Un seul art, la Typographie, a fait en quelques années les plus

étonnants progrès; et, comme on a dit que cet art produisait la lumière,

on peut voir, dans le développement considérable qu’il a pris au Japon,

un heureux pronostic pour l’avenir de ce pays. Plusieurs imprimeries, se

servant de types mobiles fondus suivant le système européen, ont été

organisées, et elles ont donné les résultats les plus satisfaisants.

Mais ce qui est bien autrement remarquable, c’est de voir comment on a

pu arriver à disposer ces imprimeries de façon à permettre la production

régulière de journaux quotidiens d’assez grandes dimensions. Les

Japonais ont renoncé, pour l’impression de ces journaux, à l’emploi du

plus grand nombre de leurs caractères cursifs; mais ils n’ont pu se

débarrasser de l’immense quantité de signes idéographiques chinois, sans

lesquels leurs articles seraient presque toujours incompréhensibles. Et

comme on ne saurait admettre, pour le journalisme, un système

d’impression qui, comme la xylographie ou la lithographie, rend les

remaniements, les changements, les corrections mêmes à peu près

impraticables,--surtout lorsqu’il s’agit d’aller vite et de terminer le

travail à heure fixe,--ils ont dû mettre en usage les procédés

habituels de l’art typographique. Pour quiconque connaît un peu les

exigences de cet art, les résultats qu’ils obtiennent pour l’impression

de leurs journaux quotidiens sont dignes des plus grands éloges et

montrent ce qu’on peut attendre d’un peuple si habile à lever les

difficultés qui peuvent nuire à l’accomplissement de ses destinées.

La presse a déjà rendu au Japon de véritables services; et, quoique née

d’hier, elle possède déjà une histoire digne de prendre une place

honorable dans les annales contemporaines de la civilisation japonaise.

[Illustration]

[Illustration]

XII

LA RÉVOLUTION MODERNE AU JAPON

La révolution qui s’opère au Japon depuis quelques années, révolution

dont le point de départ a été l’anéantissement du pouvoir des _syaugoun_

ou lieutenants-impériaux et la restauration de l’autorité suprême entre

les mains des _mikado_ ou empereurs légitimes, comptera certainement

parmi les événements les plus étonnants et les plus considérables de

l’histoire contemporaine des nations asiatiques. Le succès de cette

révolution, comme je l’ai dit dans une conférence précédente, a eu pour

cause, d’une part, la faiblesse des derniers autocrates de Yédo, et, de

l’autre, les transformations qu’a dû subir le pays, par suite de

l’ouverture des ports au commerce étranger et de l’immixtion des

Européens dans les affaires politiques des îles de l’extrême Orient.

Il me paraît donc utile de rappeler en peu de mots les premières

tentatives des Occidentaux à l’effet d’établir des relations avec les

Japonais.

Le Japon a été découvert par les Portugais.

Ce pays avait été mentionné, dès le XIIIe siècle, il est vrai, sous

le nom de _Zipangu_[239], par le célèbre voyageur vénitien Marco Polo;

il ne paraît pas toutefois qu’aucun Européen y ait abordé avant le

milieu du XVIe siècle. Le _Sin-sen nen-hyau_ de Mitsoukouri mentionne

l’arrivée des premiers Portugais une année plus tôt; mais le savant

chronologiste ne nous dit pas sur quelle autorité il se fonde pour

établir cette allégation.

L’Aperçu des annales des mikados de Syounsaï Rindjo mentionne la

première arrivée des Portugais, sous le nom de Barbares du Sud, au Japon

en l’année 1551[240]. Chassés par la tempête, des navigateurs de cette

nation furent poussés sur l’île de _Tané-ga sima_. Ils portaient avec

eux des armes à feu, dont les Japonais n’avaient pas encore fait usage.

C’est en souvenir de ce fait que les pistolets sont encore aujourd’hui

désignés sous le nom vulgaire de _Tané-ga-sima_. Antérieurement à cette

époque, les historiens du Japon rapportent l’arrivée de _Nan-ban_ dans

le pays de Satsouma en l’an 1020, et une mission de ces mêmes peuples

qui apporta un tribut en l’an 1409. Seulement, on n’a pas encore élucidé

la question de savoir à quels étrangers ces historiens font allusion;

et, jusqu’à ce que le problème ait été résolu, il n’est pas possible de

faire remonter les premières reconnaissances des îles de l’extrême

Orient par les Européens à une époque antérieure au voyage de Fernand

Mendez Pinto qui fut jeté sur les côtes du Japon en l’année 1543.

