J'ai su depuis cette petite aventure que c'est la mode en Es

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LA COUR

ET

LA VILLE DE MADRID

VERS LA FIN DU XVIIe SIÈCLE

RELATION DU VOYAGE D'ESPAGNE

PAR

LA COMTESSE D'AULNOY

ÉDITION NOUVELLE, REVUE ET ANNOTÉE

PAR

Mme B. CAREY

PARIS

E. PLON ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

10, RUE GARANCIÈRE

1874

_Tous droits réservés_

RELATION

DU

VOYAGE D'ESPAGNE

PAR

LA COMTESSE D'AULNOY

L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et

de reproduction à l'étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la

librairie) en avril 1874.

PARIS.--TYPOGRAPHIE E. PLON ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.

[Illustration]

AVIS AU LECTEUR.

Ce livre méritait, à notre sens, d'être tiré de l'oubli où, depuis

longtemps, il était tombé. Diverses circonstances ont contribué à le

discréditer. Le nom de l'auteur, entre autres, n'a pas été sans

influence à cet égard. En effet, madame d'Aulnoy s'est fait connaître

surtout par des contes de fées et autres fadaises qui ne donnent point

idée du véritable tour de son esprit. Elle ne manquait pas de finesse,

savait observer et peindre, mais elle ne s'en doutait pas et, fort à

tort, se croyait douée d'imagination. Nous ne saurions nous expliquer

autrement la forme bizarre qu'elle a donnée à la relation de son séjour

en Espagne. La fiction s'y mêle sans cesse à la réalité. Ainsi madame

d'Aulnoy nous raconte en termes qui ne manquent pas d'agrément ses

aventures de voyage. A chaque pas elle a maille à partir avec les gens

du pays; les muletiers, les hôteliers s'efforcent à l'envi de la piller

en sa qualité d'étrangère. Elle résiste à leurs exigences et finit par

s'en débarrasser. Elle arrive à Saint-Sébastien. Jusque-là, rien que de

fort naturel; mais, au moment de se coucher, elle aperçoit un rayon de

lumière qui filtre à travers la muraille; elle regarde et voit deux

jeunes filles qu'un vieillard maltraite cruellement. Elle s'en étonne,

va les trouver, et apprend ainsi leur lamentable histoire. A quelques

jours de là, elle se trouve mêlée à des événements non moins

romanesques. Le lecteur, surpris, se demande ce qu'il doit en croire. A

la fin, il s'aperçoit, non sans humeur, que madame d'Aulnoy lui fait des

contes.

Est-ce une raison de jeter le livre? Nous ne le pensons pas. Ces contes

sont de simples intermèdes, destinés dans la pensée de l'auteur à

délasser l'attention de son public. Tournez la page, et vous verrez

qu'elle en revient à ses propres affaires sans plus se souvenir des

personnages qu'elle a mis en scène. Elle parle des méchants gîtes

qu'elle trouve, de la chère abominable qu'on lui fait faire, de

l'accueil qu'elle reçoit à Madrid. Elle va visiter les dames de la Cour,

assiste à leur toilette, s'enquiert avec un intérêt bien naturel de

leurs ajustements, de leur genre de vie, de leurs affaires de ménage.

Elle recueille, en passant, les histoires scandaleuses du jour. Elle a

l'honneur d'être présentée aux deux Reines, et, comme elle parle le

castillan, elle ne tarde pas à se mettre au fait de toutes les

intrigues du palais. A ce point de vue quelque peu frivole, elle observe

bien, mais il ne faut point l'en tirer. Ne lui demandez pas son opinion

sur la politique de Philippe II, ni sur les causes de la décadence de

l'Espagne. Elle n'en sait rien et ne s'en soucie guère. En revanche,

elle saisit au vol les physionomies, les rend nettement, et arrive

ainsi, sans y songer, à composer un tableau fort curieux de la Cour et

de la ville de Madrid. Nous devons l'avouer, les détails qu'elle nous

donne sur les moeurs des Espagnols sont parfois tellement extraordinaires

qu'on hésite à la croire sur parole. Ce doute nous laissait un devoir à

remplir. Il fallait, nous assurer du degré de confiance que méritaient

ses assertions.

Nous avons consulté, dans cette pensée, les relations de voyage, les

mémoires et les ouvrages qui se rapportent à cette époque. L'impression

qui nous en est restée est favorable à madame d'Aulnoy. Néanmoins, nous

n'oserions point nous prononcer si nous n'avions encore une autre preuve

de sa véracité. En effet, ces moeurs, qui nous semblent si fort étranges,

se sont perpétuées jusqu'à nos jours; du moins, nous en trouvons encore

maints vestiges. Les témoignages de nos contemporains ne nous laissent

aucun doute à cet égard. Nous citerons, entre autres, celui du vicomte

de Saint-Priest, ambassadeur de Sa Majesté Charles X en Espagne. Nous

avons recueilli dans des notes ces divers renseignements, qui

non-seulement confirment, mais encore accentuent souvent les traits les

plus piquants de ces récits. Nous avons corrigé quelques erreurs, ajouté

des éclaircissements qui nous semblaient indispensables.

Nous avons, d'ailleurs, conservé au livre sa physionomie, nous avons

ainsi respecté jusqu'aux négligences de style. Les contes de madame

d'Aulnoy ne méritaient assurément pas de tels ménagements. A tout hasard

nous les avons conservés, seulement nous en donnons le texte entre

guillemets. Nous avertissons ainsi le lecteur et l'engageons à se

contenter de les feuilleter. Madame d'Aulnoy ne nous pardonnerait

vraisemblablement pas la liberté de ce conseil, mais les curieux de

notre temps nous en sauront gré, nous l'espérons, du moins.

LETTRES

DE

LA COMTESSE D'AULNOY

RELATION DU VOYAGE D'ESPAGNE

PREMIÈRE LETTRE.

Puisque vous voulez être informée de tout ce qui m'arrive et de tout ce

que je remarque dans mon voyage, il faut vous résoudre, ma chère

cousine, de lire bien des choses inutiles, pour en trouver quelques-unes

qui vous plaisent. Vous avez le goût si bon et si délicat, que vous ne

voudriez que des aventures choisies et des particularités agréables. Je

voudrais bien aussi ne vous en point raconter d'autres: mais quand on

rapporte fidèlement les choses telles qu'elles se sont passées, il est

difficile de les trouver toujours comme on les souhaite.

