Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)
[Notes au lecteur de ce ficher digital: Les erreurs clairement
introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine
a été conservée.]
LA COUR
ET
LA VILLE DE MADRID
VERS LA FIN DU XVIIe SIÈCLE
RELATION DU VOYAGE D'ESPAGNE
PAR
LA COMTESSE D'AULNOY
ÉDITION NOUVELLE, REVUE ET ANNOTÉE
PAR
Mme B. CAREY
PARIS
E. PLON ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
10, RUE GARANCIÈRE
1874
_Tous droits réservés_
RELATION
DU
VOYAGE D'ESPAGNE
PAR
LA COMTESSE D'AULNOY
L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et
de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en avril 1874.
PARIS.--TYPOGRAPHIE E. PLON ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.
[Illustration]
AVIS AU LECTEUR.
Ce livre méritait, à notre sens, d'être tiré de l'oubli où, depuis
longtemps, il était tombé. Diverses circonstances ont contribué à le
discréditer. Le nom de l'auteur, entre autres, n'a pas été sans
influence à cet égard. En effet, madame d'Aulnoy s'est fait connaître
surtout par des contes de fées et autres fadaises qui ne donnent point
idée du véritable tour de son esprit. Elle ne manquait pas de finesse,
savait observer et peindre, mais elle ne s'en doutait pas et, fort à
tort, se croyait douée d'imagination. Nous ne saurions nous expliquer
autrement la forme bizarre qu'elle a donnée à la relation de son séjour
en Espagne. La fiction s'y mêle sans cesse à la réalité. Ainsi madame
d'Aulnoy nous raconte en termes qui ne manquent pas d'agrément ses
aventures de voyage. A chaque pas elle a maille à partir avec les gens
du pays; les muletiers, les hôteliers s'efforcent à l'envi de la piller
en sa qualité d'étrangère. Elle résiste à leurs exigences et finit par
s'en débarrasser. Elle arrive à Saint-Sébastien. Jusque-là, rien que de
fort naturel; mais, au moment de se coucher, elle aperçoit un rayon de
lumière qui filtre à travers la muraille; elle regarde et voit deux
jeunes filles qu'un vieillard maltraite cruellement. Elle s'en étonne,
va les trouver, et apprend ainsi leur lamentable histoire. A quelques
jours de là, elle se trouve mêlée à des événements non moins
romanesques. Le lecteur, surpris, se demande ce qu'il doit en croire. A
la fin, il s'aperçoit, non sans humeur, que madame d'Aulnoy lui fait des
contes.
Est-ce une raison de jeter le livre? Nous ne le pensons pas. Ces contes
sont de simples intermèdes, destinés dans la pensée de l'auteur à
délasser l'attention de son public. Tournez la page, et vous verrez
qu'elle en revient à ses propres affaires sans plus se souvenir des
personnages qu'elle a mis en scène. Elle parle des méchants gîtes
qu'elle trouve, de la chère abominable qu'on lui fait faire, de
l'accueil qu'elle reçoit à Madrid. Elle va visiter les dames de la Cour,
assiste à leur toilette, s'enquiert avec un intérêt bien naturel de
leurs ajustements, de leur genre de vie, de leurs affaires de ménage.
Elle recueille, en passant, les histoires scandaleuses du jour. Elle a
l'honneur d'être présentée aux deux Reines, et, comme elle parle le
castillan, elle ne tarde pas à se mettre au fait de toutes les
intrigues du palais. A ce point de vue quelque peu frivole, elle observe
bien, mais il ne faut point l'en tirer. Ne lui demandez pas son opinion
sur la politique de Philippe II, ni sur les causes de la décadence de
l'Espagne. Elle n'en sait rien et ne s'en soucie guère. En revanche,
elle saisit au vol les physionomies, les rend nettement, et arrive
ainsi, sans y songer, à composer un tableau fort curieux de la Cour et
de la ville de Madrid. Nous devons l'avouer, les détails qu'elle nous
donne sur les moeurs des Espagnols sont parfois tellement extraordinaires
qu'on hésite à la croire sur parole. Ce doute nous laissait un devoir à
remplir. Il fallait, nous assurer du degré de confiance que méritaient
ses assertions.
Nous avons consulté, dans cette pensée, les relations de voyage, les
mémoires et les ouvrages qui se rapportent à cette époque. L'impression
qui nous en est restée est favorable à madame d'Aulnoy. Néanmoins, nous
n'oserions point nous prononcer si nous n'avions encore une autre preuve
de sa véracité. En effet, ces moeurs, qui nous semblent si fort étranges,
se sont perpétuées jusqu'à nos jours; du moins, nous en trouvons encore
maints vestiges. Les témoignages de nos contemporains ne nous laissent
aucun doute à cet égard. Nous citerons, entre autres, celui du vicomte
de Saint-Priest, ambassadeur de Sa Majesté Charles X en Espagne. Nous
avons recueilli dans des notes ces divers renseignements, qui
non-seulement confirment, mais encore accentuent souvent les traits les
plus piquants de ces récits. Nous avons corrigé quelques erreurs, ajouté
des éclaircissements qui nous semblaient indispensables.
Nous avons, d'ailleurs, conservé au livre sa physionomie, nous avons
ainsi respecté jusqu'aux négligences de style. Les contes de madame
d'Aulnoy ne méritaient assurément pas de tels ménagements. A tout hasard
nous les avons conservés, seulement nous en donnons le texte entre
guillemets. Nous avertissons ainsi le lecteur et l'engageons à se
contenter de les feuilleter. Madame d'Aulnoy ne nous pardonnerait
vraisemblablement pas la liberté de ce conseil, mais les curieux de
notre temps nous en sauront gré, nous l'espérons, du moins.
LETTRES
DE
LA COMTESSE D'AULNOY
RELATION DU VOYAGE D'ESPAGNE
PREMIÈRE LETTRE.
Puisque vous voulez être informée de tout ce qui m'arrive et de tout ce
que je remarque dans mon voyage, il faut vous résoudre, ma chère
cousine, de lire bien des choses inutiles, pour en trouver quelques-unes
qui vous plaisent. Vous avez le goût si bon et si délicat, que vous ne
voudriez que des aventures choisies et des particularités agréables. Je
voudrais bien aussi ne vous en point raconter d'autres: mais quand on
rapporte fidèlement les choses telles qu'elles se sont passées, il est
difficile de les trouver toujours comme on les souhaite.