Dès que les Portugais connurent l’existence du Japon, ils se hâtèrent

d’y envoyer de nouveaux navires et des prêtres pour évangéliser le pays.

Saint François Xavier et plusieurs autres jésuites y abordèrent le 15

août 1549[241]. La propagande religieuse acquit bientôt un grand

développement dans tout l’archipel; et, après s’être établis dans les

principautés de Satsouma et de Boungo, les missionnaires catholiques se

répandirent dans la grande île de Nippon, à Myako, résidence de

l’empereur, et jusque dans les provinces les plus septentrionales du

pays. De 1616 à 1620, ils traversèrent le détroit de Sangar et

pénétrèrent dans l’île de Yézo.

Après les Portugais, vinrent les Hollandais qui se préoccupèrent

beaucoup moins d’évangéliser le Japon que d’y ouvrir de nouveaux

débouchés à leur commerce maritime. Seuls, parmi tous les Européens, ils

surent gagner la confiance du gouvernement syaugounal et conserver le

monopole du commerce, alors que tous les autres Européens, sans

exception, durent se soumettre au décret qui leur interdisait de la

façon la plus sévère l’entrée des ports du Nippon.

Les Anglais essayèrent cependant de participer aux privilèges

commerciaux qui avaient été accordés aux Hollandais. Un pilote de leur

nation, William Adams, aborda dans cet espoir à Ohosaka, en 1600. Le

syaugoun le reçut avec bienveillance et l’employa à la construction de

navires sur le modèle européen; mais, lorsqu’il exprima le désir de

retourner dans son pays, il fut informé que le gouvernement ne

consentait pas à lui donner cette permission. Adams se résigna donc à

demeurer au Japon, où il épousa une femme indigène, avec laquelle il

vécut dans le petit port de Yokosuka, où son tombeau a été dernièrement

retrouvé. Les services qu’il avait rendus dans sa nouvelle patrie lui

valurent l’honneur de voir son nom donné à une des rues de Yédo.

Autorisé par le syaugoun à inviter ses compatriotes à venir établir des

comptoirs dans ses états, il écrivit en Angleterre, et une mission ne

tarda pas à arriver sous le pavillon de Sa Majesté Britannique. Cette

mission apprit bientôt qu’elle ne pouvait pas compter sur les espérances

qu’on lui avait fait concevoir; le gouvernement syaugounal se refusa

brusquement à tout traité d’amitié avec l’Angleterre, parce que son

souverain avait épousé une princesse de Portugal, pays que les Japonais

considéraient comme l’éternel ennemi du leur. La mission anglaise reçut,

en conséquence, l’ordre de se retirer dans un délai de vingt jours.

Plusieurs nouvelles tentatives furent faites depuis lors pour ouvrir les

portes du Japon au commerce britannique, mais ces tentatives restèrent

toutes également infructueuses.

Les Russes voulurent à leur tour pénétrer sur le territoire soumis à

l’autorité des syaugouns, et ils envoyèrent dans ce but plusieurs

expéditions dont la plus célèbre, celle de Golownine à Yézo, n’eut

d’autre résultat que de faire garder son chef dans une longue et pénible

captivité (de 1811 à 1814).

