A côté de ces deux ouvrages, on place d’ordinaire le _Tcheou-li_, ou

Rituel de la dynastie des Tcheou[143], œuvre dont on fait également

honneur à Tcheoukong. On y trouve l’exposé des devoirs des

fonctionnaires publics sous cette mémorable dynastie. Les règles qu’il

renferme étaient adoptées dans la plupart des états qui se partageaient

la Chine à cette époque, excepté cependant dans le pays de Tsin.

L’aversion du despote Tsinchi Hoangti pour ce livre fut telle, qu’il

ordonna spécialement la recherche et la destruction de toutes les copies

qu’on pourrait découvrir. Plusieurs d’entre elles échappèrent néanmoins

à cette rigoureuse prohibition et furent présentées plus tard à

l’empereur Wouti (IIe siècle avant notre ère).

Enfin, on désigne assez généralement comme cinquième livre sacré ou

canonique de la Chine antique, le _Tchun-tsieou_, «le Printemps et

l’Automne»[144], ouvrage composé par Confucius, et renfermant

l’histoire du royaume de _Lou_, son pays natal, de 722 à 484 avant notre

ère. Un développement de cet ouvrage a été composé par _Tso Kieou-ming_,

disciple du grand moraliste, sous le titre de _Tso-tchouen_, ou

«Narration de Tso». On doit à ce même auteur la composition des

_Koueh-Yu_, ou «Paroles sur les Royaumes»[145], annales pour lesquelles

les lettrés chinois professent aussi une estime toute particulière.

[Illustration]

[Illustration]

VIII

LE BOUDDHISME ET SA PROPAGATION DANS L’EXTRÊME ORIENT

Pendant près de trois cents ans, du IIIe au vie siècle, la

civilisation japonaise n’eut guère à subir d’autre influence étrangère

que celle de la morale de Confucius et de son école. Cette influence fut

essentiellement économique, sociale et politique. C’était au Bouddhisme

qu’était réservé d’opérer au Japon une grande révolution

intellectuelle, religieuse et philosophique.

Le Bouddhisme est, de toutes les religions du globe, celle qui compte le

plus d’adeptes: on ne serait même pas loin de la vérité en disant

qu’elle en compte, à elle seule, presque autant qu’ensemble les autres

grandes religions réunies. Toujours est-il qu’elle est professée par

quatre cents à cinq cents millions de sectateurs plus ou moins fidèles,

plus ou moins croyants, en Mongolie, en Mandchourie, au Tibet, au Ladâk,

au Cachemyre, à Ceylan, à Java, en Birmanie, au Pégou, au Siam, au Lao,

dans l’Annam, en Corée, aux îles Loutchou et au Japon. D’origine

indienne, elle a été supplantée par l’Islamisme dans la région qui fut

son berceau. Mais, si la foi de Mahomet a triomphé de l’Inde bouddhiste,

elle n’a pu y réussir que par la terreur du sabre; le Bouddhisme, lui,

n’a augmenté le nombre de ses partisans que par la seule arme dont il

ait jamais fait usage: la persuasion. Cette persuasion s’est opérée dans

les conditions les plus étonnantes, et l’histoire ne nous montre nulle

part une doctrine se propager avec moins de promesses et aussi peu

d’artifice. Ses missionnaires n’avaient à offrir aux peuples qu’ils

venaient convertir que des mortifications en ce monde, et, dans l’autre,

point de résurrection, partant point de jouissances, point de paradis.

Ils demandaient beaucoup de sacrifices dans la vie présente, et

promettaient peu ou rien après la mort. Le nombre de leurs prosélytes

fut immense: ils trouvèrent partout des disciples dévoués,

enthousiastes, pour les aider à continuer leur œuvre de conversion et

de propagande.

Le Bouddha vécut au VIe siècle avant notre ère. Il subsiste encore

quelques incertitudes sur l’époque précise de sa mort, mais la date de

son existence ne saurait être éloignée de celle que nous venons de

mentionner. Il fut ainsi le contemporain de Laotsze en Chine, et

s’éteignit, dit-on, en 543 avant notre ère, alors que Confucius était

âgé de huit ans. J’appelle tout particulièrement votre attention sur ce

synchronisme qui repose, en somme, sur des dates à peu près certaines.

_Bouddha_ n’est point un nom propre; c’est un mot qui désigne le plus

haut degré de la Sagesse, la Sagesse transcendante. Le personnage auquel

on l’applique communément, le bouddha _Çâkya-Mouni_, se nommait

_Siddhârta_ et était fils d’un roi de Kapilavastou[146], ville située

dans le nord de l’Inde, sur la rive gauche du Gange. A l’âge de

vingt-neuf ans, il quitta la cour de son père, pour vivre de la vie des

mendiants, et étudia la doctrine des Brahmanes. Persuadé de

l’insuffisance de cette doctrine, il se retira dans les environs du

village d’Ourouvilva, bâti sur les bords de la rivière appelée

aujourd’hui Phalgou. Là, pendant des années consécutives, dans la plus

austère des retraites, il se condamna à toutes sortes de mortifications.

