que ses mouvements, lorsque le marquis entra dans la chambre. Il vint
embrasser Don Louis avec tous les témoignages d'une parfaite amitié; il
fut inconsolable quand il apprit qu'il partait pour Naples. Il n'omit
rien pour l'en dissuader; il lui montra inutilement toute sa douleur, il
ne s'y rendit point; il prit congé de la marquise sur-le-champ et ne la
revit plus. Le marquis sortit avec lui, il ne le quitta point jusqu'au
moment de son départ. C'était une augmentation de peine pour Don Louis,
il aurait bien voulu rester seul pour avoir une entière liberté de
s'affliger.
»La marquise fut sensiblement touchée de cette séparation; elle s'était
aperçue qu'il l'aimait avant qu'il l'eût bien connu lui-même, et elle
lui trouvait un mérite si distingué, qu'à son tour elle l'avait aimé
sans le savoir; mais elle ne le sut que trop après son départ. Comme
elle sortait d'une grande maladie dont elle n'était pas encore bien
remise, ce surcroît de chagrin la fit tomber dans une langueur qui la
rendit bientôt méconnaissable; son devoir, sa raison, sa vertu la
persécutaient également; elle sentait avec une extrême reconnaissance
les bontés de son mari, et elle ne pouvait souffrir qu'avec beaucoup de
douleur qu'un autre que lui occupât ses pensées et remplît sa tendresse;
elle n'osait plus prononcer le nom de Don Louis; elle ne s'informait
jamais de ses nouvelles; elle s'était fait un devoir indispensable de
l'oublier. Cette attention qu'elle avait sur elle-même lui faisait
souffrir un continuel martyre; elle en fit la confidence à une de ses
filles qu'elle aimait chèrement.--Ne suis-je pas bien malheureuse, lui
dit-elle? il faut que je souhaite de ne jamais revoir un homme pour
lequel je ne suis plus en état d'avoir de l'indifférence; son idée m'est
toujours présente; trop ingénieux à me nuire, je crois même le voir en
la personne de mon époux; la ressemblance qui est entre eux ne sert qu'à
entretenir ma tendresse. Ah! Marianne, il faut que je meure pour expier
ce crime, bien qu'il soit involontaire; il ne me reste que ce moyen de
me défaire d'une passion dont je n'ai pu jusqu'ici être maîtresse.
Hélas! que n'ai-je point fait pour l'étouffer, cette passion qui ne
laisse pas que de m'être chère!» Elle accompagnait ces paroles de mille
soupirs; elle fondait en larmes, et bien que cette fille eût de l'esprit
et beaucoup d'attachement pour sa maîtresse, elle ne pouvait lui rien
dire qui fût capable de la consoler.
»Cependant le marquis reprochait tous les jours à sa femme son
indifférence pour Don Louis. «Je ne puis souffrir, lui disait-il, que
vous ne pensiez plus à l'homme du monde que j'aime davantage et qui
avait pour vous tant de complaisance et tant d'amitié. Je vous avoue que
c'est une espèce de dureté qui fait mal juger de la bonté de votre coeur;
mais convenez au moins, Madame, qu'il n'était pas encore parti que vous
l'aviez déjà oublié.--De quoi lui servirait mon souvenir? disait la
marquise avec une langueur charmante; ne voyez-vous point qu'il nous
fuit? Ne serait-il pas encore avec nous s'il nous avait véritablement
aimés? Croyez-moi, Seigneur, il mérite un peu qu'on l'abandonne à son
tour.» Tout ce qu'elle pouvait dire ne rebuta point le marquis; il la
persécutait sans cesse pour qu'elle écrivît à Don Louis de revenir. Un
jour, entre autres, qu'elle était entrée dans son cabinet pour lui
parler de quelques affaires, elle le trouva occupé à lire une lettre de
Don Louis qu'il venait de recevoir.
