Parmi ces livres, il en est un que les indigènes placent à juste titre

parmi les chefs-d’œuvre de leur littérature: c’est le _Tai-hei ki_

«Histoire de la Grande Paix[199]». On pourrait se méprendre étrangement

sur la nature de cet écrit, si l’on s’en rapportait à la traduction pure

et simple de son titre. C’est, en effet, l’histoire des guerres longues

et violentes que se firent au moyen âge les deux célèbres familles de

_Gen-zi_ et de _Hei-ke_, et qui aboutirent à l’anéantissement de la

dernière, à l’époque de Yoritomo, élu généralissime de l’empire

(_tai-svau-gun_) en 1186 de notre ère, sous le règne nominal du mikado

_To-ba II_.

Un roman historique, très goûté du public japonais, et que les anciens

missionnaires espagnols et portugais classaient, comme le précédent, au

nombre des chefs-d’œuvre de la littérature au Nippon, est le _Hei-ke

mono-gatari_, ou «Récits sur la maison de Taïra».[200] L’auteur,

_Yuki-naga_, prince de Sinano, composa son livre dans un couvent où il

s’était retiré après l’extinction de cette maison (1186); il a été

l’objet d’une foule d’éditions successives.

Plusieurs autres compositions du même genre sont également en faveur

chez les Japonais; je me bornerai à citer l’_Ise mono-gatari_, ou

«Récits sur le pays d’Isé», célèbre par le temple sintauïste de la

grande déesse solaire _Ten-syau dai-zin_, et qui est devenu un des lieux

de pèlerinage les plus fréquentés du Japon; le _Oho-saka mono-gatari_ ou

«Récits sur la ville d’Ohosaka», l’un des principaux ports de la grands

île du Nippon; le _Gen-zi mono-gatari_ ou «Récits sur la maison des

Minamoto», l’heureuse rivale de celle de Taïra, au XIIe siècle de

notre ère.

GÉOGRAPHIE.--Les Japonais n’ont peut-être obtenu, dans aucune autre

branche de la littérature, une perfection égale à celle qu’ils ont

atteinte dans leurs ouvrages consacrés à la géographie. C’est à peine si

l’on peut dire que les grandes publications des Malte-Brun, des Ritter,

des Elisée Reclus peuvent être comparées aux productions analogues de

l’érudition japonaise. En dehors des innombrables monographies sur

lesquelles je ne saurais m’arrêter ici, ils ont composé sous le titre de

_Mei syo du-ye_, de véritables descriptions encyclopédiques de chacune

de leurs provinces. Ces descriptions, conçues en général sur le même

plan, nous font connaître de la façon la plus minutieuse les

particularités intéressantes de leur archipel: orographie, hydrographie,

viabilité, histoire naturelle, archéologie, légendes et traditions

locales, biographie des hommes célèbres, monuments de l’art, industrie,

commerce, que sais-je? Rien n’a été oublié. On n’a fait jusqu’à présent

que de rares emprunts à ces excellents ouvrages: ils méritent à tous

égards l’attention des japonistes.

J’ai eu l’occasion de citer ailleurs, avec les éloges qu’ils méritent,

les guides des voyageurs et les routiers, genres d’écrits qui n’ont

guère obtenu une certaine perfection en Europe que depuis quelques

années. Ces publications sont entreprises au Japon essentiellement dans

un but d’instruction populaire. «Partant du principe que les leçons de

géographie doivent être au début des leçons de topographie; qu’avant de

se préoccuper des cinq parties du monde, il faut bien connaître son

village et ses environs, les Japonais ont publié de petits atlas

routiers dont les cartes se déroulent au fur et à mesure qu’on avance

sur un chemin donné, et font connaître toutes les particularités

intéressantes des stations qu’on est appelé à rencontrer. Une route

vient-elle à se bifurquer, le petit atlas portatif indique, par un

double tracé de lignes parallèles, les deux routes nouvelles qui se

présentent au touriste; et, par de courtes notes, il enseigne la

direction, l’aboutissement des deux routes. Notions succinctes sur les

curiosités de tout genre que le voyageur est invité à visiter sur son

passage, renseignements précis sur les auberges où l’on peut prendre un

repas ou passer la nuit, rien n’y manque. L’atlas est aussi

intelligible pour l’enfant que pour l’homme adulte; il éveille une

curiosité féconde en enseignements; il crée des géographes dont les

érudits peuvent sourire, mais des praticiens d’un genre fort utile en

somme, et qui nous a trop souvent manqué en France pour que nous ayons

le droit de nous en moquer[201].»

