pas de la ressentir vivement; ce n'était plus se trouver à tous moments,
nos visites avaient un certain air de cérémonies qui nous alarmait; mais
nos alarmes redoublèrent beaucoup lorsque nous vîmes deux hommes riches
et bien faits s'attacher à mesdemoiselles de Messignac et attaquer la
place en forme; cela s'appelle qu'ils déclarèrent qu'ils prétendaient à
l'hyménée et qu'ils furent agréablement écoutés du père et de la mère.
O Dieu! que devînmes-nous? Leurs affaires allaient fort vite et nos
chères maîtresses, qui partageaient notre désespoir, mêlaient tous les
jours leurs larmes avec les nôtres. Enfin, après nous être bien
tourmentés et avoir cherché mille moyens inutiles, je me résolus d'aller
trouver M. de Messignac. Je lui parlai et je lui dis tout ce que ma
passion me put inspirer, pour lui persuader de différer ces mariages. Il
me dit qu'il recevait avec reconnaissance les offres que mon frère et
moi lui faisions; que n'étant point encore en âge, ce que nous ferions à
présent pourrait être cassé dans la suite; qu'il aimait l'honneur; que
sa fortune était médiocre, mais qu'il s'estimerait toujours heureux tant
qu'il pourrait vivre sans reproche; que mon oncle qui nous avait confiés
à lui serait en droit de l'accuser de nous avoir séduits, et qu'en un
mot, il n'y fallait pas penser.
«Je me retirai dans une affliction inconcevable, je la partageai avec
mon frère, et ce fut un trouble affreux parmi nous. M. de Messignac,
pour mettre le comble à nos malheurs, écrivit à mon oncle ce qui se
passait et le conjura de nous donner des ordres précis de partir. Il le
fit aussitôt; et ne voyant plus de remèdes à nos maux, nous fûmes, mon
frère et moi, trouver mesdemoiselles de Messignac; nous nous jetâmes à
leurs pieds, nous leur dîmes ce qui peut persuader des coeurs déjà
prévenus, nous leur donnâmes notre foi et des promesses signées de notre
sang; enfin, l'amour acheva de les vaincre, elles consentirent à leur
enlèvement. Il ne nous fut pas malaisé de prendre des mesures justes,
et notre voyage avait été heureux jusqu'à notre arrivée céans; mais il y
a deux jours, entrant dans cette maison, la première personne qui se
présenta à nous, ce fut Don Diègue. Il était impatient de notre retour,
et, pour se tirer de peine, il venait nous quérir lui-même. Que
devînmes-nous à cette vue? Il nous fit arrêter comme des criminels, et
oubliant que mesdemoiselles de Messignac étaient les filles de son
meilleur ami et personnes de qualité, il les chargea d'injures et les
accabla de reproches après qu'il eut appris d'un de mes gens que nous
avions résolu d'aller incognito jusqu'à Madrid, chez des parents que
nous y avons, pour attendre en ce lieu que nous eussions une entière
liberté de déclarer notre mariage. Il nous enferma dans une chambre
proche de la sienne, et nous y étions lorsque ces demoiselles sont
venues cette nuit, au clair de la lune, tousser sous nos fenêtres. Nous
les avons entendues et nous y sommes courus. Elles nous ont fait voir
leurs lettres et nous cherchions quelque chose pour les tirer, quand mon
oncle a été averti de ce qui se passait. Il est descendu sans bruit avec
tous ses gens, et à nos yeux il a outragé ces aimables personnes. Dans
l'excès de notre désespoir, nos forces ont sans doute augmenté, nous
avons enfoncé les portes que l'on avait fermées sur nous et nous
courions pour les secourir, lorsque imprudemment, madame, nous sommes
entrés dans votre chambre.
«Le cavalier se tut en cet endroit; je trouvai qu'il avait raconté sa
petite histoire avec esprit. Je le remerciai, et j'offris à ces
demoiselles mes soins et ceux de mes amis pour apaiser leur famille.
