»A peine étaient-ils remis de cette première émotion où le coeur n'écoute

que ses mouvements, lorsque le marquis entra dans la chambre. Il vint

embrasser Don Louis avec tous les témoignages d'une parfaite amitié; il

fut inconsolable quand il apprit qu'il partait pour Naples. Il n'omit

rien pour l'en dissuader; il lui montra inutilement toute sa douleur, il

ne s'y rendit point; il prit congé de la marquise sur-le-champ et ne la

revit plus. Le marquis sortit avec lui, il ne le quitta point jusqu'au

moment de son départ. C'était une augmentation de peine pour Don Louis,

il aurait bien voulu rester seul pour avoir une entière liberté de

s'affliger.

»La marquise fut sensiblement touchée de cette séparation; elle s'était

aperçue qu'il l'aimait avant qu'il l'eût bien connu lui-même, et elle

lui trouvait un mérite si distingué, qu'à son tour elle l'avait aimé

sans le savoir; mais elle ne le sut que trop après son départ. Comme

elle sortait d'une grande maladie dont elle n'était pas encore bien

remise, ce surcroît de chagrin la fit tomber dans une langueur qui la

rendit bientôt méconnaissable; son devoir, sa raison, sa vertu la

persécutaient également; elle sentait avec une extrême reconnaissance

les bontés de son mari, et elle ne pouvait souffrir qu'avec beaucoup de

douleur qu'un autre que lui occupât ses pensées et remplît sa tendresse;

elle n'osait plus prononcer le nom de Don Louis; elle ne s'informait

jamais de ses nouvelles; elle s'était fait un devoir indispensable de

l'oublier. Cette attention qu'elle avait sur elle-même lui faisait

souffrir un continuel martyre; elle en fit la confidence à une de ses

filles qu'elle aimait chèrement.--Ne suis-je pas bien malheureuse, lui

dit-elle? il faut que je souhaite de ne jamais revoir un homme pour

lequel je ne suis plus en état d'avoir de l'indifférence; son idée m'est

toujours présente; trop ingénieux à me nuire, je crois même le voir en

la personne de mon époux; la ressemblance qui est entre eux ne sert qu'à

entretenir ma tendresse. Ah! Marianne, il faut que je meure pour expier

ce crime, bien qu'il soit involontaire; il ne me reste que ce moyen de

me défaire d'une passion dont je n'ai pu jusqu'ici être maîtresse.

Hélas! que n'ai-je point fait pour l'étouffer, cette passion qui ne

laisse pas que de m'être chère!» Elle accompagnait ces paroles de mille

soupirs; elle fondait en larmes, et bien que cette fille eût de l'esprit

et beaucoup d'attachement pour sa maîtresse, elle ne pouvait lui rien

dire qui fût capable de la consoler.

»Cependant le marquis reprochait tous les jours à sa femme son

indifférence pour Don Louis. «Je ne puis souffrir, lui disait-il, que

vous ne pensiez plus à l'homme du monde que j'aime davantage et qui

avait pour vous tant de complaisance et tant d'amitié. Je vous avoue que

c'est une espèce de dureté qui fait mal juger de la bonté de votre coeur;

mais convenez au moins, Madame, qu'il n'était pas encore parti que vous

l'aviez déjà oublié.--De quoi lui servirait mon souvenir? disait la

marquise avec une langueur charmante; ne voyez-vous point qu'il nous

fuit? Ne serait-il pas encore avec nous s'il nous avait véritablement

aimés? Croyez-moi, Seigneur, il mérite un peu qu'on l'abandonne à son

tour.» Tout ce qu'elle pouvait dire ne rebuta point le marquis; il la

persécutait sans cesse pour qu'elle écrivît à Don Louis de revenir. Un

jour, entre autres, qu'elle était entrée dans son cabinet pour lui

parler de quelques affaires, elle le trouva occupé à lire une lettre de

Don Louis qu'il venait de recevoir.