La géographie des pays étrangers à leur archipel a toujours vivement

intéressé les Japonais; aussi, depuis l’ouverture de leurs ports au

commerce étranger, ont-ils fait paraître une foule de descriptions des

principaux états de l’Europe et de l’Amérique. Ces ouvrages sont une

preuve de l’activité curieuse qui caractérise à un si haut degré les

insulaires de l’extrême Orient; mais ils n’ont pas pour nous l’intérêt

que présentent leurs anciennes narrations de voyages dans les contrées

voisines du Nippon, et sur lesquelles ils ont recueilli, depuis bien

des siècles, des renseignements qu’on chercherait vainement ailleurs. Je

veux parler des régions qu’ils désignent communément sous le nom de

_San-koku_ «les trois contrées», et qui comprennent les terres Aïno

(Yézo, Karafto et le Kouriles), l’archipel Loutchouan et la Corée.

Titsingh s’est fait traduire par les interprètes japonais de Désima un

volume relatif à ces trois contrées[202]; mais ce volume est loin d’être

le meilleur qui ait été écrit sur la matière. Nous possédons déjà en

Europe de nombreuses narrations des îles habitées par les Aïnos

velus[203], des documents historiques et descriptifs sur la Corée,

composés à la suite des guerres du Japon contre cette péninsule[204], et

quelques monographies détaillées des îles Loutchou[205].

HISTOIRE NATURELLE.--Les Japonais ont de tout temps cultivé avec ardeur

les sciences naturelles. Ils possèdent de nombreux ouvrages disposés

suivant le système antique du _Pen-tsao_ chinois[206], et, depuis

quelques années, des traités composés d’après les méthodes européennes.

Leur pays, qu’on a appelé le «paradis terrestre des botanistes», était

essentiellement propre à les encourager à l’étude des plantes; aussi

les travaux de phytologie sont-ils de beaucoup les plus nombreux dans

leur littérature scientifique. Jusqu’à présent, on n’a publié en langue

européenne que des fragments d’ouvrages botaniques japonais[207]; mais

d’importants travaux de synonymie ont été accomplis, de façon à

faciliter les traductions que les orientalistes pourront entreprendre à

l’avenir.

La médecine est également représentée au Japon par un ensemble d’écrits

que l’on peut répartir en deux classes: ceux qui ont été composés

d’après la méthode indigène ou chinoise, et ceux qui ont été inspirés

par les principes de la science européenne.

L’agriculture, si développée chez les Japonais, a donné lieu à

d’importantes publications qu’il ne sera certainement pas sans utilité

pour nous de voir traduire dans une langue européenne. Parmi ces

publications, je me bornerai à citer l’encyclopédie agricole intitulée

_Nô-geo zen syo_, en onze volumes in-4º, dont j’ai publié en français

l’index détaillé des matières[208].

PHILOLOGIE.--La philologie est représentée d’une façon non moins

remarquable dans le cadre de la littérature japonaise.

Le _Syo gen-zi kau_ est un riche dictionnaire fournissant, pour 42,000

mots environ de la langue japonaise, les expressions correspondantes

dans l’écriture idéographique de la Chine. Il a été réimprimé en Europe

par la lithographie[209], et un précieux index en a été composé

récemment à Florence.[210] Plusieurs autres collections de locutions

littéraires, pour la plupart fort riches, ont également vu le jour au

Japon. Il serait trop long de les énumérer ici; mais je ne puis me

dispenser de citer un trésor de la langue japonaise, intitulé _Wa-kun

siwori_, composé de cinquante-neuf tomes (le dernier est daté de 1862),

et qui doit être complété par un nouveau supplément dont la publication

m’est encore inconnue. Enfin, on annonce un vaste répertoire de la

langue japonaise intitulé _Go-i_, dont les quatre premiers volumes ont

paru récemment, et qui, s’il est jamais terminé sur le plan adopté pour

le début, donnera, suivant un calcul approximatif de M. Pfizmaier[211],

l’explication d’au moins 290,000 mots, en plus de 200 volumes. On

pourrait ajouter aux travaux philologiques de ce genre une liste étendue

d’ouvrages destinés à faciliter aux indigènes l’acquisition des langues

aïno, chinoise, coréenne et sanscrite[212], ainsi qu’une foule de livres

pour l’enseignement des principales langues européennes[213].