Elles les acceptèrent et m'en témoignèrent beaucoup de reconnaissance.»
Quelques dames de la ville, qui me sont venues voir, veulent m'arrêter;
elles me proposent d'aller chez des religieuses dont le couvent est au
haut de la côte. Elles m'offrent de m'y faire entrer, et me disent que
la vue de ce lieu n'a point de bornes, que l'on découvre tout à la fois
la mer, des vaisseaux, des villes, des bois et des campagnes; elles
vantent fort la voix, la beauté et les agréments de ces religieuses.
Ajoutez à cela que le mauvais temps est augmenté d'une telle manière, et
que la neige est tombée en si grande abondance, que personne ne me
conseille de me mettre en chemin.
J'ai balancé un peu, mais l'impatience que j'ai de me rendre à Madrid
l'emporte sur toutes ces considérations, et je pars demain; j'ai reçu de
mon banquier l'argent dont j'avais besoin. Il ne faut pas, au reste, que
j'oublie de vous dire que les habitants de cette ville ont un privilége
assez particulier, et dont aussi ils se vantent beaucoup. C'est que,
lorsqu'ils traitent de quelques affaires avec le roi d'Espagne, et que
c'est directement avec lui, il est obligé de leur parler la tête
découverte; on ne m'en a pu dire la raison[10].
On m'a avertie qu'il faut faire une grosse provision pour ne pas mourir
de faim en quelques endroits par où nous devons passer. Comme les
jambons et les langues de porc sont en réputation dans le pays, j'en ai
fait prendre une bonne quantité, et, à l'égard du reste, nous n'avons
rien oublié[11]. Cependant c'est aujourd'hui le jour du courrier, je ne
veux pas laisser passer cette occasion de vous donner de mes nouvelles,
ma chère cousine, et de vous assurer de toute ma tendresse.
A Saint-Sébastien, ce 20 février 1679.
DEUXIÈME LETTRE.
Je reprends sans compliment la suite de mon voyage, ma chère cousine. En
sortant de Saint-Sébastien, nous entrâmes dans un chemin fort rude qui
aboutit à des montagnes si affreuses et si escarpées, que l'on ne peut
les monter qu'en grimpant; on les appelle _sierra de San Andrian_. Elles
ne montrent que des précipices et des rochers, sur lesquels un amant
désespéré se tuerait à coup sûr, pour peu qu'il en eût envie. Des pins
d'une hauteur extraordinaire couronnent la cime de ces montagnes: tant
que la vue peut s'étendre, on ne voit que des déserts coupés de
ruisseaux plus clairs que du cristal. Vers le haut du mont San Andrian,
on trouve un rocher fort élevé qui semble avoir été mis au milieu du
chemin pour enfermer le passage, et séparer ainsi la Biscaye de la
Vieille-Castille.
Un long et pénible travail a percé cette masse de pierre en façon de
voûte: on marche quarante ou cinquante pas dessous, sans recevoir de
jour que par les ouvertures qui sont à chaque entrée. Elles sont fermées
par de grandes portes. On trouve sous cette voûte une hôtellerie que
l'on abandonne l'hiver à cause des neiges. On y voit aussi une petite
chapelle de saint Adrian et plusieurs cavernes où, d'ordinaire, les
voleurs se retirent; de sorte qu'il est dangereux d'y passer sans être
en état de se défendre. Lorsque nous eûmes traversé le roc, nous
montâmes encore un peu pour arriver jusqu'au sommet de la montagne, que
l'on tient la plus haute des Pyrénées; elle est toute couverte de grands
bois de hêtre. Il n'a jamais été une si belle solitude; les ruisseaux y
coulent comme dans les vallons; la vue n'est bornée que par la faiblesse
des yeux; l'ombre et le silence y règnent, et les échos répondent de
tous côtés. Nous commençâmes ensuite à descendre autant que nous avions
monté: l'on voit en quelques endroits des petites plaines peu fertiles,
beaucoup de sable et, de temps en temps, des montagnes couvertes de gros
rochers. Ce n'est pas sans raison, qu'en passant si proche l'on
appréhende qu'il ne s'en détache quelqu'un dont on serait assurément
écrasé, car on en voit qui sont tombés du sommet et qui se sont arrêtés
dans la pente sur d'autres rochers; et ceux-là, ne trouvant rien en leur
chemin, feraient mal passer le temps aux voyageurs. Je faisais toutes
ces réflexions à mon aise, car j'étais seule dans ma litière avec mon
enfant, et la conversation d'une petite fille n'est pas d'un grand
secours. Une rivière, nommée Urrola, assez grosse, mais qui était
beaucoup augmentée par les torrents et les neiges fondues, coule le long
du chemin et forme d'espace en espace des nappes d'eau et des cascades
qui tombent avec un bruit et une impétuosité sans pareille; cela donne
beaucoup de plaisir à la vue.
