étonnants progrès; et, comme on a dit que cet art produisait la lumière,
on peut voir, dans le développement considérable qu’il a pris au Japon,
un heureux pronostic pour l’avenir de ce pays. Plusieurs imprimeries, se
servant de types mobiles fondus suivant le système européen, ont été
organisées, et elles ont donné les résultats les plus satisfaisants.
Mais ce qui est bien autrement remarquable, c’est de voir comment on a
pu arriver à disposer ces imprimeries de façon à permettre la production
régulière de journaux quotidiens d’assez grandes dimensions. Les
Japonais ont renoncé, pour l’impression de ces journaux, à l’emploi du
plus grand nombre de leurs caractères cursifs; mais ils n’ont pu se
débarrasser de l’immense quantité de signes idéographiques chinois, sans
lesquels leurs articles seraient presque toujours incompréhensibles. Et
comme on ne saurait admettre, pour le journalisme, un système
d’impression qui, comme la xylographie ou la lithographie, rend les
remaniements, les changements, les corrections mêmes à peu près
impraticables,--surtout lorsqu’il s’agit d’aller vite et de terminer le
travail à heure fixe,--ils ont dû mettre en usage les procédés
habituels de l’art typographique. Pour quiconque connaît un peu les
exigences de cet art, les résultats qu’ils obtiennent pour l’impression
de leurs journaux quotidiens sont dignes des plus grands éloges et
montrent ce qu’on peut attendre d’un peuple si habile à lever les
difficultés qui peuvent nuire à l’accomplissement de ses destinées.
La presse a déjà rendu au Japon de véritables services; et, quoique née
d’hier, elle possède déjà une histoire digne de prendre une place
honorable dans les annales contemporaines de la civilisation japonaise.
[Illustration]
[Illustration]
XII
LA RÉVOLUTION MODERNE AU JAPON
La révolution qui s’opère au Japon depuis quelques années, révolution
dont le point de départ a été l’anéantissement du pouvoir des _syaugoun_
ou lieutenants-impériaux et la restauration de l’autorité suprême entre
les mains des _mikado_ ou empereurs légitimes, comptera certainement
parmi les événements les plus étonnants et les plus considérables de
l’histoire contemporaine des nations asiatiques. Le succès de cette
révolution, comme je l’ai dit dans une conférence précédente, a eu pour
cause, d’une part, la faiblesse des derniers autocrates de Yédo, et, de
l’autre, les transformations qu’a dû subir le pays, par suite de
l’ouverture des ports au commerce étranger et de l’immixtion des
Européens dans les affaires politiques des îles de l’extrême Orient.
Il me paraît donc utile de rappeler en peu de mots les premières
tentatives des Occidentaux à l’effet d’établir des relations avec les
Japonais.
Le Japon a été découvert par les Portugais.
Ce pays avait été mentionné, dès le XIIIe siècle, il est vrai, sous
le nom de _Zipangu_[239], par le célèbre voyageur vénitien Marco Polo;
il ne paraît pas toutefois qu’aucun Européen y ait abordé avant le
milieu du XVIe siècle. Le _Sin-sen nen-hyau_ de Mitsoukouri mentionne
l’arrivée des premiers Portugais une année plus tôt; mais le savant
chronologiste ne nous dit pas sur quelle autorité il se fonde pour
établir cette allégation.
L’Aperçu des annales des mikados de Syounsaï Rindjo mentionne la
première arrivée des Portugais, sous le nom de Barbares du Sud, au Japon
en l’année 1551[240]. Chassés par la tempête, des navigateurs de cette
nation furent poussés sur l’île de _Tané-ga sima_. Ils portaient avec
eux des armes à feu, dont les Japonais n’avaient pas encore fait usage.
C’est en souvenir de ce fait que les pistolets sont encore aujourd’hui
désignés sous le nom vulgaire de _Tané-ga-sima_. Antérieurement à cette
époque, les historiens du Japon rapportent l’arrivée de _Nan-ban_ dans
le pays de Satsouma en l’an 1020, et une mission de ces mêmes peuples
qui apporta un tribut en l’an 1409. Seulement, on n’a pas encore élucidé
la question de savoir à quels étrangers ces historiens font allusion;
et, jusqu’à ce que le problème ait été résolu, il n’est pas possible de
faire remonter les premières reconnaissances des îles de l’extrême
Orient par les Européens à une époque antérieure au voyage de Fernand
Mendez Pinto qui fut jeté sur les côtes du Japon en l’année 1543.