POÉSIES ET ROMANS.--Les œuvres d’imagination sont tellement

nombreuses dans la littérature japonaise, que je ne saurais même essayer

de citer celles qui méritent d’attirer particulièrement l’attention des

orientalistes. J’ai publié une liste de 160 recueils de poésie, qui ne

comprend que ceux qui étaient alors parvenus en Europe, et dont le

nombre est à peu près doublé aujourd’hui. Les genres les plus divers y

sont représentés; et, dans quelques-uns du moins, on ne peut nier que

les Japonais n’aient donné des produits dignes d’attention. Jusqu’à

présent, un très petit nombre de ces poésies, sans doute en raison des

grandes difficultés qui s’attachent à leur interprétation, a seulement

vu le jour dans des traductions européennes[214]. Une seule collection

de _uta_ ou distiques de trente et une syllabes, le _Hyaku-nin is-syu_

«Pièces de vers des Cent poètes», a été publiée et traduite in

extenso[215].

Quelques-uns des innombrables romans, contes et nouvelles qui nous sont

venus du Japon, ont déjà trouvé des traducteurs européens; mais il s’en

faut de beaucoup que tous les genres remarquables soient représentés par

ces premiers essais des japonistes. Nous ne possédons encore qu’une

seule des œuvres du célèbre romancier de Yédo, _Riu-tei

Tane-hiko_[216], dont M. Pfizmaier a eu l’honneur de tenter la

traduction à une époque où bien peu d’orientalistes auraient osé aborder

les difficultés réputées inextricables de la langue japonaise.

Les autres œuvres d’imagination qui ont été livrées jusqu’à présent

au public dans une langue européenne[217] sont intéressantes à plus d’un

titre; mais elles ne jouissent pas au Japon de la faveur qui doit guider

le choix des savants capables d’entreprendre de tels travaux de

traduction. J’ai cité ailleurs,[218] comme une singularité de la

littérature japonaise, les contes _sans fin_ que continuent d’année en

année, d’âge en âge, plusieurs générations de romanciers.

ARCHÉOLOGIE.--L’étude de l’archéologie, et en particulier de la

paléographie et de la numismatique du Japon, sera considérablement

facilitée par les grands travaux d’érudition publiés dans ce pays. On

pourrait dresser aisément, dès aujourd’hui, un _Corpus inscriptionum

japonicarum_, et traduire la plupart des documents en tirant profit des

travaux de déchiffrement accomplis par les archéologues indigènes. Quant

à la numismatique, on trouvera toutes les pièces classées, datées et

expliquées dans des traités qui ne demanderont plus que des traducteurs

pour être accueillis du public européen[219].

ENCYCLOPÉDIES.--La section de la bibliographie réservée aux ouvrages

embrassant à la fois toutes les branches des connaissances humaines, est

représentée au Japon par une riche série de recueils populaires qui

paraissent surtout composés à l’usage des écoles. Nous ne connaissons en

effet, jusqu’à présent, qu’un seul ouvrage qui, par son étendue et la

variété des matières qu’il renferme, puisse être comparé à nos

encyclopédies européennes. Je veux parler du _Wa-kan San-sai du-ye_,

ouvrage en 105 tomes, connu depuis longtemps des orientalistes sous le

nom de «Grande Encyclopédie japonaise», et auquel les sinologues et les

japonistes ont déjà fait de fréquents emprunts[220]. Il est probable

qu’il ne tardera pas à paraître au Japon quelque encyclopédie nouvelle

et plus complète; mais une publication de ce genre n’intéressera

peut-être pas autant les japonistes qui tiennent à connaître les idées

que professaient les indigènes sur toutes choses, avant que ceux-ci se

soient décidés à renier leur passé et à s’assimiler les connaissances

acquises en Europe et en Amérique. Il est donc très probable que, pour

longtemps encore, le _Wa-kan San-sai du-ye_ restera un livre d’une

valeur exceptionnelle pour les personnes adonnées à la culture des

sciences et des lettres japonaises.

