La secte de _Ik-kau-zyu_, fondée par le bonze _Sin-ran_, qui vivait de

1171 à 1262, fut pendant longtemps, et même jusqu’à notre époque, une

des plus considérables du Nippon. Profondément dévoués à la personne des

Syaugouns, ses prêtres jouissaient d’honneurs et de privilèges

exceptionnels. Ils n’étaient point d’ailleurs astreints aux rigueurs

imposées aux autres associations monastiques: le mariage leur était

permis, ils avaient la liberté de manger de la viande et ne se rasaient

point la tête. Constitués, dans une certaine mesure, en ordre militaire,

à l’instar des Templiers, la cour de Yédo comptait sur leur assistance,

en cas de guerres intestines. Pour témoigner de leur dévouement envers

cette cour, lorsqu’un nouveau Syaugoun venait à prendre en mains les

rênes de l’Etat, ils avaient l’habitude de lui offrir l’assurance de

leur fidélité sur un document écrit, qu’ils arrosaient préalablement de

leur sang.

L’organisation de cette secte fut, en outre, une conséquence du système

général de la politique soupçonneuse des Syaugouns, qui ne pouvaient

laisser vivre, sans la soumettre à une surveillance policière, une caste

aussi nombreuse et aussi puissante que celle du clergé bouddhique. Des

mesures avaient d’ailleurs été déjà prises, depuis bien des siècles,

pour assurer au gouvernement la haute main sur les monastères. A

l’occasion d’un assassinat commis par un bonze, en 625 de notre ère,

l’impératrice _Toyo-mi-ke Kasiki-ya bime_ (Souiko) avait créé des

fonctionnaires appelés _Sô-syau_ «régisseurs des bonzes», dont la

mission était de veiller à la discipline des prêtres et probablement

aussi de donner au gouvernement connaissance de leurs agissements[164].

Peu à peu le personnel des monastères se vit, de toutes parts,

hiérarchisé, enrégimenté, et une foule de dignités et de titres

officiels furent imaginés, dans le but de le placer directement sous la

dépendance de l’administration séculière. Cette intervention incessante

de l’autorité laïque dans l’organisation et les affaires des couvents,

d’une part, l’absence de toute communication entre le Nippon et le

continent asiatique, d’autre part, eurent pour effet rapide d’altérer,

jusque dans ses principes fondamentaux, le bouddhisme japonais, auquel

il ne resta bientôt, de la grande doctrine indienne, plus guère autre

chose que le nom. J’ignore ce qu’il peut y avoir de vrai dans ce qu’on a

dit au sujet d’une philosophie bouddhique, à laquelle certains bonzes

auraient su donner une remarquable élévation. Mais il est hors de doute

que, tel qu’il est pratiqué de nos jours par la masse des insulaires de

l’Asie orientale, il n’est plus rien qu’un tissu des plus extravagantes

idolâtries. Et, si j’en juge par quelques moines éclairés avec lesquels

je me suis trouvé, il y a plusieurs années, en rapports quotidiens, le

petit nombre de Japonais qui se préoccupe encore aujourd’hui de la

pensée première et de la théorie du bouddhisme s’y intéresse bien plutôt

par goût des choses de l’érudition proprement dite que dans un but de

spéculation ou de propagande religieuse et philosophique.

[Illustration]

[Illustration]

IX

APERÇU GÉNÉRAL

DE

L’HISTOIRE DES JAPONAIS

DEPUIS L’ÉTABLISSEMENT DU BOUDDHISME

JUSQU’A L’ARRIVÉE DES PORTUGAIS

Le Japon, durant la longue période dont j’essaierai de vous donner un

aperçu rapide, est resté à peu près complètement isolé du reste du

monde; et c’est à peine si nous aurons l’occasion de rattacher une fois

son histoire à celle de la Chine, en parlant de la grande expédition

organisée par le célèbre empereur Koubilaï-khan, dans le vain espoir

d’établir sa puissance jusque dans les îles de l’extrême Orient. Le fait

le plus important que nous devrons, en conséquence, faire ressortir sera

la constitution de la puissance des _Syau-gun_ qui devaient un jour ne

plus laisser aux _mikado_, les véritables empereurs, autre chose qu’une

autorité purement conventionnelle et nominale; jusqu’à ce qu’enfin la

révolution opérée, par suite de rétablissement des Européens au Japon,

vienne à son tour détruire la formidable organisation politique des

autocrates de Yédo, et rendre aux successeurs de Zinmou la puissance

suprême dont leurs généralissimes les avaient dépouillés pendant

plusieurs siècles.