Je vous ai marqué par ma dernière lettre tout ce qui m'est arrivé
jusqu'à Bayonne. Vous savez que c'est une ville de France, frontière du
royaume d'Espagne. Elle est arrosée par les rivières de l'Adour et de
la Nive qui se joignent ensemble, et la mer monte jusque-là; le port et
le commerce y sont considérables. J'y vins de Dax par eau, et je
remarquai que les bateliers de l'Adour ont la même habitude que ceux de
la Garonne; c'est-à-dire, qu'en passant à côté les uns des autres, ils
se chantent pouille, et ils aimeraient mieux n'être point payés de leur
voyage que de manquer à se faire ces sortes de huées, quoiqu'elles
étonnent ceux qui n'y sont pas accoutumés. Il y a deux châteaux assez
forts pour bien défendre la ville, et l'on y trouve en plusieurs
endroits des promenades très-agréables.
Lorsque je fus arrivée, je priai le baron de Castelnau, qui m'avait
accompagnée depuis Dax, de me donner la connaissance de quelques jolies
femmes avec lesquelles je pusse attendre sans impatience les litières
qu'on devait m'envoyer de Saint-Sébastien.
Il n'eut pas de peine à me satisfaire, parce que, étant homme de qualité
et de mérite, on le considère fort à Bayonne; il ne manqua pas, dès le
lendemain, de m'amener plusieurs dames me rendre visite; c'est la
coutume, en ce pays, d'aller voir les dernières venues, lorsqu'on est
informé quelles elles sont.
Elles commencent là de se ressentir des ardeurs du soleil; leur teint
est un peu brun; elles ont les yeux brillants; elles sont aimables et
caressantes; leur esprit est vif, et je vous rendrais mieux raison de
leur enjouement si j'eusse entendu ce qu'elles disaient. Ce n'est pas
qu'elles ne sachent toutes parler français, mais elles ont tant
d'habitude au langage de leur province, qu'elles ne peuvent le quitter,
et comme je ne le savais point, elles faisaient entre elles d'assez
longues conversations où je n'entendais rien.
Quelques-unes, qui vinrent me voir, avaient un petit cochon de lait sous
le bras, comme nous portons nos petits chiens; il est vrai qu'ils
étaient fort décrassés et qu'il y en avait plusieurs avec des colliers
de rubans de différentes couleurs; mais, vous conviendrez que c'est une
inclination fort bizarre, et je suis persuadée qu'il y en a beaucoup
entre elles dont le goût est trop bon pour s'accommoder de cette
coutume. Il fallut, lorsqu'elles dansèrent, laisser aller dans la
chambre ces vilains animaux, et ils firent plus de bruit que des lutins.
Ces dames dansèrent à ma prière, le baron de Castelnau ayant envoyé
querir les flûtes et les tambourins. Pour vous faire entendre ce que
c'est, il faut vous dire qu'un homme joue en même temps d'une espèce de
fifre et du tambourin, qui est un instrument de bois fait en triangle et
fort long, à peu près comme une trompette marine, montée d'une seule
corde, qu'on frappe avec un petit bâton; cela rend un son de tambour
assez singulier.
Les hommes, qui étaient venus accompagner les dames, prirent chacun
celle qu'il avait amenée, et le branle commença en rond, se tenant tous
par la main; ensuite, ils se firent donner des cannes assez longues, ne
se tenant plus que deux à deux avec des mouchoirs qui les éloignaient
les uns des autres. Leurs airs ont quelque chose de gai et de fort
particulier, et le son aigu de ces flûtes se mêlant à celui des
tambourins, qui est assez guerrier, inspire un certain feu qu'ils ne
pouvaient modérer; il me semblait que c'était ainsi que devait se danser
la Pyrrhique, dont parlent les anciens, car ces messieurs et ces dames
faisaient tant de tours, de sauts et de cabrioles, leurs cannes se
jetaient en l'air et se reprenaient si adroitement, que l'on ne peut
décrire leur légèreté et leur souplesse. J'eus aussi beaucoup de plaisir
à les voir, mais cela dura un peu trop longtemps; je commençais à me
lasser de ce bal mal ordonné, lorsque le baron de Castelnau, qui s'en
aperçut, fit apporter plusieurs bassins de très-belles confitures
sèches. Ce sont des juifs qui passent pour Portugais et qui demeurent à
Bayonne, qui les font venir de Gênes; ils en fournissent tout le pays.
On servit quantité de limonades et d'autres eaux glacées, dont ces
belles dames burent à longs traits, et la fête finit ainsi.
On me mena le lendemain voir la synagogue des juifs, au faubourg du
Saint-Esprit; je n'y trouvai rien de remarquable. M. de Saint-Pé[1],
lieutenant du roi, qui m'était venu voir, quoiqu'il fût fort incommodé
de la goutte, me convia de dîner chez lui. J'y fis un repas très-délicat
et magnifique, car c'est un pays admirable pour la bonne chère; tout y
est en abondance et à très-grand marché. J'y trouvai des femmes de
qualité extrêmement bien faites qu'il avait priées pour me tenir
compagnie. La vue du château, qui donne sur la rivière, est fort belle;
il y a toujours une bonne garnison.
Lorsque je fus de retour chez moi, je demeurai surprise d'y trouver
plusieurs pièces de toile qu'on m'avait apportées de la part des dames
qui m'étaient venues voir, avec des caisses pleines de confitures sèches
et de bougies. Ces manières me parurent fort honnêtes pour une dame
qu'elles ne connaissaient que depuis trois ou quatre jours; mais il ne
faut pas que j'oublie de vous dire qu'on ne peut voir de plus beau linge
que celui que l'on fait en ce pays-là, il y en a d'ouvré et d'autre qui
ne l'est point. La toile en est faite d'un fil plus fin que les cheveux,
et le beau linge y est si commun, qu'il me souvient qu'en passant par
les landes de Bordeaux, qui sont des déserts où l'on ne rencontre que
des chaumières et des paysans qui font compassion par leur extrême
pauvreté, je trouvai qu'ils ne laissaient pas d'avoir d'aussi belles
serviettes que les gens de qualité en ont à Paris.
Je ne manquai pas de renvoyer à ces dames de petits présents que je crus
qui leur feraient plaisir. Je m'étais aperçue qu'elles aimaient
passionnément les rubans, et elles en mettaient quantité sur leur tête
et à leurs oreilles; je leur en envoyai beaucoup; je joignis à cela
plusieurs beaux éventails; en revanche, elles me donnèrent des gants et
des bas de fil d'une finesse admirable.