»Elle voulut se retirer, mais il prit ce moment pour l'obliger de faire
ce qu'il souhaitait. Il lui dit fort sérieusement, qu'il ne pouvait plus
supporter l'absence de son cousin; qu'il était résolu de l'aller
trouver; qu'il y avait déjà deux ans qu'il était parti sans témoigner
aucun désir de revoir son pays et ses amis; qu'il était persuadé qu'il
aurait plus de déférence pour ses prières que pour les siennes; qu'il la
conjurait de lui écrire, et qu'enfin elle pouvait choisir ou de lui
donner cette satisfaction ou de se résoudre à le voir partir pour
Naples, où Don Louis devait faire quelque séjour. Elle demeura surprise
et embarrassée de cette proposition; mais connaissant qu'il attendait
avec une extrême inquiétude qu'elle se fût déterminée: «Que voulez-vous
que je lui mande, Seigneur? lui dit-elle d'un air triste. Dictez-moi
cette lettre, je l'écrirai; c'est tout ce que je puis, et je crois même
que c'est plus que je ne dois.» Le marquis, transporté de joie,
l'embrassa tendrement; il la remercia de sa complaisance et lui fit
écrire ces paroles devant lui:
«Si vous avez de l'amitié pour nous, ne différez pas votre retour, j'ai
des raisons pressantes pour le souhaiter; je vous veux du mal que vous
songiez si peu à revenir, et c'est payer les sentiments que l'on a pour
vous d'une indifférence qui n'est pas ordinaire. Revenez, Don Louis, je
le souhaite, je vous en prie, et s'il m'était permis de me servir de
termes plus pressants, je dirais peut-être que je vous l'ordonne.»
»Le marquis fit un paquet seul de cette fatale lettre, afin que Don
Louis ne pût croire que c'était par son ordre que la marquise la lui
avait écrite; et l'ayant envoyé au courrier, il en attendait le succès
avec une impatience qui n'est pas concevable. Que devint cet amant à la
vue d'un ordre si cher et si peu espéré? Bien qu'il eût remarqué des
dispositions de tendresse dans les regards de cette belle personne, il
n'aurait osé se promettre qu'elle eût souhaité son retour, sa raison se
révoltait contre sa joie. «Que je suis malheureux! disait-il; j'adore la
plus aimable de toutes les femmes et je n'ose lui vouloir plaire; elle a
de la bonté pour moi; l'honneur et l'amitié me défendent d'en profiter.
Que ferai-je donc, ô ciel! que ferai-je? Je m'étais flatté que l'absence
me pourrait guérir; hélas! c'est un remède que j'ai tenté inutilement;
je n'ai jamais jeté les yeux sur son portrait, que je ne me sois trouvé
plus amoureux et plus misérable que lorsque je la voyais tous les jours.
Il faut lui obéir: elle ordonne mon retour, elle veut bien me revoir et
elle ne peut ignorer ma passion. Lorsque je pris congé d'elle, mes yeux
lui déclarèrent le secret de mon coeur, et quand je me souviens de ce que
je vis dans les siens en ce moment, toutes mes réflexions deviennent
inutiles, et je me résous plutôt à mourir à ses pieds que de vivre
éloigné d'elle.»
»Il partit sans différer d'un seul jour et sans dire adieu à ses amis;
il laissa un gentilhomme pour l'excuser auprès d'eux et pour régler ses
affaires. Il avait tant d'empressement de revoir la marquise, qu'il fit,
pour se rendre auprès d'elle, une diligence que personne que lui
n'aurait pu faire. En arrivant à Cagliari, capitale de la Sardaigne, il
apprit que le marquis et sa femme étaient à une magnifique maison de
campagne, où le vice-roi les était allé voir avec toute sa cour. Il sut
encore que le marquis de Barbaran lui préparait une grande fête où il se
devait faire une course de cañas, à l'ancienne manière des Maures. Il
était le tenant et devait soutenir avec sa quadrille: qu'un mari aimé
est plus heureux qu'un amant.
»Bien des gens qui n'étaient pas de cette opinion se préparaient pour
lui aller disputer le prix que la marquise, à la prière de la
vice-reine, devait donner au victorieux: c'était une écharpe qu'elle
avait brodée elle-même et semée de ses chiffres. L'on ne devait y
paraître qu'en habit de masque, pour que tout y fût plus libre et plus
galant.
»Don Louis eut un secret dépit de comprendre le marquis si satisfait.
«Il est aimé, disait-il, je ne puis m'empêcher de le regarder comme un
rival et comme un rival heureux; mais il faut essayer de troubler sa
félicité en triomphant de sa vaine gloire.» Ayant formé ce dessein, il
ne voulut point paraître dans la ville; il se fit faire un habit de
brocart vert et or; il avait des plumes vertes, et toute sa livrée était
de la même couleur pour marquer ses nouvelles espérances.