On ne trouve pas là ces beaux châteaux qui bordent la Loire, et qui
font dire aux voyageurs que c'est le pays des fées. Il n'y a, sur ces
montagnes, que des cabanes de bergers et quelques petits hameaux si
reculés, que pour y arriver, il faut les chercher longtemps; cependant
tous ces objets naturels, quoique affreux, ne laissent pas que d'avoir
quelque chose de très-beau. Les neiges étaient si hautes, que nous
avions toujours vingt hommes qui nous frayaient les chemins avec des
pelles. Vous allez peut-être croire qu'il m'en coûtait beaucoup: mais
les ordres sont si bien établis et si bien observés, que les habitants
d'un village sont obligés de venir au-devant des voyageurs, et de les
conduire jusqu'à ce qu'on trouve les habitants d'un autre village; et
comme l'on n'a aucun engagement de leur rien donner, la plus petite
libéralité les satisfait. On ajoute à ce premier soin celui de sonner
les cloches sans cesse, pour avertir les voyageurs des lieux où ils
peuvent faire retraite dans un si mauvais temps; il est très-rare d'en
voir un pareil dans ce pays; et l'on m'assura que, depuis quarante ans,
les neiges n'y avaient pas été si hautes que nous les trouvions: ainsi
on les regardait comme une espèce de prodige, et il se passe beaucoup
d'hivers sans qu'il gèle dans cette province.
Notre troupe était si grosse, que nous l'aurions bien disputé à ces
fameuses caravanes qui vont à la Mecque; car, sans compter mon train et
celui de Don Fernand de Tolède, il se joignit à nous, proche de
Saint-Sébastien, trois chevaliers avec leurs gens qui revenaient d'une
commanderie de Saint-Jacques. Ils étaient deux de cet ordre et un de
celui d'Alcantara. Ceux-là portaient leurs croix rouges, faites en
forme d'épée brodée, sur l'épaule, et celui d'Alcantara en avait une
verte: un des deux premiers est d'Andalousie, l'autre de Galice, et le
troisième de Catalogne. Ils sont d'une naissance distinguée: celui
d'Andalousie se nomme Don Estève de Carvajal; celui de Galice s'appelle
Don Sanche de Sarmiento; et celui de Catalogne, Don Frédéric de
Cardonne. Ils sont bien faits et savent fort le monde. J'en reçois
toutes les honnêtetés possibles, et je leur trouve quelque chose de nos
manières françaises. Il est vrai aussi qu'ils ont voyagé dans toute
l'Europe et que cela les a rendus fort polis. Nous allâmes coucher à
Galareta; c'est un bourg peu distant du mont Saint-Adrian, situé dans la
petite province d'Espagne dont je viens de parler, nommée Alava, qui
fait partie de la Biscaye. Nous y fûmes très-mal. L'on compte, de là à
Saint-Sébastien, onze lieues.