Il était réservé aux États-Unis d’Amérique d’obtenir du syaugoun

l’abrogation des lois rigoureuses qui défendaient l’accès des côtes de

l’archipel Japonais à la marine de tous les peuples du monde, à

l’exception des Hollandais et des Chinois auxquels avait été maintenu le

privilège du commerce extérieur, à la condition, il faut le dire, de se

soumettre à tout un système de vexations intolérables. A la suite d’une

motion adoptée par le sénat de Washington, il fut décidé qu’une

expédition, sous les ordres du commodore Perry, se rendrait au Japon,

pour y conclure un traité d’amitié et de commerce. L’expédition quitta

Norfolk le 24 novembre 1852 et vint jeter l’ancre à Nafa, principal port

des îles Loutchou, le 26 mai 1853. Le 7 juillet de la même année, le

commodore Perry faisait son entrée dans la baie de Yédo, où il

notifiait au gouvernement du syaugoun l’intention formelle du

gouvernement américain d’engager des relations de commerce avec son

pays. N’ayant pu obtenir une satisfaction immédiate, il annonça qu’il

reviendrait, l’année suivante, demander une réponse à sa demande. A

peine l’amiral américain eut-il quitté les eaux du Japon que tout le

pays se prépara à la résistance, en même temps que des ordres étaient

envoyés dans les couvents pour prier les Dieux de sauver l’empire de

l’invasion des Barbares. Les cloches des monastères furent transformées

en canons, on arma tout ce qu’on possédait de bateaux et de jonques, et

l’on construisit de tous côtés des fortifications. Quand tous ces

préparatifs belliqueux furent terminés, on jugea la résistance

impossible, et l’on résolut de chercher, par une politique de ruse et

d’atermoiement, à éloigner au moins de quelque temps les malheurs qui

menaçaient de fondre sur l’empire.

Les Américains partageaient à cette époque une erreur générale, que les

japonistes eussent très probablement dissipée, si on avait daigné les

consulter: ils croyaient que le syaugoun de Yédo était le véritable

empereur du Japon, et que le mikado de Myako n’était qu’une espèce de

pape, un souverain exclusivement spirituel et religieux. Le président

des Etats-Unis avait donc écrit une lettre à «l’Empereur du Japon», que

son ambassadeur alla porter naïvement au syaugoun: celui-ci, ne sachant

comment se tirer de l’impasse où il se trouvait engagé, se décida à se

laisser passer pour empereur aux yeux des étrangers, et à conclure à ce

titre les traités de commerce et d’amitié qu’on venait arracher à son

gouvernement. La ruse audacieuse que les Japonais employèrent en cette

circonstance, et la naïveté ignorante dont firent preuve les agents

politiques européens, furent la cause de cette longue période de

malentendus, d’ajournements de toutes sortes, d’embarras et de malaise

réciproque qui commença à la conclusion du premier traité américain

avec le syaugoun (1853), et qui ne devait se clore qu’avec la révolution

qui détruisit définitivement la fonction longtemps omnipotente de

lieutenant de l’empereur au Japon (1868).

La politique usurpatrice dont je viens de vous dire quelques mots, avait

été adoptée par _I-i_, seigneur de _Ka-mon_[242], qui remplissait, à

cette époque, les fonctions de régent pendant la minorité du jeune

syaugoun _Iye-sada_. Ce régent, homme d’ailleurs d’une grande

intelligence et d’une remarquable énergie, avait bien pu triompher de la

sorte des difficultés qui lui venaient du côté des Européens; mais il ne

lui avait pas été aussi facile de faire accepter sa manière d’agir par

les daïmyaux qui n’ignoraient pas la véritable condition de dépendance

du syaugoun vis-à-vis de la personne suprême du mikado. Une révolte,

suscitée par les grands de l’empire, ne tarda pas à éclater contre ces

audacieux agissements. L’emprisonnement des meneurs, l’exécution

capitale de plusieurs d’entre eux, ne devaient point empêcher le torrent

révolutionnaire de poursuivre dans le pays sa course vagabonde. Le

prince de _Mito_ qui, dès 1840, avait essayé de soulever le pays au nom

de l’empereur légitime, se mit à la tête des insurgés; et, conformément

à ses ordres, le régent fut attaqué en mars 1860 par une bande de

_samurai_ qui s’emparèrent de sa personne, lui tranchèrent la tête et la

promenèrent ensuite triomphalement dans la capitale.

Le syaugoun, qui s’était vu dans la nécessité d’abandonner la plupart

des garanties que s’étaient arrogées ses prédécesseurs vis-à-vis des

princes féodaux, et qui avait dû renoncer notamment à l’obligation pour

eux de résider un certain temps à sa capitale et d’y laisser des otages

en leur absence, voyait son autorité décliner en même temps que celle

des daïmyaux acquérait plus de force et d’indépendance. L’assassinat du

régent laissait, en outre, le jeune syaugoun abandonné à toutes les

intrigues de sa cour et presque sans moyen de communication avec les

princes féodaux, qui, pour discréditer définitivement le gouvernement de

Yédo, se plaisaient à commettre vis-à-vis des étrangers des actes

hostiles, souvent même des assassinats, dont le syaugoun supportait la

responsabilité, sans avoir les moyens de les empêcher.