»Lorsqu'il entra dans la lice où l'on devait courre, tout le monde
attacha les yeux sur lui; sa magnificence et son air donnèrent de
l'émulation aux cavaliers, et beaucoup de curiosité aux dames. La
marquise en sentit une émotion secrète dont elle ne put démêler la
cause; il était placé fort proche du balcon où elle était avec la
vice-reine; mais il n'y avait là aucune dame qui ne perdît tout son
éclat auprès de celui de la marquise: son air de jeunesse qui ne passait
pas encore dix-huit ans, son teint de lis et de rose, ses yeux si beaux
et si touchants, sa bouche incarnate et petite, un sourire agréable, et
sa taille qui commençait à passer les plus avantageuses, la rendaient
l'admiration de tout le monde.
»Don Louis fut tellement ravi de la revoir si belle et de remarquer, à
travers de ses charmes, un air triste et abattu, qu'il se flatta d'y
avoir quelque part; et ce fut le premier moment où il se trouva heureux.
Quand son tour vint, il courut contre le marquis et lui lança ses cannes
avec tant d'adresse, qu'il n'y en eut aucune qui manquât son coup. Il ne
fut pas moins habile à se parer de celles qu'il lui jeta; et enfin il
gagna le prix avec un applaudissement général.
»Il se rendit aux pieds de la marquise pour le recevoir de ses mains; il
déguisa le son de sa voix, et lui parlant avec son masque assez bas pour
n'être entendu que d'elle: «Divine personne, lui dit-il, veuillez
remarquer ce que la fortune décide en faveur des amants.» Il n'osa lui
en dire davantage; et, sans le connaître, elle lui donna le prix avec
cette grâce naturelle dont toutes ses actions étaient accompagnées.
»Il se retira promptement, de peur d'être connu, car ç'aurait été un
sujet de querelle entre le marquis et lui; et sans doute il ne lui
aurait pardonné qu'avec peine la victoire qu'il venait de remporter.
Cela l'obligea de se tenir encore caché pendant quelques jours. Le
vice-roi et sa femme revinrent à Cagliari; et monsieur et madame de
Barbaran les y accompagnèrent avec toute la Cour.
»Don Louis se fit voir alors; il feignit d'arriver et ne fit pas même
semblant d'avoir appris ce qui s'était passé à la campagne. Le marquis
de Barbaran fut transporté de joie en le voyant, et l'absence n'avait en
rien altéré la tendresse qu'il avait pour ce cher parent. Il ne fut pas
malaisé de se ménager un moment favorable pour entretenir son aimable
marquise; il avait autant de liberté dans sa maison que dans la sienne
propre, et vous jugerez bien, Madame, qu'il n'oublia pas de lui parler
du prix qu'il avait reçu de ses belles mains. «Que je suis malheureux,
lui disait-il, que vous ne m'ayez pas reconnu! Hélas! je me flattais,
Madame, que quelques secrets pressentiments vous apprendraient qu'un
autre que moi ne pouvait soutenir, avec tant de passion, la cause des
amants contre les maris.--Non, Seigneur, lui dit-elle d'un air assez
fier pour ne lui laisser aucune espérance, je ne voulais pas deviner que
vous fussiez partisan d'une si mauvaise cause, et je n'aurais pas cru
que vous eussiez pris des engagements si forts à Naples, que vous
fussiez venu jusqu'en Sardaigne triompher d'un ami qui soutenait mes
intérêts aussi bien que les siens.--Je mourrais de douleur, Madame,
interrompit Don Louis, si je vous avais déplu dans ce que j'ai fait; et
si vous aviez des dispositions un peu plus favorables et que j'osasse
vous prendre pour ma confidente, il ne me serait pas difficile de vous
persuader que ce n'est point à Naples que j'ai laissé l'objet de mes
voeux.» Comme la marquise appréhenda qu'il ne lui en dît plus qu'elle
n'en voulait entendre, et qu'il lui paraissait vivement touché du
reproche qu'elle lui avait fait, elle prit un air enjoué et, tournant la
conversation sur un ton de raillerie, elle lui répondit qu'il prenait
trop sérieusement ce qu'elle lui avait dit. Il n'osa profiter de cette
occasion pour lui déclarer son amour. S'il l'aimait plus que toutes
choses au monde, il ne la respectait pas moins.