Nous eûmes un plus beau chemin depuis Galareta jusqu'à Vittoria, que
nous ne l'avions eu le jour précédent. La terre y rapporte beaucoup de
blés et de raisins, et les villages y sont fort près les uns des autres.
Nous trouvâmes les gardes de la douane, qui font payer les droits du roi
lorsqu'on passe d'un royaume à l'autre, et les royaumes en Espagne sont
d'une médiocre étendue. Ces droits se prennent sur les hardes et sur
l'argent que l'on porte. Ils ne nous dirent rien par une raison assez
naturelle, c'est que nous étions les plus forts[12]. Don Fernand de
Tolède m'avait raconté, le soir, que l'on voyait proche de notre chemin
le château de Quebare, où l'on disait qu'il revenait un lutin. Il me dit
cent extravagances que les habitants croyaient, et dont ils étaient si
bien persuadés, qu'effectivement personne n'y voulait demeurer. Je
sentis un grand désir d'y aller; car, encore que je sois naturellement
aussi poltronne qu'une autre, je ne crains pas les esprits; et, quand
bien même j'aurais été peureuse, notre troupe était si grosse, que je
comprenais assez qu'il n'y avait rien à risquer. Nous prîmes un peu sur
la gauche et nous fûmes au bourg de Quebare. Le maître de l'hôtellerie
où nous entrâmes avait les clefs du château; il disait, en nous y
menant, que le Duende, c'est-à-dire l'esprit follet, n'aimait pas le
monde, que, quand nous serions mille ensemble, si l'envie lui en
prenait, il nous battrait tous à nous laisser pour morts. Je commençai à
trembler; Don Fernand de Tolède et Don Frédéric de Cardonne qui me
donnaient la main, s'aperçurent bien de ma frayeur, et s'en éclatèrent
de rire. J'en eus honte, je feignis d'être rassurée, et nous entrâmes
dans le château, qui aurait passé pour un des plus beaux si l'on avait
pris soin de l'entretenir. Il n'y avait aucun meuble, excepté dans une
grande salle une tapisserie fort ancienne qui représentait les amours de
Don Pedro le Cruel et de Dona Maria de Padilla. On la voyait dans un
endroit, assise comme une reine au milieu des autres dames, et le roi
lui mettait sur la tête une couronne de fleurs. Dans un autre, elle
était à l'ombre d'un bois, le roi lui montrait un épervier qu'il tenait
sur le poing. Dans un autre encore, elle paraissait en habit de
guerrière, et le roi tout armé lui présentait une épée, ce qui m'a fait
croire qu'elle avait été à quelque expédition de guerre avec lui. Elle
était très-mal dessinée, et Don Fernand disait qu'il avait vu de ses
portraits, qu'elle avait été la plus belle et la plus mauvaise personne
de son siècle, et que les figures de cette tapisserie ne ressemblaient
point ni à elle ni au roi. Son nom, son chiffre et ses armes, étaient
partout. Nous montâmes dans une tour, au haut de laquelle était le
donjon, et c'est là que l'esprit follet demeurait. Mais apparemment il
était en campagne, car assurément nous ne vîmes et n'entendîmes rien qui
eût aucun rapport avec lui. Après avoir parcouru ce grand bâtiment, nous
en sortîmes pour reprendre notre chemin. En approchant de Vittoria, nous
traversâmes une plaine très-agréable; elle est terminée par la ville que
l'on trouve au bout, et qui est située dans cette province d'Espagne
dont je viens de parler, nommée Alava; c'est la ville capitale, aussi
bien que la première de Castille. Elle est formée de deux enceintes de
murailles, dont l'une est vieille et l'autre moderne; du reste, il n'y a
aucune fortification. Après que je me fus un peu délassée de la fatigue
du chemin, l'on me proposa d'aller à la comédie. Mais, en attendant
qu'elle commençât, j'eus un vrai plaisir de voir arriver dans la grande
place quatre troupes de jeunes hommes précédés de tambours et de