Durant les premiers règnes de la période qui nous occupe, le Japon jouit

d’une paix profonde et les mikados passent leur existence à se divertir

dans leurs palais, à réunir autour d’eux des assemblées de poètes, à se

faire expliquer les chefs-d’œuvre de la littérature chinoise, et à

faire des pèlerinages. L’empereur _Zyun-wa_ ordonne, en 831, la

composition d’un recueil des ouvrages japonais les plus élégamment

écrits. Son successeur _Nin-myau_, en 835, va présider une fête en

l’honneur de la floraison des chrysanthèmes, et reçoit les vers que les

poètes les plus célèbres du pays viennent lui offrir à cette occasion.

Son fils, _Bun-toku_, se rend, en 851, à un de ses palais pour admirer

les cerisiers en fleurs et composer des poésies. _Sei-wa_, encore

enfant, accorde, en 859, des promotions à plusieurs divinités du pays;

l’une d’elles obtient le premier rang de la première classe.

L’histoire de la plupart des mikados de cette période antérieure à la

domination des syaugouns, rapporte une foule d’événements de ce genre.

La plupart de ces princes se préoccupaient déjà fort peu des affaires du

gouvernement et se livraient sans relâche à tous les amusements que

leur haute situation leur permettait de se procurer. On cite cependant

quelques actes de tyrannie qui contrastent tristement avec les plaisirs

innocents des empereurs que nous venons de citer. _Yau-zei_, par

exemple, renouvela les horreurs qui signalèrent le règne du tyran

Bourets; les chroniques rapportent, en effet, que, pour se divertir, ce

mikado, alors qu’il n’avait pas encore dix-sept ans, faisait monter des

hommes sur des arbres pour les abattre à coups de flèches ou d’autres

projectiles.

En l’an 899, l’ex-mikado fut consacré prêtre de la religion bouddhique.

Ce fut la première fois qu’eut lieu un pareil événement. Les souverains

ainsi devenus prêtres, sont appelés _Hau-wau_ «empereur de la Loi».

Arrivé à l’époque de l’empereur _Zu-zyaku_, le Japon est le théâtre

d’une grande révolte qui jette la terreur dans tout l’empire. A la fin

de l’année 939, un personnage appelé _Masa-kado_ lève l’étendard de la

révolte, se rend maître de quelques provinces et s’arroge plusieurs des

prérogatives de la dignité impériale. En même temps, un certain

_Sumitomo_, à la tête d’une nombreuse troupe de bandits et de pirates,

s’empare de diverses autres parties de l’empire, où il établit sa

domination. Cette fois le mikado parvint à dominer l’insurrection, et

Masakado, blessé par une flèche sur le champ de bataille, eut la tête

tranchée par un des princes envoyés à sa rencontre avec une armée de

seize mille hommes pour le réduire. Soumitomo et son fils subirent le

même sort, peu de temps après.

La tranquillité ne fut pas rétablie pour longtemps dans le Nippon, et

nous voyons bientôt la caste militaire devenir toute puissante et

anéantir à peu près complètement l’autorité souveraine des mikados.

Plusieurs princes féodaux avaient acquis, pendant les guerres intestines

de cette époque, une influence considérable dans les affaires de l’état.

Les maisons de _Taira_, de _Minamoto_ et de _Fudiwara_ ne tarderont pas

à ensanglanter le pays dans les luttes qu’elles vont engager pour

s’assurer la suprématie dans l’empire.

Originairement, la constitution de la monarchie japonaise était en

général fort simple et de nature à prévenir toute tentative de

désorganisation sociale. L’autorité militaire n’était pas séparée de

l’autorité civile: tout le monde, sans distinction de caste, était

soldat, et l’empereur remplissait seul les fonctions de général en chef

de la nation armée. En cas de guerre, le mikado prenait en personne le

commandement des troupes, ou confiait à son héritier présomptif cette

charge qui ne pouvait être placée entre les mains d’aucun autre de ses

sujets. Au VIIe siècle, cette constitution fut modifiée, et on

chercha à imiter celle qui avait prévalu en Chine, sous la dynastie des

Tang. On constitua deux classes essentiellement distinctes de

fonctionnaires publics et à peu près complètement indépendantes l’une de

l’autre: la classe des fonctionnaires civils et la classe des

fonctionnaires militaires.

