent l'habillement le moins agréable de tous, et les yeux ne

peuvent s'y accoutumer.

Don Frédéric aurait continué de parler, et j'avais tant de plaisir à

l'entendre que je ne l'aurais point interrompu; mais il s'interrompit

lui-même, ayant remarqué que la reprise d'hombre venait de finir, et

comme il eut peur que je ne voulusse me retirer, et que nous devions

partir le lendemain de bonne heure, il sortit avec les autres messieurs.

Je me levai, en effet, fort matin, parce que nous avions une grande

journée à faire pour aller coucher à Birbiesca. Nous suivîmes la rivière

pour éviter les montagnes, et nous passâmes, à Oron, un gros ruisseau

qui se jette dans l'Èbre. Nous entrâmes, peu après, dans un chemin si

étroit qu'à peine nos litières pouvaient y passer. Nous montâmes le long

d'une côte fort droite jusqu'à Pancorvo, dont je vis le château sur une

éminence voisine. Nous traversâmes une grande plaine, et c'était une

nouveauté pour nous de voir un pays uni. Celui-ci est environné de

plusieurs montagnes, qui semblent se tenir comme une chaîne, et

particulièrement la chaîne d'Occa; il fallut passer encore une petite

rivière avant que d'arriver à Birbiesca. Ce n'est qu'un bourg qui n'a

rien de remarquable que son collége et quelques jardins assez jolis le

long de l'eau; mais je puis dire que nous nous y rendîmes par le plus

mauvais temps que nous eussions encore eu. J'en étais si fatiguée, qu'en

arrivant je me mis au lit; ainsi je ne vis Don Fernand de Tolède et les

autres chevaliers que le lendemain à Castel de Peones; mais il faut bien

vous dire, comme l'on est dans les hôtelleries, et comptez qu'elles sont

toutes semblables. Lorsqu'on y arrive fort las et fort fatigué, rôti par

les ardeurs du soleil ou gelé par les neiges (car il n'y a guère de

milieu entre ces deux extrémités), l'on ne trouve ni pot-au-feu, ni

plats lavés; l'on entre dans l'écurie et de là l'on monte en haut.

Cette écurie est d'ordinaire pleine de mulets et de muletiers qui se

font des lits des bâts de leurs mulets pendant la nuit, et le jour ils

leur servent de tables. Ils mangent de bonne amitié avec leurs mulets et

fraternisent beaucoup ensemble.

L'escalier par où l'on monte est fort étroit et ressemble à une méchante

échelle. La Señora de la casa vous reçoit en robe détroussée et en

manches abattues; elle a le temps de prendre ses habits du dimanche

pendant que l'on descend de la litière, et elle n'y manque jamais, car

elles sont toutes pauvres et glorieuses.

L'on vous fait entrer dans une chambre dont les murailles sont assez

blanches, couvertes de mille petits tableaux de dévotion fort mal faits;

les lits sont sans rideaux, les couvertures de coton à houppes

passablement propres, les draps grands comme des serviettes et les

serviettes, comme de petits mouchoirs de poche; encore faut-il être dans

une grosse ville pour en trouver trois ou quatre, car ailleurs il n'y en

a point du tout, non plus que de fourchettes. Il n'y a qu'une tasse dans

toute la maison, et si les muletiers la prennent les premiers, ce qui

arrive toujours s'ils le veulent (car on les sert avec plus de respect

que ceux qu'ils conduisent), il faut attendre patiemment qu'elle ne leur

soit plus nécessaire, ou boire dans une cruche. Il est impossible de se

chauffer au feu des cuisines sans étouffer; elles n'ont point de

cheminée. Il en est de même de toutes les maisons que l'on trouve sur la

route. On fait un trou au haut du plancher et la fumée sort par là. Le

feu est au milieu de la cuisine. L'on met ce que l'on veut faire rôtir

sur des tuiles par terre, et quand cela est bien grillé d'un côté on le

tourne de l'autre. Lorsque c'est de la grosse viande, on l'attache au

bout d'une corde suspendue sur le feu, et puis on la fait tourner avec

la main, de sorte que la fumée la rend si noire, qu'on a peine seulement

de la regarder.