trompettes; ils firent plusieurs tours, et enfin, tout d'un coup, ils
commencèrent la mêlée à coups de pelotes de neige avec tant de vigueur,
qu'il n'a jamais été si bien peloté; ils étaient plus de deux cents qui
se faisaient cette petite guerre. De vous dire ceux qui tombaient, qui
se relevaient, qui culbutaient, qui étaient culbutés, et le bruit et la
huée du peuple: en vérité cela ne se peut. Mais je fus obligée de les
laisser dans ce ridicule combat pour me rendre au lieu où se devait
représenter la comédie. Quand j'entrai dans la salle, il se fit un grand
cri de _mira! mira!_ qui veut dire: regarde! regarde! La décoration du
théâtre n'était pas magnifique. Il était élevé sur des tonneaux et des
planches mal rangées; les fenêtres tout ouvertes: car on ne se sert
point de flambeaux, et vous pouvez penser tout ce que cela dérobe à la
beauté du spectacle. On jouait la _Vie de Saint-Antoine_; et lorsque les
comédiens disaient quelque chose qui plaisait, tout le monde criait:
_Victora! victora!_ J'ai appris que c'est la coutume de ce pays-ci. J'y
remarquai que le diable n'était pas autrement vêtu que les autres, et
qu'il avait seulement des bas couleur de feu et une paire de cornes pour
se faire reconnaître[13]. La comédie n'était que de trois actes, et
elles sont toutes ainsi. A la fin de chaque acte sérieux, on en
commençait un autre de farce et de plaisanteries, où paraissait celui
qu'ils nommaient _el gracioso_, c'est-à-dire le bouffon, qui, parmi un
grand nombre de choses assez fades, en dit quelquefois qui sont un peu
moins mauvaises[14]. Les entr'actes étaient mêlés de danses au son des
harpes et des guitares. Les comédiennes avaient des castagnettes et un
petit chapeau sur la tête, c'est la coutume quand elles dansent; et,
lorsque c'est la sarabande, il ne semble pas qu'elles marchent, tant
elles courent légèrement. Leur manière est toute différente de la nôtre:
elles donnent trop de mouvement à leurs bras, et passent souvent la main
sur leurs chapeaux et sur leurs visages, avec une certaine grâce qui
plaît assez; elles jouent admirablement bien des castagnettes.
Au reste, ne pensez pas, ma chère cousine, que ces comédiens, pour être
dans une petite ville, soient fort différents de ceux de Madrid. L'on
m'a dit que ceux du roi sont un peu meilleurs; mais, enfin, les autres
jouent ce que l'on appelle la _comedias famosas_; je veux dire les plus
belles et les plus fameuses comédies; et en vérité la plupart sont
très-ridicules. Par exemple, quand saint Antoine disait son _Confiteor_,
ce qu'il faisait assez souvent, tout le monde se mettait à genoux et se
donnait des _mea culpa_ si rudes, qu'il y avait de quoi s'enfoncer
l'estomac[15].
Ce serait ici un endroit à vous parler de leurs habits, mais il faut,
s'il vous plaît, que vous attendiez que je sois à Madrid; car,
description pour description, il vaut mieux choisir ce qui est plus
beau. Je ne puis pourtant pas m'empêcher de vous dire que toutes les
dames que je vis dans cette assemblée avaient une si prodigieuse
quantité de rouge, qui commence juste sous l'oeil, et qui passe du menton
aux oreilles et aux épaules et dans les mains, que je n'ai jamais vu
d'écrevisses cuites d'une si belle couleur.
La gouvernante de la ville s'approcha de moi; elle touchait mes habits
et retirait vite sa main comme si elle s'était brûlée. Je lui dis, en
espagnol, qu'elle n'eût point de peur. Elle s'apprivoisa aisément, et me
dit que ce n'était pas par crainte, mais qu'elle avait appréhendé de me
déplaire; qu'il ne lui était pas nouveau de voir des dames françaises,
et que, s'il lui était permis, elle aimerait fort à prendre leurs modes.