Je vous ai marqué par ma dernière lettre tout ce qui m'est arrivé

jusqu'à Bayonne. Vous savez que c'est une ville de France, frontière du

royaume d'Espagne. Elle est arrosée par les rivières de l'Adour et de

la Nive qui se joignent ensemble, et la mer monte jusque-là; le port et

le commerce y sont considérables. J'y vins de Dax par eau, et je

remarquai que les bateliers de l'Adour ont la même habitude que ceux de

la Garonne; c'est-à-dire, qu'en passant à côté les uns des autres, ils

se chantent pouille, et ils aimeraient mieux n'être point payés de leur

voyage que de manquer à se faire ces sortes de huées, quoiqu'elles

étonnent ceux qui n'y sont pas accoutumés. Il y a deux châteaux assez

forts pour bien défendre la ville, et l'on y trouve en plusieurs

endroits des promenades très-agréables.

Lorsque je fus arrivée, je priai le baron de Castelnau, qui m'avait

accompagnée depuis Dax, de me donner la connaissance de quelques jolies

femmes avec lesquelles je pusse attendre sans impatience les litières

qu'on devait m'envoyer de Saint-Sébastien.

Il n'eut pas de peine à me satisfaire, parce que, étant homme de qualité

et de mérite, on le considère fort à Bayonne; il ne manqua pas, dès le

lendemain, de m'amener plusieurs dames me rendre visite; c'est la

coutume, en ce pays, d'aller voir les dernières venues, lorsqu'on est

informé quelles elles sont.

Elles commencent là de se ressentir des ardeurs du soleil; leur teint

est un peu brun; elles ont les yeux brillants; elles sont aimables et

caressantes; leur esprit est vif, et je vous rendrais mieux raison de

leur enjouement si j'eusse entendu ce qu'elles disaient. Ce n'est pas

qu'elles ne sachent toutes parler français, mais elles ont tant

d'habitude au langage de leur province, qu'elles ne peuvent le quitter,

et comme je ne le savais point, elles faisaient entre elles d'assez

longues conversations où je n'entendais rien.

Quelques-unes, qui vinrent me voir, avaient un petit cochon de lait sous

le bras, comme nous portons nos petits chiens; il est vrai qu'ils

étaient fort décrassés et qu'il y en avait plusieurs avec des colliers

de rubans de différentes couleurs; mais, vous conviendrez que c'est une

inclination fort bizarre, et je suis persuadée qu'il y en a beaucoup

entre elles dont le goût est trop bon pour s'accommoder de cette

coutume. Il fallut, lorsqu'elles dansèrent, laisser aller dans la

chambre ces vilains animaux, et ils firent plus de bruit que des lutins.

Ces dames dansèrent à ma prière, le baron de Castelnau ayant envoyé

querir les flûtes et les tambourins. Pour vous faire entendre ce que

c'est, il faut vous dire qu'un homme joue en même temps d'une espèce de

fifre et du tambourin, qui est un instrument de bois fait en triangle et

fort long, à peu près comme une trompette marine, montée d'une seule

corde, qu'on frappe avec un petit bâton; cela rend un son de tambour

assez singulier.

Les hommes, qui étaient venus accompagner les dames, prirent chacun

celle qu'il avait amenée, et le branle commença en rond, se tenant tous

par la main; ensuite, ils se firent donner des cannes assez longues, ne

se tenant plus que deux à deux avec des mouchoirs qui les éloignaient

les uns des autres. Leurs airs ont quelque chose de gai et de fort

particulier, et le son aigu de ces flûtes se mêlant à celui des

tambourins, qui est assez guerrier, inspire un certain feu qu'ils ne

pouvaient modérer; il me semblait que c'était ainsi que devait se danser

la Pyrrhique, dont parlent les anciens, car ces messieurs et ces dames

faisaient tant de tours, de sauts et de cabrioles, leurs cannes se

jetaient en l'air et se reprenaient si adroitement, que l'on ne peut

décrire leur légèreté et leur souplesse. J'eus aussi beaucoup de plaisir

à les voir, mais cela dura un peu trop longtemps; je commençais à me

lasser de ce bal mal ordonné, lorsque le baron de Castelnau, qui s'en

aperçut, fit apporter plusieurs bassins de très-belles confitures

sèches. Ce sont des juifs qui passent pour Portugais et qui demeurent à

Bayonne, qui les font venir de Gênes; ils en fournissent tout le pays.

On servit quantité de limonades et d'autres eaux glacées, dont ces

belles dames burent à longs traits, et la fête finit ainsi.

On me mena le lendemain voir la synagogue des juifs, au faubourg du

Saint-Esprit; je n'y trouvai rien de remarquable. M. de Saint-Pé[1],

lieutenant du roi, qui m'était venu voir, quoiqu'il fût fort incommodé

de la goutte, me convia de dîner chez lui. J'y fis un repas très-délicat

et magnifique, car c'est un pays admirable pour la bonne chère; tout y

est en abondance et à très-grand marché. J'y trouvai des femmes de

qualité extrêmement bien faites qu'il avait priées pour me tenir

compagnie. La vue du château, qui donne sur la rivière, est fort belle;

il y a toujours une bonne garnison.

Lorsque je fus de retour chez moi, je demeurai surprise d'y trouver

plusieurs pièces de toile qu'on m'avait apportées de la part des dames

qui m'étaient venues voir, avec des caisses pleines de confitures sèches

et de bougies. Ces manières me parurent fort honnêtes pour une dame

qu'elles ne connaissaient que depuis trois ou quatre jours; mais il ne

faut pas que j'oublie de vous dire qu'on ne peut voir de plus beau linge

que celui que l'on fait en ce pays-là, il y en a d'ouvré et d'autre qui

ne l'est point. La toile en est faite d'un fil plus fin que les cheveux,

et le beau linge y est si commun, qu'il me souvient qu'en passant par

les landes de Bordeaux, qui sont des déserts où l'on ne rencontre que

des chaumières et des paysans qui font compassion par leur extrême

pauvreté, je trouvai qu'ils ne laissaient pas d'avoir d'aussi belles

serviettes que les gens de qualité en ont à Paris.

Je ne manquai pas de renvoyer à ces dames de petits présents que je crus

qui leur feraient plaisir. Je m'étais aperçue qu'elles aimaient

passionnément les rubans, et elles en mettaient quantité sur leur tête

et à leurs oreilles; je leur en envoyai beaucoup; je joignis à cela

plusieurs beaux éventails; en revanche, elles me donnèrent des gants et

des bas de fil d'une finesse admirable.