De 938 à 1087, les deux puissantes maisons de Taïra et de Minamoto

établirent des camps permanents dans les provinces de l’Est; les

soldats, ainsi séparés de l’élément civil de la population, ne tardèrent

pas à se persuader qu’il lui était complétement étranger, et

insensiblement ils considérèrent leur chef comme leur véritable

souverain. Les mikados, dans leur indolence, trouvaient fort commode, en

cas de révolte intestine, de confier à ces maisons le soin de châtier

les rebelles; mais ils s’aperçurent trop tard que ceux-là qu’ils avaient

créés leurs défenseurs, étaient appelés, dans un temps peu lointain, à

les réduire eux-mêmes à une somptueuse mais non moins réelle

servitude[165].

Lorsqu’une de ces deux maisons accomplissait un acte qui portait ombrage

à la cour, le mikado chargeait l’autre de la châtier. Ce système

politique, où les empereurs croyaient voir une garantie de conservation

pour leur autorité souveraine, ne devait point aboutir aux résultats

qu’ils avaient espérés. Les _Taira_ et les _Minamoto_ ne tardèrent pas à

lutter entre eux pour leur propre compte, et il en résulta les plus

effroyables désordres dans tout l’empire. Après de longues guerres entre

ces deux maisons rivales, un jeune enfant, nommé _Yori-tomo_, dernier

représentant de la famille des Minamoto, tomba prisonnier entre les

mains des Taïra. L’intervention d’une femme lui sauva la vie, mais il

fut banni dans la province d’Idzou. Bien qu’il n’eût alors que quatorze

ans, il songea secrètement à venger l’honneur de sa maison; et bientôt,

avec l’aide d’un courtisan dont il avait épousé la fille, il parvint à

s’échapper des mains de ses ennemis, et à constituer, loin du domaine de

leur action, une puissante armée de mécontents, à la tête desquels il

put exterminer les troupes des Taïra, réduire à l’impuissance les

derniers débris de ses partisans, et créer à Kamakoura la capitale de

ses états et le centre de son autorité militaire dans le nord du

Japon[166].

C’est avec ce personnage, désigné dans les historiens indigènes sous le

titre de _Mina-mo-tono Yori-tomo_, que commence, pour le Japon, cette

dynastie de princes qui régnèrent pendant plusieurs siècles et jusqu’en

1868, sous le titre de _syau-gun_ «généralissime», titre que les

Européens ont transformé, à notre époque, en celui de _taï-kun_ «grand

prince».[167] On fait remonter, il est vrai, l’institution des fonctions

de syaugoun à l’origine même de la monarchie japonaise, et on rapporte

que, sous Zinmou (VIIe siècle avant notre ère), un personnage appelé

_Miti-no Omi-no Mikoto_ fut élevé au syaugounat par l’empereur qui le

plaça, en conséquence, à la tête de l’armée, pour combattre les barbares

de l’Est.

Ce serait toutefois une grave erreur de confondre le titre et les

fonctions de syaugoun confiés à cette époque et plus tard, à divers

commandants en chef de l’armée, avec la dignité en quelque sorte

souveraine que s’arrogea, au XIIe siècle, le célèbre Yoritomo. A

partir de cette époque, et jusqu’à la date encore toute récente de la

restauration des mikados, le syaugoun, que beaucoup d’auteurs ont appelé

«le second empereur du Japon», était en réalité le véritable possesseur

de l’autorité dans les îles de l’extrême Orient. Il était quelque chose

de plus que les maires du palais de nos rois mérovingiens, car il avait

réuni toutes les rênes du gouvernement dans sa résidence personnelle,

laissant le mikado jouir de tous les plaisirs de l’oisiveté, mais à peu

près absolument impuissant, dans un palais situé à grande distance de

cette résidence.