Elle fit apporter du chocolat, dont elle me présenta, et l'on ne peut
disconvenir qu'on ne le fasse ici meilleur qu'en France. La comédie
étant finie, je pris congé d'elle après l'avoir remerciée de toutes ses
honnêtetés.
«Le lendemain, comme j'entrais dans l'église pour entendre la messe, je
vis un ermite qui avait l'air d'un homme de qualité et qui me demanda
l'aumône si humblement, que j'en fus surprise. Don Fernand, l'ayant
remarqué, s'approcha de moi et me dit: «La personne que vous regardez,
Madame, est d'une illustre maison et d'un grand mérite; mais sa destinée
a été bien malheureuse.--Vous me faites naître, lui dis-je, une forte
curiosité d'en savoir davantage, voudrez-vous bien la satisfaire?--Je
voudrai toujours ce qui dépendra de moi pour vous plaire, me dit-il;
mais je ne suis pas assez bien informé de ses aventures pour
entreprendre de vous les raconter, et je crois qu'il vaut mieux que je
l'engage de vous en faire le récit lui-même.» Il me quitta et s'en fut
aussitôt l'embrasser, comme l'on s'embrasse quand on se connaît. Don
Frédéric de Cardonne et Don Estève de Carvajal l'avaient déjà abordé,
parce qu'ils le connaissaient, et lorsque Don Fernand les eut joints,
ils le prièrent tous très-instamment de venir avec eux quand on aurait
dit la messe. Il s'en défendit un peu; mais lui ayant dit que j'étais
étrangère et qu'ils le conjuraient que je puisse apprendre de lui-même
ce qui l'avait obligé de se faire ermite, il y consentit enfin, à
condition que je lui permettrais d'amener un de ses amis qui était
parfaitement bien informé de tout ce qui le regardait.--«Rendons-nous
justice, continua-t-il, et jugez si je pourrais raconter de telles
particularités avec l'habit que je porte.» Ils trouvèrent qu'il avait
raison, et le prièrent de vouloir amener son ami; c'est ce qu'il fit
peu après que je fus revenue chez moi. Il me présenta un cavalier
très-bien fait; et prenant congé de nous fort civilement, il lui dit
qu'il lui serait obligé de satisfaire la curiosité que Don Fernand de
Tolède m'avait donnée, de connaître la source de ses malheurs; ce
gentilhomme prit place auprès de moi et commença en ces termes:
«Je me trouve fort heureux, Madame, que mon ami m'ait choisi pour
satisfaire l'envie que vous avez de savoir ses aventures; mais
j'appréhende de ne pas m'en acquitter aussi bien que je le voudrais.
Celui dont vous voulez apprendre l'histoire a été un des hommes du monde
le mieux faits; il serait difficile d'en bien juger, à présent qu'il est
comme enseveli dans son habit d'ermite. Il avait la tête belle, l'air
grand, la taille aisée, toutes les manières d'un homme de qualité; avec
cela, un esprit charmant, beaucoup de bravoure et de libéralité. Il est
né à Cagliari, capitale de l'île de Sardaigne, d'une des plus illustres
et des plus riches maisons de tout ce pays.
»On l'éleva avec un de ses cousins germains, et la sympathie qui se
trouva dans leur humeur et dans leurs inclinations fut si grande, qu'ils
étaient bien plus étroitement unis par l'amitié que par le sang: ils
n'avaient rien de secret l'un pour l'autre, et lorsque le marquis de
Barbaran fut marié (c'est le nom de son cousin), leur tendresse continua
de la même force.