L’énumération qui précède est déjà fort longue, et je n’ai pas la

prétention d’avoir même esquissé le sujet que j’avais à traiter[221]. A

chaque pas, j’ai dû me condamner à abréger ce que j’avais à dire. Le

peu que j’ai rapporté suffira peut être pour faire comprendre combien il

serait intéressant de donner aujourd’hui un aperçu développé de la

littérature si riche et si variée des insulaires de l’extrême Orient.

[Illustration]

[Illustration]

XI

LES SCIENCES & L’INDUSTRIE

AU NIPPON

Avant l’arrivée des premiers navigateurs portugais[222], les sciences

n’étaient guère plus avancées chez les Japonais que chez les Chinois.

L’esprit observateur des insulaires de l’extrême Orient leur avait bien

enseigné un certain nombre de faits inconnus à leurs voisins du

continent asiatique; mais aux uns et aux autres, il avait toujours

manqué la véritable méthode scientifique, sans laquelle il était

impossible de franchir le cercle étroit où s’étaient emprisonnés, depuis

des siècles, tous les savants du continent asiatique.

Les pères de la Compagnie de Jésus, établis au Japon dès la seconde

moitié du xvie siècle, commencèrent à y enseigner les premiers

éléments des sciences européennes. Il ne paraît pas, cependant, qu’ils

aient déployé beaucoup d’activité dans leur enseignement, car, à

l’arrivée des Hollandais à Hirato (1609), les indigènes étaient encore

dans une ignorance à peu près absolue des progrès réalisés parmi nous.

On doit, il est vrai, à ces missionnaires de l’Evangile la fondation

d’une imprimerie japonaise et européenne dans leur collège d’_Ama-kusa_;

mais cette imprimerie n’a produit, autant que je sache, que des ouvrages

de la plus médiocre utilité.

En fait de _mathématiques_, les Japonais ne connaissaient guère rien de

plus que les Chinois, c’est-à-dire quelques idées élémentaires de

géométrie, d’algèbre et de trigonométrie sphérique, empruntées

d’ailleurs aux Arabes et aux Persans.[223] Plusieurs lettrés du Nippon

m’ont affirmé cependant qu’ils possédaient, dès cette époque, des

connaissances approfondies en géométrie et en algèbre; mais, bien que

cette affirmation ne soit peut-être pas absolument dénuée de fondement,

ils n’ont pu me fournir aucune preuve satisfaisante de leurs

affirmations. Les mathématiques en tout cas étaient restées dans

l’enfance; l’astronomie n’avait guère pu avancer davantage.

En fait de _sciences naturelles_, les Japonais n’avaient point dépassé

le mode descriptif de l’antique _Pen-tsao_ chinois; leurs

classifications, comme leurs notices descriptives, ne reposaient que sur

les particularités extérieures les plus apparentes; ce qui revient à

dire qu’ils ne savaient que fort peu de choses en fait d’anatomie, et

moins encore en fait de physiologie animale et végétale, ou en fait

d’analyse chimique.

De longues et patientes observations, le hasard plus souvent sans doute,

leur avaient bien fait connaître quelques propriétés des plantes et des

corps inorganiques. Mais ce qu’ils avaient appris de la sorte, ils le

savaient mal, ou du moins d’une façon trop peu scientifique, pour qu’il

leur fût possible d’en tirer un parti satisfaisant.

La _médecine_ qu’ils pratiquaient au temps de Kæmpfer (1690), en était

encore, au dire du célèbre voyageur, à l’état le plus rudimentaire. Peu

de médicaments,--là n’était pas le plus mauvais côté de leur doctrine

médicale,--des bains et l’emploi de deux remèdes externes, le moxa et

l’acupuncture: à cela se réduisait toute leur pathologie. Dans certains

cas particuliers, l’acupuncture et le moxa[224] ont réalisé, dit-on,

des cures remarquables; mais il ne faut guère douter que, bien souvent,

il n’y avait là qu’un moyen d’achever rapidement le malade.

