pleurer la fin tragique d'une si aimable personne, Don Fernand de
Tolède, qui l'avait remarqué et qui n'avait pas voulu m'en parler,
crainte d'interrompre le fil de l'histoire, m'en fit la guerre et me dit
galamment, qu'il était ravi de me connaître sensible a la pitié, et que
je pourrais n'être pas longtemps sans trouver des sujets dignes de
l'exercer. Je m'arrêtai moins à lui répondre, qu'à remercier ce
gentilhomme qui avait bien voulu me raconter une aventure aussi
extraordinaire. Je le priai de faire mes compliments à Don Louis et de
lui donner de ma part deux pistoles, puisqu'il recevait des aumônes. Don
Fernand et chacun des chevaliers en donnèrent autant. «Voilà, nous dit
ce cavalier, de quoi enrichir les pauvres de Vittoria, car Don Louis ne
s'approprie pas des charités si fortes.» Nous dîmes qu'il en était le
maître et qu'il en ferait tel usage qu'il jugerait à propos; mais pour
en revenir à mes aventures.»
Bien que j'aie un passe-port du roi d'Espagne le mieux spécifié et le
plus général qu'il est possible, j'ai été obligée de prendre un billet
de la douane, car, sans cette précaution, on aurait confisqué toutes mes
hardes. De quoi me sert le passe-port du roi? leur ai-je dit.--De rien
du tout, ont-ils répliqué; les commis et les gardes des douanes ne
daignent pas même jeter les yeux dessus; ils disent qu'il faut que le
roi vienne les assurer que cet ordre vient de lui; lorsque l'on manque à
la formalité de prendre ce billet, l'on vous confisque tout ce que vous
avez. Il est inutile de s'excuser sur ce que l'on est étranger et qu'on
est mal informé des coutumes du pays. Ils répondent sèchement que
l'ignorance de l'étranger fait le profit de l'Espagnol[16]. Le mauvais
temps m'a retenue encore deux jours ici, pendant lesquels j'ai vu la
Gouvernante et la Comédie. La principale place de cette ville est ornée
d'une fort belle fontaine, qui est au milieu; elle est entourée de la
Maison de Ville, de la prison, de deux couvents et de plusieurs maisons
assez bien bâties. Il y a la ville neuve et la vieille; tout le monde
quitte cette dernière pour venir demeurer dans l'autre. On y trouve des
marchands fort riches; leur commerce se fait à Saint-Sébastien ou à
Bilbao. Ils envoient beaucoup de fer à Grenade, en Estramadure, en
Galice et dans les autres parties du royaume. Je remarquai que les
grandes rues sont bordées de beaux arbres, et ces arbres arrosés de
ruisseaux d'eau vive. Du Mont Saint-Adrian ici, il y a sept lieues;
enfin je vais partir et finir cette longue lettre; il est tard, et je
vous ai tant parlé de ce que j'ai vu, que je ne vous ai rien dit de ce
que je sens pour vous. Croyez au moins, ma chère cousine, que ce n'est
pas manque d'avoir bien des choses à vous dire; votre coeur m'en sera
caution s'il est encore à mon égard ce que vous m'avez promis.
De Vittoria, ce 24 février 1679.
TROISIÈME LETTRE.
Mes lettres sont si longues qu'il est difficile de croire, quand je les
finis, que j'aie encore quelque chose à vous dire; cependant, ma chère
cousine, je n'en ferme jamais aucune qu'il ne me reste toujours de quoi
vous en écrire une autre. Quand je n'aurais à vous parler que de mon
amitié, c'est un chapitre inépuisable. Vous en jugerez aisément par le
plaisir que je trouve à faire ce que vous souhaitez. Vous avez voulu
savoir toutes les particularités de mon voyage: je vais continuer de
vous les raconter.