Je ne crois pas qu'on puisse mieux représenter l'enfer qu'en

représentant ces sortes de cuisines et les gens que l'on trouve dedans;

car, sans compter cette fumée horrible, qui aveugle et suffoque, ils

sont une douzaine d'hommes et autant de femmes, plus noirs que des

diables, puants et sales comme des cochons, et vêtus comme des gueux. Il

y en a toujours quelqu'un qui racle impudemment une méchante guitare, et

qui chante comme un chat enroué. Les femmes sont tout échevelées: on les

prendrait pour des Bacchantes; elles ont des colliers de verre, dont les

grains sont aussi gros que des noix; ils font cinq ou six tours à leur

col et servent à cacher la plus vilaine peau du monde.

Ils sont tous plus voleurs que des chouettes, et ils ne s'empressent à

vous servir que pour vous prendre quelque chose, quoi que ce soit, ne

fût-ce qu'une épingle, elle est prise de bonne guerre quand on la prend

à un Français.

Avant toutes choses, la maîtresse de la maison nous amène ses petits

enfants, qui sont nu-tête au coeur de l'hiver, n'eussent-ils qu'un jour.

Elle leur fait toucher vos habits, elle leur en frotte les yeux, les

joues, la gorge et les mains. Il semble que l'on soit devenu relique et

que l'on guérit tous les maux. Ces cérémonies achevées, l'on vous

demande si vous voulez manger, et, fût-il minuit, il faut envoyer à la

boucherie, au marché, au cabaret, chez le boulanger, enfin, de tous les

côtés de la ville, pour assembler de quoi faire un très-méchant repas.

Car, encore que le mouton y soit fort tendre, leur manière de le frire

avec de l'huile bouillante n'accommode pas tout le monde; c'est que le

beurre y est très-rare. Les perdrix rouges s'y trouvent en quantité et

fort grosses; elles sont un peu sèches, et, à cette sécheresse

naturelle, l'on y en ajoute une autre qui est bien pire; je veux dire

que, pour les rôtir, on les réduit en charbon.

Les pigeons y sont excellents; et, en plusieurs endroits, on trouve de

bon poisson, particulièrement des bessugos, qui ont le goût de la truite

et dont on fait des pâtés qui seraient fort bons, s'ils n'étaient pas

remplis d'ail, de safran et de poivre.

Le pain est fait de blé d'Inde que nous appelons en France blé de

Turquie. Il est assez blanc, et l'on croirait qu'il est pétri avec du

sucre, tant il est doux; mais il est si mal fait et si peu cuit, que

c'est un morceau de plomb que l'on se met sur l'estomac. Il a la forme

d'un gâteau tout plat et n'est guère plus épais que d'un doigt; le vin

est assez bon, et dans la saison des fruits l'on a tout sujet d'être

content, car les muscats sont d'une grosseur et d'un goût admirables;

les figues ne sont pas moins excellentes. L'on peut alors se retrancher

à coup sûr sur le dessert. L'on y mange encore des salades faites d'une

laitue si douce et si rafraîchissante, que nous n'en avons point qui en

approche.

Ne pensez pas, ma chère cousine, qu'il suffise de dire: allez quérir

telles choses pour les avoir, très-souvent on ne trouve rien du tout.

Mais supposez que l'on trouve ce que l'on veut, il faut commencer par

donner de l'argent; de manière que, sans avoir encore rien mangé, votre

repas est compté et payé, car on ne permet au maître de l'hôtellerie que

de vous donner le logement. Ils disent pour raison qu'il n'est pas juste

qu'un seul profite de l'arrivée des voyageurs, et qu'il vaut mieux que

l'argent se répande en plusieurs endroits[26].

L'on n'entre en aucun lieu pour dîner; l'on porte sa provision, et l'on

s'arrête au bord de quelque ruisseau où les muletiers font manger leurs

mulets. C'est de l'avoine ou de l'orge avec de la paille hachée qu'ils

ont dans de grands sacs; car pour du foin, on ne leur en donne point. Il

n'est pas permis à une femme ou à une fille de demeurer plus de deux

jours dans une hôtellerie sur les chemins, à moins qu'elle n'ait des

raisons très-apparentes. En voilà assez pour que vous soyez informée des

hôtelleries, et de la manière dont on y est reçu.