Les Hollandais contribuèrent tout d’abord à introduire au Japon les

sciences médicales européennes, et on leur doit la fondation à Nagasaki

d’une première École de Médecine. Cette école, disait un journal de

l’époque[225], compte trente-deux élèves qui doivent tous posséder la

langue néerlandaise, et qui étudient avec ardeur, sous la direction d’un

premier officier de santé impérial nommé Matsoumoto Ryauzin. De la

sorte, les principes de la thérapeutique occidentale ont commencé à se

répandre parmi les insulaires. La vaccine ne trouva bientôt plus

d’opposition du côté du peuple et les inoculations se sont accomplies

par milliers. A Sango, ville principale du pays de Tosen, un hôpital

pour cent cinquante malades, a été construit d’après les plans du

docteur Pompe.

Un obstacle sérieux au progrès de la médecine au Japon tenait aux idées

religieuses des insulaires qui s’opposaient à l’ouverture des corps

inanimés. Les élèves de l’école de Nagasaki, ayant compris combien

l’impossibilité de se livrer à des dissections retardait leurs études,

ont amené le gouverneur de la ville à enfreindre en leur faveur les

coutumes du pays, et à leur livrer le corps d’un criminel mis à mort

pour procéder à son autopsie. Vingt et un jeunes gens assistèrent à

cette scène, ainsi que vingt-quatre médecins japonais qui purent se

convaincre de la haute importance de ces opérations.

Depuis la dernière révolution, la médecine a fait au Japon les plus

remarquables progrès, et aujourd’hui, non seulement l’enseignement

médical y est donné par des professeurs savants et expérimentés, mais

il existe même des journaux spéciaux qui relatent toutes les

observations faites dans les hôpitaux et dans les laboratoires.

S’il est vrai qu’au Japon les sciences n’aient jamais atteint une zone

quelque peu élevée de développement avant l’introduction des livres et

de l’enseignement européens, on ne saurait en dire autant des _arts

industriels_, qui, pour la plupart, n’ont fait que décroître, depuis

l’ouverture des marchés japonais aux négociants de l’Europe et de

l’Amérique. Certaines branches de l’industrie avaient réalisé, depuis

longtemps, les plus remarquables progrès au Japon. Il n’est pas sans

utilité d’en dire quelques mots.

La _porcelaine_ a été de tout temps un des plus fameux produits de

l’industrie japonaise. Cette composition céramique que Brogniart définit

«une poterie dure, compacte, imperméable, dont la cassure, quoique un

peu grenue, présente aussi, mais faiblement, le luisant du verre, et qui

est essentiellement translucide, quelque faible que soit cette

translucidité,» a été, comme l’on sait, importée des contrées de

l’extrême Orient en Europe, où on n’est parvenu à obtenir un article

similaire qu’en 1709.

Jusqu’à cette époque, les produits céramiques de la Chine et du Japon

ont eu le privilège de l’emporter sur les plus belles poteries émaillées

de l’Italie et de Nevers. La fortune des porcelaines venues d’Orient

dépassa longtemps tout ce qu’on pouvait imaginer, et la poésie et les

légendes merveilleuses vinrent leur prêter leur concours.

Inventée en Chine, sous la dynastie des _Han_ (202 ans avant notre ère),

la porcelaine commença à être fabriquée dans le pays de _Sin-ping_.

Transportée bientôt en Corée, elle passa de ce royaume dans l’archipel

Japonais, où elle ne cessa plus d’être cultivée jusqu’à nos jours. On

rapporte, en effet, qu’un prince de Sinra amena dans l’île de Nippon une

corporation de potiers qui s’y établit, et dota le pays du nouveau

produit céramique des Chinois.

Ce ne fut, toutefois, que vers l’année 1211 qu’un fabricant japonais

nommé _Katosiro Uyemon_, apporta de Chine les secrets de l’art qu’il

cultivait avec un succès exceptionnel, et enrichit sa patrie de

porcelaines qui furent, dès l’origine, très estimées.

Depuis cette époque, les progrès de la fabrication de la porcelaine ne

se ralentirent plus; et, au commencement de notre siècle, les produits

de la province de Hi-zen surpassaient en perfection, aux yeux des

amateurs, les plus beaux produits de _Kin-teh-tchin_ et des autres

manufactures chinoises.