Je partis assez tard de Vittoria, à cause que je m'étais arrêtée chez la
Gouvernante dont je vous ai parlé, et nous fûmes coucher à Miranda. Le
pays est fort agréable jusqu'à Arigny. Nous arrivâmes ensuite par un
chemin difficile au bord de la rivière d'Urola, dont le bruit est
d'autant plus grand qu'elle est remplie de gros rochers sur lesquels
l'eau frappe, bondit, retombe et forme des cascades naturelles en
plusieurs endroits. Nous continuâmes de monter les hautes montagnes des
Pyrénées où nous courûmes, mille dangers différents. Nous y vîmes les
restes antiques d'un vieux château, où l'on ne fait pas moins revenir de
lutins qu'à celui de Guebare; il est proche de Gargançon, et comme il
nous y fallut arrêter pour montrer mon passe-port, parce que l'on paye
là les droits du Roi, j'appris de l'alcade du bourg, qui s'approcha de
ma litière pour lier conversation avec moi, que l'on disait dans le pays
qu'il y avait autrefois un roi et une reine qui avaient pour fille une
princesse si belle et si charmante, qu'on la prenait plutôt pour une
divinité que pour une simple mortelle. On l'appelait Mira, et c'est de
son nom qu'est venu le _Mira_ des Espagnols, qui veut dire regarde;
parce que, aussitôt qu'on la voyait, tout le monde attentif s'écriait:
Mira, Mira; voilà l'étymologie d'un nom tirée d'assez loin. On ne voyait
point cette princesse sans en devenir éperdument amoureux; mais sa
fierté et son indifférence faisaient mourir tous ses amants. Le basilic
n'avait jamais tant tué de monde que la belle et trop dangereuse Mira.
Elle dépeupla ainsi le royaume de son père et toutes les contrées
d'alentour. Ce n'était que morts et mourants. Après s'être adressé
inutilement à elle, on s'adressait au ciel pour demander justice de sa
rigueur. Les dieux s'irritèrent enfin, et les déesses ne furent pas les
dernières à se fâcher; de sorte que, pour la punir, les fléaux du ciel
achevèrent de ravager le royaume de son père. Dans cette affliction
générale, il consulta l'oracle, qui dit que tant de malheurs ne
cesseraient point jusqu'à ce que Mira eût expié les maux que ses yeux
avaient faits, et qu'il fallait qu'elle partît; que les destins la
conduiraient dans le lieu fatal où elle devait perdre son repos et sa
liberté. La princesse obéit, croyant qu'il était impossible qu'elle fût
touchée de tendresse. Elle ne mena avec elle que sa nourrice; elle
était vêtue en simple bergère, de peur qu'on la remarquât, soit par mer,
soit par terre. Elle parcourut les deux tiers du monde, faisant chaque
jour trois où quatre douzaines d'homicides, car sa beauté n'était point
diminuée par les fatigues du voyage. Elle arriva proche de ce vieux
château qui était à un jeune comte appelé Nios, doué de mille
perfections, mais le plus farouche de tous les hommes. Il passait sa vie
dans les bois; dès qu'il apercevait une femme, il la fuyait, et, de
toutes les choses qu'il voyait sur la terre, c'était celle qu'il
haïssait davantage. La belle Mira se reposait un jour au pied de
quelques arbres, lorsque Nios vint à passer, vêtu de la peau d'un lion,
un arc à sa ceinture et une massue sur l'épaule. Il avait ses cheveux
tout mêlés et il était barbouillé comme un charbonnier (cette
circonstance est du conte). La princesse ne laissa pas que de le trouver
le plus beau et le plus charmant des hommes. Elle courut après lui comme
une folle; il s'enfuit comme un fou. Elle le perdit de vue; elle ne sut
où le trouver; la voilà au désespoir, pleurant jour et nuit avec sa
nourrice. Nios revint à la chasse; elle le vit encore, elle voulut le
suivre; dès qu'il l'eut aperçue, il fit comme la première fois, et Mira
de pleurer amèrement. Mais sa passion lui donnant des forces, elle
courut mieux que lui, elle l'arrêta par ses longs cheveux et le pria de
la regarder; elle croyait que cela suffisait pour le toucher. Il jeta
les yeux sur elle avec autant d'indifférence que si elle eût été de
bois. Jamais fille n'a été si surprise; elle ne voulut point le
quitter; elle vint malgré lui à son château. Dès qu'elle y fut entrée,
il l'y laissa et ne parut plus. La pauvre Mira, inconsolable, mourut de
douleur, et depuis, l'on dit que l'on entend de longs gémissements qui
sortent du château de Nios. Les jeunes filles de la contrée y allaient
et lui portaient de petits présents de fruits, de lait et d'oeufs,
qu'elles posaient à la porte d'une cave où personne ne veut entrer.