En me les envoyant, elles me convièrent d'aller au salut aux Frères
Prêcheurs, qui n'étaient pas éloignés de ma maison. Elles savaient que
j'ai quelque goût pour la musique, et elles voulurent me régaler de ce
qu'il y avait de plus excellent dans la ville. Mais encore qu'il y eût
de très-belles voix, l'on ne pouvait guère avoir du plaisir à les
entendre, parce qu'ils n'ont ni la méthode ni la belle manière du chant.
J'ai remarqué dans toute la Guyenne et vers Bayonne que l'on y a de la
voix naturellement et qu'il n'y manque que de bons maîtres.
Les litières que l'on devait m'envoyer d'Espagne étant arrivées, je
songeai à mon départ: mais je vous assure que je n'ai jamais rien vu de
plus cher que ces sortes d'équipages, car chacune des litières a son
maître qui l'accompagne. Il garde la gravité d'un sénateur romain, monté
sur un mulet et son valet sur un autre, dont ils relaient de temps en
temps ceux qui portent les litières; j'en avais deux, je pris la plus
grande pour moi et mon enfant; j'avais outre cela quatre mules pour mes
gens et deux autres pour mon bagage. Pour les conduire, il y avait
encore deux maîtres et deux valets; voyez quelle misère de payer cette
quantité de gens inutiles pour aller jusqu'à Madrid et pour en revenir
aussi, parce qu'ils comptent leur retour au même prix: mais il faut
s'accommoder à leur usage et se ruiner avec eux, car ils traitent les
Français ce qui s'appelle de Turc à Maure.
Sans sortir de Bayonne, je trouvai des Turcs et des Maures, et je crois
même quelque chose de pis: ce sont les gens de la douane. J'avais fait
plomber mes coffres à Paris tout exprès pour n'avoir rien à démêler
avec eux; mais ils furent plus fins, ou pour mieux dire, plus opiniâtres
que moi, et il leur fallut donner tout ce qu'ils demandèrent. J'en étais
encore dans le premier mouvement de chagrin, lorsque les tambours, les
trompettes, les violons, les flûtes et les tambourins de la ville me
vinrent faire désespérer; ils me suivirent bien plus loin que la porte
Saint-Antoine, qui est celle par où l'on sort quand on va en Espagne par
la Biscaye; ils jouaient chacun à leur mode et tous à la fois sans
s'accorder; c'était un vrai charivari. Je leur fis donner quelque
argent, et comme ils ne voulaient que cela, ils prirent promptement
congé de moi. Aussitôt que nous eûmes quitté Bayonne, nous entrâmes dans
une campagne stérile, où nous ne vîmes que des châtaigniers; mais nous
passâmes ensuite le long du rivage de la mer, dont le sable fait un beau
chemin, et la vue est fort agréable en ce lieu.
Nous arrivâmes d'assez bonne heure à Saint-Jean de Luz. Il ne se peut
rien voir de plus joli, c'est le plus grand bourg de France et le mieux
bâti; il y a bien des villes beaucoup plus petites. Son port de mer est
entre deux hautes montagnes qu'il semble que la nature a placées exprès
pour le garantir des orages; la rivière de Nivelle s'y dégorge, la mer y
remonte fort haut et les grandes barques viennent commodément dans le
quai. On dit que les matelots en sont très-habiles à la pêche de la
baleine et de la morue. On nous y fit fort bonne chère et telle que la
table était couverte de pyramides de gibier; mais les lits ne
répondaient point à cette bonne chère, il leur manque des matelas; ils
mettent deux ou trois lits de plumes de coq les uns sur les autres, et
les plumes sortant de tous les côtés font fort mal passer le temps. Je
croyais, lorsqu'il fallut payer, que l'on m'allait demander beaucoup;
mais ils ne me demandèrent qu'un demi-louis, et assurément il m'en
aurait coûté plus de cinq pistoles à Paris.
La situation de Saint-Jean de Luz est extrêmement agréable. On trouve
dans la grande place une belle église bâtie à la moderne. L'on passe en
ce lieu la rivière de Nivelle sur un pont de bois d'une extraordinaire
longueur. Il y a là des péagers qui font payer le droit des marchandises
et des bardes que l'on porte avec soi. Ce droit n'est réglé que par leur
volonté, et il est excessif quand ils voient des étrangers. Je me tuais
de parler français et de protester que je n'étais pas Espagnole, ils
feignaient de ne me pas entendre, ils me riaient au nez: et s'enfonçant
la tête dans leurs capes de Béarn, il me semblait voir des voleurs
déguisés en capucins. Enfin, ils me taxèrent à dix-huit écus; ils
trouvaient que c'était grand marché, et pour moi je trouvais bien le
contraire: mais je vous l'ai déjà dit, ma chère cousine, quand on voyage
en ce pays-ci, il faut faire provision de bonne heure de patience et
d'argent.
Je vis le château d'Artois qui paraît assez fort; et un peu plus loin
Orognes, où l'on ne parle que biscayen, sans se servir de la langue
française ni de l'espagnole. Je n'avais dessein que d'aller coucher à
Irun, qui n'est éloigné de Saint-Jean de Luz que de trois petites
lieues, et j'étais partie après midi. Mais la dispute que nous avions
eue avec les gardes du pont, la peine que nous eûmes à passer les
montagnes de Béobie, et le mauvais temps joint à d'autres petits
embarras qui survinrent, furent cause que nous n'arrivâmes qu'à la nuit
au bord de la rivière de Bidassoa qui sépare la France de l'Espagne. Je
remarquai le long du chemin, depuis Bayonne jusque-là, des petits
chariots sur lesquels on met toutes les choses que l'on transporte; il
n'y a que deux roues qui sont de fer, et le bruit en est si grand, qu'on
les entend d'un quart de lieue lorsqu'il y en a plusieurs ensemble, ce
qui arrive toujours, car on en rencontre soixante et quatre-vingts à la
fois[2]. Ce sont des boeufs qui les traînent. J'en ai vu de pareils dans
les landes de Bordeaux, et particulièrement du côté de Dax.
La rivière de Bidassoa est d'ordinaire fort petite: mais les neiges
fondues l'avaient grossie à tel point, que nous n'eûmes pas peu de peine
à la passer, les uns en bateau et les autres à la nage sur leurs mulets.