Il serait cependant inexact de considérer, comme on l’a fait maintes

fois, le syaugoun comme le véritable empereur du Japon. La puissance des

traditions, le caractère sacré que la religion indigène donnait aux

mikados[168], considérés comme les descendants directs et légitimes des

anciens dieux du pays; les restes encore imposants de la vieille

organisation féodale de l’empire, tout s’opposait à ce que les

Généralissimes s’arrogeassent le titre et certaines prérogatives de la

dignité impériale. Les syaugouns les plus puissants éprouvèrent

eux-mêmes le besoin d’obtenir une sorte d’investiture que les premiers

allèrent recevoir à Myako, résidence des mikados, et que les autres se

firent donner solennellement, au nom de ces mêmes mikados, dans leur

résidence effective[169]. Bien plus, ils crurent devoir demander au

souverain légitime les titres et rangs nobiliaires qu’ils

reconnaissaient à lui seul le droit de conférer, et ces titres, ils

n’osèrent souvent les réclamer que de la façon la plus humble et la plus

modeste. Taïkau-sama est le seul qui ait été promu, comme je vous le

dirai tout à l’heure, jusqu’au quatrième rang; en 1862, le syaugoun

régnant ne possédait que le huitième rang, et le président du _Go-rau

diu_ ou chef du cabinet, n’était arrivé qu’au quinzième.

Même sous l’empire de l’autorité syaugounale, la hiérarchie de la cour

impériale de Myako fut conservée à peu près complètement dans son

intégrité, et il était admis que, dans le cas d’événement d’une

importance exceptionnelle, c’était par un Grand Conseil présidé par le

mikado et composé des principaux dignitaires de l’état que des

résolutions exécutoires pouvaient seulement être prises[170]. Bien

plus, dans ce Grand Conseil, le syaugoun ne pouvait occuper qu’une place

plus ou moins inférieure, déterminée par le rang auquel il avait été

promu à l’avance. Après le mikado, la seconde place était réservée à ses

fils ou filles majeurs, c’est-à-dire âgés au moins de quinze ans

révolus;[171] la troisième aux enfants mineurs du souverain, la

quatrième aux _ses-syau_[172], régents ou descendants des anciens

empereurs. Les petits-fils du mikado recevaient en naissant le treizième

rang et arrivaient, en grandissant, à être promus jusqu’au second. Il

fut entendu que si la dynastie directe des successeurs de Zinmou venait

à s’éteindre, un des _tiu-na-gon_[173], élevé au deuxième rang de

_sin-au_, pourrait être appelé à la succession. Enfin, au bout de la

salle, relégués en quelque sorte comme d’infimes serviteurs, étaient

admis les _koku-si_[174], c’est-à-dire les dix-huit grands _dai-myau_

ou «princes féodaux[175]» dont on fait remonter l’origine au règne de

Seïmou (131 à 191 de notre ère). Les autres daïmyaux n’étaient pas admis

au Grand Conseil, parce qu’ils étaient considérés comme placés dans la

dépendance directe du syau-goun.

Les mikados, qui se succédèrent à l’époque de la fondation du syaugounat

avaient tous été élevés à la dignité impériale alors qu’ils étaient

encore en bas âge, de sorte que l’autorité souveraine passait tour à

tour dans les mains de tous les courtisans qui cherchaient à profiter de

la situation pour donner libre cours à leurs menées égoïstes et

ambitieuses. _Roku-deô_, proclamé empereur à deux ans (1166), fut déposé

deux ans après (1167) par son grand-père Sirakava II;--_Taka-kura_ monta

sur le trône à l’âge de huit ans (1169); son successeur _An-toku_, à

l’âge de trois ans (1181); les empereurs suivants, _Toba II_ (1184) et

_Tuti-mikado_ (1199), l’un et l’autre, à l’âge de quatre ans.

Les descendants de Yoritomo ne se montrèrent pas à la hauteur de la

mission que leur avait léguée le chef de la dynastie syaugounale;

bientôt les fonctions de régent, devenues en quelque sorte héréditaires

dans la famille des _Hô-deô_, qui étaient maîtres d’élire ou de déposer

les syaugouns, vint placer ces derniers dans une condition de dépendance

occulte, analogue à celle qui avait été faite aux représentants nominaux

de l’autorité impériale.