Elles disaient que c'était pour la consoler; mais cette coutume a été
abolie comme une superstition. Bien que je n'aie rien cru de tout ce que
l'on me dit à Gargançon de Mira et de Nios, je ne laissai pas de prendre
plaisir au récit de ce conte dont j'omets mille particularités, dans la
crainte de vous ennuyer par sa longueur.
Ma fille était si aise qu'il ne tint pas à elle que nous ne
retournassions sur nos pas, pour mettre à la porte de la cave quelques
perdrix rouges que mes gens venaient d'acheter. Elle comprenait que les
mânes de la princesse seraient fort consolées de recevoir ce témoignage
de notre bonne volonté; mais pour moi je compris que je serais plus
contente qu'elle d'avoir ces perdrix à mon souper. Nous passâmes la
rivière d'Urola sur un grand pont de pierre; et, après en avoir traversé
un autre à gué assez difficilement, à cause des neiges fondues, nous
arrivâmes à Miranda d'Ebro. C'est un gros bourg ou une fort petite
ville. Il y a une grande place ornée de fontaines. La rivière de l'Èbre,
qui est une des plus considérables de l'Espagne, la traverse; l'on voit
sur le haut d'une montagne le château avec plusieurs tours. Il paraît
être de quelque défense, et il sort une si grosse fontaine d'un rocher
sur lequel il est bâti, que dès sa source elle fait moudre des moulins.
Du reste, je n'y remarquai rien qui mérite de vous être écrit. Les trois
chevaliers, dont je vous ai déjà parlé, étaient arrivés avant moi et ils
avaient donné tous les ordres nécessaires pour le souper. Ainsi nous
mangeâmes ensemble, et bien que la nuit parût avancée, parce que les
jours sont courts en cette saison, il n'était pas tard. De sorte que ces
Messieurs, qui ont beaucoup d'honnêteté et de complaisance pour moi, me
demandèrent ce que je voulais faire. Je leur proposai de jouer à
l'hombre, et dis que je me mettrais de moitié avec Don Fernand de
Tolède. Ils acceptèrent la partie. Don Frédéric de Cardone dit qu'il
aimerait mieux m'entretenir que de jouer. Ainsi les trois autres
commencèrent, et je m'arrêtai quelque temps à les voir avec beaucoup de
plaisir, car leurs manières sont tout à fait différentes des nôtres. Ils
ne prononcent jamais un mot, je ne dis pas pour se plaindre (cela serait
indigne de la gravité espagnole), mais je dis pour demander un gano,
pour couper de plus haut ou pour faire entendre que l'on peut prendre
quelque autre avantage. Enfin il semble des statues qui agissent par le
moyen d'un ressort, et il est vrai qu'ils se reprocheraient à eux-mêmes
le moindre geste.
