sévèrement interdit d’engager aucune espèce de relations avec la cour du
mikado; il leur était même défendu de traverser cette ville et d’y
séjourner. Ils ne pouvaient non plus se visiter les uns les autres, ni
être représentés par des agents à leurs cours respectives. Chaque année,
ils devaient venir faire une visite à l’autocrate de Yédo; mais les
époques de ces visites étaient déterminées de façon à ce qu’ils ne
pussent jamais se rencontrer avec les princes dont les états étaient
limitrophes des leurs. Enfin, durant leur absence de la capitale du
Nord, ils étaient obligés d’y laisser demeurer leur famille en guise
d’otages.
Iyéyasou est inscrit dans les annales du Japon, comme n’ayant régné que
trois ans (1603-1605) avec le titre de Grand Syaugoun; mais, en réalité,
sa domination sur l’empire date de peu de temps après la mort de Taïkau.
En 1605, _Hide-tada_, son fils, et, en 1623, _Iye-mitu_, son petit-fils,
lui succédèrent. L’un et l’autre se firent un devoir de continuer avec
un zèle énergique et intelligent, la politique de l’habile fondateur de
leur dynastie. C’est durant le règne de ce dernier qu’eut lieu, à
_Sima-bara_ (1638), l’extermination des chrétiens, dont 37,000 furent
impitoyablement massacrés, et l’expulsion de tous les étrangers, à
l’exception des Hollandais qui, en récompense du concours qu’ils avaient
donné au syaugoun pour détruire le christianisme dans ses états,
jouirent du privilège exclusif de commercer avec le Japon. Les
Hollandais n’obtinrent cependant pas la faculté de parcourir le pays, et
ils furent en quelque sorte emprisonnés dans le petit îlot de _Dé-sima_,
sur la baie de Nagasaki, que l’autocrate de Yédo fit construire pour
leur résidence. L’histoire raconte que cet îlot présente l’aspect d’un
éventail, le syaugoun, consulté sur la forme qu’il fallait donner à sa
construction, s’étant contenté pour toute réponse de montrer l’objet
qu’il tenait en ce moment à la main. L’exclusion des autres Européens ne
souffrit point d’autre exception; et lorsque l’Espagne envoya peu après
une ambassade à Nagasaki, le chef de la mission et les soixante
personnages qui l’accompagnaient furent décapités et exposés sur la
place publique (1640).
Sous le règne de ces deux princes et de leurs successeurs, le système de
police et d’espionnage organisé par Hidéyosi, acquit encore de nouveaux
développements. C’est ce qui a fait dire que le Japon était divisé en
deux parties, dont l’une était chargée de surveiller l’autre. Toujours
est-il que jusqu’à la révolution de 1868, aucun fonctionnaire public ne
pouvait circuler sans se faire accompagner par son _o me-tuke_ «celui
qui a l’œil», ou par son «ombre», pour me servir de l’expression
employée par les Européens pour désigner les espions officiels des
officiers japonais. En 1862, lors de l’arrivée en Europe de la première
ambassade du syaugoun, non-seulement toutes les classes d’attachés de la
mission, y compris les domestiques, avaient sans cesse un ométsouké en
leur compagnie, mais les deux ambassadeurs avaient également le leur,
qui participait à leur rang et sans lequel ces derniers n’auraient pas
osé accomplir un acte quelconque.
Les princes qui prirent, par la suite, la succession de Iyéyasou, ne se
montrèrent généralement pas à la hauteur de la charge qu’ils avaient
reçue en héritage, et leur puissance ne tarda pas à péricliter. Lorsque
les Américains tentèrent, en 1852, pour la première fois d’une manière
sérieuse, d’ouvrir les ports du Japon au commerce étranger, le syaugoun
régnant alors, _Iye-yosi_ n’avait déjà plus entre les mains qu’une
faible partie de l’autorité suprême qui était passée insensiblement
entre les mains de son Conseil. Nous verrons plus tard comment il se
trouva impuissant à résister à l’invasion étrangère, et comment lui et
ses successeurs rendirent possible la grande révolution de 1868 qui
restitua la souveraineté effective aux mikados, successeurs légitimes de
l’empereur Zinmou.