Dès que les Portugais connurent l’existence du Japon, ils se hâtèrent
d’y envoyer de nouveaux navires et des prêtres pour évangéliser le pays.
Saint François Xavier et plusieurs autres jésuites y abordèrent le 15
août 1549[241]. La propagande religieuse acquit bientôt un grand
développement dans tout l’archipel; et, après s’être établis dans les
principautés de Satsouma et de Boungo, les missionnaires catholiques se
répandirent dans la grande île de Nippon, à Myako, résidence de
l’empereur, et jusque dans les provinces les plus septentrionales du
pays. De 1616 à 1620, ils traversèrent le détroit de Sangar et
pénétrèrent dans l’île de Yézo.
Après les Portugais, vinrent les Hollandais qui se préoccupèrent
beaucoup moins d’évangéliser le Japon que d’y ouvrir de nouveaux
débouchés à leur commerce maritime. Seuls, parmi tous les Européens, ils
surent gagner la confiance du gouvernement syaugounal et conserver le
monopole du commerce, alors que tous les autres Européens, sans
exception, durent se soumettre au décret qui leur interdisait de la
façon la plus sévère l’entrée des ports du Nippon.
Les Anglais essayèrent cependant de participer aux privilèges
commerciaux qui avaient été accordés aux Hollandais. Un pilote de leur
nation, William Adams, aborda dans cet espoir à Ohosaka, en 1600. Le
syaugoun le reçut avec bienveillance et l’employa à la construction de
navires sur le modèle européen; mais, lorsqu’il exprima le désir de
retourner dans son pays, il fut informé que le gouvernement ne
consentait pas à lui donner cette permission. Adams se résigna donc à
demeurer au Japon, où il épousa une femme indigène, avec laquelle il
vécut dans le petit port de Yokosuka, où son tombeau a été dernièrement
retrouvé. Les services qu’il avait rendus dans sa nouvelle patrie lui
valurent l’honneur de voir son nom donné à une des rues de Yédo.
Autorisé par le syaugoun à inviter ses compatriotes à venir établir des
comptoirs dans ses états, il écrivit en Angleterre, et une mission ne
tarda pas à arriver sous le pavillon de Sa Majesté Britannique. Cette
mission apprit bientôt qu’elle ne pouvait pas compter sur les espérances
qu’on lui avait fait concevoir; le gouvernement syaugounal se refusa
brusquement à tout traité d’amitié avec l’Angleterre, parce que son
souverain avait épousé une princesse de Portugal, pays que les Japonais
considéraient comme l’éternel ennemi du leur. La mission anglaise reçut,
en conséquence, l’ordre de se retirer dans un délai de vingt jours.
Plusieurs nouvelles tentatives furent faites depuis lors pour ouvrir les
portes du Japon au commerce britannique, mais ces tentatives restèrent
toutes également infructueuses.
Les Russes voulurent à leur tour pénétrer sur le territoire soumis à
l’autorité des syaugouns, et ils envoyèrent dans ce but plusieurs
expéditions dont la plus célèbre, celle de Golownine à Yézo, n’eut
d’autre résultat que de faire garder son chef dans une longue et pénible
captivité (de 1811 à 1814).
Il était réservé aux États-Unis d’Amérique d’obtenir du syaugoun
l’abrogation des lois rigoureuses qui défendaient l’accès des côtes de
l’archipel Japonais à la marine de tous les peuples du monde, à
l’exception des Hollandais et des Chinois auxquels avait été maintenu le
privilège du commerce extérieur, à la condition, il faut le dire, de se
soumettre à tout un système de vexations intolérables. A la suite d’une
motion adoptée par le sénat de Washington, il fut décidé qu’une
expédition, sous les ordres du commodore Perry, se rendrait au Japon,
pour y conclure un traité d’amitié et de commerce. L’expédition quitta
Norfolk le 24 novembre 1852 et vint jeter l’ancre à Nafa, principal port
des îles Loutchou, le 26 mai 1853. Le 7 juillet de la même année, le
commodore Perry faisait son entrée dans la baie de Yédo, où il
notifiait au gouvernement du syaugoun l’intention formelle du
gouvernement américain d’engager des relations de commerce avec son
pays. N’ayant pu obtenir une satisfaction immédiate, il annonça qu’il
reviendrait, l’année suivante, demander une réponse à sa demande. A
peine l’amiral américain eut-il quitté les eaux du Japon que tout le
pays se prépara à la résistance, en même temps que des ordres étaient
envoyés dans les couvents pour prier les Dieux de sauver l’empire de
l’invasion des Barbares. Les cloches des monastères furent transformées
en canons, on arma tout ce qu’on possédait de bateaux et de jonques, et
l’on construisit de tous côtés des fortifications. Quand tous ces
préparatifs belliqueux furent terminés, on jugea la résistance
impossible, et l’on résolut de chercher, par une politique de ruse et
d’atermoiement, à éloigner au moins de quelque temps les malheurs qui
menaçaient de fondre sur l’empire.