»Lorsqu'il l'eut quittée, il commença de se reprocher sa timidité. «Eh
quoi! disait-il, souffrirai-je toujours sans chercher quelque
soulagement à mes peines?» Il se passa assez de temps sans qu'il pût
rencontrer une occasion favorable, parce que la marquise prenait soin de
l'éviter. Mais étant venu un soir chez elle, il la trouva seule dans son
cabinet. Le plafond en était tout peint et doré; il y avait, depuis le
haut jusqu'en bas, de grandes glaces jointes ensemble; un lustre de
cristal et des girandoles de même étaient remplis de bougies, qui
rassemblaient toutes leurs lumières autour d'elle, et la faisaient
paraître la plus belle personne du monde. Elle était couchée sur un lit
d'ange, le plus galant que l'on eut jamais vu; son déshabillé était
magnifique, et ses cheveux, rattachés de quelques noeuds de pierreries,
tombaient négligemment sur sa gorge. Le trouble qu'elle sentit, en
voyant Don Louis, parut sur son visage et la rendit encore plus belle.
Il s'approcha d'un air timide et respectueux; il se mit à genoux auprès
d'elle; il la regarda quelque temps sans oser lui parler; mais devenant
un peu plus hardi: «Si vous considérez, Madame, lui dit-il, l'état
pitoyable où vous m'avez réduit, vous comprendrez sans peine qu'il
n'est plus en mon pouvoir de garder le silence; je n'ai pu parer des
coups aussi inévitables que sont les vôtres, je vous ai adorée dès que
je vous ai vue, j'ai essayé de me guérir en vous fuyant, je me suis
arraché à moi-même en m'arrachant au plaisir d'être auprès de vous: ma
passion n'en a pas eu moins de violence. Vous m'avez rappelé, Madame, de
mon exil volontaire, et je meurs mille fois le jour, incertain de ma
destinée. Si vous êtes assez cruelle pour me refuser votre pitié,
souffrez au moins qu'après avoir appris ma passion je meure de douleur à
vos pieds.» La marquise fut quelque temps sans se pouvoir résoudre de
lui répondre. Enfin, se rassurant: «Je vous l'avoue, lui dit-elle, Don
Louis, j'ai déjà connu une partie de vos sentiments, mais je voulais me
persuader que c'était les effets d'une tendresse innocente; ne me rendez
point complice de votre crime; vous en faites un quand vous trahissez
l'amitié que vous devez à mon époux; mais, bon Dieu! vous n'en serez que
trop puni; je sais que le devoir vous défend de m'aimer; à mon égard il
ne me défend pas seulement de vous aimer, il m'ordonne de vous fuir. Je
le ferai, Don Louis, je vous fuirai, je ne sais même si je ne devrais
point vous haïr; mais, hélas! il me semble qu'il serait impossible de le
faire.--Hé! que faites-vous donc, Madame, interrompit-il d'un air de
douleur et de désespoir, que faites-vous, cruelle, quand vous prononcez
l'arrêt de ma mort! Vous ne pourriez me haïr, dites-vous: ne me
haïssez-vous pas, et ne me faites-vous point tout le mal dont vous êtes
capable, lorsque vous prenez la résolution de me fuir? Achevez, Madame;
achevez, ne laissez pas votre vengeance imparfaite; sacrifiez-moi à
votre devoir et à votre époux, aussi bien la vie m'est odieuse si vous
m'ôtez l'espoir de vous plaire.» Elle le regarda dans ce moment avec des
yeux pleins de langueur. «Don Louis, lui dit-elle, vous me faites des
reproches que je voudrais bien mériter.» En achevant ces mots elle se
leva; elle craignait trop que la tendresse triomphât de sa raison, et,
malgré l'effort qu'il fit pour la retenir, elle passa dans la chambre où
toutes ses femmes étaient.
»Elle crut avoir beaucoup gagné sur elle d'être sortie de cette
conversation sans répondre aussi favorablement que son coeur l'aurait
souhaité; mais l'amour est un séducteur qu'il ne faut point du tout
écouter, si l'on veut s'en défendre. Depuis ce jour, Don Louis commença
de se croire heureux, quoiqu'il manquât beaucoup de choses à sa parfaite
félicité: la marquise avait, en effet, un principe de vertu qui
s'opposait toujours avec succès aux désirs de son amant.