[Illustration]
[Illustration]
X
LA
LITTÉRATURE DES JAPONAIS
L’art d’écriture ne fut guère en usage au Japon avant le milieu du
IIIe siècle de notre ère. On a cependant prétendu que des
inscriptions antiques, en caractères différents de ceux de la Chine,
avaient été découvertes, et que ces inscriptions étaient une preuve que
les Japonais connaissaient l’écriture antérieurement à leurs premières
relations historiques avec les Chinois.[176] Mon illustre et très
regrettable ami, le docteur de Siebold, m’annonçait même la prochaine
publication de monuments de ce genre, lorsque la mort est venue
l’enlever aux sciences et aux lettres japonaises qu’il avait cultivées
toute sa vie avec tant de zèle et de dévoûment. Plusieurs fois, depuis
lors, j’ai reçu l’assurance que ces inscriptions énigmatiques existaient
réellement; mais, malgré mes efforts, il ne m’a pas été possible de m’en
procurer des spécimens d’une authenticité satisfaisante.
En revanche, j’ai eu connaissance de plusieurs ouvrages indigènes
traitant d’une écriture qui aurait été pratiquée au Japon avant
l’expédition de l’impératrice _Iki-naga-tarasi_ contre la Corée (200 ans
avant notre ère). Les caractères de cette écriture, appelés _sin-zi_
«signes divins», ne différent que fort peu de ceux qu’emploient de nos
jours les habitants de la Corée. Les savants japonais disputent sur la
question de savoir si ces caractères ont été inventés dans le
_Tchao-sien_ ou dans le _Nippon_. Leur origine continentale paraît
incontestable; mais l’amour-propre des insulaires de l’extrême Orient ne
trouve pas son compte dans une pareille théorie et il fait tous ses
efforts pour la renverser.
Quoi qu’il en soit, cette écriture n’a probablement jamais été bien
répandue au Japon; sans cela, les intelligents habitants de cet archipel
n’auraient sans doute point adapté à leur langue les signes si nombreux,
si compliqués de l’écriture idéographique de la Chine, et ils eussent
probablement préféré le système analytique si commode de l’écriture
coréenne au système à tant d’égards défectueux et insuffisant des _kana_
syllabiques. Je ne connais pas d’autre exemple d’un peuple qui, ayant
fait usage d’une écriture alphabétique, l’ait abandonnée pour lui
substituer une écriture figurative. L’abandon de l’alphabet coréen eût
été d’autant moins raisonnable que ses lettres se distinguent par une
remarquable simplicité, un tracé facile, une lecture rapide et toujours
exempte d’incertitudes[177]. Il faut dire, il est vrai, que la
simplicité n’a guère été du goût des Japonais, dont la calligraphie
admet plus de caprices et d’excentricités qu’on n’en pourrait trouver
d’exemples, en pareil cas, chez aucun autre peuple connu[178].
Ce n’est, en réalité, qu’après l’introduction de quelques-uns des
monuments littéraires de la Chine dans les îles de l’extrême Orient que
les Japonais ont commencé à posséder de véritables livres. Plusieurs de
ces livres renferment des productions de l’esprit indigène, qui
remontent parfois à une époque de beaucoup antérieure à la connaissance
de l’écriture dans le Nippon. Certaines poésies, des chants relatifs aux
fastes de l’antique _dai-ri_, conservés par la tradition orale, sont
certainement de plusieurs siècles antérieurs au temps où les Japonais
commencèrent à employer l’écriture idéographique des Chinois. Nous
possédons déjà, sur quelques-unes de ces vieilles productions poétiques,
des données qui nous permettent de fixer leur âge et qui en font, de la
sorte, des documents philologiques d’une valeur inappréciable pour
l’étude de l’ancien idiome de _Yamato_.
Il n’entre point dans ma pensée de vous présenter ici un tableau, fût-il
très succinct, de la riche littérature du Nippon. Même en me bornant à
de simples citations bibliographiques, je serais entraîné fort au-delà
des limites que doit avoir cette conférence. Je me propose donc de jeter
seulement un coup d’œil rapide sur les divers genres de monuments qui
constituent cette littérature; et, tout en m’attachant à vous signaler
quelques-unes des œuvres exceptionnelles que vous devez connaître au
moins de nom, de vous mentionner les ouvrages dont les orientalistes
nous ont déjà donné des traductions complètes ou partielles.