Après les avoir examinés, je passai vers le brasier et Don Frédéric s'y
plaça près de moi; il me demanda en quel état étaient les affaires
lorsque j'étais partie de Paris; qu'il m'avouait que les grandes
qualités du roi de France faisaient bien souvent le sujet de ses plus
agréables réflexions; qu'il avait eu l'honneur de le voir, que son idée
lui était toujours présente et que, depuis ce temps-là, il en avait
parlé comme d'un monarque digne de l'amour de ses sujets et de la
vénération de tout le monde. Je lui répliquai que les sentiments qu'il
avait pour le Roi me confirmaient la bonne opinion que j'avais déjà de
son esprit et de ses lumières; qu'il était certain que nos ennemis et
les étrangers ne pouvaient, sans admiration, entendre parler des grandes
actions de ce monarque, de sa conduite, de sa bonté pour ses peuples et
de sa clémence. Que, quelque temps avant mon départ, on avait reçu les
nouvelles de la ratification de la paix avec la Hollande; qu'il savait
assez combien la guerre, qui avait commencé en 1672, avait intéressé de
princes; que les Hollandais, mieux conseillés que les autres, avaient
fait leur paix, et que le traité qui venait d'être conclu à Nimègue
était su de toute l'Europe, et lui rendait la tranquillité qu'elle avait
perdue.
J'ajoutai à cela que le roi venait de réduire ses compagnies de
cavalerie à trente-sept maîtres et celles de dragons à quarante-cinq;
que cette réforme allait à quatre mille chevaux, et que celle qu'il
avait encore faite de quinze soldats par compagnie d'infanterie, montait
à quarante-cinq mille hommes; qu'il avait aussi retranché dix hommes par
chaque compagnie de cavalerie, ce qui allait à douze mille chevaux; que
tout cela faisait voir ses dispositions pour entretenir les traités de
bonne foi.
Il me répondit que le Roi son maître n'y était pas moins disposé; qu'il
l'en avait entendu parler plusieurs fois, et qu'il y avait peu qu'il
l'avait quitté; qu'il s'était rendu auprès de lui parce qu'il avait été
député par la principauté de Catalogne, avec ceux du royaume de Valence,
pour le supplier de faire sortir de leur pays les troupes qui y sont en
quartier d'hiver; que bien loin de l'obtenir, ils s'estimaient heureux
qu'on ne leur eût pas donné quelques-unes de celles qui étaient venues
de Naples et de Sicile; qu'ils avaient paré les coups avec bien de la
peine; qu'on les avait envoyées sur les frontières du Portugal et dans
les royaumes de Galice et de Léon. Mais, continua-t-il, si on nous avait
secondés, ce ne serait pas, à présent, au roi d'Espagne que nous nous
adresserions pour être soulagés. Les peuples de Catalogne, accablés de
l'oppression et de la violence inouïe des Castillans, cherchèrent, en
1640, les moyens de s'en affranchir. Ils se mirent sous la protection du
Roi Très-Chrétien et, pendant l'espace de douze ans, ils s'y trouvèrent
fort heureux. Les guerres civiles qui troublèrent le repos dont la
France jouissait, lui ôtèrent les moyens de nous secourir contre le roi
d'Espagne. Il sut bien profiter de la conjoncture, et il réunit
Barcelone, avec la plus grande partie de cette principauté, sous son
obéissance[17]. Je lui demandai s'il retournerait bientôt en ce
pays-là; il me dit que la duchesse de Medina-Celi, sa proche parente,
venait de gagner un grand procès contre la duchesse de Frias, sa
belle-mère, femme du connétable de Castille; qu'il s'agissait du duché
de Segorbe, dans le royaume de Valence, et du duché de Cardone, dans la
principauté de Catalogne; que madame de Medina-Celi prétendait à ces
deux terres, comme fille aînée et héritière du duc de Cardone; que la
duchesse de Frias, l'ayant épousé en premières noces, en était en
possession par le testament de son mari, qui lui en avait laissé la
jouissance sa vie durant; mais qu'enfin madame de Frias avait été
condamnée à rendre les terres à la duchesse de Medina-Celi, avec les
jouissances de neuf ans, qui montaient à quarante mille écus par an[18];
qu'elle voulait l'engager d'aller, en son nom, prendre possession du
duché de Cardone et qu'il ne pensait pas qu'il pût la refuser.