»Elle voulut se retirer, mais il prit ce moment pour l'obliger de faire

ce qu'il souhaitait. Il lui dit fort sérieusement, qu'il ne pouvait plus

supporter l'absence de son cousin; qu'il était résolu de l'aller

trouver; qu'il y avait déjà deux ans qu'il était parti sans témoigner

aucun désir de revoir son pays et ses amis; qu'il était persuadé qu'il

aurait plus de déférence pour ses prières que pour les siennes; qu'il la

conjurait de lui écrire, et qu'enfin elle pouvait choisir ou de lui

donner cette satisfaction ou de se résoudre à le voir partir pour

Naples, où Don Louis devait faire quelque séjour. Elle demeura surprise

et embarrassée de cette proposition; mais connaissant qu'il attendait

avec une extrême inquiétude qu'elle se fût déterminée: «Que voulez-vous

que je lui mande, Seigneur? lui dit-elle d'un air triste. Dictez-moi

cette lettre, je l'écrirai; c'est tout ce que je puis, et je crois même

que c'est plus que je ne dois.» Le marquis, transporté de joie,

l'embrassa tendrement; il la remercia de sa complaisance et lui fit

écrire ces paroles devant lui:

«Si vous avez de l'amitié pour nous, ne différez pas votre retour, j'ai

des raisons pressantes pour le souhaiter; je vous veux du mal que vous

songiez si peu à revenir, et c'est payer les sentiments que l'on a pour

vous d'une indifférence qui n'est pas ordinaire. Revenez, Don Louis, je

le souhaite, je vous en prie, et s'il m'était permis de me servir de

termes plus pressants, je dirais peut-être que je vous l'ordonne.»

»Le marquis fit un paquet seul de cette fatale lettre, afin que Don

Louis ne pût croire que c'était par son ordre que la marquise la lui

avait écrite; et l'ayant envoyé au courrier, il en attendait le succès

avec une impatience qui n'est pas concevable. Que devint cet amant à la

vue d'un ordre si cher et si peu espéré? Bien qu'il eût remarqué des

dispositions de tendresse dans les regards de cette belle personne, il

n'aurait osé se promettre qu'elle eût souhaité son retour, sa raison se

révoltait contre sa joie. «Que je suis malheureux! disait-il; j'adore la

plus aimable de toutes les femmes et je n'ose lui vouloir plaire; elle a

de la bonté pour moi; l'honneur et l'amitié me défendent d'en profiter.

Que ferai-je donc, ô ciel! que ferai-je? Je m'étais flatté que l'absence

me pourrait guérir; hélas! c'est un remède que j'ai tenté inutilement;

je n'ai jamais jeté les yeux sur son portrait, que je ne me sois trouvé

plus amoureux et plus misérable que lorsque je la voyais tous les jours.

Il faut lui obéir: elle ordonne mon retour, elle veut bien me revoir et

elle ne peut ignorer ma passion. Lorsque je pris congé d'elle, mes yeux

lui déclarèrent le secret de mon coeur, et quand je me souviens de ce que

je vis dans les siens en ce moment, toutes mes réflexions deviennent

inutiles, et je me résous plutôt à mourir à ses pieds que de vivre

éloigné d'elle.»

»Il partit sans différer d'un seul jour et sans dire adieu à ses amis;

il laissa un gentilhomme pour l'excuser auprès d'eux et pour régler ses

affaires. Il avait tant d'empressement de revoir la marquise, qu'il fit,

pour se rendre auprès d'elle, une diligence que personne que lui

n'aurait pu faire. En arrivant à Cagliari, capitale de la Sardaigne, il

apprit que le marquis et sa femme étaient à une magnifique maison de

campagne, où le vice-roi les était allé voir avec toute sa cour. Il sut

encore que le marquis de Barbaran lui préparait une grande fête où il se

devait faire une course de cañas, à l'ancienne manière des Maures. Il

était le tenant et devait soutenir avec sa quadrille: qu'un mari aimé

est plus heureux qu'un amant.

»Bien des gens qui n'étaient pas de cette opinion se préparaient pour

lui aller disputer le prix que la marquise, à la prière de la

vice-reine, devait donner au victorieux: c'était une écharpe qu'elle

avait brodée elle-même et semée de ses chiffres. L'on ne devait y

paraître qu'en habit de masque, pour que tout y fût plus libre et plus

galant.

»Don Louis eut un secret dépit de comprendre le marquis si satisfait.

«Il est aimé, disait-il, je ne puis m'empêcher de le regarder comme un

rival et comme un rival heureux; mais il faut essayer de troubler sa

félicité en triomphant de sa vaine gloire.» Ayant formé ce dessein, il

ne voulut point paraître dans la ville; il se fit faire un habit de

brocart vert et or; il avait des plumes vertes, et toute sa livrée était

de la même couleur pour marquer ses nouvelles espérances.