En me les envoyant, elles me convièrent d'aller au salut aux Frères

Prêcheurs, qui n'étaient pas éloignés de ma maison. Elles savaient que

j'ai quelque goût pour la musique, et elles voulurent me régaler de ce

qu'il y avait de plus excellent dans la ville. Mais encore qu'il y eût

de très-belles voix, l'on ne pouvait guère avoir du plaisir à les

entendre, parce qu'ils n'ont ni la méthode ni la belle manière du chant.

J'ai remarqué dans toute la Guyenne et vers Bayonne que l'on y a de la

voix naturellement et qu'il n'y manque que de bons maîtres.

Les litières que l'on devait m'envoyer d'Espagne étant arrivées, je

songeai à mon départ: mais je vous assure que je n'ai jamais rien vu de

plus cher que ces sortes d'équipages, car chacune des litières a son

maître qui l'accompagne. Il garde la gravité d'un sénateur romain, monté

sur un mulet et son valet sur un autre, dont ils relaient de temps en

temps ceux qui portent les litières; j'en avais deux, je pris la plus

grande pour moi et mon enfant; j'avais outre cela quatre mules pour mes

gens et deux autres pour mon bagage. Pour les conduire, il y avait

encore deux maîtres et deux valets; voyez quelle misère de payer cette

quantité de gens inutiles pour aller jusqu'à Madrid et pour en revenir

aussi, parce qu'ils comptent leur retour au même prix: mais il faut

s'accommoder à leur usage et se ruiner avec eux, car ils traitent les

Français ce qui s'appelle de Turc à Maure.

Sans sortir de Bayonne, je trouvai des Turcs et des Maures, et je crois

même quelque chose de pis: ce sont les gens de la douane. J'avais fait

plomber mes coffres à Paris tout exprès pour n'avoir rien à démêler

avec eux; mais ils furent plus fins, ou pour mieux dire, plus opiniâtres

que moi, et il leur fallut donner tout ce qu'ils demandèrent. J'en étais

encore dans le premier mouvement de chagrin, lorsque les tambours, les

trompettes, les violons, les flûtes et les tambourins de la ville me

vinrent faire désespérer; ils me suivirent bien plus loin que la porte

Saint-Antoine, qui est celle par où l'on sort quand on va en Espagne par

la Biscaye; ils jouaient chacun à leur mode et tous à la fois sans

s'accorder; c'était un vrai charivari. Je leur fis donner quelque

argent, et comme ils ne voulaient que cela, ils prirent promptement

congé de moi. Aussitôt que nous eûmes quitté Bayonne, nous entrâmes dans

une campagne stérile, où nous ne vîmes que des châtaigniers; mais nous

passâmes ensuite le long du rivage de la mer, dont le sable fait un beau

chemin, et la vue est fort agréable en ce lieu.

Nous arrivâmes d'assez bonne heure à Saint-Jean de Luz. Il ne se peut

rien voir de plus joli, c'est le plus grand bourg de France et le mieux

bâti; il y a bien des villes beaucoup plus petites. Son port de mer est

entre deux hautes montagnes qu'il semble que la nature a placées exprès

pour le garantir des orages; la rivière de Nivelle s'y dégorge, la mer y

remonte fort haut et les grandes barques viennent commodément dans le

quai. On dit que les matelots en sont très-habiles à la pêche de la

baleine et de la morue. On nous y fit fort bonne chère et telle que la

table était couverte de pyramides de gibier; mais les lits ne

répondaient point à cette bonne chère, il leur manque des matelas; ils

mettent deux ou trois lits de plumes de coq les uns sur les autres, et

les plumes sortant de tous les côtés font fort mal passer le temps. Je

croyais, lorsqu'il fallut payer, que l'on m'allait demander beaucoup;

mais ils ne me demandèrent qu'un demi-louis, et assurément il m'en

aurait coûté plus de cinq pistoles à Paris.

La situation de Saint-Jean de Luz est extrêmement agréable. On trouve

dans la grande place une belle église bâtie à la moderne. L'on passe en

ce lieu la rivière de Nivelle sur un pont de bois d'une extraordinaire

longueur. Il y a là des péagers qui font payer le droit des marchandises

et des bardes que l'on porte avec soi. Ce droit n'est réglé que par leur

volonté, et il est excessif quand ils voient des étrangers. Je me tuais

de parler français et de protester que je n'étais pas Espagnole, ils

feignaient de ne me pas entendre, ils me riaient au nez: et s'enfonçant

la tête dans leurs capes de Béarn, il me semblait voir des voleurs

déguisés en capucins. Enfin, ils me taxèrent à dix-huit écus; ils

trouvaient que c'était grand marché, et pour moi je trouvais bien le

contraire: mais je vous l'ai déjà dit, ma chère cousine, quand on voyage

en ce pays-ci, il faut faire provision de bonne heure de patience et

d'argent.

Je vis le château d'Artois qui paraît assez fort; et un peu plus loin

Orognes, où l'on ne parle que biscayen, sans se servir de la langue

française ni de l'espagnole. Je n'avais dessein que d'aller coucher à

Irun, qui n'est éloigné de Saint-Jean de Luz que de trois petites

lieues, et j'étais partie après midi. Mais la dispute que nous avions

eue avec les gardes du pont, la peine que nous eûmes à passer les

montagnes de Béobie, et le mauvais temps joint à d'autres petits

embarras qui survinrent, furent cause que nous n'arrivâmes qu'à la nuit

au bord de la rivière de Bidassoa qui sépare la France de l'Espagne. Je

remarquai le long du chemin, depuis Bayonne jusque-là, des petits

chariots sur lesquels on met toutes les choses que l'on transporte; il

n'y a que deux roues qui sont de fer, et le bruit en est si grand, qu'on

les entend d'un quart de lieue lorsqu'il y en a plusieurs ensemble, ce

qui arrive toujours, car on en rencontre soixante et quatre-vingts à la

fois[2]. Ce sont des boeufs qui les traînent. J'en ai vu de pareils dans

les landes de Bordeaux, et particulièrement du côté de Dax.

La rivière de Bidassoa est d'ordinaire fort petite: mais les neiges

fondues l'avaient grossie à tel point, que nous n'eûmes pas peu de peine

à la passer, les uns en bateau et les autres à la nage sur leurs mulets.