Il me dit ensuite qu'il y avait deux choses assez singulières dans ce
duché, dont l'une est une montagne de sel, en partie blanche comme la
neige, et l'autre plus claire et plus transparente que du cristal; qu'il
y en a de bleu, de vert, de violet, d'incarnat, d'orangé et de mille
couleurs différentes, qui ne laisse pas de perdre sa teinture et de
devenir tout blanc quand on le lave; il s'y forme et y croît
continuellement, et bien qu'il soit salé, et que d'ordinaire les
endroits où l'on trouve le sel soient si stériles que l'on n'y voit pas
même de l'herbe, il y a dans ce lieu-là des pins d'une grande hauteur et
des vignobles excellents. Lorsque le soleil darde ses rayons sur cette
montagne, il semble qu'elle soit composée des plus belles pierreries du
monde, et le meilleur, c'est qu'elle est d'un revenu considérable[19].
L'autre particularité dont il me parla, c'est d'une fontaine dont l'eau
est très-bonne et la couleur pareille à du vin clairet. On ne m'a rien
dit de celle-là, interrompis-je; mais un de mes parents, qui a été en
Catalogne, m'a assuré qu'il y en a une, près de Balut, dont l'eau est de
sa couleur naturelle, et cependant tout ce que l'on y met est comme de
l'or. Je l'ai vue, Madame, continua Don Frédéric, et je me souviens
qu'un homme fort avare et encore plus fou y allait tous les jours jeter
son argent, parce qu'il croyait qu'il se changerait en or; mais il se
ruinait, bien loin de s'enrichir, car quelques paysans plus fins et plus
habiles que lui, ayant aperçu ce qu'il faisait, attendaient un peu plus
bas, et le coulant de l'eau leur conduisait cet argent. Si vous
retourniez en France par la Catalogne, ajouta-t-il, vous verriez cette
fontaine. Ce ne serait pas elle qui pourrait m'y attirer, lui dis-je,
mais l'envie de passer par le Montserrat me ferait faire un plus long
voyage. Il est situé, dit-il, proche de Barcelone, et c'est un lieu
d'une grande dévotion: il semble que le rocher est scié par la moitié;
l'église est un peu plus haut, petite et obscure. A la clarté de
quatre-vingt-six lampes d'argent, on aperçoit l'image de la Vierge qui
est fort brune, et que l'on tient pour miraculeuse. L'autel a coûté
trente mille écus à Philippe second, et l'on y voit chaque jour des
pèlerins de toutes les parties du monde. Ce saint lieu est rempli de
plusieurs ermitages, habités par des solitaires d'une grande piété.