C’est durant cette période qu’eut lieu la première tentative des Mongols

de placer le Japon sous leur suzeraineté. Leur souverain, le fameux

Koubilaï-khan, envoya dans ce but plusieurs ambassades au Nippon, avec

des lettres par lesquelles il réclamait le tribut; mais, comme ces

lettres étaient conçues dans des termes hautains et insolents, il ne

leur fut pas fait de réponse. Pour donner une sanction à ses menaces, il

envoya, en 1274, sur neuf cents vaisseaux, une armée de 33,000 hommes,

dont 25,000 Mongols et 8,000 Coréens. Cette armée débarqua à l’île

d’Iki, où eut lieu un grand combat naval, dans lequel l’un des deux

généraux qui la commandaient fut tué d’un coup de flèche. Les Mongols

songèrent alors à se retirer, mais leur flotte fut en partie détruite

par un de ces typhons si fréquents dans les mers de l’extrême Orient. Le

général des Coréens fut noyé, et treize mille hommes environ purent

seuls regagner la Chine.

L’année suivante (1275) Koubilaï envoya une nouvelle ambassade à

Kama-koura, avec la mission de réclamer de nouveau le tribut. Le régent

_Toki-mune_, pour toute réponse, fit trancher la tête au chef de la

mission et l’exposa aux regards du peuple. Quelques années après (1281),

l’empereur des Mongols ou _Youen_ leva une nouvelle armée de 180,000

hommes qui atteignit le Japon en vingt-quatre jours. Cette armée

possédait des catapultes et autres engins inusités jusqu’alors, que le

célèbre voyageur Marco Polo venait de faire connaître aux Tartares, à la

cour desquels il avait été accueilli. Cet armement nouveau et le nombre

considérable des soldats qui avaient été réunis pour cette circonstance,

eussent probablement triomphé du courage dont les Japonais firent preuve

en présence de cette invasion, si la mer des typhons ne leur avait

encore une fois prêté le secours du vent et des flots. L’expédition tout

entière fut submergée, à l’exception de 3,000 combattants qui, faits

prisonniers par les insulaires, furent immédiatement mis à mort, et de

trois individus auxquels on fit grâce, pour qu’ils pussent aller porter

en Chine la nouvelle du désastre.

En 1334, _Dai-go II_, élevé pour la seconde fois sur le trône, s’efforça

de ressaisir la puissance impériale qui s’était échappée des mains de

ses prédécesseurs. Pour être agréable à son épouse, il commit

l’imprudence d’accorder des titres et des fonctions nouvelles à

_Taka-udi_. Celui-ci en profita pour s’assurer l’appui de l’armée et ne

tarda pas à se proclamer lui-même grand syaugoun. Deux ans plus tard, il

élevait au trône de Myako un nouvel empereur du nom de _Kwan-myau_,

tandis que Daï-go II, qui était parvenu à s’échapper secrètement, allait

s’établir à Yosino. L’empire japonais se trouva ainsi morcellé en deux

cours: celle du nord ou _hoku-tyau_ et celle du sud ou _nan-tyau_. De la

sorte, deux mikados régnèrent simultanément sur cet empire pendant une

période de cinquante-six ans (de 1336 à 1392). La réconciliation des

deux empereurs ne profita qu’à un certain _Asi-kaga_ qui réussit, au

milieu de la confusion générale où se trouvait le pays, à s’assurer pour

lui-même la puissance héréditaire du syaugounat, laquelle demeura dans

sa famille jusqu’en 1573.

Cette nouvelle période nous présente le tableau des guerres intestines

les plus effroyables, auxquelles semblent vouloir participer de la façon

la plus confuse et la plus capricieuse, tous les daïmyaux ou princes

feudataires de l’empire. Pendant ces guerres de tous les instants,

non-seulement la majesté impériale n’est plus respectée, mais les

syaugouns, eux aussi, ne parviennent souvent point à maintenir leur

autorité. D’un bout à l’autre de l’archipel, le sang coule pour la

satisfaction de petits intérêts personnels: ce ne sont qu’intrigues,

vengeances, fourberies; le désordre, partout, est porté à ses dernières

limites.

C’est également durant cette période que les Portugais abordèrent pour

la première fois au Japon (1551), où ils introduisent la prédication du

Christianisme.