En tête de leurs livres, et comme documents originaux de leur histoire
littéraire, les Japonais placent un petit nombre d’ouvrages dont
l’authenticité a été établie d’une manière incontestable. Parmi ces
ouvrages, ils citent tout d’abord une sorte d’anthologie intitulée
_Man-yô siû_, et une narration légendaire et historique connue sous le
nom de _Ko zi ki_.
Le _Man-yô siù_, littéralement: «Collection des Dix-mille
Feuilles»[179], est un recueil de toutes sortes de poésies antiques,
dont on attribue la réunion à un _sa-dai-zin_, ou grand officier de la
droite, appelé _Tati-bana Moro-ye_, lequel vivait sous le règne de
l’impératrice _Kau-ken_ (749-759 de notre ère). Ce lettré mourut avant
d’avoir complété son œuvre, qui ne fut achevée que sous le LIe
mikado, _Hei-zei_ (806-809), auquel elle fut présentée. Ainsi s’explique
la présence, dans le _Man-yô siù_, de beaucoup de pièces composées après
la mort de _Moro-ye_[180]. L’opinion la plus accréditée est que la
coordination de cette anthologie est due à un personnage nommé
_Yaka-moti_[181], lui même auteur de plusieurs des poésies qui y ont été
insérées.
Le _Man-yô siû_ est écrit exclusivement en caractères chinois; mais ces
caractères y perdent le plus souvent la signification qui leur est
propre, pour ne plus devenir que de simples lettres d’un syllabaire
destiné à reproduire les sons de la langue de Yamato. Ce syllabaire,
ayant servi tout d’abord à écrire les poésies de l’antique recueil qui
nous occupe, a reçu, par ce fait, le nom de _Man-yô kana_ «caractères
des Dix-mille Feuilles ou des Poésies».
Parmi les pièces réunies dans le _Man-yô siû_, il en est un grand nombre
qui n’offrent de l’intérêt qu’en raison des faits historiques auxquels
elles font allusion. Quelques-unes, au contraire, se distinguent par une
tournure gracieuse et par une fraîcheur d’expression qui les rendent
aimables, même pour les Européens les moins initiés aux rouages si
originaux de la civilisation de l’extrême Orient. Il en est enfin un
certain nombre qui sont fort obscures et à peu près inintelligibles pour
les lettrés du pays. Jusqu’à présent, il n’existe aucune version
complète du _Man-yô siû_ dans une langue étrangère: quelques pièces ont
été traduites en allemand[182]; j’en ai publié d’autres en français,
avec le texte original et un commentaire[183].
Le _Ko zi ki_, ou Annales des choses de l’antiquité, peut être considéré
comme le plus ancien livre d’histoire japonaise qui soit parvenu jusqu’à
nous. Composé, ainsi que j’ai eu l’occasion de le dire, en 712, par
_Yasu-maro_, d’après les souvenirs d’une vieille dame de la cour qui
l’avait appris dans sa jeunesse de la bouche du mikado _Tem-bu_, il est
écrit, comme le _Man-yô siù_, en caractères chinois employés tantôt avec
leur signification idéographique, tantôt avec une valeur purement
phonétique. L’ouvrage commence par un exposé de la cosmogonie et par une
histoire généalogique des _kami_ ou dieux primitifs d’où est descendue
la dynastie impériale des mikados. Le récit des règnes de cette dynastie
commence avec _Kam Yamato Iva-are-hiko_, fondateur de la monarchie (660
ans avant notre ère), et se termine avec l’impératrice _Toyo-mi-ke
Kasiki-ya-bime_ (593 à 628 après notre ère).
La forme un peu confuse du _Ko zi ki_ engagea _Yasumaro_ à en
entreprendre la révision, avec le concours de deux collaborateurs.
L’ouvrage, refondu et complété par leurs soins, devint le _Ni-hon
Syo-ki_, ou «Annales écrites du Nippon», dont l’authenticité est
incontestable, et que l’on doit placer à la tête de tous les ouvrages
historiques des Japonais[184]. Les deux premiers tomes sont consacrés
aux dynasties divines (_Ka-mi-no yo_); les vingt-huit derniers à
l’histoire des mikados, depuis _Kam Yamato Iva are hiko-no sumera
mikoto_ (660 ans avant notre ère) jusqu’à l’impératrice _Taka ama-no
hara-hiro-no bime-no sumera mikoto_ (687 à 696 de notre ère). Il
comprend, de la sorte, sept règnes de plus que n’en renferme le _Ko zi
ki_.