Il faisait un grand clair de lune, à la faveur duquel on me fit
remarquer à main droite l'île de la Conférence, où s'est fait le mariage
de notre roi avec Marie-Thérèse, infante d'Espagne. Je vis peu après la
forteresse de Fontarabie qui est au Roi d'Espagne; elle est à
l'embouchure de cette petite rivière. Le flux et le reflux de la mer y
entrent. Nos rois prétendaient autrefois qu'elle leur appartenait, et
ceux d'Espagne le prétendaient aussi; il y a eu de si grandes
contestations là-dessus, particulièrement entre les habitants de
Fontarabie et ceux d'Andaye, qu'ils en sont venus plusieurs fois aux
mains. Cette raison obligea Louis XII et Ferdinand de régler qu'elle
serait commune aux deux nations. Les Français et les Espagnols partagent
les droits de la barque; ces derniers tirent le payement de ceux qui
passent en Espagne, et les premiers le reçoivent de ceux qui vont en
France, mais des deux côtés l'on rançonne également.
La guerre n'empêche point le commerce sur cette frontière; il est vrai
que c'est une nécessité dont leur vie dépend; ils mourraient de misère,
s'ils ne s'entr'assistaient[3]. Ce pays appelé la Biscaye est plein de
hautes montagnes, où l'on trouve beaucoup de mines de fer. Les Biscayens
grimpent sur les rochers aussi vite et avec autant de légèreté que
ferait un cerf. Leur langue (si l'on peut appeler langue un tel
baragouin) est si pauvre, qu'un même mot signifie plusieurs choses. Il
n'y a que les naturels du pays qui se puissent entendre; l'on m'a dit
qu'afin qu'elle leur soit plus particulière, ils ne s'en servent pas
pour écrire; ils font apprendre à leurs enfants à lire et à écrire en
français ou espagnol, selon le roi duquel ils sont sujets[4]. Il est
vrai qu'aussitôt que j'eus passé la petite rivière de Bidassoa, on ne
m'entendait plus à moins que je ne parlasse castillan; et ce qui est de
singulier, c'est qu'un demi-quart d'heure auparavant on ne m'aurait pas
entendue si je n'avais parlé français.
Je trouvai de l'autre côté de cette rivière un banquier de
Saint-Sébastien à qui j'étais recommandée; il m'attendait avec deux de
ses parents. Les uns et les autres étaient vêtus à la Schomberg, c'est
proprement à la manière de France, mais d'une manière ridicule; les
justaucorps sont courts et larges, les manches ne passent pas le coude
et sont ouvertes par devant; celles de leurs chemises sont si amples,
qu'elles tombent plus bas que le justaucorps. Ils ont des rabats sans
avoir de collets au pourpoint, des perruques où il y a plus de cheveux
qu'il n'en faut pour en faire quatre autres bien faites, et ces cheveux
sont plus frisés que du crin bouilli; l'on ne peut voir des gens plus
mal coiffés. Ceux qui ont leurs cheveux les portent fort longs et fort
plats; ils les séparent sur le côté de la tête, et en passent une partie
derrière les oreilles: mais quelles oreilles, bon Dieu! je ne crois pas
que celles de Midas fussent plus grandes, et je suis persuadée que, pour
les allonger, ils se les tirent étant encore petits; ils y trouvent sans
doute quelque sorte de beauté.
Mes trois Espagnols me firent en mauvais français de très-grands et
très-ennuyeux compliments. Nous passâmes le bourg de Tran, qui est à peu
près à un quart de lieue de la rivière, et nous arrivâmes ensuite à
Irun, qui en est éloigné d'un autre quart de lieue. Cette petite ville
est la première d'Espagne que l'on trouve en sortant de France. Elle est
mal bâtie. Les rues en sont inégales, et il n'y a rien dont on puisse
parler. Nous entrâmes dans l'hôtellerie par l'écurie, où donne le pied
du degré par où l'on monte à la chambre: c'est l'usage du pays. Je
trouvai cette maison fort éclairée par une quantité de chandelles qui
n'étaient guère plus grosses que des allumettes; il y en avait bien
quarante dans ma chambre, attachées sur des petits morceaux de bois;
l'on avait mis au milieu un brasier plein de noyaux d'olives en charbon
pour ne pas faire mal à la tête.
L'on me servit un grand souper que les galants Espagnols m'avaient fait
préparer; mais tout était si plein d'ail, de safran et d'épice, que je
ne pus manger de rien; et j'aurais fait fort mauvaise chère si mon
cuisinier ne m'eût accommodé un petit ragoût de ce qu'il put trouver le
plus tôt prêt.
Comme je ne voulais aller le lendemain qu'à Saint-Sébastien, qui n'est
éloigné que de sept à huit lieues, je crus que je devais dîner avant que
de partir. J'étais encore à table, lorsqu'une de mes femmes m'apporta ma
montre pour la monter à midi, comme c'était ma coutume; c'était une
montre d'Angleterre de Tampion, qui me rappelait les heures et qui me
coûtait cinquante louis. Mon banquier, qui était auprès de moi, me
témoigna quelque envie de la voir; je la lui donnai avec la civilité que
l'on a d'ordinaire, lorsque l'on présente ces sortes de choses; c'en
fut assez: mon homme se lève, me fait une profonde révérence et me dit
«qu'il ne méritait pas un présent si considérable; mais qu'une dame
comme moi n'en pouvait faire d'autre; qu'il m'engageait sa foi et sa
parole qu'il garderait ma montre toute sa vie et qu'il m'en avait la
dernière obligation». Il la baisa en achevant ce beau compliment, et
l'enfonça dans une poche plus creuse qu'une besace. Vous m'allez trouver
bien sotte de ne rien dire à tout cela; j'en tombe d'accord, mais je
vous avoue que je demeurai si surprise de son procédé, que la montre
avait déjà disparu avant que je pusse bien déterminer ce que je voulais
faire. Mes femmes et ceux de mes gens qui se trouvèrent présents me
regardaient, je les regardais aussi, toute rouge de honte et de chagrin
d'être prise pour dupe. Je ne l'aurais pas été longtemps; car, grâce à
Dieu, je sais fort bien comme on refuse ce que l'on ne veut pas donner,
mais je fis réflexion que cet homme devait me compter une grosse somme
pour achever mon voyage et pour renvoyer de l'argent à Bordeaux où j'en
avais pris; que j'avais des lettres de crédit pour lui, sur lesquelles,
en cas de fâcheries, il pouvait me faire attendre et dépenser deux fois
la valeur de la montre. Enfin, je la lui laissai, et j'essayai de me
faire honneur d'une chose qui me faisait grand dépit.