Il faisait un grand clair de lune, à la faveur duquel on me fit

remarquer à main droite l'île de la Conférence, où s'est fait le mariage

de notre roi avec Marie-Thérèse, infante d'Espagne. Je vis peu après la

forteresse de Fontarabie qui est au Roi d'Espagne; elle est à

l'embouchure de cette petite rivière. Le flux et le reflux de la mer y

entrent. Nos rois prétendaient autrefois qu'elle leur appartenait, et

ceux d'Espagne le prétendaient aussi; il y a eu de si grandes

contestations là-dessus, particulièrement entre les habitants de

Fontarabie et ceux d'Andaye, qu'ils en sont venus plusieurs fois aux

mains. Cette raison obligea Louis XII et Ferdinand de régler qu'elle

serait commune aux deux nations. Les Français et les Espagnols partagent

les droits de la barque; ces derniers tirent le payement de ceux qui

passent en Espagne, et les premiers le reçoivent de ceux qui vont en

France, mais des deux côtés l'on rançonne également.

La guerre n'empêche point le commerce sur cette frontière; il est vrai

que c'est une nécessité dont leur vie dépend; ils mourraient de misère,

s'ils ne s'entr'assistaient[3]. Ce pays appelé la Biscaye est plein de

hautes montagnes, où l'on trouve beaucoup de mines de fer. Les Biscayens

grimpent sur les rochers aussi vite et avec autant de légèreté que

ferait un cerf. Leur langue (si l'on peut appeler langue un tel

baragouin) est si pauvre, qu'un même mot signifie plusieurs choses. Il

n'y a que les naturels du pays qui se puissent entendre; l'on m'a dit

qu'afin qu'elle leur soit plus particulière, ils ne s'en servent pas

pour écrire; ils font apprendre à leurs enfants à lire et à écrire en

français ou espagnol, selon le roi duquel ils sont sujets[4]. Il est

vrai qu'aussitôt que j'eus passé la petite rivière de Bidassoa, on ne

m'entendait plus à moins que je ne parlasse castillan; et ce qui est de

singulier, c'est qu'un demi-quart d'heure auparavant on ne m'aurait pas

entendue si je n'avais parlé français.

Je trouvai de l'autre côté de cette rivière un banquier de

Saint-Sébastien à qui j'étais recommandée; il m'attendait avec deux de

ses parents. Les uns et les autres étaient vêtus à la Schomberg, c'est

proprement à la manière de France, mais d'une manière ridicule; les

justaucorps sont courts et larges, les manches ne passent pas le coude

et sont ouvertes par devant; celles de leurs chemises sont si amples,

qu'elles tombent plus bas que le justaucorps. Ils ont des rabats sans

avoir de collets au pourpoint, des perruques où il y a plus de cheveux

qu'il n'en faut pour en faire quatre autres bien faites, et ces cheveux

sont plus frisés que du crin bouilli; l'on ne peut voir des gens plus

mal coiffés. Ceux qui ont leurs cheveux les portent fort longs et fort

plats; ils les séparent sur le côté de la tête, et en passent une partie

derrière les oreilles: mais quelles oreilles, bon Dieu! je ne crois pas

que celles de Midas fussent plus grandes, et je suis persuadée que, pour

les allonger, ils se les tirent étant encore petits; ils y trouvent sans

doute quelque sorte de beauté.

Mes trois Espagnols me firent en mauvais français de très-grands et

très-ennuyeux compliments. Nous passâmes le bourg de Tran, qui est à peu

près à un quart de lieue de la rivière, et nous arrivâmes ensuite à

Irun, qui en est éloigné d'un autre quart de lieue. Cette petite ville

est la première d'Espagne que l'on trouve en sortant de France. Elle est

mal bâtie. Les rues en sont inégales, et il n'y a rien dont on puisse

parler. Nous entrâmes dans l'hôtellerie par l'écurie, où donne le pied

du degré par où l'on monte à la chambre: c'est l'usage du pays. Je

trouvai cette maison fort éclairée par une quantité de chandelles qui

n'étaient guère plus grosses que des allumettes; il y en avait bien

quarante dans ma chambre, attachées sur des petits morceaux de bois;

l'on avait mis au milieu un brasier plein de noyaux d'olives en charbon

pour ne pas faire mal à la tête.

L'on me servit un grand souper que les galants Espagnols m'avaient fait

préparer; mais tout était si plein d'ail, de safran et d'épice, que je

ne pus manger de rien; et j'aurais fait fort mauvaise chère si mon

cuisinier ne m'eût accommodé un petit ragoût de ce qu'il put trouver le

plus tôt prêt.

Comme je ne voulais aller le lendemain qu'à Saint-Sébastien, qui n'est

éloigné que de sept à huit lieues, je crus que je devais dîner avant que

de partir. J'étais encore à table, lorsqu'une de mes femmes m'apporta ma

montre pour la monter à midi, comme c'était ma coutume; c'était une

montre d'Angleterre de Tampion, qui me rappelait les heures et qui me

coûtait cinquante louis. Mon banquier, qui était auprès de moi, me

témoigna quelque envie de la voir; je la lui donnai avec la civilité que

l'on a d'ordinaire, lorsque l'on présente ces sortes de choses; c'en

fut assez: mon homme se lève, me fait une profonde révérence et me dit

«qu'il ne méritait pas un présent si considérable; mais qu'une dame

comme moi n'en pouvait faire d'autre; qu'il m'engageait sa foi et sa

parole qu'il garderait ma montre toute sa vie et qu'il m'en avait la

dernière obligation». Il la baisa en achevant ce beau compliment, et

l'enfonça dans une poche plus creuse qu'une besace. Vous m'allez trouver

bien sotte de ne rien dire à tout cela; j'en tombe d'accord, mais je

vous avoue que je demeurai si surprise de son procédé, que la montre

avait déjà disparu avant que je pusse bien déterminer ce que je voulais

faire. Mes femmes et ceux de mes gens qui se trouvèrent présents me

regardaient, je les regardais aussi, toute rouge de honte et de chagrin

d'être prise pour dupe. Je ne l'aurais pas été longtemps; car, grâce à

Dieu, je sais fort bien comme on refuse ce que l'on ne veut pas donner,

mais je fis réflexion que cet homme devait me compter une grosse somme

pour achever mon voyage et pour renvoyer de l'argent à Bordeaux où j'en

avais pris; que j'avais des lettres de crédit pour lui, sur lesquelles,

en cas de fâcheries, il pouvait me faire attendre et dépenser deux fois

la valeur de la montre. Enfin, je la lui laissai, et j'essayai de me

faire honneur d'une chose qui me faisait grand dépit.