»Il n'avait plus ces scrupules d'amitié pour le marquis de Barbaran, qui
avaient si fort troublé son repos. L'amour avait entièrement banni
l'amitié; il le haïssait même en secret.
»Enfin, Don Louis se flattant que, peut-être, il pourrait trouver un
moment favorable pour toucher le coeur de la marquise de quelque pitié,
il le cherchait avec soin, et pour le trouver, un jour qu'il faisait
excessivement chaud, sachant bien que la marquise avait la coutume de se
retirer pour dormir l'après-midi, comme c'est un usage que chacun suit
en ce pays-là, il vint chez elle, ne doutant pas que tout le monde ne
fût endormi.
«Elle était dans un appartement bas qui donnait sur le jardin; tout
était fermé, et ce ne fut qu'à la faveur d'un faux jour qu'il vit sur
son lit cette charmante personne; elle dormait d'un profond sommeil.
Elle était à demi déshabillée, et il eut le temps de découvrir des
beautés qui augmentaient encore la force de sa passion. Il s'approcha si
doucement d'elle, qu'elle ne s'éveilla point; il y avait déjà quelques
moments qu'il la regardait avec tous les transports d'un homme qui ne se
possède plus, lorsque, voyant sa gorge nue, il ne put s'empêcher de lui
faire un larcin amoureux. Elle se réveilla en sursaut, elle n'avait pas
encore les yeux bien ouverts, la chambre était sombre, et elle n'aurait
jamais pu croire que Don Louis eût été si téméraire. Je vous ai dit,
Madame, qu'il ressemblait beaucoup au marquis de Barbaran; elle ne douta
donc point que ce fût lui, et le nommant plusieurs fois mon cher marquis
et mon cher époux, elle l'embrassa tendrement. Il connut bien son
erreur; quelque plaisir qu'elle lui procurât, il aurait souhaité n'en
être redevable qu'aux bontés de sa maîtresse. Mais, ô ciel! quel
contre-temps! le marquis vint dans ce dangereux moment, et ce ne fut pas
sans la dernière fureur qu'il vit la liberté que Don Louis prenait
auprès de sa femme. Au bruit qu'il avait fait en entrant, elle avait
tourné les yeux vers la porte, et voyant entrer son mari qu'elle croyait
auprès d'elle, l'on ne peut rien ajouter à sa surprise et à son
affliction de se trouver entre les bras d'un autre. Don Louis, désespéré
de cette aventure, se flatta que peut-être il ne l'aurait pas reconnu;
il passa promptement dans la galerie; et trouvant une fenêtre ouverte
qui donnait sur le jardin, il s'y jeta et sortit aussitôt par une porte
de derrière. Le marquis le poursuivit sans pouvoir le joindre. En
revenant sur ses pas, il trouva malheureusement le portrait de la
marquise qui était tombé du bras de Don Louis comme il courait. Il fit
sur-le-champ de très-cruelles réflexions; un tête-à-tête de Don Louis et
de sa femme à une heure où les dames ne voient personne, ce portrait
rattaché de ses cheveux qu'il venait de laisser tomber, enfin avoir vu
la marquise l'embrasser, tout cela ensemble lui donna lieu de soupçonner
sa vertu. «Je suis trahi, s'écria-t-il, je suis trahi par tout ce que
j'aimais au monde; qui peut être aussi malheureux que moi?» En achevant
ces mots, il rentra dans la chambre de sa femme. Elle se jeta d'abord à
ses pieds, et, fondant en larmes, elle voulut se justifier et lui faire
connaître son innocence; mais le démon de la jalousie le possédait à un
tel point, qu'il la repoussa avec violence, il n'écouta plus que les
transports de sa rage et de son désespoir, et détournant les yeux, pour
ne pas voir un objet aussi aimable et qu'il avait tant aimé, il eut la
barbarie d'enfoncer son poignard dans le sein de la plus belle et de la
plus vertueuse femme du monde. Elle se laissa égorger comme une
innocente victime, et son âme sortit avec un ruisseau de sang.
«O Dieu! m'écriai-je, trop imprudent Don Louis, pourquoi
abandonniez-vous cette charmante personne aux fureurs d'un mari
amoureux, emporté et jaloux? Vous l'auriez arrachée de ses cruelles
mains.--Hélas! Madame, reprit ce gentilhomme, il sortit sans réflexion,
et s'il avait pu prévoir un tel malheur, que n'aurait-il pas fait?»