J'ai su depuis cette petite aventure que c'est la mode en Espagne,
lorsqu'on présente quelque chose à quelqu'un et qu'on baise la main, que
ce quelqu'un peut l'accepter s'il en a envie. Voilà une assez plaisante
mode, et comme je ne l'ignore plus, ce sera ma faute si j'y suis
rattrapée[5].
Je partis de cette hôtellerie, où l'on acheva de me ruiner; car tout est
gueux en ce pays-là, et tout y voudrait être riche aux dépens du
prochain. Peu après que nous fûmes sortis de la ville, nous entrâmes
dans les montagnes des Pyrénées qui sont si hautes et si droites, que
lorsqu'on regarde en bas, l'on voit avec frayeur les précipices qui les
environnent. Nous allâmes de cette manière jusqu'à Rentery. Don Antonio
(c'est le nom de mon banquier) prit les devants, et pour me faire aller
plus commodément, il m'obligea de quitter ma litière, parce qu'encore
que nous eussions traversé beaucoup de montagnes, il en restait de plus
difficiles à passer. Il me fit entrer dans un petit bateau qu'il avait
fait préparer pour descendre sur la rivière d'Andaye, jusqu'à ce que
nous fussions proche de l'embouchure de la mer où nous vîmes d'assez
près les galions du roi d'Espagne. Il y en avait trois d'une grandeur et
d'une beauté considérables. Nos petits bateaux étaient ornés de
plusieurs petites banderoles peintes et dorées; ils étaient conduits par
des filles d'une habileté et d'une gentillesse charmantes: il y en a
trois à chacun, deux qui rament et une qui tient le gouvernail.
Ces filles sont grandes, leur taille est fine, le teint brun, les dents
admirables, les cheveux noirs et lustrés comme du jais; elles les
nattent et les laissent tomber sur leurs épaules avec quelques rubans
qui les attachent; elles ont sur la tête une espèce de petit voile de
mousseline brodé de fleurs d'or et de soie qui voltige et couvre la
gorge; elles portent des pendants d'oreilles d'or et de perles et des
colliers de corail: elles ont des espèces de justaucorps comme nos
bohémiennes, dont les manches sont fort serrées. Je vous assure qu'elles
me charmèrent. L'on me dit que ces filles au pied marin nageaient comme
des poissons et qu'elles ne souffraient entre elles ni femmes, ni
hommes; c'est une espèce de petite république où elles viennent de tous
côtés, et les parents les y envoient jeunes.
Quand elles veulent se marier, elles vont à la messe à Fontarabie; c'est
la ville la plus proche du lieu qu'elles habitent, et c'est là que les
jeunes gens se viennent choisir une femme à leur gré; celui qui veut
s'engager dans l'hyménée va chez les parents de sa maîtresse leur
déclarer ses sentiments, régler tout avec eux; et cela étant fait, l'on
en donne avis à la fille; si elle est contente, elle se retire chez eux
où les noces se font.
Je n'ai jamais vu un plus grand air de gaieté que celui qui paraît sur
leurs visages. Elles ont des petites maisonnettes qui sont le long du
rivage, elles sont sous de vieilles filles auxquelles elles obéissent
comme si elles étaient leurs mères; elles nous contaient toutes ces
particularités en leur langage, et nous les écoutions avec plaisir,
lorsque le diable qui ne dort point nous suscita noise.
Mon cuisinier, qui est Gascon et de l'humeur vive des gens de ce
pays-là, était dans un de nos bateaux de suite, assis proche d'une jeune
Biscayenne qui lui parut très-jolie; il ne se contenta pas de le lui
dire, il voulut lever son voile et le voulut bien fort; elle n'entendit
point de raillerie, et sans autre compliment, elle lui cassa la tête
avec un aviron armé d'un croc qui était à ses pieds. Quand elle eut fait
cet exploit, la peur la prit, elle se jeta promptement à l'eau,
quoiqu'il fît un froid extrême; elle nagea d'abord avec beaucoup de
vitesse, mais comme elle avait tous ses habits et qu'il y avait loin
jusqu'au rivage, les forces commencèrent à lui manquer; plusieurs filles
qui étaient sur la grève entrèrent vite dans leurs bateaux pour la
secourir: cependant celles qui étaient restées avec le cuisinier,
craignant la perte de leur compagne, se jetèrent sur lui comme deux
furies, elles voulaient résolument le noyer; et le petit bateau n'en
allait pas mieux, car il pensa deux ou trois fois se renverser; nous
voyions du nôtre toute cette querelle, et mes gens étaient bien empêchés
à les séparer et à les apaiser.
Je vous assure que l'indiscret Gascon fut si cruellement battu, qu'il en
était tout en sang; et mon banquier me dit que quand on irritait ces
jeunes Biscayennes, elles étaient plus farouches et plus à craindre que
des petits lions. Enfin, nous prîmes terre, et nous étions à peine
débarqués, que nous vîmes cette fille que l'on avait sauvée bien à
propos, car elle commençait à boire lorsqu'on la tira de l'eau; elle
venait à notre rencontre avec plus de cinquante autres, chacune ayant
une rame sur l'épaule; elles marchaient sur deux longues files, et il y
en avait trois à la tête qui jouaient parfaitement bien du tambour de
basque; celle qui devait porter la parole s'avança, et me nommant
plusieurs fois _Andria_, qui veut dire madame (c'est tout ce que j'ai
retenu de la harangue), elles me firent entendre que la peau de mon
cuisinier leur resterait ou que les habits de leur compagne seraient
payés à proportion de ce qu'ils étaient gâtés. En achevant ces mots, les
joueuses de tambour commencèrent à les frapper plus fort; elles
poussèrent de hauts cris, et ces belles pirates firent l'exercice de la
rame en sautant et dansant avec beaucoup de disposition et de bonne
grâce[6].