Au point de vue du système graphique, le _Ni-hon Syo-ki_, tout en se
rapprochant du _Ko zi ki_, est cependant plus conforme au style chinois;
on y rencontre fréquemment les marques de transpositions de signes que
les Japonais ont l’habitude d’employer lorsqu’ils écrivent suivant les
lois de la syntaxe chinoise. On serait néanmoins dans l’erreur, si l’on
croyait que des textes de ce genre peuvent être compris sans une
connaissance approfondie des deux langues; le livre d’ailleurs doit être
lu de façon à fournir une succession de phrases purement japonaises.
* * * * *
Le meilleur ordre de classification qu’on puisse choisir pour la
bibliographie japonaise me paraît devoir être, à peu de chose près,
celui qui a été adopté par Landresse pour la bibliographie chinoise. Cet
ordre est emprunté, en partie du moins, au grand Catalogue de la
Bibliothèque impériale de Péking, intitulé _Kin-ting Sse-kou-tsuen-chou
soung-mouh_: je m’y conformerai dans les indications que je vais vous
fournir.
LIVRES SACRÉS ET RELIGIEUX.--Les _Ou-king_ ou Livres canoniques de la
Chine, les _Sse-chou_ ou Livres de philosophie morale et politique de
Confucius et de son École, ont été l’objet de nombreuses éditions
japonaises, accompagnées pour la plupart de commentaires. Les unes se
composent du texte original chinois, auquel on a joint seulement les
signes de transposition phraséologique destinés à faciliter leur
traduction et les désinences grammaticales qui permettent, au premier
coup d’œil, de déterminer la catégorie des mots; les autres
présentent le texte accompagné d’une traduction complète et
juxta-linéaire[185].
Pendant longtemps les sinologues ont fait valoir l’importance
qu’avaient, pour l’étude de ces livres, les traductions qui existent en
langue mandchoue; et c’est en vue du secours qu’ils y pouvaient trouver
qu’ils se sont livrés à l’étude de la langue, d’ailleurs dépourvue de
littérature originale, des derniers conquérants de la Chine. Aujourd’hui
que la connaissance du japonais commence à se répandre parmi les
orientalistes, on ne peut plus tarder à demander à cette langue l’aide
philologique qu’on tirait naguère de la connaissance du mandchou: les
traductions japonaises des ouvrages chinois sont en général plus
commodes que les traductions tartares; et, grâce au système des
transpositions syntactiques, elles offrent presque toujours un mot à mot
interlinéaire de nature à faire comprendre plus vite le sens des signes
idéographiques que les versions relativement libres qu’on rencontre dans
les éditions mandchoues.
La plupart des anciens livres classiques que les Chinois placent
d’ordinaire à la suite des _King_ et des _Sse-chou_ ont été également
réimprimés et traduits par les Japonais. On possède de la sorte, dans la
langue du Nippon, le _Hiao-king_ ou Livre sacré de la Piété
filiale;[186] le _Siao-hioh_ ou la Petite Etude, dont il a été fait
divers genres d’imitations; le _Tsien-tsze-wen_ ou Livre des Mille
mots[187], etc.
Il existe beaucoup d’écrits japonais sur leur religion nationale,
appelée _sin-tau_ «culte des Génies». Tous prennent pour point de départ
les données mythologiques consignées dans l’antique _Ko zi ki_, dont je
vous ai entretenus tout à l’heure.
Nous ne connaissons encore que fort peu la littérature bouddhique du
Japon[188].