J'ai su depuis cette petite aventure que c'est la mode en Espagne,

lorsqu'on présente quelque chose à quelqu'un et qu'on baise la main, que

ce quelqu'un peut l'accepter s'il en a envie. Voilà une assez plaisante

mode, et comme je ne l'ignore plus, ce sera ma faute si j'y suis

rattrapée[5].

Je partis de cette hôtellerie, où l'on acheva de me ruiner; car tout est

gueux en ce pays-là, et tout y voudrait être riche aux dépens du

prochain. Peu après que nous fûmes sortis de la ville, nous entrâmes

dans les montagnes des Pyrénées qui sont si hautes et si droites, que

lorsqu'on regarde en bas, l'on voit avec frayeur les précipices qui les

environnent. Nous allâmes de cette manière jusqu'à Rentery. Don Antonio

(c'est le nom de mon banquier) prit les devants, et pour me faire aller

plus commodément, il m'obligea de quitter ma litière, parce qu'encore

que nous eussions traversé beaucoup de montagnes, il en restait de plus

difficiles à passer. Il me fit entrer dans un petit bateau qu'il avait

fait préparer pour descendre sur la rivière d'Andaye, jusqu'à ce que

nous fussions proche de l'embouchure de la mer où nous vîmes d'assez

près les galions du roi d'Espagne. Il y en avait trois d'une grandeur et

d'une beauté considérables. Nos petits bateaux étaient ornés de

plusieurs petites banderoles peintes et dorées; ils étaient conduits par

des filles d'une habileté et d'une gentillesse charmantes: il y en a

trois à chacun, deux qui rament et une qui tient le gouvernail.

Ces filles sont grandes, leur taille est fine, le teint brun, les dents

admirables, les cheveux noirs et lustrés comme du jais; elles les

nattent et les laissent tomber sur leurs épaules avec quelques rubans

qui les attachent; elles ont sur la tête une espèce de petit voile de

mousseline brodé de fleurs d'or et de soie qui voltige et couvre la

gorge; elles portent des pendants d'oreilles d'or et de perles et des

colliers de corail: elles ont des espèces de justaucorps comme nos

bohémiennes, dont les manches sont fort serrées. Je vous assure qu'elles

me charmèrent. L'on me dit que ces filles au pied marin nageaient comme

des poissons et qu'elles ne souffraient entre elles ni femmes, ni

hommes; c'est une espèce de petite république où elles viennent de tous

côtés, et les parents les y envoient jeunes.

Quand elles veulent se marier, elles vont à la messe à Fontarabie; c'est

la ville la plus proche du lieu qu'elles habitent, et c'est là que les

jeunes gens se viennent choisir une femme à leur gré; celui qui veut

s'engager dans l'hyménée va chez les parents de sa maîtresse leur

déclarer ses sentiments, régler tout avec eux; et cela étant fait, l'on

en donne avis à la fille; si elle est contente, elle se retire chez eux

où les noces se font.

Je n'ai jamais vu un plus grand air de gaieté que celui qui paraît sur

leurs visages. Elles ont des petites maisonnettes qui sont le long du

rivage, elles sont sous de vieilles filles auxquelles elles obéissent

comme si elles étaient leurs mères; elles nous contaient toutes ces

particularités en leur langage, et nous les écoutions avec plaisir,

lorsque le diable qui ne dort point nous suscita noise.

Mon cuisinier, qui est Gascon et de l'humeur vive des gens de ce

pays-là, était dans un de nos bateaux de suite, assis proche d'une jeune

Biscayenne qui lui parut très-jolie; il ne se contenta pas de le lui

dire, il voulut lever son voile et le voulut bien fort; elle n'entendit

point de raillerie, et sans autre compliment, elle lui cassa la tête

avec un aviron armé d'un croc qui était à ses pieds. Quand elle eut fait

cet exploit, la peur la prit, elle se jeta promptement à l'eau,

quoiqu'il fît un froid extrême; elle nagea d'abord avec beaucoup de

vitesse, mais comme elle avait tous ses habits et qu'il y avait loin

jusqu'au rivage, les forces commencèrent à lui manquer; plusieurs filles

qui étaient sur la grève entrèrent vite dans leurs bateaux pour la

secourir: cependant celles qui étaient restées avec le cuisinier,

craignant la perte de leur compagne, se jetèrent sur lui comme deux

furies, elles voulaient résolument le noyer; et le petit bateau n'en

allait pas mieux, car il pensa deux ou trois fois se renverser; nous

voyions du nôtre toute cette querelle, et mes gens étaient bien empêchés

à les séparer et à les apaiser.

Je vous assure que l'indiscret Gascon fut si cruellement battu, qu'il en

était tout en sang; et mon banquier me dit que quand on irritait ces

jeunes Biscayennes, elles étaient plus farouches et plus à craindre que

des petits lions. Enfin, nous prîmes terre, et nous étions à peine

débarqués, que nous vîmes cette fille que l'on avait sauvée bien à

propos, car elle commençait à boire lorsqu'on la tira de l'eau; elle

venait à notre rencontre avec plus de cinquante autres, chacune ayant

une rame sur l'épaule; elles marchaient sur deux longues files, et il y

en avait trois à la tête qui jouaient parfaitement bien du tambour de

basque; celle qui devait porter la parole s'avança, et me nommant

plusieurs fois _Andria_, qui veut dire madame (c'est tout ce que j'ai

retenu de la harangue), elles me firent entendre que la peau de mon

cuisinier leur resterait ou que les habits de leur compagne seraient

payés à proportion de ce qu'ils étaient gâtés. En achevant ces mots, les

joueuses de tambour commencèrent à les frapper plus fort; elles

poussèrent de hauts cris, et ces belles pirates firent l'exercice de la

rame en sautant et dansant avec beaucoup de disposition et de bonne

grâce[6].