Après le souper, ces messieurs jouèrent à l'hombre, et, comme je ne

suis pas assez forte pour jouer contre eux, je m'intéressai avec Don

Frédéric de Cardone, et Don Fernand de Tolède se mit près du brasier

avec moi. Il me dit qu'il aurait bien souhaité que j'eusse eu le temps

de passer par Valladolid; que c'est la plus agréable ville de la vieille

Castille; qu'elle avait été longtemps la demeure des rois d'Espagne et

qu'ils y ont un palais digne de leur grandeur; que, pour lui, il y avait

des parentes qui se feraient un plaisir de m'y régaler, et qu'elles

n'auraient pas manqué de me faire voir l'église des Dominicains, que les

ducs de Lerme ont fondée; qu'elle était fort riche, et le portail d'une

singulière beauté, à cause des figures et des bas-reliefs qui

l'enrichissent; que, dans le collége du même couvent, les Français y

voyaient avec satisfaction toutes les murailles semées de fleurs de lis,

et que l'on disait qu'un évêque qui appartenait au roi de France les

avait fait peindre. Il ajouta qu'elles m'auraient menée aux religieuses

de Sainte-Claire, pour voir, dans le choeur de leur église, le tombeau

d'un chevalier castillan, dont on prétend qu'il sort des accents et des

plaintes toutes les fois que quelqu'un de sa famille doit mourir. Je

souris à cela, comme étant dans le doute d'une chose à laquelle

effectivement je ne crois point. Vous n'ajoutez pas foi à ce que je vous

dis, continua-t-il, et je ne voudrais pas non plus vous l'assurer comme

une vérité incontestable, bien que tout le monde en soit persuadé en ce

pays-ci. Mais il est certain qu'il y a une cloche en Aragon, dans un

bourg appelé Vililla, sur l'Èbre, laquelle a dix brasses de tour; et il

arrive qu'elle sonne quelquefois toute seule, sans que l'on puisse

remarquer qu'elle soit agitée par les vents ni par aucun tremblement de

terre, en un mot, par rien de visible. Elle tinte d'abord, et ensuite,

d'intervalle en intervalle, elle sonne à volée tant le jour que la nuit.

Lorsqu'on l'entend, on ne doute point qu'elle n'annonce quelque sinistre

accident. C'est ce qui arriva en 1601, le jeudi 13 de juin jusqu'au

samedi 15 du même mois. Elle cessa alors de sonner et elle recommença le

jour de la Fête-Dieu, comme on était sur le point de faire la

procession. Elle sonna aussi quand Alphonse, cinquième Roi d'Aragon,

alla en Italie pour prendre possession du royaume de Naples. On

l'entendit à la mort de Charles-Quint. Elle marqua le départ pour

l'Afrique du Roi de Portugal Don Sébastien, l'extrémité du Roi Philippe

second et le trépas de sa dernière femme, la Reine Anne. Vous voulez que

je vous croie, Don Fernand, lui dis-je, il semble que je suis trop

opiniâtre de ne me pas rendre encore; mais vous conviendrez qu'il est

des choses dont il est permis de douter. Avouez plutôt, Madame,

reprit-il d'un air enjoué, que c'est manque de foi pour moi; car je ne

vous ai rien dit qui ne soit su de tout le monde; mais peut-être

croiriez-vous davantage Don Estève de Carvajal, sur une chose aussi

extraordinaire qui est en son pays. Il l'appela en même temps, et lui

demanda s'il n'était pas vrai qu'il y avait, au couvent des Frères

Prêcheurs de Cordoue, une cloche qui ne manquait pas de sonner toutes

les fois qu'il doit mourir un religieux, et qu'ainsi l'on en sait le

temps à un jour près. Don Estève confirma ce que disait Don Fernand, et

si je m'en suis pas demeurée absolument convaincue, j'en ai, tout au

moins, fait semblant.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 5 / 37 段