J’ai donné cependant la traduction d’une œuvre du représentant le
plus populaire de cette doctrine _Kô-bau dai-si_, ainsi que celle d’un
traité d’éducation morale répandu dans toutes les écoles et composé sous
l’inspiration de la doctrine des bonzes[189]. Quant aux éditions des
grands ouvrages chinois relatifs à la doctrine de Çâkya-Mouni, si j’en
juge par celles du Lotus de la Bonne Loi dont j’ai pu me procurer des
exemplaires, elles ne prêteront très probablement aucun secours nouveau
pour l’étude de la grande religion de l’Inde. A voir les colonnes du
texte chinois accompagnées de colonnes interlinéaires en caractères
_hira-kana_ ou _kata-kana_, on pourrait croire tout d’abord à la
présence d’une traduction en langue japonaise. Un examen quelque peu
attentif prouve qu’il n’en est rien: ces éditions ne donnent, en plus du
texte chinois, que la seule notation phonétique des signes, de façon à
rendre possible leur prononciation aux prêtres et aux dévots qui ne sont
pas en état de lire les caractères idéographiques. Mais comme cette
prononciation, par suite des innombrables homophones de l’idiome du
Céleste-Empire, ne rappelle, le plus souvent, aucune idée à l’esprit, il
en résulte ce fait singulier, mais incontestable, à savoir que les
bonzes, en lisant à haute voix les livres bouddhiques, n’attachent guère
plus de sens aux sons qui sortent de leur bouche que le peuple qui les
écoute de confiance et ne comprend rien de ce qu’ils disent: _Verba et
voces_[190].
Quelques fragments de la Bible et du Nouveau Testament ont été traduits
et publiés en japonais. Le plus ancien ouvrage de ce genre que je
connaisse est une version de l’Évangile de saint Jean, attribuée au
missionnaire Gützlaff et imprimée en caractères _kata-kana_[191]. Cette
version est aussi défectueuse que possible.
PHILOSOPHIE ET MORALE.--Les Japonais ne se sont pas contentés de
réimprimer, avec des annotations grammaticales, les livres canoniques et
classiques des Chinois. Ils ont encore publié de savantes éditions de
leurs principaux philosophes des différents siècles. C’est ainsi que je
possède les œuvres de _Meh-tih_ (Ve siècle avant notre ère), chef
de l’École de la fraternité universelle; de _Tchouang-tsze_ (IVe
siècle avant notre ère), célèbre philosophe de la doctrine taosseiste;
de _Han-feï_ (IIIe siècle avant notre ère), le remarquable et
infortuné jurisconsulte de la cour de Han, et la victime des débauches
calomniatrices de la maison de Tsinchi Hoangti, etc.
A côté des ouvrages de philosophie proprement dite, il faut placer un
grand nombre de traités populaires de morale qui ont vu le jour dans les
îles de l’extrême Orient. Ces livres se composent, pour la plupart,
d’aphorismes et de préceptes accompagnés d’anecdotes destinées à les
faire comprendre plus aisément aux classes populaires, pour l’éducation
desquelles ils ont été composés. Un curieux spécimen d’un ouvrage de ce
genre, le _Kiu-ô dau-wa_, a été publié en français par M. le comte de
Montblanc[192].
JURISPRUDENCE ET ADMINISTRATION.--Nous ne possédons, jusqu’à présent,
que de rares données sur la législation des Japonais, antérieurement à
la dernière révolution de 1868. Les seuls livres de cette classe dont
j’aie pu prendre connaissance, ne sont que des règlements administratifs
dans lesquels on ne peut découvrir facilement les éléments du droit
politique, tel qu’on le comprenait au Nippon avant l’invasion des idées
européennes. On m’a assuré que le testament politique attribué au fameux
syaugoun _Iye-yasu_, et communément appelé «les Cent Lois de _Gon-gen
Sama_», avait été publié au Japon avec une traduction européenne. Je ne
connais pas, même de titre, ce travail, qui doit offrir un grand intérêt
pour l’étude des rouages compliqués du gouvernement déchu des autocrates
de Yédo[193].
Quelques résumés chronologiques nous fournissent, année par année, un
aperçu des événements de l’histoire du Japon et de l’histoire d’Europe.
La partie japonaise d’un de ces traités a été traduite en allemand[194].
En ce genre, le meilleur ouvrage que je possède est le _Sin-sen
Nen-hyau_ de _Mitu-kuri_;[195] il est précédé des arbres généalogiques
des souverains du Nippon et de la Chine, d’une table des _nen-gau_ ou
noms d’années japonaises, etc. Les événements y sont mentionnés de façon
à présenter, sur trois colonnes, le tableau synoptique des annales du
Japon, de la Chine et des pays étrangers à ces deux empires de l’Asie
orientale.