Les Américains partageaient à cette époque une erreur générale, que les
japonistes eussent très probablement dissipée, si on avait daigné les
consulter: ils croyaient que le syaugoun de Yédo était le véritable
empereur du Japon, et que le mikado de Myako n’était qu’une espèce de
pape, un souverain exclusivement spirituel et religieux. Le président
des Etats-Unis avait donc écrit une lettre à «l’Empereur du Japon», que
son ambassadeur alla porter naïvement au syaugoun: celui-ci, ne sachant
comment se tirer de l’impasse où il se trouvait engagé, se décida à se
laisser passer pour empereur aux yeux des étrangers, et à conclure à ce
titre les traités de commerce et d’amitié qu’on venait arracher à son
gouvernement. La ruse audacieuse que les Japonais employèrent en cette
circonstance, et la naïveté ignorante dont firent preuve les agents
politiques européens, furent la cause de cette longue période de
malentendus, d’ajournements de toutes sortes, d’embarras et de malaise
réciproque qui commença à la conclusion du premier traité américain
avec le syaugoun (1853), et qui ne devait se clore qu’avec la révolution
qui détruisit définitivement la fonction longtemps omnipotente de
lieutenant de l’empereur au Japon (1868).
La politique usurpatrice dont je viens de vous dire quelques mots, avait
été adoptée par _I-i_, seigneur de _Ka-mon_[242], qui remplissait, à
cette époque, les fonctions de régent pendant la minorité du jeune
syaugoun _Iye-sada_. Ce régent, homme d’ailleurs d’une grande
intelligence et d’une remarquable énergie, avait bien pu triompher de la
sorte des difficultés qui lui venaient du côté des Européens; mais il ne
lui avait pas été aussi facile de faire accepter sa manière d’agir par
les daïmyaux qui n’ignoraient pas la véritable condition de dépendance
du syaugoun vis-à-vis de la personne suprême du mikado. Une révolte,
suscitée par les grands de l’empire, ne tarda pas à éclater contre ces
audacieux agissements. L’emprisonnement des meneurs, l’exécution
capitale de plusieurs d’entre eux, ne devaient point empêcher le torrent
révolutionnaire de poursuivre dans le pays sa course vagabonde. Le
prince de _Mito_ qui, dès 1840, avait essayé de soulever le pays au nom
de l’empereur légitime, se mit à la tête des insurgés; et, conformément
à ses ordres, le régent fut attaqué en mars 1860 par une bande de
_samurai_ qui s’emparèrent de sa personne, lui tranchèrent la tête et la
promenèrent ensuite triomphalement dans la capitale.
Le syaugoun, qui s’était vu dans la nécessité d’abandonner la plupart
des garanties que s’étaient arrogées ses prédécesseurs vis-à-vis des
princes féodaux, et qui avait dû renoncer notamment à l’obligation pour
eux de résider un certain temps à sa capitale et d’y laisser des otages
en leur absence, voyait son autorité décliner en même temps que celle
des daïmyaux acquérait plus de force et d’indépendance. L’assassinat du
régent laissait, en outre, le jeune syaugoun abandonné à toutes les
intrigues de sa cour et presque sans moyen de communication avec les
princes féodaux, qui, pour discréditer définitivement le gouvernement de
Yédo, se plaisaient à commettre vis-à-vis des étrangers des actes
hostiles, souvent même des assassinats, dont le syaugoun supportait la
responsabilité, sans avoir les moyens de les empêcher.