Don Antonio, pour m'indemniser du présent qu'il m'avait escamoté (j'en

parle souvent, mais il me tient encore au coeur), voulut pacifier toute

chose; il trouvait que mon cuisinier, qui se croyait suffisamment battu,

aurait raison de ne vouloir rien donner, et ce fut lui qui distribua

quelques patagons[7] à la troupe maritime. A cette vue, elles firent des

cris encore plus grands et plus longs que ceux qu'elles avaient déjà

faits, et elles me souhaitèrent un heureux voyage et un prompt retour,

chacune dansant et chantant avec les tambours de basque.

Nous entrâmes dans un chemin très-rude et nous montâmes longtemps par

des sentiers si étroits, au bas desquels il y a des précipices, que

j'avais grand peur que les mulets qui portaient ma litière ne fissent un

faux pas. Nous passâmes ensuite sur une campagne sablonneuse. Je

m'arrêtai quelque temps au couvent de Saint-François; il est bâti proche

de la rivière d'Andaye; nous la traversâmes sur un pont de bois

extrêmement long, et bien que nous fussions fort proche de

Saint-Sébastien, nous ne l'apercevions point encore, parce qu'une butte

de sable assez haute cachait cette ville. Elle est située au pied d'une

montagne qui sert d'un côté comme de digue à la mer; elle en est si

proche, qu'elle y forme un bassin, et les vaisseaux viennent jusqu'au

pied de cette montagne pour se mettre à l'abri des orages, car il y a

quelquefois là des tempêtes extraordinaires et des ouragans si affreux,

que les navires à l'ancre périssent dans le port. Il est profond et

fermé par deux môles qui ne laissent qu'autant de place qu'il en faut

pour passer un seul navire. On a élevé en cet endroit une grosse tour

carrée, où il y a toujours une bonne garnison pour se défendre en cas de

surprise. Le jour était beau pour la saison où nous sommes; je trouvai

la ville assez jolie, elle est ceinte d'un double mur. Il y a plusieurs

pièces de canon sur celui qui donne du côté de la mer, avec des bastions

et des demi-lunes; elle est située dans une province de l'Espagne nommée

Guipuscoa; les dehors en plaisent infiniment à cause que la mer, comme

je viens de vous le dire, lui sert de canal. Les rues de cette ville

sont longues et larges, pavées d'une grande pierre blanche qui est fort

unie et toujours nette; les maisons en sont assez belles et les églises

très-propres, avec des autels de bois chargés depuis la voûte jusqu'au

bas, de petits tableaux grands comme la main. Les mines de fer et

d'acier se trouvent très-facilement dans tout le pays, on y en voit de

si pur, que l'on tient qu'il n'y en a point de pareil en Europe; c'est

leur plus grand trafic. On y embarque des laines qui viennent de la

Vieille-Castille et il s'y fait un gros commerce. Bilbao et

Saint-Sébastien sont les deux ports les plus considérables que le roi

d'Espagne ait sur l'Océan; le château est très-élevé et d'une médiocre

défense. J'y ai pourtant vu d'assez belles pièces de canon et il y en a

quantité le long des remparts; mais la garnison est si faible, que des

femmes la battraient avec leurs quenouilles[8].

Tout est aussi cher dans cette ville qu'à Paris; on y fait très-bonne

chère, le poisson est excellent, et l'on me dit que les fruits y étaient

d'un goût et d'une beauté admirables. Je descendis dans la meilleure

hôtellerie, et quelque temps après que j'y fus, Don Fernand de Tolède

m'envoya un gentilhomme savoir s'il pourrait me voir sans m'incommoder.

Mon banquier, qui le connaissait et qui était pour lors dans ma chambre,

me dit que c'était un Espagnol de grande qualité, neveu du duc d'Albe,

qu'il venait de Flandre et qu'il allait à Madrid[9].

Je le reçus avec l'honnêteté qui était due à sa naissance et j'y ajoutai

bientôt des égards particuliers pour son propre mérite. C'est un

cavalier qui est bien fait de sa personne, qui a de l'esprit et de la

politesse; il est complaisant et agréable, il parle aussi bien français

que moi; mais comme je sais l'espagnol et que je serais bien aise de le

savoir encore mieux, nous ne parlâmes qu'en cette langue.

Je restai très-satisfaite de ses manières; il me dit qu'il était venu en

poste depuis Bruxelles et que si je le trouvais bon, il augmenterait mon

train et serait de ma suite. Je crus qu'il raillait et je lui répondis

en plaisantant; mais il ajouta que les chemins étaient si remplis de

neige qu'effectivement il lui serait impossible d'aller en poste, qu'il

pourrait bien faire sur des chevaux de plus grandes traites que s'il

allait en litière, mais que l'honneur de m'accompagner, etc... Enfin, je

connus qu'il était fort honnête et qu'il ne démentait point la

galanterie naturelle aux cavaliers espagnols; je regardai comme un

très-grand secours d'avoir un homme de cette qualité et du pays qui

saurait se faire entendre et encore mieux obéir par les muletiers, qui

ont des têtes de fer et des âmes de boue.

Je lui dis que j'étais fort aise de l'avoir rencontré et que les

fatigues du chemin me seraient bien adoucies par une aussi bonne

compagnie que la sienne. Il commanda aussitôt son gentilhomme d'aller

chercher une litière pour lui. Il était déjà tard, il prit congé de moi

et je me couchai après avoir fort bien soupé; car, ma chère cousine, je

ne suis pas une héroïne de roman, qui ne mange point.

«Je commençais à peine à m'endormir, lorsque j'entendis quelqu'un parler

français si proche de moi, que je crus d'abord que c'était dans ma

chambre; mais ayant écouté avec plus d'attention, je connus que c'était

dans une chambre qui n'était séparée de la mienne que par une cloison

d'ais assez mal joints. J'ouvris mon rideau du côté de la ruelle,

j'aperçus de la lumière au travers des planches, et je vis deux filles

dont la plus âgée paraissait avoir dix-sept à dix-huit ans; ni l'une ni

l'autre n'étaient pas de ces beautés sans défauts, mais elles avaient

tant d'agréments, le son de la voix si beau et une si grande douceur sur

le visage, que j'en fus charmée.

»La plus jeune, qui semblait continuer la conversation, disait à

l'autre: «Non, ma soeur, il n'y a point de remèdes à nos maux, il faut

mourir ou les tirer des mains de cet indigne vieillard. Je suis résolue

à tout, dit l'autre en poussant un profond soupir, m'en dût-il coûter la

vie; qu'avons-nous à ménager? n'avons-nous pas tout sacrifié pour eux?