Ce sont, pour la plupart, des personnes de naissance, qui n'ont quitté
le monde qu'après l'avoir bien connu et qui paraissent charmés des
douceurs de leur retraite, bien que le séjour en soit affreux et qu'il
eût été impossible d'y aborder si l'on n'avait pas taillé un chemin dans
les rochers. On ne laisse pas d'y trouver plusieurs beautés, une vue
admirable, des sources de fontaine, des jardins très-propres, cultivés
de la main de ces bons religieux, et partout un certain air de solitude
et de dévotion qui touche ceux qui s'y rendent. Nous avons encore une
autre dévotion fort renommée, ajouta-t-il: c'est _Nuestra Señora del
Pilar_. Elle est à Saragosse, dans une chapelle, sur un pilier de
marbre; elle tient le petit Jésus entre ses bras. On prétend que la
Vierge apparut sur ce même pilier à saint Jacques, et l'on en vénère
l'image avec beaucoup de respect. On ne peut la remarquer fort bien,
parce qu'elle est élevée et dans un lieu si obscur que, sans les flammes
qui l'éclairent, on ne s'y verrait pas. Il y a toujours plus de
cinquante lampes allumées; l'or et les pierreries brillent de tous
côtés, et les pèlerins y viennent en foule[20]. Mais, continua-t-il, je
puis dire, sans prétention pour Saragosse, que c'est une des plus belles
villes qu'on puisse voir. Elle est située le long de l'Èbre, dans une
vaste campagne; elle est ornée de grands bâtiments, de riches églises,
d'un pont magnifique, de belles places et des plus jolies femmes du
monde, agréables, vives, qui aiment la nation française et qui
n'oublieraient rien pour vous obliger à dire du bien d'elles, si vous y
passiez. Je lui dis que j'en avais déjà entendu parler d'une manière
très-avantageuse. Mais, continuai-je, ce pays est fort stérile, et les
soldats n'y subsistent qu'avec beaucoup de peine. En effet,
répliqua-t-il, soit que l'air n'y soit pas sain, ou qu'il leur manque
quelque chose, les Flamands et les Allemands n'y peuvent vivre; et s'ils
n'y meurent pas tous, ils tâchent de trouver les moyens de déserter. Les
Espagnols et les Napolitains sont encore plus portés qu'eux à cet esprit
de désertion. Ces derniers passent par la France et retournent en leur
pays; les autres côtoient les Pyrénées, le long du Languedoc et rentrent
dans la Castille par la Navarre ou par la Biscaye. C'est une route que
les vieux soldats ne manquent guère de tenir; pour les nouveaux, ils
périssent dans la Catalogne, parce qu'ils n'y sont pas accoutumés, et
l'on peut assurer qu'il n'y a pas de lieu où la guerre embarrasse tant
le Roi d'Espagne qu'en celui-là. Il ne s'y soutient qu'avec beaucoup de
dépense, et les avantages que les ennemis y remportent sur lui ne
peuvent être petits. Je sais aussi que l'on est plus sensible à Madrid
sur la moindre perte qui se fait en Catalogne, qu'on ne le serait sur la
plus grande qui se ferait en Flandre, à Milan ou ailleurs. Mais à
présent, continua-t-il, nous allons être plus tranquilles que nous ne
l'avons été; l'on espère, à la Cour, que la paix sera de durée, parce
que l'on y parle fort d'un mariage qui ferait une nouvelle alliance; et
comme le marquis de Los Balbazes, plénipotentiaire à Nimègue, a reçu
ordre de se rendre promptement auprès du Roi Très-Chrétien, pour
demander Mademoiselle d'Orléans, l'on ne doute point que le mariage ne
se fasse, et l'on pense déjà aux charges de sa maison. Il est vrai que
l'on est surpris que don Juan d'Autriche consente à ce mariage. Vous me
feriez un plaisir singulier, lui dis-je en l'interrompant, de
m'apprendre quelques particularités de ce prince; il est naturel d'avoir
de la curiosité pour les personnes de son caractère; et quand on se
trouve dans une Cour où l'on n'a jamais été, pour n'y paraître pas trop
neuve, on a besoin d'être un peu instruite. Il me témoigna que ce serait
avec plaisir qu'il me dirait les choses qui étaient venues à sa
connaissance, et il commença ainsi:
Vous ne serez peut-être pas fâchée, Madame, que je prenne les choses dès
leur source, et que je vous dise que ce prince était fils d'une des plus
belles filles qui fût en Espagne, nommée Maria Calderona. Elle était
comédienne, et le duc de Medina-de-las-Torres en devint éperdument
amoureux. Ce cavalier avait tant d'avantages au-dessus des autres, que
la Calderona ne l'aima pas moins qu'elle en était aimée. Dans la force
de cette intrigue, Philippe IV la vit et la préféra à une fille de
qualité qui était à la Reine et qui demeura si piquée du changement du
Roi, qu'elle aimait de bonne foi et dont elle avait eu un fils, qu'elle
se retira à Las Descalzas Reales, où elle prit l'habit de religieuse.