Don Antonio, pour m'indemniser du présent qu'il m'avait escamoté (j'en
parle souvent, mais il me tient encore au coeur), voulut pacifier toute
chose; il trouvait que mon cuisinier, qui se croyait suffisamment battu,
aurait raison de ne vouloir rien donner, et ce fut lui qui distribua
quelques patagons[7] à la troupe maritime. A cette vue, elles firent des
cris encore plus grands et plus longs que ceux qu'elles avaient déjà
faits, et elles me souhaitèrent un heureux voyage et un prompt retour,
chacune dansant et chantant avec les tambours de basque.
Nous entrâmes dans un chemin très-rude et nous montâmes longtemps par
des sentiers si étroits, au bas desquels il y a des précipices, que
j'avais grand peur que les mulets qui portaient ma litière ne fissent un
faux pas. Nous passâmes ensuite sur une campagne sablonneuse. Je
m'arrêtai quelque temps au couvent de Saint-François; il est bâti proche
de la rivière d'Andaye; nous la traversâmes sur un pont de bois
extrêmement long, et bien que nous fussions fort proche de
Saint-Sébastien, nous ne l'apercevions point encore, parce qu'une butte
de sable assez haute cachait cette ville. Elle est située au pied d'une
montagne qui sert d'un côté comme de digue à la mer; elle en est si
proche, qu'elle y forme un bassin, et les vaisseaux viennent jusqu'au
pied de cette montagne pour se mettre à l'abri des orages, car il y a
quelquefois là des tempêtes extraordinaires et des ouragans si affreux,
que les navires à l'ancre périssent dans le port. Il est profond et
fermé par deux môles qui ne laissent qu'autant de place qu'il en faut
pour passer un seul navire. On a élevé en cet endroit une grosse tour
carrée, où il y a toujours une bonne garnison pour se défendre en cas de
surprise. Le jour était beau pour la saison où nous sommes; je trouvai
la ville assez jolie, elle est ceinte d'un double mur. Il y a plusieurs
pièces de canon sur celui qui donne du côté de la mer, avec des bastions
et des demi-lunes; elle est située dans une province de l'Espagne nommée
Guipuscoa; les dehors en plaisent infiniment à cause que la mer, comme
je viens de vous le dire, lui sert de canal. Les rues de cette ville
sont longues et larges, pavées d'une grande pierre blanche qui est fort
unie et toujours nette; les maisons en sont assez belles et les églises
très-propres, avec des autels de bois chargés depuis la voûte jusqu'au
bas, de petits tableaux grands comme la main. Les mines de fer et
d'acier se trouvent très-facilement dans tout le pays, on y en voit de
si pur, que l'on tient qu'il n'y en a point de pareil en Europe; c'est
leur plus grand trafic. On y embarque des laines qui viennent de la
Vieille-Castille et il s'y fait un gros commerce. Bilbao et
Saint-Sébastien sont les deux ports les plus considérables que le roi
d'Espagne ait sur l'Océan; le château est très-élevé et d'une médiocre
défense. J'y ai pourtant vu d'assez belles pièces de canon et il y en a
quantité le long des remparts; mais la garnison est si faible, que des
femmes la battraient avec leurs quenouilles[8].
Tout est aussi cher dans cette ville qu'à Paris; on y fait très-bonne
chère, le poisson est excellent, et l'on me dit que les fruits y étaient
d'un goût et d'une beauté admirables. Je descendis dans la meilleure
hôtellerie, et quelque temps après que j'y fus, Don Fernand de Tolède
m'envoya un gentilhomme savoir s'il pourrait me voir sans m'incommoder.
Mon banquier, qui le connaissait et qui était pour lors dans ma chambre,
me dit que c'était un Espagnol de grande qualité, neveu du duc d'Albe,
qu'il venait de Flandre et qu'il allait à Madrid[9].
Je le reçus avec l'honnêteté qui était due à sa naissance et j'y ajoutai
bientôt des égards particuliers pour son propre mérite. C'est un
cavalier qui est bien fait de sa personne, qui a de l'esprit et de la
politesse; il est complaisant et agréable, il parle aussi bien français
que moi; mais comme je sais l'espagnol et que je serais bien aise de le
savoir encore mieux, nous ne parlâmes qu'en cette langue.
Je restai très-satisfaite de ses manières; il me dit qu'il était venu en
poste depuis Bruxelles et que si je le trouvais bon, il augmenterait mon
train et serait de ma suite. Je crus qu'il raillait et je lui répondis
en plaisantant; mais il ajouta que les chemins étaient si remplis de
neige qu'effectivement il lui serait impossible d'aller en poste, qu'il
pourrait bien faire sur des chevaux de plus grandes traites que s'il
allait en litière, mais que l'honneur de m'accompagner, etc... Enfin, je
connus qu'il était fort honnête et qu'il ne démentait point la
galanterie naturelle aux cavaliers espagnols; je regardai comme un
très-grand secours d'avoir un homme de cette qualité et du pays qui
saurait se faire entendre et encore mieux obéir par les muletiers, qui
ont des têtes de fer et des âmes de boue.
Je lui dis que j'étais fort aise de l'avoir rencontré et que les
fatigues du chemin me seraient bien adoucies par une aussi bonne
compagnie que la sienne. Il commanda aussitôt son gentilhomme d'aller
chercher une litière pour lui. Il était déjà tard, il prit congé de moi
et je me couchai après avoir fort bien soupé; car, ma chère cousine, je
ne suis pas une héroïne de roman, qui ne mange point.
«Je commençais à peine à m'endormir, lorsque j'entendis quelqu'un parler
français si proche de moi, que je crus d'abord que c'était dans ma
chambre; mais ayant écouté avec plus d'attention, je connus que c'était
dans une chambre qui n'était séparée de la mienne que par une cloison
d'ais assez mal joints. J'ouvris mon rideau du côté de la ruelle,
j'aperçus de la lumière au travers des planches, et je vis deux filles
dont la plus âgée paraissait avoir dix-sept à dix-huit ans; ni l'une ni
l'autre n'étaient pas de ces beautés sans défauts, mais elles avaient
tant d'agréments, le son de la voix si beau et une si grande douceur sur
le visage, que j'en fus charmée.
»La plus jeune, qui semblait continuer la conversation, disait à
l'autre: «Non, ma soeur, il n'y a point de remèdes à nos maux, il faut
mourir ou les tirer des mains de cet indigne vieillard. Je suis résolue
à tout, dit l'autre en poussant un profond soupir, m'en dût-il coûter la
vie; qu'avons-nous à ménager? n'avons-nous pas tout sacrifié pour eux?