Lorsque les rênes du gouvernement de Yédo furent remises au quinzième et

dernier syaugoun _Nobu-Yosi_, plus connu des Européens sous son petit

nom de _Hitotu-basi_, il était bien évident que la dynastie fondée par

Iyéyasou ne devait plus compter désormais que sur une très courte

existence. Nobouyosi était d’ailleurs un vieillard manquant de l’énergie

nécessaire pour diriger les forces imposantes dont disposait encore le

gouvernement de Yédo, et pour en tirer tout le parti possible.

Les daïmyaux, convaincus que le moment était plus favorable que jamais

pour attaquer le syaugounat dans ses derniers retranchements, offrirent

leur concours au mikado, à des conditions diverses. Forts de l’appui que

leur donnait le pavillon impérial qu’avaient arboré leurs armées, ils

n’hésitèrent plus à sommer le Nobouyosi de résigner ses fonctions. Un

moment on vit prévaloir, dans le Conseil suprême de Yédo, la politique

de la résistance; et déjà des mesures avaient été prises pour mettre en

mouvement l’armée syaugounale, lorsque Nobouyosi fit connaître à la cour

de Yédo sa résolution définitive de se soumettre à la volonté du mikado.

Cette résolution fut consignée dans un acte de démission officielle,

daté du 9 novembre 1867. Les grands daïmyaux, réunis en assemblée

nationale, décrétèrent peu après la suppression définitive des fonctions

de syaugoun, et reconnurent pour seul et unique souverain du Japon, le

jeune _Mitu-hito_ qui venait récemment de succéder à son père, le mikado

_Kau myau_.

La soumission subite et inattendue du syaugoun Nobouyosi n’avait pas

été sans irriter profondément ses partisans; et les daïmyaux du Nord,

qui ne voyaient pas sans regret la prépondérance dont allaient

évidemment bénéficier les principautés du Sud, résolurent de soulever

pour leur propre compte l’étendard de la résistance. Les mécontents

réunirent, en conséquence, toutes les forces militaires qu’ils purent

rallier; et, pour arriver à contrebalancer le prestige que les daïmyaux

du Sud empruntaient à la personne du jeune mikado Moutsouhito, ils

choisirent un oncle de ce même prince nommé _Uye-no-no Miya_ et

résolurent de le proclamer mikado du Nord.

Tous les efforts des partisans des Tokougava ne devaient cependant pas

aboutir à des résultats quelque peu durables; et bientôt, tant par la

force des armes que par d’habiles négociations engagées avec les

_ka-rau_ ou ministres des daïmyaux, l’autorité suprême du mikado fut

reconnue dans toute l’étendue du Nippon. Le dernier rempart des

opposants fut renversé par la prise de Hakodadé, dans l’île de Yézo, le

25 juin 1869.

Le nouveau gouvernement mikadonal avait bien réussi à anéantir le

syaugounat et à faire accepter le principe de son autorité suprême d’un

bout à l’autre de l’archipel. On ne pouvait cependant pas dire encore

qu’il était assis sur des bases solides. Les grands daïmyaux avaient

obtenu des promesses en échange de leur participation active à la guerre

engagée contre la dynastie des Tokougawa; au milieu du désordre général,

une foule de petits seigneurs avaient rompu les liens qui les

attachaient aux _Koku-si_ ou grands princes féodaux, et ne cherchaient

qu’une occasion pour s’enrichir aux dépens du premier venu, ou pour

conquérir une certaine somme d’indépendance; la révolution s’était

développée aux cris de «mort aux étrangers», et les étrangers, tout en

ayant conservé pendant cette période une attitude calme et

désintéressée, du moins en apparence, se tenaient sur leurs gardes,

appuyés par les flottes que leurs représentants avaient mandées dans

les eaux du Japon; certaines idées de libéralisme moderne, enfin,

échauffaient les têtes des officiers indigènes qui, pendant leur séjour

en Europe, s’étaient initiés à toutes les revendications de la réforme

sociale et religieuse.

Le premier soin de la Porte Impériale[243] fut de résoudre immédiatement

la question des étrangers. Loin de décréter leur expulsion du pays et

d’abroger les traités conclus avec le syaugoun, le cabinet s’empressa de

reconnaître les représentants des puissances occidentales, de leur

notifier que le siège du gouvernement était désormais établi à _Kyau-to_

(Miyako), et qu’ils étaient invités à venir avec leur suite présenter

leurs lettres de créance à la personne même du souverain. En même temps

des ambassades extraordinaires étaient envoyées en Europe et en

Amérique, et des agents diplomatiques résidents étaient accrédités

auprès de ceux qui avaient conclu des traités d’amitié avec le Japon.