»Lorsqu'il entra dans la lice où l'on devait courre, tout le monde

attacha les yeux sur lui; sa magnificence et son air donnèrent de

l'émulation aux cavaliers, et beaucoup de curiosité aux dames. La

marquise en sentit une émotion secrète dont elle ne put démêler la

cause; il était placé fort proche du balcon où elle était avec la

vice-reine; mais il n'y avait là aucune dame qui ne perdît tout son

éclat auprès de celui de la marquise: son air de jeunesse qui ne passait

pas encore dix-huit ans, son teint de lis et de rose, ses yeux si beaux

et si touchants, sa bouche incarnate et petite, un sourire agréable, et

sa taille qui commençait à passer les plus avantageuses, la rendaient

l'admiration de tout le monde.

»Don Louis fut tellement ravi de la revoir si belle et de remarquer, à

travers de ses charmes, un air triste et abattu, qu'il se flatta d'y

avoir quelque part; et ce fut le premier moment où il se trouva heureux.

Quand son tour vint, il courut contre le marquis et lui lança ses cannes

avec tant d'adresse, qu'il n'y en eut aucune qui manquât son coup. Il ne

fut pas moins habile à se parer de celles qu'il lui jeta; et enfin il

gagna le prix avec un applaudissement général.

»Il se rendit aux pieds de la marquise pour le recevoir de ses mains; il

déguisa le son de sa voix, et lui parlant avec son masque assez bas pour

n'être entendu que d'elle: «Divine personne, lui dit-il, veuillez

remarquer ce que la fortune décide en faveur des amants.» Il n'osa lui

en dire davantage; et, sans le connaître, elle lui donna le prix avec

cette grâce naturelle dont toutes ses actions étaient accompagnées.

»Il se retira promptement, de peur d'être connu, car ç'aurait été un

sujet de querelle entre le marquis et lui; et sans doute il ne lui

aurait pardonné qu'avec peine la victoire qu'il venait de remporter.

Cela l'obligea de se tenir encore caché pendant quelques jours. Le

vice-roi et sa femme revinrent à Cagliari; et monsieur et madame de

Barbaran les y accompagnèrent avec toute la Cour.

»Don Louis se fit voir alors; il feignit d'arriver et ne fit pas même

semblant d'avoir appris ce qui s'était passé à la campagne. Le marquis

de Barbaran fut transporté de joie en le voyant, et l'absence n'avait en

rien altéré la tendresse qu'il avait pour ce cher parent. Il ne fut pas

malaisé de se ménager un moment favorable pour entretenir son aimable

marquise; il avait autant de liberté dans sa maison que dans la sienne

propre, et vous jugerez bien, Madame, qu'il n'oublia pas de lui parler

du prix qu'il avait reçu de ses belles mains. «Que je suis malheureux,

lui disait-il, que vous ne m'ayez pas reconnu! Hélas! je me flattais,

Madame, que quelques secrets pressentiments vous apprendraient qu'un

autre que moi ne pouvait soutenir, avec tant de passion, la cause des

amants contre les maris.--Non, Seigneur, lui dit-elle d'un air assez

fier pour ne lui laisser aucune espérance, je ne voulais pas deviner que

vous fussiez partisan d'une si mauvaise cause, et je n'aurais pas cru

que vous eussiez pris des engagements si forts à Naples, que vous

fussiez venu jusqu'en Sardaigne triompher d'un ami qui soutenait mes

intérêts aussi bien que les siens.--Je mourrais de douleur, Madame,

interrompit Don Louis, si je vous avais déplu dans ce que j'ai fait; et

si vous aviez des dispositions un peu plus favorables et que j'osasse

vous prendre pour ma confidente, il ne me serait pas difficile de vous

persuader que ce n'est point à Naples que j'ai laissé l'objet de mes

voeux.» Comme la marquise appréhenda qu'il ne lui en dît plus qu'elle

n'en voulait entendre, et qu'il lui paraissait vivement touché du

reproche qu'elle lui avait fait, elle prit un air enjoué et, tournant la

conversation sur un ton de raillerie, elle lui répondit qu'il prenait

trop sérieusement ce qu'elle lui avait dit. Il n'osa profiter de cette

occasion pour lui déclarer son amour. S'il l'aimait plus que toutes

choses au monde, il ne la respectait pas moins.