Alors, faisant réflexion sur leurs infortunes, elles s'embrassèrent et
se mirent à pleurer fort douloureusement, et après avoir consulté et dit
encore quelques paroles dont je perdais la plus grande partie à cause de
leurs sanglots, elles conclurent qu'il fallait qu'elles écrivissent;
chacune le fit de son côté, et voici à peu près ce qu'elles se lurent
l'une à l'autre:
»Ne juge pas de mon amour et de ma douleur par mes paroles, je n'en sais
point t'exprimer l'un et l'autre; mais souviens-toi que tu vas me perdre
si tu ne te portes aux dernières extrémités contre celui qui nous
persécute.
»Il vient de me faire dire que si je tarde à partir, il nous fera
arrêter. Juge par cet indigne traitement de ce qu'il mérite et
souviens-toi que tu me dois tout, puisque tu me dois mon coeur.»
* * * * *
»Il me semble que l'autre billet était en ces termes:
«Si je pouvais assurer ton repos en perdant le mien, je t'aime assez
pour t'en faire le sacrifice. Oui, je te fuirais si tu pouvais être
heureux sans moi, mais je connais trop ton coeur pour t'en croire
capable. Cependant tu restes aussi tranquille dans ta prison que si tu
me voyais sans cesse; romps tes chaînes sans différer, punis l'ennemi de
notre amour, mon coeur en sera la récompense.»
* * * * *
«Après avoir fermé ces billets, elles sortirent ensemble, et je vous
avoue que j'eus de l'inquiétude pour elles et beaucoup d'envie de savoir
ce qui pouvait être arrivé à deux si jolies personnes. Cela m'empêcha de
me rendormir et j'attendais qu'elles revinssent, quand tout d'un coup,
l'on entendit un grand bruit dans la maison. Dans ce moment, je vis un
vieillard qui entrait dans cette chambre, suivi de plusieurs valets; il
tenait les cheveux d'une de ces belles filles tortillés autour de son
bras et la tirait après lui comme une misérable victime; sa soeur n'était
pas traitée avec moins de cruauté par ceux qui la menaient. «Perfides,
leur disait-il, vous n'êtes pas contentes du tort irréparable que vous
faites à mes neveux; vous voulez leur persuader d'être mes bourreaux: si
je ne vous avais surprises avec ces billets séducteurs, qu'en pouvait-il
arriver? Quelles suites funestes n'aurais-je pas eu lieu d'en craindre?
Mais vous me paierez tout pour une bonne fois. Dès que le jour paraîtra,
je vous ferai punir comme vous le méritez.»--«Ah! seigneur, dit celle
des deux qu'il tenait encore, considérez que nous sommes des filles de
qualité et que notre alliance ne peut vous déshonorer; que vos neveux
nous ont donné leur foi et reçu la nôtre; que dans un âge si peu avancé
nous avons tout quitté pour les suivre; que nous sommes étrangères et
abandonnées de tout le monde. Que deviendrons-nous? Nous n'oserions
retourner chez nos parents, et si vous voulez nous y contraindre ou nous
mettre en prison, donnez-nous plutôt la mort tout d'un coup.» Les larmes
qu'elle versait en abondance achevèrent de me toucher sensiblement, et
si le vieillard avait été aussi attendri que moi, il leur aurait bientôt
rendu le repos et la joie.
»Mes femmes, qui avaient entendu un si grand bruit et si proche de ma
chambre, se levèrent dans la crainte qu'il ne me fût arrivé quelque
accident; je leur fis signe de s'approcher doucement et de regarder à
travers les planches ce triste spectacle.
»Nous écoutions ce qu'ils disaient, lorsque deux hommes, l'épée à la
main, entrèrent dans ma chambre, dont mes femmes avaient laissé la porte
ouverte; ils avaient le désespoir peint sur le visage et la fureur dans
les yeux; j'en eus une si grande frayeur, que je ne vous la puis bien
exprimer; ils se regardèrent sans rien dire, et ayant entendu la voix du
vieillard, ils coururent de ce côté-là.
»Je ne doutai point que ce fût les deux amants, et c'était eux, en
effet, qui entrèrent comme deux lions dans cette chambre; ils
inspirèrent une si grande terreur à ces marauds de valets, qu'il n'y en
eut aucun qui osât s'approcher de son maître pour le défendre, quand ses
neveux s'avancèrent vers lui et lui mirent l'épée sur la gorge.
«Barbare, lui dirent-ils, pouvez-vous traiter ainsi des filles de
qualité que nous devons épouser? Pour être notre tuteur, avez-vous droit
d'être notre tyran? Et n'est-ce pas nous arracher la vie que de nous
séparer de ce que nous aimons? Nous pourrions bien à présent vous en
faire porter une juste punition, mais nous sommes incapables de nous
venger d'un homme de votre âge qui n'est pas en état de se défendre.
Donnez-nous votre parole et nous jurez sur ce qu'il y a de plus saint,
qu'en reconnaissance de la vie que nous vous laissons, vous contribuerez
à notre bonheur et que vous souffrirez que nous exécutions ce que nous
avons promis.»
»Le pauvre vieillard était si transi que les paroles lui mouraient dans
la bouche; il jura plus qu'on ne le voulait; il se mit à genoux, il
baisa plus de cent fois son pouce mis en croix sur un autre de ses
doigts, à la manière d'Espagne. Il leur dit néanmoins qu'en tout ce
qu'il avait fait, il n'avait envisagé que leurs propres intérêts; que
sans cette vue, il devait lui être fort indifférent qu'ils se mariassent
à leur fantaisie, et qu'enfin cela était résolu, qu'il ne s'y opposerait
de sa vie. Deux de ses domestiques le prirent sous le bras et
l'emportèrent plutôt qu'ils ne lui aidèrent à marcher. Alors les
cavaliers se voyant libres, se jetèrent entre les bras de leurs
maîtresses; ils se dirent les uns aux autres tout ce que la douleur,
l'amour et la joie peuvent inspirer dans de pareilles occasions. Mais,
en vérité, il faudrait avoir le coeur aussi touché et aussi content
qu'était le leur pour redire toutes ces choses. Elles ne sont propres
qu'aux personnes plus tendres que vous ne l'êtes, ma chère cousine;
dispensez-moi donc de vous en fatiguer. J'étais si fatiguée moi-même de
n'avoir pas encore dormi, que je ne les entendais plus que confusément;
mais pour ne plus les entendre du tout, je m'enfonçai dans mon lit et je
me couvris la tête de ma couverture.