Un daïmyau nommé _Nobu-naga_ apparaît au milieu du XVIe siècle; et,

après s’être ménagé de puissantes alliances, s’engage au service des

Asikaga, avec lesquels il finit par se mettre ouvertement en voie de

rébellion (1573). La même année, il marche à la tête d’une armée contre

les troupes du syaugoun Yositoki. Celui-ci, ne se trouvant pas en état

de résister, se constitue prisonnier; et, après avoir renoncé au

syaugounat, se fait raser la tête. Ses principaux partisans sont mis à

mort par ordre du vainqueur.

Sur ces entrefaites, un homme de basse extraction, que le hasard a fait

_bet-tau_ (palefrenier) de Nobounaga, parvient à gagner la confiance de

son maître qui finit par l’élever au rang de général de ses troupes. Cet

homme, appelé _Hide-yosi_, mais qui est plus généralement connu sous son

nom posthume de _Tai-kau sama_, n’hésita pas, après la mort de

Nobounaga, à supplanter les fils de son bienfaiteur, et, après les avoir

réduits à l’impuissance et l’un d’eux à s’ouvrir le ventre, à prendre

en mains les rênes du pouvoir. Devenu tout puissant dans l’empire, il

fut élevé par le mikado à la dignité de _Kwan-baku_, dignité qui ne fut

jamais accordée à un autre syaugoun, et qui jusqu’alors avait été

exclusivement conférée à la famille princière des _Fudivara_. Il reçut

en même temps de l’empereur le nom de _Toyo-tomi_.

Hidéyosi, sentant sa fin prochaine, et voulant assurer sa succession à

son fils _Hide-yori_, fiança cet enfant en bas âge avec la petite fille

de Iyéyasou, l’un des princes les plus puissants de l’empire, et lui fit

signer de son sang la promesse qu’aussitôt que Hidéyori aurait atteint

sa treizième année, il le ferait reconnaître syaugoun par le mikado.

Mais bientôt Iyéyasou, qui aspirait à l’autorité souveraine, trouva un

prétexte pour se brouiller avec le fils de Taïkau. Il assiégea le jeune

prince dans son château d’Ohosaka et le fit périr dans l’incendie qu’il

y alluma.

Devenu, par ce meurtre, maître de l’autorité souveraine, _Iye-yasu_,

également connu sous le nom posthume de _Gon-gen-sama_, et qui

appartenait à la noble famille de _Toku-gawa_, fut le fondateur de la

quatrième et dernière dynastie des syaugouns, laquelle gouverna le Japon

pendant deux cent soixante-cinq ans, depuis le commencement du XVIIe

siècle jusqu’à nos jours (1603-1868). Ce prince, d’une haute

intelligence politique, fit subir une transformation complète au Japon,

dont il devint le maître absolu, tout en laissant aux mikados le titre

et l’appareil de la majesté souveraine. Yédo, qui n’était avant lui

qu’un petit village, devint sa résidence; et, avec le concours de trois

cent mille ouvriers, il y construisit le _siro_ ou cité impériale, les

vastes fossés qui l’entourent et les canaux qui donnent à la capitale

l’aspect d’une ville hollandaise. Iyéyasou promulgua non-seulement un

Code de lois nouvelles, mais il régla jusque dans leurs moindres détails

la manière de vivre des différentes castes composant la société

japonaise.

Afin d’assurer sa personne et ses successeurs contre toute tentative du

mikado à ressaisir l’autorité effective, Iyéyasou ne se contenta pas

d’enfermer le successeur de l’empereur Zinmou dans son palais de Miyako,

avec une nombreuse garde, dont la présence avait pour but avoué de lui

rendre les honneurs dus à son rang suprême, mais qui, en réalité, avait

pour mission d’assurer sa captivité; il établit encore, dans cette

capitale du sud, un gouverneur chargé de veiller sur tous ses actes et

de prévenir au besoin, par la force, toute tentative d’émancipation. En

même temps, un des proches parents du mikado fut appelé à Yédo, pour y

remplir les fonctions de grand-prêtre et fournir, le cas échéant, au

syaugoun un successeur immédiat au mikado qui parviendrait à lever

l’étendard de la révolte.

La civilisation japonaise conférences faites à l'école spéciale des langues orientales · 第 9 / 16 段