»Lorsqu'il l'eut quittée, il commença de se reprocher sa timidité. «Eh

quoi! disait-il, souffrirai-je toujours sans chercher quelque

soulagement à mes peines?» Il se passa assez de temps sans qu'il pût

rencontrer une occasion favorable, parce que la marquise prenait soin de

l'éviter. Mais étant venu un soir chez elle, il la trouva seule dans son

cabinet. Le plafond en était tout peint et doré; il y avait, depuis le

haut jusqu'en bas, de grandes glaces jointes ensemble; un lustre de

cristal et des girandoles de même étaient remplis de bougies, qui

rassemblaient toutes leurs lumières autour d'elle, et la faisaient

paraître la plus belle personne du monde. Elle était couchée sur un lit

d'ange, le plus galant que l'on eut jamais vu; son déshabillé était

magnifique, et ses cheveux, rattachés de quelques noeuds de pierreries,

tombaient négligemment sur sa gorge. Le trouble qu'elle sentit, en

voyant Don Louis, parut sur son visage et la rendit encore plus belle.

Il s'approcha d'un air timide et respectueux; il se mit à genoux auprès

d'elle; il la regarda quelque temps sans oser lui parler; mais devenant

un peu plus hardi: «Si vous considérez, Madame, lui dit-il, l'état

pitoyable où vous m'avez réduit, vous comprendrez sans peine qu'il

n'est plus en mon pouvoir de garder le silence; je n'ai pu parer des

coups aussi inévitables que sont les vôtres, je vous ai adorée dès que

je vous ai vue, j'ai essayé de me guérir en vous fuyant, je me suis

arraché à moi-même en m'arrachant au plaisir d'être auprès de vous: ma

passion n'en a pas eu moins de violence. Vous m'avez rappelé, Madame, de

mon exil volontaire, et je meurs mille fois le jour, incertain de ma

destinée. Si vous êtes assez cruelle pour me refuser votre pitié,

souffrez au moins qu'après avoir appris ma passion je meure de douleur à

vos pieds.» La marquise fut quelque temps sans se pouvoir résoudre de

lui répondre. Enfin, se rassurant: «Je vous l'avoue, lui dit-elle, Don

Louis, j'ai déjà connu une partie de vos sentiments, mais je voulais me

persuader que c'était les effets d'une tendresse innocente; ne me rendez

point complice de votre crime; vous en faites un quand vous trahissez

l'amitié que vous devez à mon époux; mais, bon Dieu! vous n'en serez que

trop puni; je sais que le devoir vous défend de m'aimer; à mon égard il

ne me défend pas seulement de vous aimer, il m'ordonne de vous fuir. Je

le ferai, Don Louis, je vous fuirai, je ne sais même si je ne devrais

point vous haïr; mais, hélas! il me semble qu'il serait impossible de le

faire.--Hé! que faites-vous donc, Madame, interrompit-il d'un air de

douleur et de désespoir, que faites-vous, cruelle, quand vous prononcez

l'arrêt de ma mort! Vous ne pourriez me haïr, dites-vous: ne me

haïssez-vous pas, et ne me faites-vous point tout le mal dont vous êtes

capable, lorsque vous prenez la résolution de me fuir? Achevez, Madame;

achevez, ne laissez pas votre vengeance imparfaite; sacrifiez-moi à

votre devoir et à votre époux, aussi bien la vie m'est odieuse si vous

m'ôtez l'espoir de vous plaire.» Elle le regarda dans ce moment avec des

yeux pleins de langueur. «Don Louis, lui dit-elle, vous me faites des

reproches que je voudrais bien mériter.» En achevant ces mots elle se

leva; elle craignait trop que la tendresse triomphât de sa raison, et,

malgré l'effort qu'il fit pour la retenir, elle passa dans la chambre où

toutes ses femmes étaient.

»Elle crut avoir beaucoup gagné sur elle d'être sortie de cette

conversation sans répondre aussi favorablement que son coeur l'aurait

souhaité; mais l'amour est un séducteur qu'il ne faut point du tout

écouter, si l'on veut s'en défendre. Depuis ce jour, Don Louis commença

de se croire heureux, quoiqu'il manquât beaucoup de choses à sa parfaite

félicité: la marquise avait, en effet, un principe de vertu qui

s'opposait toujours avec succès aux désirs de son amant.