»Le lendemain, Don Fernand de Tolède m'envoya des vins de liqueur avec
une grande quantité de confitures et d'oranges. Dès qu'il crut que l'on
me pouvait voir, il y vint. Après l'avoir remercié de son présent, je
lui demandai s'il n'avait rien entendu de ce qui s'était passé pendant
la nuit; il me dit que non, parce qu'il était dans un autre corps de
logis, mais qu'il en avait déjà appris quelque chose. J'allais lui
raconter ce que j'en savais, lorsque notre hôtesse entra dans ma
chambre. Elle me venait prier de la part des deux cavaliers qui
m'avaient fait si grand'peur, l'épée à la main, de vouloir bien recevoir
leurs excuses. Elle me dit aussi que deux demoiselles qui étaient proche
de Blaye souhaitaient de me faire la révérence. Je répondis à ces
honnêtetés comme je devais, et ils ne tardèrent guère sans venir.
»Que le retour de la joie produit des effets charmants! Je trouvai ces
messieurs fort bien faits et ces demoiselles très-aimables; ni les uns
ni les autres n'avaient plus sur leurs visages les caractères du
désespoir; un air de gaieté était répandu dans leurs actions et dans
leurs paroles. L'aîné des deux frères me dit tout ce qu'on peut dire de
plus honnête sur la bévue qu'ils avaient faite d'entrer dans ma chambre:
il ajouta qu'il avait bien remarqué la peur qu'il m'avait causée; mais
qu'il m'avouait que dans ce moment il se possédait si peu, qu'il n'avait
su penser à autre chose qu'à secourir sa maîtresse. Vous auriez été
blâmable, lui dis-je, si vous aviez pensé à autre chose; cependant, s'il
est vrai que vous ayez l'envie de réparer l'alarme que vous m'avez
donnée, ne refusez pas de satisfaire ma curiosité, et si ces belles
personnes y veulent consentir, apprenez-moi ce qui vous a réduits les
uns et les autres aux extrémités où vous avez été. Il les regarda comme
pour demander leur approbation, et elles la donnèrent de fort bonne
grâce à ce que je souhaitais; il commença ainsi:
«Nous sommes deux frères, madame, nés à Burgos et d'une des meilleures
maisons de cette ville. Nous étions encore fort jeunes lorsque nous
restâmes sous la conduite d'un oncle qui prit soin de notre éducation et
de notre bien, qui est assez considérable pour n'envier pas celui
d'autrui. Don Diègue (c'est le nom de notre oncle) avait lié depuis
longtemps une très-étroite amitié avec un gentilhomme qui demeure proche
de Blaye, dont le mérite est beaucoup au-dessus de sa fortune; on
l'appelle M. de Messignac. Comme notre oncle avait résolu de nous
envoyer quelque temps en France, il l'écrivit à son ami qui lui offrit
sa maison; il l'accepta avec joie. Il nous fit partir, et il y a un an
qu'on nous y reçut avec beaucoup de bonté. Madame de Messignac nous
traita comme ses propres enfants; elle en a plusieurs, mais de ses
quatre filles, celles que vous voyez, madame, sont les plus aimables. Il
aurait été bien difficile de les voir tous les jours, de demeurer avec
elles et de se défendre de les aimer éperdument.
«Mon frère me cacha d'abord sa passion naissante: je lui cachai aussi la
mienne; nous étions tous deux dans une mélancolie extrême; l'inquiétude
d'aimer sans être aimés et la crainte de déplaire à celles qui causaient
notre passion, tout cela nous tourmentait cruellement; mais une nouvelle
peur augmenta encore celle que nous avions déjà: ce fut une jalousie
effroyable que nous prîmes l'un contre l'autre. Mon frère voyait bien
que j'étais amoureux; il crut que c'était de sa maîtresse: je le
regardais aussi comme mon rival, et nous avions une haine l'un contre
l'autre qui nous aurait portés aux dernières extrémités, si un jour que
je m'étais trouvé dans un état à ne pouvoir plus ignorer ma destinée
sans mourir de douleur, je ne me fusse déterminé à découvrir mes
sentiments à mademoiselle de Messignac; mais comme je n'étais pas assez
hardi pour lui parler moi-même, j'écrivis sur des tablettes quelques
vers que j'avais faits pour elle et je les glissai dans sa poche; elle
ne s'en aperçut point. Mon frère, qui m'observait toujours, le remarqua,
et badinant avec elle, il les prit adroitement et trouva que c'était une
déclaration d'amour timide et respectueuse que je lui faisais. Il les
garda jusques au soir, que m'étant retiré dans ma chambre avec la
dernière inquiétude, il vint m'y trouver, et m'embrassant tendrement, il
me dit qu'il venait me témoigner l'excès de sa joie de me savoir
amoureux de mademoiselle de Messignac.
»Je demeurai comme un homme frappé de la foudre; je voyais mes tablettes
entre ses mains, je me persuadais qu'elle lui en avait fait un sacrifice
et qu'il venait insulter à mon malheur. Il connut à mon air et dans mes
yeux une partie de ce que je pensais. Détrompez-vous, continua-t-il,
elle ne m'a point confié vos tablettes; je les ai prises sans qu'elle
ait eu le temps de les voir. Je veux vous servir auprès d'elle; mais,
mon cher frère, servez-moi aussi près de sa soeur aînée. Je l'embrassai
alors et je lui promis tout ce qu'il voulait; ainsi, mutuellement, nous
nous rendions de bons offices l'un à l'autre, et nos maîtresses, qui ne
connaissaient point encore le pouvoir de l'amour, commencèrent à
s'accoutumer à en entendre parler.
«Ce serait abuser de votre patience de vous dire, madame, comme nous
parvînmes enfin par nos soins et nos assiduités à gagner leurs coeurs.
Que d'heureux moments! que de beaux jours! de voir sans cesse ce que
l'on aime, d'en être aimé, de se trouver ensemble à la campagne où la
vie innocente et champêtre laisse goûter sans trouble les plaisirs d'une
passion naissante! C'est une félicité que l'on ne peut exprimer.
«Comme l'hiver approchait, madame de Messignac fut à Bordeaux, où elle
avait une maison; nous l'y accompagnâmes: mais cette maison n'étant pas
assez grande pour nous loger avec toute sa famille, nous en prîmes une
proche de la sienne.