Pour la Calderona, comme son inclination se tournait toute du côté du
duc de Medina, elle ne voulut point écouter le Roi qu'elle ne sût
auparavant si le duc y consentirait. Elle lui en parla et lui offrit de
se retirer secrètement en quelque lieu qu'il voudrait; mais le duc
craignit d'encourir la disgrâce du Roi, et il lui répondit qu'il était
résolu à céder à Sa Majesté un bien qu'il n'était pas en état de lui
disputer. Elle lui en fit mille reproches; elle l'appela traître à son
amour, ingrat pour sa maîtresse, et elle lui dit encore que s'il était
assez heureux pour disposer de son coeur comme il le voulait, elle
n'était pas dans les mêmes circonstances, et qu'il fallait absolument
qu'il continuât de la voir, ou qu'il se préparât à la voir mourir de
désespoir. Le duc, touché d'une si grande passion, lui promit de feindre
un voyage en Andalousie et de rester chez elle, caché dans un cabinet.
Effectivement, il partit de la Cour et fut ensuite s'enfermer chez elle,
comme il en était convenu, quelque risque qu'il y eût à courir par une
conduite si imprudente[21]. Le Roi, cependant, en était fort amoureux et
fort satisfait. Elle eut dans ce temps-là don Juan d'Autriche, et la
ressemblance qu'il avait avec le duc de Medina-de-las-Torres a persuadé
qu'il pouvait être son fils; mais, bien que le Roi eût d'autres enfants,
et particulièrement l'évêque de Malaga, la bonne fortune décida en sa
faveur, et il a été le seul reconnu.
Les partisans de Don Juan disent que c'était en raison de l'échange qui
avait été fait du fils de Calderona avec le fils de la reine Élizabeth,
et voici comme ils établissent cet échange, qui est un conte fait
exprès pour imposer aux peuples, et qui, je crois, n'a aucun fondement
de vérité. Ils prétendent que le Roi était éperdument amoureux de cette
comédienne; elle devint grosse en même temps que la Reine, et voyant que
la passion du monarque était si forte qu'elle en pouvait tout espérer,
elle fit si bien, qu'elle l'engagea de lui promettre que si la Reine
avait un fils et qu'elle en eût un aussi, il mettrait le sien à sa
place. Que risquez-vous, lui disait-elle, Sire? ne sera-ce pas toujours
votre fils qui régnera, avec cette différence que, m'aimant comme vous
me le dites, vous l'en aimerez aussi davantage[22]? Elle avait de
l'esprit, et le Roi avait beaucoup de faiblesse pour elle. Il consentit
à ce qu'elle voulait; et, en effet, l'affaire fut conduite avec tant
d'adresse, que la Reine étant accouchée d'un fils et Calderona d'un
autre, l'échange s'en fit; celui qui devait régner et qui portait le nom
de Balthazar mourut à l'âge de quatorze ans. L'on dit au Roi que c'était
de s'être trop échauffé en jouant à la paume; mais la vérité est qu'on
laissait conduire ce prince par de jeunes libertins qui lui procuraient
de fort méchantes fortunes. On prétend même que Don Pedro d'Aragon, son
gouverneur et premier gentilhomme de sa chambre, y contribua plus
qu'aucun autre, lui laissant la liberté de faire venir dans son
appartement une fille qu'il aimait. Après cette visite, il fut pris
d'une violente fièvre: il n'en dit point le sujet. Les médecins, qui
l'ignoraient, crurent le soulager par de fréquentes saignées qui
achevèrent de lui ôter le peu de force qui lui restait, et, par ce
moyen, ils avancèrent la fin de sa vie. Le Roi sachant, mais trop tard,
ce qui s'était passé, exila Don Pedro pour n'avoir pas empêché cet
excès, ou pour ne pas l'avoir découvert assez tôt.