Lorsque les rênes du gouvernement de Yédo furent remises au quinzième et
dernier syaugoun _Nobu-Yosi_, plus connu des Européens sous son petit
nom de _Hitotu-basi_, il était bien évident que la dynastie fondée par
Iyéyasou ne devait plus compter désormais que sur une très courte
existence. Nobouyosi était d’ailleurs un vieillard manquant de l’énergie
nécessaire pour diriger les forces imposantes dont disposait encore le
gouvernement de Yédo, et pour en tirer tout le parti possible.
Les daïmyaux, convaincus que le moment était plus favorable que jamais
pour attaquer le syaugounat dans ses derniers retranchements, offrirent
leur concours au mikado, à des conditions diverses. Forts de l’appui que
leur donnait le pavillon impérial qu’avaient arboré leurs armées, ils
n’hésitèrent plus à sommer le Nobouyosi de résigner ses fonctions. Un
moment on vit prévaloir, dans le Conseil suprême de Yédo, la politique
de la résistance; et déjà des mesures avaient été prises pour mettre en
mouvement l’armée syaugounale, lorsque Nobouyosi fit connaître à la cour
de Yédo sa résolution définitive de se soumettre à la volonté du mikado.
Cette résolution fut consignée dans un acte de démission officielle,
daté du 9 novembre 1867. Les grands daïmyaux, réunis en assemblée
nationale, décrétèrent peu après la suppression définitive des fonctions
de syaugoun, et reconnurent pour seul et unique souverain du Japon, le
jeune _Mitu-hito_ qui venait récemment de succéder à son père, le mikado
_Kau myau_.
La soumission subite et inattendue du syaugoun Nobouyosi n’avait pas
été sans irriter profondément ses partisans; et les daïmyaux du Nord,
qui ne voyaient pas sans regret la prépondérance dont allaient
évidemment bénéficier les principautés du Sud, résolurent de soulever
pour leur propre compte l’étendard de la résistance. Les mécontents
réunirent, en conséquence, toutes les forces militaires qu’ils purent
rallier; et, pour arriver à contrebalancer le prestige que les daïmyaux
du Sud empruntaient à la personne du jeune mikado Moutsouhito, ils
choisirent un oncle de ce même prince nommé _Uye-no-no Miya_ et
résolurent de le proclamer mikado du Nord.
Tous les efforts des partisans des Tokougava ne devaient cependant pas
aboutir à des résultats quelque peu durables; et bientôt, tant par la
force des armes que par d’habiles négociations engagées avec les
_ka-rau_ ou ministres des daïmyaux, l’autorité suprême du mikado fut
reconnue dans toute l’étendue du Nippon. Le dernier rempart des
opposants fut renversé par la prise de Hakodadé, dans l’île de Yézo, le
25 juin 1869.
Le nouveau gouvernement mikadonal avait bien réussi à anéantir le
syaugounat et à faire accepter le principe de son autorité suprême d’un
bout à l’autre de l’archipel. On ne pouvait cependant pas dire encore
qu’il était assis sur des bases solides. Les grands daïmyaux avaient
obtenu des promesses en échange de leur participation active à la guerre
engagée contre la dynastie des Tokougawa; au milieu du désordre général,
une foule de petits seigneurs avaient rompu les liens qui les
attachaient aux _Koku-si_ ou grands princes féodaux, et ne cherchaient
qu’une occasion pour s’enrichir aux dépens du premier venu, ou pour
conquérir une certaine somme d’indépendance; la révolution s’était
développée aux cris de «mort aux étrangers», et les étrangers, tout en
ayant conservé pendant cette période une attitude calme et
désintéressée, du moins en apparence, se tenaient sur leurs gardes,
appuyés par les flottes que leurs représentants avaient mandées dans
les eaux du Japon; certaines idées de libéralisme moderne, enfin,
échauffaient les têtes des officiers indigènes qui, pendant leur séjour
en Europe, s’étaient initiés à toutes les revendications de la réforme
sociale et religieuse.
Le premier soin de la Porte Impériale[243] fut de résoudre immédiatement
la question des étrangers. Loin de décréter leur expulsion du pays et
d’abroger les traités conclus avec le syaugoun, le cabinet s’empressa de
reconnaître les représentants des puissances occidentales, de leur
notifier que le siège du gouvernement était désormais établi à _Kyau-to_
(Miyako), et qu’ils étaient invités à venir avec leur suite présenter
leurs lettres de créance à la personne même du souverain. En même temps
des ambassades extraordinaires étaient envoyées en Europe et en
Amérique, et des agents diplomatiques résidents étaient accrédités
auprès de ceux qui avaient conclu des traités d’amitié avec le Japon.