«Aussitôt que l'infortunée marquise eut rendu les derniers soupirs, son
bourreau ferma son appartement, prit tout ce qu'il avait de pierreries
et d'argent, monta à cheval et s'enfuit avec une diligence extrême. Don
Louis, inquiet et plus amoureux qu'il ne l'avait jamais été, revint le
soir chez elle, au hasard de tout ce qui pourrait lui arriver. Il fut
surpris quand on lui dit qu'elle avait toujours dormi, que sa chambre
était encore fermée et que le marquis était monté à cheval. Un
pressentiment secret commença de lui faire tout craindre; il fut vite
dans le jardin, et par la même fenêtre qu'il avait trouvée ouverte, il
entra dans la galerie et de là dans la chambre. Il y faisait si sombre,
qu'il marchait à tâtons, lorsqu'il sentit quelque chose qui faillit le
faire tomber. Il se baissa et connut bien que c'était un corps mort. Il
poussa un grand cri, et ne doutant point que ce fût celui de sa chère
maîtresse, il tomba pâmé de douleur. Quelques-unes des femmes de la
marquise se promenaient sous les fenêtres de son appartement; elles
entendirent les cris de Don Louis; elles montèrent aisément par la même
fenêtre et entrèrent. Quel triste spectacle, bon Dieu! peut-on se le
figurer! l'amante morte, l'amant prêt à mourir; je ne trouve point de
paroles qui vous puissent bien exprimer l'état où il était. Il ne fut
pas plutôt revenu à soi par la force des remèdes, que sa douleur, sa
rage et son désespoir éclatèrent avec tant de violence, que l'on croyait
qu'il n'y aurait jamais rien qui pût le consoler, et je suis persuadé
qu'il n'aurait point survécu à celle dont il venait de causer la perte,
si le désir de la venger ne l'avait encore animé.
«Il partit comme un furieux à la quête du marquis de Barbaran, il le
chercha partout sans pouvoir le trouver. Il parcourut l'Italie, passa
par l'Allemagne, il revint en Flandre, il se rendit en France. On
l'assura que le marquis était à Valence, en Espagne. Il y fut et ne l'y
rencontra point. Enfin, trois ans s'étant écoulés sans qu'il pût trouver
les moyens de sacrifier son ennemi aux mânes de sa maîtresse; la grâce
qui peut tout, et particulièrement sur les grandes âmes, toucha la
sienne si efficacement, que tout à coup il changea ses désirs de
vengeance en des désirs sérieux de faire son salut et de sortir du
monde.
«Étant rempli de cet esprit, il retourna en Sardaigne: il vendit tout
son bien, qu'il distribua à quelques-uns de ses amis, qui avec beaucoup
de mérites étaient fort pauvres, et par ce moyen il se rendit si pauvre
lui-même, qu'il voulut être réduit à demander l'aumône.
«Il avait vu, en allant autrefois à Madrid, un lieu tout propre à faire
un ermitage (c'est vers le Mont-Dragon). Cette montagne est presque
inaccessible, et l'on n'y passe que par une ouverture qui est au milieu
d'un grand rocher. Elle se ferme lorsqu'il tombe de la neige, et
l'ermitage est enseveli plus de six mois dessous. Don Louis en fit bâtir
un en ce lieu; il avait accoutumé d'y passer des années entières sans
voir qui que ce soit. Il y faisait les provisions nécessaires, il a de
bons livres et il demeurait seul dans cette affreuse solitude; mais
cette année, on l'a forcé de venir ici à cause d'une grande maladie dont
il a pensé mourir. Il y a déjà quatre ans qu'il mène une vie toute
spirituelle et si différente de celle pour laquelle il était né, que ce
n'est qu'avec peine qu'il voit les personnes qui le connaissent.
«A l'égard du marquis de Barbaran, il a quitté pour jamais l'île de
Sardaigne, où il n'a pas la liberté de retourner. J'ai appris qu'il
s'est remarié à Anvers, à la veuve d'un Espagnol nommé Fonceca.
«Et c'est lui-même qui a raconté à un de mes amis les particularités de
son crime; il en est si furieusement bourrelé, qu'il croit toujours voir
sa femme mourante qui lui fait des reproches, et son imagination en est
si blessée, qu'il en a contracté une noire mélancolie dont on appréhende
qu'il ne meure bientôt ou qu'il ne perde tout à fait l'esprit.»