Je vous ai fait connaître tout à l’heure les ouvrages qui devaient être
considérés comme les sources authentiques de l’ancienne histoire du
Japon. En dehors de ces ouvrages, d’une importance capitale pour
l’orientalisme, on a publié au Japon une foule de livres d’histoire dont
il me paraît utile de citer au moins les principaux.
Le _Dai Nihon si_, un des plus étendus, car il ne comprend pas moins de
deux cent quarante-trois livres rédigés en chinois, a été publié, pour
la première fois, la cinquième année de l’ère _Sei-toku_ (1715). Ces
savantes annales, plus complètes à bien des égards que tous les autres
ouvrages du même genre qui sont parvenus jusqu’à nous, ont été composées
avec la pensée de rappeler au peuple que, bien que les rênes du
gouvernement soient tombées dans les mains du syaugoun de Yédo, le
véritable empereur du Japon n’en était pas moins le mikado relégué dans
une luxueuse captivité à Myako.
Le _Nippon Sei ki_, ou «Annales du gouvernement du Japon», a été publié
en chinois avec des annotations grammaticales japonaises. On y trouve
l’histoire des mikados, depuis l’origine de la monarchie jusque et y
compris le règne de _Yô-zei II_ (1587-1611).
Le _Koku-si ryaku_, ou «Abrégé des historiens du Japon», a été composé
en chinois et publié en 1827 par _Iva-gaki_. Nous en possédons des
éditions accompagnées de notes grammaticales japonaises et de
commentaires. Comme l’ouvrage précédent, il ne va pas au delà du règne
de _Yo-zei II_ (1587-1611). C’est d’ailleurs un livre médiocrement
estimé des savants japonais[196], auquel on préfère souvent une autre
histoire de la même période, intitulée _Wan-tyau si-ryaku_ «Abrégé des
historiens de la Cour impériale», en dix-sept volumes, dont cinq de
supplément.
Les auteurs que je viens de citer ont tous composé leur livre en
chinois. Il en est d’autres qui, avec de moindres prétentions
littéraires, ont préféré adopter, pour écrire, la langue nationale de
leur pays. De ce nombre est le moine _Syun-zai Rin-zyo_, auquel on doit
un livre intitulé _Nippon wau-dai iti-ran_, «Coup d’œil sur les
règnes des empereurs du Japon», dans lequel on trouve l’histoire des
mikados depuis l’origine jusqu’à la fin du règne de _Yô-zei II_ (1611),
où s’arrêtent également les auteurs dont j’ai parlé précédemment. Ce
livre, publié pour la première fois en 1652, est d’une lecture aride, et
les indigènes en font assez peu de cas. En revanche, c’est l’ouvrage
historique le plus connu des Européens et le seul dont on possède une
traduction complète, écrite à la fin du siècle dernier par Titsingh,
sous la dictée des interprètes du comptoir hollandais de _De-sima_[197].
Un autre ouvrage, également en langue japonaise et d’une lecture bien
plus agréable que le précédent, porte le titre de _Koku si ran-yô_: il a
été publié la septième année de l’ère actuelle de _Mei-di_, c’est-à-dire
en 1874, et se compose de seize livres. On y trouve les annales des
empereurs du Japon, depuis les dynasties préhistoriques jusque et y
compris les premières années du règne du mikado actuel, _Mutu-hito_
(1869).
Après les ouvrages précédents qui traitent de l’histoire générale du
Japon, depuis l’origine de la monarchie, je dois citer le _Ni-hon
Gwai-si_ ou «Histoire non officielle du Japon», qui nous raconte les
événements qui se sont passés pendant les guerres des _Mina-moto_ et des
_Taira_, et sous le gouvernement des syaugouns, depuis son origine
jusqu’au milieu du XVIIe siècle, époque où régnait la dernière maison
syaugounale des _Toku-gawa_. Ces annales, rédigées par _Rai-san-yau_,
sont très estimées des Japonais, tout au moins au point de vue du style.
Deux traductions françaises en ont été entreprises dans ces derniers
temps[198]; mais le début seul a été publié jusqu’à ce jour.
A côté des ouvrages rigoureusement historiques que je viens citer, il
faut placer toute une série de livres très populaires au Japon, et qui
participent les uns et les autres, bien que dans des proportions
diverses, de l’histoire et du roman.