Cette attitude du nouveau gouvernement n’était évidemment pas de nature

à donner une satisfaction générale dans l’archipel, où la haine des

étrangers est encore loin d’avoir été tout à fait déracinée. Mais le

prestige du successeur d’_Ama-terasu Oho-kami_ était trop considérable

pour que quelqu’un osât se révolter contre ses arrêts. D’ailleurs, les

rapports des Européens avec les Japonais avaient éveillé dans l’esprit

de ces derniers une vive curiosité de savoir, et le désir ardent de

régénérer leur pays par l’introduction de toutes les sciences et de tous

les progrès réalisés en Occident. Tandis que les Chinois ont peine à

comprendre que les «Barbares des quatre frontières» aient pu atteindre

et surtout dépasser la civilisation du «Royaume du Milieu», les

Japonais, au contraire, ont fait de suite bon marché de leur

civilisation, en grande partie calquée sur celle de la Chine, et ils ont

résolu de tout transformer parmi eux. Non-seulement ils se sont hâtés

d’imiter nos institutions européennes, de transformer leur armée et leur

marine à l’instar des nôtres, de se donner quelques premiers tronçons de

télégraphes et de chemins de fer, d’organiser des postes, de créer un

nouveau système monétaire et de reconstituer leurs finances sur le mode

des puissances occidentales; ils ont voulu encore, et presque avant

tout, perdre l’apparence extérieure d’Asiatiques: ils ont adopté pour

leur souverain, pour les fonctionnaires publics, et même pour les

classes supérieures de la société, notre manière de vivre et jusqu’à

notre costume. Quant à la religion, dont la réforme eût été, dans toute

autre région du monde oriental, la plus grosse difficulté à résoudre, il

semble qu’elle ait été, pour les Japonais, le moindre embarras qu’ils

aient rencontré pour l’accomplissement de leur œuvre de

transformation sociale. Le Bouddhisme, en excluant, ou peut s’en faut

(car on doit tenir compte de ses diverses écoles), toute croyance à une

divinité suprême et personnelle, ainsi qu’à une existence d’outre-tombe,

préparait d’ailleurs les Japonais à accepter toutes les formes du

scepticisme moderne et même à se désintéresser dans la solution qui

pourrait être donnée au problème religieux. L’ardeur qu’ils avaient

mise, deux siècles auparavant, à poursuivre le christianisme de leurs

persécutions et de leur colère, se trouvait de la sorte considérablement

affaiblie. Ils devaient, sans trop de résistance, laisser s’établir dans

leurs villes les missionnaires de l’évangile, et y construire des

églises et des séminaires. Quant aux innombrables idoles bouddhiques, le

plus souvent, ils ne devaient plus s’en préoccuper; ou plutôt, sachant

que toutes ces représentations fantastiques, où l’art ancien avait

marqué son génie bizarre et _sui generis_ sur la céramique, sur le bois,

sur l’ivoire ou sur le bronze, avaient acquis une grande valeur

mercantile pour les collectionneurs européens, ils n’hésitèrent pas à se

débarrasser de ces idoles désormais inutiles, et à disperser les

divinités auxquelles ils rendaient naguère encore des sacrifices et des

hommages, sous le marteau de simples commissaires priseurs.

Je ne veux pas dire pour cela que les Japonais intelligents, que

quelques bonzes éclairés, que le gouvernement mikadonal lui-même se

soient absolument désintéressés de la question religieuse. Loin de là;

j’ai eu l’occasion de rendre compte ailleurs[244] d’une mission envoyée

il y a quelques années en Europe, à l’effet d’étudier ce que la

transformation actuelle du Japon exigeait qu’on fît le plus tôt possible

pour donner un aliment au besoin de croyance des classes populaires de

l’empire. Cette mission,--et je pourrais dire en un mot tous les

Japonais que j’ai vus se préoccuper de la religion de leur pays,--était,

au fond, assez indifférente sur la foi qu’il convenait de faire adopter

à ses compatriotes: ce qui la préoccupait, c’est que cette religion pût

s’allier avec le mouvement des idées modernes et ne se trouvât pas, dès

à présent, en contradiction avec les conquêtes de la science européenne.