»Il n'avait plus ces scrupules d'amitié pour le marquis de Barbaran, qui

avaient si fort troublé son repos. L'amour avait entièrement banni

l'amitié; il le haïssait même en secret.

»Enfin, Don Louis se flattant que, peut-être, il pourrait trouver un

moment favorable pour toucher le coeur de la marquise de quelque pitié,

il le cherchait avec soin, et pour le trouver, un jour qu'il faisait

excessivement chaud, sachant bien que la marquise avait la coutume de se

retirer pour dormir l'après-midi, comme c'est un usage que chacun suit

en ce pays-là, il vint chez elle, ne doutant pas que tout le monde ne

fût endormi.

«Elle était dans un appartement bas qui donnait sur le jardin; tout

était fermé, et ce ne fut qu'à la faveur d'un faux jour qu'il vit sur

son lit cette charmante personne; elle dormait d'un profond sommeil.

Elle était à demi déshabillée, et il eut le temps de découvrir des

beautés qui augmentaient encore la force de sa passion. Il s'approcha si

doucement d'elle, qu'elle ne s'éveilla point; il y avait déjà quelques

moments qu'il la regardait avec tous les transports d'un homme qui ne se

possède plus, lorsque, voyant sa gorge nue, il ne put s'empêcher de lui

faire un larcin amoureux. Elle se réveilla en sursaut, elle n'avait pas

encore les yeux bien ouverts, la chambre était sombre, et elle n'aurait

jamais pu croire que Don Louis eût été si téméraire. Je vous ai dit,

Madame, qu'il ressemblait beaucoup au marquis de Barbaran; elle ne douta

donc point que ce fût lui, et le nommant plusieurs fois mon cher marquis

et mon cher époux, elle l'embrassa tendrement. Il connut bien son

erreur; quelque plaisir qu'elle lui procurât, il aurait souhaité n'en

être redevable qu'aux bontés de sa maîtresse. Mais, ô ciel! quel

contre-temps! le marquis vint dans ce dangereux moment, et ce ne fut pas

sans la dernière fureur qu'il vit la liberté que Don Louis prenait

auprès de sa femme. Au bruit qu'il avait fait en entrant, elle avait

tourné les yeux vers la porte, et voyant entrer son mari qu'elle croyait

auprès d'elle, l'on ne peut rien ajouter à sa surprise et à son

affliction de se trouver entre les bras d'un autre. Don Louis, désespéré

de cette aventure, se flatta que peut-être il ne l'aurait pas reconnu;

il passa promptement dans la galerie; et trouvant une fenêtre ouverte

qui donnait sur le jardin, il s'y jeta et sortit aussitôt par une porte

de derrière. Le marquis le poursuivit sans pouvoir le joindre. En

revenant sur ses pas, il trouva malheureusement le portrait de la

marquise qui était tombé du bras de Don Louis comme il courait. Il fit

sur-le-champ de très-cruelles réflexions; un tête-à-tête de Don Louis et

de sa femme à une heure où les dames ne voient personne, ce portrait

rattaché de ses cheveux qu'il venait de laisser tomber, enfin avoir vu

la marquise l'embrasser, tout cela ensemble lui donna lieu de soupçonner

sa vertu. «Je suis trahi, s'écria-t-il, je suis trahi par tout ce que

j'aimais au monde; qui peut être aussi malheureux que moi?» En achevant

ces mots, il rentra dans la chambre de sa femme. Elle se jeta d'abord à

ses pieds, et, fondant en larmes, elle voulut se justifier et lui faire

connaître son innocence; mais le démon de la jalousie le possédait à un

tel point, qu'il la repoussa avec violence, il n'écouta plus que les

transports de sa rage et de son désespoir, et détournant les yeux, pour

ne pas voir un objet aussi aimable et qu'il avait tant aimé, il eut la

barbarie d'enfoncer son poignard dans le sein de la plus belle et de la

plus vertueuse femme du monde. Elle se laissa égorger comme une

innocente victime, et son âme sortit avec un ruisseau de sang.

«O Dieu! m'écriai-je, trop imprudent Don Louis, pourquoi

abandonniez-vous cette charmante personne aux fureurs d'un mari

amoureux, emporté et jaloux? Vous l'auriez arrachée de ses cruelles

mains.--Hélas! Madame, reprit ce gentilhomme, il sortit sans réflexion,

et s'il avait pu prévoir un tel malheur, que n'aurait-il pas fait?»