Cette attitude du nouveau gouvernement n’était évidemment pas de nature
à donner une satisfaction générale dans l’archipel, où la haine des
étrangers est encore loin d’avoir été tout à fait déracinée. Mais le
prestige du successeur d’_Ama-terasu Oho-kami_ était trop considérable
pour que quelqu’un osât se révolter contre ses arrêts. D’ailleurs, les
rapports des Européens avec les Japonais avaient éveillé dans l’esprit
de ces derniers une vive curiosité de savoir, et le désir ardent de
régénérer leur pays par l’introduction de toutes les sciences et de tous
les progrès réalisés en Occident. Tandis que les Chinois ont peine à
comprendre que les «Barbares des quatre frontières» aient pu atteindre
et surtout dépasser la civilisation du «Royaume du Milieu», les
Japonais, au contraire, ont fait de suite bon marché de leur
civilisation, en grande partie calquée sur celle de la Chine, et ils ont
résolu de tout transformer parmi eux. Non-seulement ils se sont hâtés
d’imiter nos institutions européennes, de transformer leur armée et leur
marine à l’instar des nôtres, de se donner quelques premiers tronçons de
télégraphes et de chemins de fer, d’organiser des postes, de créer un
nouveau système monétaire et de reconstituer leurs finances sur le mode
des puissances occidentales; ils ont voulu encore, et presque avant
tout, perdre l’apparence extérieure d’Asiatiques: ils ont adopté pour
leur souverain, pour les fonctionnaires publics, et même pour les
classes supérieures de la société, notre manière de vivre et jusqu’à
notre costume. Quant à la religion, dont la réforme eût été, dans toute
autre région du monde oriental, la plus grosse difficulté à résoudre, il
semble qu’elle ait été, pour les Japonais, le moindre embarras qu’ils
aient rencontré pour l’accomplissement de leur œuvre de
transformation sociale. Le Bouddhisme, en excluant, ou peut s’en faut
(car on doit tenir compte de ses diverses écoles), toute croyance à une
divinité suprême et personnelle, ainsi qu’à une existence d’outre-tombe,
préparait d’ailleurs les Japonais à accepter toutes les formes du
scepticisme moderne et même à se désintéresser dans la solution qui
pourrait être donnée au problème religieux. L’ardeur qu’ils avaient
mise, deux siècles auparavant, à poursuivre le christianisme de leurs
persécutions et de leur colère, se trouvait de la sorte considérablement
affaiblie. Ils devaient, sans trop de résistance, laisser s’établir dans
leurs villes les missionnaires de l’évangile, et y construire des
églises et des séminaires. Quant aux innombrables idoles bouddhiques, le
plus souvent, ils ne devaient plus s’en préoccuper; ou plutôt, sachant
que toutes ces représentations fantastiques, où l’art ancien avait
marqué son génie bizarre et _sui generis_ sur la céramique, sur le bois,
sur l’ivoire ou sur le bronze, avaient acquis une grande valeur
mercantile pour les collectionneurs européens, ils n’hésitèrent pas à se
débarrasser de ces idoles désormais inutiles, et à disperser les
divinités auxquelles ils rendaient naguère encore des sacrifices et des
hommages, sous le marteau de simples commissaires priseurs.
Je ne veux pas dire pour cela que les Japonais intelligents, que
quelques bonzes éclairés, que le gouvernement mikadonal lui-même se
soient absolument désintéressés de la question religieuse. Loin de là;
j’ai eu l’occasion de rendre compte ailleurs[244] d’une mission envoyée
il y a quelques années en Europe, à l’effet d’étudier ce que la
transformation actuelle du Japon exigeait qu’on fît le plus tôt possible
pour donner un aliment au besoin de croyance des classes populaires de
l’empire. Cette mission,--et je pourrais dire en un mot tous les
Japonais que j’ai vus se préoccuper de la religion de leur pays,--était,
au fond, assez indifférente sur la foi qu’il convenait de faire adopter
à ses compatriotes: ce qui la préoccupait, c’est que cette religion pût
s’allier avec le mouvement des idées modernes et ne se trouvât pas, dès
à présent, en contradiction avec les conquêtes de la science européenne.