Peu après son avènement au trône, Mutsouhito, âgé alors de dix-sept ans,

réunit une espèce de Conseil d’Etat composé des principaux seigneurs qui

avaient contribué à restaurer le pouvoir effectif qu’avaient exercé ses

aïeux, avant la domination des syaugouns. D’accord avec cette assemblée,

il arrêta les bases d’une constitution, où furent proclamés quelques

principes qui témoignent certainement de progrès que nul n’était guère

en droit d’espérer d’une nation asiatique, et qui n’avaient été réalisés

nulle part ailleurs en Orient.

Sans reconnaître précisément l’abolition des castes et l’égalité de tous

les citoyens devant la loi, cette constitution admettait la possibilité

d’appeler à toutes les fonctions publiques les hommes de valeur qui se

feraient remarquer dans les différentes classes de la société. Elle

déclarait, en outre, abolies toutes les coutumes cruelles et barbares

qui avaient été en usage dans les siècles passés.

Après avoir promulgué ces rudiments de constitution, le mikado annonça

qu’il avait établi une ère nouvelle dont le nom exprimait l’idée sur

laquelle serait fondé son gouvernement. Cette ère fut appelée _mei-di_

«le gouvernement éclairé».

Comme conséquence immédiate du nouvel ordre de choses, la Porte

Impériale dut se préoccuper de rendre aussi impuissante que possible

l’aristocratie féodale qui gouvernait encore, avec presque toutes les

prérogatives de la souveraineté, les principautés et les innombrables

clans entre lesquels était partagé l’archipel Japonais. Vouloir se

défaire brusquement des anciens _Koku-si_, et notamment des plus

puissants d’entre eux auxquels le mikado devait sa restauration

effective au trône, fut jugé chose prématurée, sinon absolument

impossible. Loin de là, ces mêmes Kok-si furent appelés aux plus hautes

fonctions du nouvel édifice politique, où leur présence, qu’on n’avait

pu éviter, devait nécessairement contribuer à rendre plus lente et plus

laborieuse l’œuvre projetée de réorganisation politique et sociale.

Par un coup d’audace périlleux, mais qui fut couronné de succès, le

mikado décréta la suppression des états féodaux et la division de tout

l’empire en _ken_ ou «départements», à la tête desquels les daïmyaux ne

seraient plus que des préfets non héréditaires, salariés par le

gouvernement et tous également révocables. Les princes féodaux

acceptèrent sans résistance la situation nouvelle qui leur était faite.

Les Japonais ont, de tout temps, montré de remarquables aptitudes à

s’assimiler les idées étrangères. Depuis l’arrivée des Américains dans

leurs îles, en 1853, ils se sont préoccupés avec une ardeur infatigable

de rechercher les moyens propres à donner à leur pays les apparences

civilisatrices des contrées de l’Occident. La révolution de 1868 était

une occasion favorable pour introduire dans leur pays les institutions

politiques et sociales dont ils avaient acquis une idée plus ou moins

superficielle dans leurs voyages en Europe, dans leurs relations avec

les étrangers établis au milieu d’eux, ou dans les livres anglais,

français et allemands traitant de la matière et dont ils avaient déjà

fait des traductions complètes ou analytiques.

Leur première pensée fut, en conséquence, de créer au Japon le régime

parlementaire, et de constituer un parlement composé d’une Chambre de

Seigneurs et d’une Chambre des Communes. La chambre des seigneurs

n’était pas absolument impossible à organiser, bien qu’il y eût à

craindre qu’elle ne servît qu’à faciliter l’entente des grands

feudataires dépossédés pour préparer le pays à une révolution nouvelle.

Et, d’ailleurs, il y avait lieu de supposer que, dans une pareille

assemblée, l’inégalité d’importance et d’autorité des différents

daïmyaux, ne permettrait pas de résoudre les questions par des votes

dans lesquels on se bornerait à additionner les suffrages. Le prince de

Satsouma, par exemple, n’hésita pas, dans une de ces assemblées d’essais

où la majorité ne lui était pas favorable, à se retirer, montrant par là

qu’au lieu de s’attacher à compter les voix des seigneurs, il fallait

bien plutôt se préoccuper d’en calculer le poids. Le sénat projeté

n’était donc pas établi dans des conditions sérieuses d’existence et de

durée.

La civilisation japonaise conférences faites à l'école spéciale des langues orientales · 第 13 / 16 段