«Aussitôt que l'infortunée marquise eut rendu les derniers soupirs, son

bourreau ferma son appartement, prit tout ce qu'il avait de pierreries

et d'argent, monta à cheval et s'enfuit avec une diligence extrême. Don

Louis, inquiet et plus amoureux qu'il ne l'avait jamais été, revint le

soir chez elle, au hasard de tout ce qui pourrait lui arriver. Il fut

surpris quand on lui dit qu'elle avait toujours dormi, que sa chambre

était encore fermée et que le marquis était monté à cheval. Un

pressentiment secret commença de lui faire tout craindre; il fut vite

dans le jardin, et par la même fenêtre qu'il avait trouvée ouverte, il

entra dans la galerie et de là dans la chambre. Il y faisait si sombre,

qu'il marchait à tâtons, lorsqu'il sentit quelque chose qui faillit le

faire tomber. Il se baissa et connut bien que c'était un corps mort. Il

poussa un grand cri, et ne doutant point que ce fût celui de sa chère

maîtresse, il tomba pâmé de douleur. Quelques-unes des femmes de la

marquise se promenaient sous les fenêtres de son appartement; elles

entendirent les cris de Don Louis; elles montèrent aisément par la même

fenêtre et entrèrent. Quel triste spectacle, bon Dieu! peut-on se le

figurer! l'amante morte, l'amant prêt à mourir; je ne trouve point de

paroles qui vous puissent bien exprimer l'état où il était. Il ne fut

pas plutôt revenu à soi par la force des remèdes, que sa douleur, sa

rage et son désespoir éclatèrent avec tant de violence, que l'on croyait

qu'il n'y aurait jamais rien qui pût le consoler, et je suis persuadé

qu'il n'aurait point survécu à celle dont il venait de causer la perte,

si le désir de la venger ne l'avait encore animé.

«Il partit comme un furieux à la quête du marquis de Barbaran, il le

chercha partout sans pouvoir le trouver. Il parcourut l'Italie, passa

par l'Allemagne, il revint en Flandre, il se rendit en France. On

l'assura que le marquis était à Valence, en Espagne. Il y fut et ne l'y

rencontra point. Enfin, trois ans s'étant écoulés sans qu'il pût trouver

les moyens de sacrifier son ennemi aux mânes de sa maîtresse; la grâce

qui peut tout, et particulièrement sur les grandes âmes, toucha la

sienne si efficacement, que tout à coup il changea ses désirs de

vengeance en des désirs sérieux de faire son salut et de sortir du

monde.

«Étant rempli de cet esprit, il retourna en Sardaigne: il vendit tout

son bien, qu'il distribua à quelques-uns de ses amis, qui avec beaucoup

de mérites étaient fort pauvres, et par ce moyen il se rendit si pauvre

lui-même, qu'il voulut être réduit à demander l'aumône.

«Il avait vu, en allant autrefois à Madrid, un lieu tout propre à faire

un ermitage (c'est vers le Mont-Dragon). Cette montagne est presque

inaccessible, et l'on n'y passe que par une ouverture qui est au milieu

d'un grand rocher. Elle se ferme lorsqu'il tombe de la neige, et

l'ermitage est enseveli plus de six mois dessous. Don Louis en fit bâtir

un en ce lieu; il avait accoutumé d'y passer des années entières sans

voir qui que ce soit. Il y faisait les provisions nécessaires, il a de

bons livres et il demeurait seul dans cette affreuse solitude; mais

cette année, on l'a forcé de venir ici à cause d'une grande maladie dont

il a pensé mourir. Il y a déjà quatre ans qu'il mène une vie toute

spirituelle et si différente de celle pour laquelle il était né, que ce

n'est qu'avec peine qu'il voit les personnes qui le connaissent.

«A l'égard du marquis de Barbaran, il a quitté pour jamais l'île de

Sardaigne, où il n'a pas la liberté de retourner. J'ai appris qu'il

s'est remarié à Anvers, à la veuve d'un Espagnol nommé Fonceca.

«Et c'est lui-même qui a raconté à un de mes amis les particularités de

son crime; il en est si furieusement bourrelé, qu'il croit toujours voir

sa femme mourante qui lui fait des reproches, et son imagination en est

si blessée, qu'il en a contracté une noire mélancolie dont on appréhende

qu'il ne meure bientôt ou qu'il ne perde tout à fait l'esprit.»

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 3 / 37 段