Alors, faisant réflexion sur leurs infortunes, elles s'embrassèrent et

se mirent à pleurer fort douloureusement, et après avoir consulté et dit

encore quelques paroles dont je perdais la plus grande partie à cause de

leurs sanglots, elles conclurent qu'il fallait qu'elles écrivissent;

chacune le fit de son côté, et voici à peu près ce qu'elles se lurent

l'une à l'autre:

»Ne juge pas de mon amour et de ma douleur par mes paroles, je n'en sais

point t'exprimer l'un et l'autre; mais souviens-toi que tu vas me perdre

si tu ne te portes aux dernières extrémités contre celui qui nous

persécute.

»Il vient de me faire dire que si je tarde à partir, il nous fera

arrêter. Juge par cet indigne traitement de ce qu'il mérite et

souviens-toi que tu me dois tout, puisque tu me dois mon coeur.»

* * * * *

»Il me semble que l'autre billet était en ces termes:

«Si je pouvais assurer ton repos en perdant le mien, je t'aime assez

pour t'en faire le sacrifice. Oui, je te fuirais si tu pouvais être

heureux sans moi, mais je connais trop ton coeur pour t'en croire

capable. Cependant tu restes aussi tranquille dans ta prison que si tu

me voyais sans cesse; romps tes chaînes sans différer, punis l'ennemi de

notre amour, mon coeur en sera la récompense.»

* * * * *

«Après avoir fermé ces billets, elles sortirent ensemble, et je vous

avoue que j'eus de l'inquiétude pour elles et beaucoup d'envie de savoir

ce qui pouvait être arrivé à deux si jolies personnes. Cela m'empêcha de

me rendormir et j'attendais qu'elles revinssent, quand tout d'un coup,

l'on entendit un grand bruit dans la maison. Dans ce moment, je vis un

vieillard qui entrait dans cette chambre, suivi de plusieurs valets; il

tenait les cheveux d'une de ces belles filles tortillés autour de son

bras et la tirait après lui comme une misérable victime; sa soeur n'était

pas traitée avec moins de cruauté par ceux qui la menaient. «Perfides,

leur disait-il, vous n'êtes pas contentes du tort irréparable que vous

faites à mes neveux; vous voulez leur persuader d'être mes bourreaux: si

je ne vous avais surprises avec ces billets séducteurs, qu'en pouvait-il

arriver? Quelles suites funestes n'aurais-je pas eu lieu d'en craindre?

Mais vous me paierez tout pour une bonne fois. Dès que le jour paraîtra,

je vous ferai punir comme vous le méritez.»--«Ah! seigneur, dit celle

des deux qu'il tenait encore, considérez que nous sommes des filles de

qualité et que notre alliance ne peut vous déshonorer; que vos neveux

nous ont donné leur foi et reçu la nôtre; que dans un âge si peu avancé

nous avons tout quitté pour les suivre; que nous sommes étrangères et

abandonnées de tout le monde. Que deviendrons-nous? Nous n'oserions

retourner chez nos parents, et si vous voulez nous y contraindre ou nous

mettre en prison, donnez-nous plutôt la mort tout d'un coup.» Les larmes

qu'elle versait en abondance achevèrent de me toucher sensiblement, et

si le vieillard avait été aussi attendri que moi, il leur aurait bientôt

rendu le repos et la joie.

»Mes femmes, qui avaient entendu un si grand bruit et si proche de ma

chambre, se levèrent dans la crainte qu'il ne me fût arrivé quelque

accident; je leur fis signe de s'approcher doucement et de regarder à

travers les planches ce triste spectacle.

»Nous écoutions ce qu'ils disaient, lorsque deux hommes, l'épée à la

main, entrèrent dans ma chambre, dont mes femmes avaient laissé la porte

ouverte; ils avaient le désespoir peint sur le visage et la fureur dans

les yeux; j'en eus une si grande frayeur, que je ne vous la puis bien

exprimer; ils se regardèrent sans rien dire, et ayant entendu la voix du

vieillard, ils coururent de ce côté-là.

»Je ne doutai point que ce fût les deux amants, et c'était eux, en

effet, qui entrèrent comme deux lions dans cette chambre; ils

inspirèrent une si grande terreur à ces marauds de valets, qu'il n'y en

eut aucun qui osât s'approcher de son maître pour le défendre, quand ses

neveux s'avancèrent vers lui et lui mirent l'épée sur la gorge.

«Barbare, lui dirent-ils, pouvez-vous traiter ainsi des filles de

qualité que nous devons épouser? Pour être notre tuteur, avez-vous droit

d'être notre tyran? Et n'est-ce pas nous arracher la vie que de nous

séparer de ce que nous aimons? Nous pourrions bien à présent vous en

faire porter une juste punition, mais nous sommes incapables de nous

venger d'un homme de votre âge qui n'est pas en état de se défendre.

Donnez-nous votre parole et nous jurez sur ce qu'il y a de plus saint,

qu'en reconnaissance de la vie que nous vous laissons, vous contribuerez

à notre bonheur et que vous souffrirez que nous exécutions ce que nous

avons promis.»

»Le pauvre vieillard était si transi que les paroles lui mouraient dans

la bouche; il jura plus qu'on ne le voulait; il se mit à genoux, il

baisa plus de cent fois son pouce mis en croix sur un autre de ses

doigts, à la manière d'Espagne. Il leur dit néanmoins qu'en tout ce

qu'il avait fait, il n'avait envisagé que leurs propres intérêts; que

sans cette vue, il devait lui être fort indifférent qu'ils se mariassent

à leur fantaisie, et qu'enfin cela était résolu, qu'il ne s'y opposerait

de sa vie. Deux de ses domestiques le prirent sous le bras et

l'emportèrent plutôt qu'ils ne lui aidèrent à marcher. Alors les

cavaliers se voyant libres, se jetèrent entre les bras de leurs

maîtresses; ils se dirent les uns aux autres tout ce que la douleur,

l'amour et la joie peuvent inspirer dans de pareilles occasions. Mais,

en vérité, il faudrait avoir le coeur aussi touché et aussi content

qu'était le leur pour redire toutes ces choses. Elles ne sont propres

qu'aux personnes plus tendres que vous ne l'êtes, ma chère cousine;

dispensez-moi donc de vous en fatiguer. J'étais si fatiguée moi-même de

n'avoir pas encore dormi, que je ne les entendais plus que confusément;

mais pour ne plus les entendre du tout, je m'enfonçai dans mon lit et je

me couvris la tête de ma couverture.