Peu après son avènement au trône, Mutsouhito, âgé alors de dix-sept ans,
réunit une espèce de Conseil d’Etat composé des principaux seigneurs qui
avaient contribué à restaurer le pouvoir effectif qu’avaient exercé ses
aïeux, avant la domination des syaugouns. D’accord avec cette assemblée,
il arrêta les bases d’une constitution, où furent proclamés quelques
principes qui témoignent certainement de progrès que nul n’était guère
en droit d’espérer d’une nation asiatique, et qui n’avaient été réalisés
nulle part ailleurs en Orient.
Sans reconnaître précisément l’abolition des castes et l’égalité de tous
les citoyens devant la loi, cette constitution admettait la possibilité
d’appeler à toutes les fonctions publiques les hommes de valeur qui se
feraient remarquer dans les différentes classes de la société. Elle
déclarait, en outre, abolies toutes les coutumes cruelles et barbares
qui avaient été en usage dans les siècles passés.
Après avoir promulgué ces rudiments de constitution, le mikado annonça
qu’il avait établi une ère nouvelle dont le nom exprimait l’idée sur
laquelle serait fondé son gouvernement. Cette ère fut appelée _mei-di_
«le gouvernement éclairé».
Comme conséquence immédiate du nouvel ordre de choses, la Porte
Impériale dut se préoccuper de rendre aussi impuissante que possible
l’aristocratie féodale qui gouvernait encore, avec presque toutes les
prérogatives de la souveraineté, les principautés et les innombrables
clans entre lesquels était partagé l’archipel Japonais. Vouloir se
défaire brusquement des anciens _Koku-si_, et notamment des plus
puissants d’entre eux auxquels le mikado devait sa restauration
effective au trône, fut jugé chose prématurée, sinon absolument
impossible. Loin de là, ces mêmes Kok-si furent appelés aux plus hautes
fonctions du nouvel édifice politique, où leur présence, qu’on n’avait
pu éviter, devait nécessairement contribuer à rendre plus lente et plus
laborieuse l’œuvre projetée de réorganisation politique et sociale.
Par un coup d’audace périlleux, mais qui fut couronné de succès, le
mikado décréta la suppression des états féodaux et la division de tout
l’empire en _ken_ ou «départements», à la tête desquels les daïmyaux ne
seraient plus que des préfets non héréditaires, salariés par le
gouvernement et tous également révocables. Les princes féodaux
acceptèrent sans résistance la situation nouvelle qui leur était faite.
Les Japonais ont, de tout temps, montré de remarquables aptitudes à
s’assimiler les idées étrangères. Depuis l’arrivée des Américains dans
leurs îles, en 1853, ils se sont préoccupés avec une ardeur infatigable
de rechercher les moyens propres à donner à leur pays les apparences
civilisatrices des contrées de l’Occident. La révolution de 1868 était
une occasion favorable pour introduire dans leur pays les institutions
politiques et sociales dont ils avaient acquis une idée plus ou moins
superficielle dans leurs voyages en Europe, dans leurs relations avec
les étrangers établis au milieu d’eux, ou dans les livres anglais,
français et allemands traitant de la matière et dont ils avaient déjà
fait des traductions complètes ou analytiques.
Leur première pensée fut, en conséquence, de créer au Japon le régime
parlementaire, et de constituer un parlement composé d’une Chambre de
Seigneurs et d’une Chambre des Communes. La chambre des seigneurs
n’était pas absolument impossible à organiser, bien qu’il y eût à
craindre qu’elle ne servît qu’à faciliter l’entente des grands
feudataires dépossédés pour préparer le pays à une révolution nouvelle.
Et, d’ailleurs, il y avait lieu de supposer que, dans une pareille
assemblée, l’inégalité d’importance et d’autorité des différents
daïmyaux, ne permettrait pas de résoudre les questions par des votes
dans lesquels on se bornerait à additionner les suffrages. Le prince de
Satsouma, par exemple, n’hésita pas, dans une de ces assemblées d’essais
où la majorité ne lui était pas favorable, à se retirer, montrant par là
qu’au lieu de s’attacher à compter les voix des seigneurs, il fallait
bien plutôt se préoccuper d’en calculer le poids. Le sénat projeté
n’était donc pas établi dans des conditions sérieuses d’existence et de
durée.