»Il épousa la plus belle personne du monde et la plus accomplie: elle
n'avait que quatorze ans, elle était héritière d'une très-grande maison;
le marquis découvrait tous les jours de nouveaux charmes dans l'esprit
et dans la personne de sa femme, qui augmentaient aussi tous les jours
sa passion. Il parlait sans cesse de son bonheur à Don Louis de
Barbaran; c'est le nom, Madame, de mon ami, et lorsque quelques affaires
obligeaient le marquis de s'éloigner, il le conjurait de rester auprès
de la marquise et de la consoler de son absence. Mais, ô Dieu! qu'il est
malaisé, quand on est dans un âge incapable de réflexions sérieuses, de
voir sans cesse une personne si belle, si jeune et si aimable, et de la
voir avec indifférence. Don Louis aimait déjà éperdument la marquise et
croyait encore ne l'aimer qu'à cause de son mari. Pendant qu'il était
dans cette erreur, elle tomba dangereusement malade: il en eut des
inquiétudes si violentes, qu'il connut alors, mais trop tard, qu'elles
étaient causées par une passion qui devait faire tous les malheurs de sa
vie. Se trouvant dans cet état et n'y pouvant plus résister, il se fit
la dernière violence, et se résolut enfin de fuir et de s'éloigner d'un
lieu où il risquait de mourir d'amour ou de trahir les devoirs de
l'amitié. La plus cruelle mort lui aurait semblé plus douce que
l'exécution de ce dessein; cependant, lorsque la marquise commença de se
porter mieux, il fut chez elle pour lui dire adieu et ne la plus voir.
»Elle était occupée à choisir, parmi plusieurs pierreries de grand prix,
celles qui étaient les plus belles, dont elle voulait ordonner un
nouvel assortiment. Don Louis était à peine entré dans sa chambre,
qu'elle le pria, avec cet air de familiarité que l'on a pour ses
proches, de lui aller quérir d'autres pierreries qu'elle avait encore
dans son cabinet. Il y courut, et par un bonheur auquel il ne
s'attendait point, il trouva, parmi ce qu'il cherchait, le portrait de
la marquise fait en émail, entouré de diamants et rattaché d'un cordon
de ses cheveux; il était si ressemblant, qu'il n'eut pas la force de
résister au désir pressant qu'il eut d'en faire un larcin. «Je vais la
quitter, disait-il, je ne la verrai plus, je sacrifie tout mon repos à
son mari. Hélas! n'en est-ce point assez, et ne puis-je point sans crime
chercher dans mes peines une consolation aussi innocente que celle-ci.»
Il baisa plusieurs fois ce portrait; il le mit à son bras, il le cacha
avec soin, et, retournant vers elle avec ses pierreries, il lui dit en
tremblant la résolution qu'il avait prise de voyager. Elle en parut
étonnée; elle en changea de couleur. Il la regardait en ce moment; il
eut le plaisir de s'en apercevoir, et leurs yeux d'intelligence en
disaient plus que leurs paroles.--Hé! qui peut vous obliger, Don Louis,
lui disait-elle, de nous quitter? Votre cousin vous aime si tendrement;
je vous estime; nous sommes ravis de vous voir; il ne pourra vivre sans
vous. N'avez-vous pas déjà voyagé? Vous avez sans doute quelque autre
raison pour vous éloigner; mais au moins ne me le cachez pas. Don Louis,
pénétré de douleur, ne put s'empêcher de pousser un profond soupir, et
prenant une des belles mains de cette charmante personne, sur laquelle
il attacha sa bouche: «Ah! Madame, que me demandez-vous, lui dit-il; que
voulez-vous que je vous dise et que puis-je en effet vous dire dans
l'état où je suis?» La violence qu'il se faisait pour cacher ses
sentiments lui causa une si grande faiblesse, qu'il tomba demi-mort à
ses pieds. Elle resta troublée et confuse à cette vue; elle l'obligea de
s'asseoir auprès d'elle; elle n'osait lever les yeux sur lui, mais elle
lui laissait voir des larmes qu'elle ne pouvait s'empêcher de répandre
ni se résoudre de lui cacher.