»Le lendemain, Don Fernand de Tolède m'envoya des vins de liqueur avec

une grande quantité de confitures et d'oranges. Dès qu'il crut que l'on

me pouvait voir, il y vint. Après l'avoir remercié de son présent, je

lui demandai s'il n'avait rien entendu de ce qui s'était passé pendant

la nuit; il me dit que non, parce qu'il était dans un autre corps de

logis, mais qu'il en avait déjà appris quelque chose. J'allais lui

raconter ce que j'en savais, lorsque notre hôtesse entra dans ma

chambre. Elle me venait prier de la part des deux cavaliers qui

m'avaient fait si grand'peur, l'épée à la main, de vouloir bien recevoir

leurs excuses. Elle me dit aussi que deux demoiselles qui étaient proche

de Blaye souhaitaient de me faire la révérence. Je répondis à ces

honnêtetés comme je devais, et ils ne tardèrent guère sans venir.

»Que le retour de la joie produit des effets charmants! Je trouvai ces

messieurs fort bien faits et ces demoiselles très-aimables; ni les uns

ni les autres n'avaient plus sur leurs visages les caractères du

désespoir; un air de gaieté était répandu dans leurs actions et dans

leurs paroles. L'aîné des deux frères me dit tout ce qu'on peut dire de

plus honnête sur la bévue qu'ils avaient faite d'entrer dans ma chambre:

il ajouta qu'il avait bien remarqué la peur qu'il m'avait causée; mais

qu'il m'avouait que dans ce moment il se possédait si peu, qu'il n'avait

su penser à autre chose qu'à secourir sa maîtresse. Vous auriez été

blâmable, lui dis-je, si vous aviez pensé à autre chose; cependant, s'il

est vrai que vous ayez l'envie de réparer l'alarme que vous m'avez

donnée, ne refusez pas de satisfaire ma curiosité, et si ces belles

personnes y veulent consentir, apprenez-moi ce qui vous a réduits les

uns et les autres aux extrémités où vous avez été. Il les regarda comme

pour demander leur approbation, et elles la donnèrent de fort bonne

grâce à ce que je souhaitais; il commença ainsi:

«Nous sommes deux frères, madame, nés à Burgos et d'une des meilleures

maisons de cette ville. Nous étions encore fort jeunes lorsque nous

restâmes sous la conduite d'un oncle qui prit soin de notre éducation et

de notre bien, qui est assez considérable pour n'envier pas celui

d'autrui. Don Diègue (c'est le nom de notre oncle) avait lié depuis

longtemps une très-étroite amitié avec un gentilhomme qui demeure proche

de Blaye, dont le mérite est beaucoup au-dessus de sa fortune; on

l'appelle M. de Messignac. Comme notre oncle avait résolu de nous

envoyer quelque temps en France, il l'écrivit à son ami qui lui offrit

sa maison; il l'accepta avec joie. Il nous fit partir, et il y a un an

qu'on nous y reçut avec beaucoup de bonté. Madame de Messignac nous

traita comme ses propres enfants; elle en a plusieurs, mais de ses

quatre filles, celles que vous voyez, madame, sont les plus aimables. Il

aurait été bien difficile de les voir tous les jours, de demeurer avec

elles et de se défendre de les aimer éperdument.

«Mon frère me cacha d'abord sa passion naissante: je lui cachai aussi la

mienne; nous étions tous deux dans une mélancolie extrême; l'inquiétude

d'aimer sans être aimés et la crainte de déplaire à celles qui causaient

notre passion, tout cela nous tourmentait cruellement; mais une nouvelle

peur augmenta encore celle que nous avions déjà: ce fut une jalousie

effroyable que nous prîmes l'un contre l'autre. Mon frère voyait bien

que j'étais amoureux; il crut que c'était de sa maîtresse: je le

regardais aussi comme mon rival, et nous avions une haine l'un contre

l'autre qui nous aurait portés aux dernières extrémités, si un jour que

je m'étais trouvé dans un état à ne pouvoir plus ignorer ma destinée

sans mourir de douleur, je ne me fusse déterminé à découvrir mes

sentiments à mademoiselle de Messignac; mais comme je n'étais pas assez

hardi pour lui parler moi-même, j'écrivis sur des tablettes quelques

vers que j'avais faits pour elle et je les glissai dans sa poche; elle

ne s'en aperçut point. Mon frère, qui m'observait toujours, le remarqua,

et badinant avec elle, il les prit adroitement et trouva que c'était une

déclaration d'amour timide et respectueuse que je lui faisais. Il les

garda jusques au soir, que m'étant retiré dans ma chambre avec la

dernière inquiétude, il vint m'y trouver, et m'embrassant tendrement, il

me dit qu'il venait me témoigner l'excès de sa joie de me savoir

amoureux de mademoiselle de Messignac.

»Je demeurai comme un homme frappé de la foudre; je voyais mes tablettes

entre ses mains, je me persuadais qu'elle lui en avait fait un sacrifice

et qu'il venait insulter à mon malheur. Il connut à mon air et dans mes

yeux une partie de ce que je pensais. Détrompez-vous, continua-t-il,

elle ne m'a point confié vos tablettes; je les ai prises sans qu'elle

ait eu le temps de les voir. Je veux vous servir auprès d'elle; mais,

mon cher frère, servez-moi aussi près de sa soeur aînée. Je l'embrassai

alors et je lui promis tout ce qu'il voulait; ainsi, mutuellement, nous

nous rendions de bons offices l'un à l'autre, et nos maîtresses, qui ne

connaissaient point encore le pouvoir de l'amour, commencèrent à

s'accoutumer à en entendre parler.

«Ce serait abuser de votre patience de vous dire, madame, comme nous

parvînmes enfin par nos soins et nos assiduités à gagner leurs coeurs.

Que d'heureux moments! que de beaux jours! de voir sans cesse ce que

l'on aime, d'en être aimé, de se trouver ensemble à la campagne où la

vie innocente et champêtre laisse goûter sans trouble les plaisirs d'une

passion naissante! C'est une félicité que l'on ne peut exprimer.

«Comme l'hiver approchait, madame de Messignac fut à Bordeaux, où elle

avait une maison; nous l'y accompagnâmes: mais cette maison n'étant pas

assez grande pour nous loger avec toute sa famille, nous en prîmes une

proche de la sienne.

La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe siècle Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy · 第 1 / 37 段