Ce que nous savons de cet art en Chine et au Japon suffit, en effet,

pour nous démontrer que les procédés employés, dans ce dernier pays,

sont les plus ingénieux et les plus perfectionnés. Cette opinion a

d’ailleurs été soutenue par M. Alphonse Salvétat, chimiste, dont

l’autorité en fait de céramique est généralement reconnue, et qui, par

les nombreuses opérations qu’il a dirigées à la manufacture de Sèvres,

a dû acquérir une grande expérience. Or voici ce que dit M. Salvétat:

«Il peut paraître surprenant que les Chinois, si ingénieux dans mille

autre circonstances, aient laissé passer inaperçu tout le parti qu’on

peut tirer de la porosité du dégourdi de la porcelaine. Cette porosité

offre, comme on sait, le moyen de recouvrir de sa glaçure, également et

promptement, c’est-à-dire économiquement, toute poterie à pâte

absorbante, quel que soit le fini de la forme, quelle que soit la nature

de la glaçure. On a d’autant plus lieu d’être surpris de l’ignorance

dans laquelle ils demeurent, que les fabricants japonais pratiquent la

mise en couverte économique et rapide au moyen de l’immersion.»

La porcelaine est surtout fabriquée avec perfection dans l’île de

Kiousiou, notamment dans la province de Hizen, ainsi que nous l’avons

dit. Les principales manufactures sont situées, dans l’arrondissement de

Matsoura, près du beau hameau de Ourésino, où la matière première se

rencontre en abondance.

Le _laque_ est également un produit des plus remarquables de l’industrie

japonaise. On sait que cette composition, extraite de la sève du _rhus

vernicifera_, sert à endurcir les objets de bois ou de métal, et à leur

donner un brillant qui s’allie de la façon la plus avantageuse avec

l’or, l’argent et la nacre. L’emploi de cette substance dans

l’ébénisterie et la tabletterie, paraît dater, au Japon, d’une époque

des plus reculées. On cite des boîtes de laque, conservées de nos jours

à Nara, dans la province de Yamato, et qui remonteraient au IIIe

siècle de notre ère; et la célèbre poétesse _Mura-saki Siki-bu_ (Ve

siècle), dans ses ouvrages, nous parle de laques incrustées de nacre qui

étaient en grande faveur à son époque.

Il faut citer aussi la laque aventurine avec laquelle on fabrique des

objets saupoudrés d’or d’une grâce et d’une délicatesse remarquables.

La fabrication des _tissus_ de soie est fort ancienne au Japon: quelques

données historiques tendraient même à faire croire qu’elle y était déjà

pratiquée antérieurement à notre ère. Toujours est-il que nous trouvons

la mention de ces précieux tissus dès une haute antiquité. Le sol du

Nippon est d’ailleurs très favorable à la culture des mûriers, et nulle

part l’éducation des vers à soie n’y a mieux résisté aux maladies qui, à

notre époque surtout, menacent d’anéantir cette grande branche de

l’industrie dans une foule de contrées où, naguère encore, elle était

florissante.

Le travail des soies a été l’objet de progrès considérables au Japon,

avant l’établissement des Européens sur ses côtes[226]. Deux à trois

mille balles de trente à trente-cinq kilogrammes envoyées à Londres, il

y a vingt ans, à titre d’échantillons, ont surpris les filateurs

anglais, non moins par la modicité de leur prix que par leur admirable

beauté. La plupart de ces soies égalaient, ou même surpassaient en

finesse, en force, et en parfaite régularité tout ce que la France et

l’Italie ont produit de plus excellent en ce genre[227].

On possède des échantillons d’anciens tissus japonais dont la qualité et

l’ornementation artistique sont dignes des plus grands éloges. On

fabriquait également au Nippon, dès le commencement de ce siècle, des

velours d’une qualité remarquable; mais on dit que les procédés de ce

genre de fabrication avaient été communiqués aux indigènes par les

Hollandais établis dans leur pays.

La civilisation japonaise conférences faites à l'école spéciale des langues orientales · 第 11 / 16 段