Après avoir dompté ses sens et subi de nombreuses extases, il acquit,

pendant l’une d’elles, la conviction qu’il était enfin arrivé à la

connaissance absolue de la route par laquelle l’homme peut assurer à sa

personnalité la délivrance éternelle. Il se décida, en conséquence, à

quitter sa retraite, et alla prêcher, pendant quarante-cinq ans, sa

doctrine à _Bénarès_, à _Râdjagriha_, dans le Magadha, et à _Çrâvastî_,

dans le Kôsala (Oude). A sa mort, ses disciples se réunirent en concile,

sous les auspices du roi Adjâtaçatrou, et chargèrent trois d’entre eux

de composer les livres sacrés qui devaient servir désormais de loi

écrite pour le culte. _Kâçyapa_, président du concile, fut chargé de

l’_Abhidharma_ ou Métaphysique; _Ananda_, cousin germain de Çâkya-Mouni,

des _Soûtras_ ou prédications du Bouddha; _Oupâli_, de la _Vinaya_,

c’est-à-dire de tout ce qui concerne la Discipline. Ces trois parties du

canon bouddhique formèrent la _Tripitaka_ ou Triple Corbeille.--Deux

autres conciles postérieurs achevèrent de donner aux livres sacrés du

Bouddhisme la forme dans laquelle ils ont été transmis jusqu’à nous.

On a beaucoup disputé sur l’esprit de la doctrine de Çâkya-Mouni, et sur

le sens du _nirvâna_, fin suprême de cette doctrine, tout aussi

philosophique que religieuse. Le désaccord, qui se manifeste dans les

appréciations qui ont été faites au sujet de ce nirvâna, vient, ce me

semble, de ce qu’on n’a pas suffisamment tenu compte des modifications

qui se sont produites, suivant le temps et suivant les lieux, dans

l’interprétation des préceptes fondamentaux attribués au Bouddha.

Suivant ces préceptes, d’accord en cela avec la religion brahmanique,

l’Homme a été, de toute éternité, condamné à des transmigrations

successives, durant lesquelles il est soumis à toutes les souffrances;

et la mort, au lieu d’être un terme à ses maux, n’est que le signal

d’une période nouvelle d’afflictions et de douleurs. Les moyens que les

Brahmanes indiquaient pour échapper à cette persécution incessante de

l’individu parurent insuffisants, inefficaces à Çâkya: il leur en

substitua d’autres qu’il déclara infaillibles. Pour échapper au malheur

de la métempsycose, il faut d’abord reconnaître quatre vérités, et

régler sa vie en conséquence de ces vérités: 1º la douleur est la

destinée inévitable de l’individu; 2º les causes de la douleur sont

l’activité, les désirs, les passions et les fautes qui en sont la

résultante; 3º ces quatre causes de la douleur peuvent cesser par

l’entrée de l’individu dans le nirvâna; 4º c’est en suivant les

préceptes du Bouddhisme qu’on atteint à la sagesse transcendante, et

qu’on finit par aboutir au nirvâna.

Les préceptes du Bouddhisme nous ordonnent d’éviter dix défauts, savoir:

1º le meurtre des êtres vivants; 2º le vol; 3º le viol; 4º le mensonge;

5º l’ivresse; 6º le goût pour les danses et les représentations

théâtrales; 8º la coquetterie; 9º la mollesse (avoir un coucher doux et

somptueux); 10º l’amour de l’or et des objets précieux.--La nomenclature

de ces dix défauts varie suivant les écoles; elle a été sensiblement

modifiée par le Bouddhisme japonais.

Les six vertus à acquérir sont: 1º la générosité dans l’aumône; 2º la

pureté; 3º la patience; 4º le courage; 5º la contemplation; 6º la

science.

Il ne rentre pas dans le cadre de cette conférence de vous exposer d’une

façon approfondie le système général de la doctrine de Çâkya-Mouni. Je

ne m’occupe ici du Bouddhisme que parce qu’il a été adopté par les

Japonais, qui font l’objet de nos études. Et comme cette religion,

différente, au Tibet et en Mongolie, de ce qu’elle était originairement

dans l’Inde, s’est modifiée en Indo-Chine, en Chine, en Corée, et

peut-être plus encore au Japon, je serais entraîné dans de trop longs

développements si j’essayais de vous exposer ses principes dans tous les

pays où elle est parvenue à s’enraciner. Je m’occuperai donc, à peu près

exclusivement, de son existence dans les îles de l’Extrême-Orient.

Le Bouddhisme fut introduit en Chine en l’an 65 de notre ère[147], sous

le règne de l’empereur _Ming-ti_, de la dynastie des Han. Ce prince

envoya, cette année, des ambassadeurs dans l’Inde, pour y chercher la

doctrine bouddhique.

Trois siècles plus tard, en 372, des missionnaires chinois la

répandirent en Corée, dans le royaume de _Kao-li_, et dans celui de

_Paik-tse_, en 384. C’est de ce dernier pays qu’elle fut transportée au

Japon, où elle parut, dit-on, pour la première fois, au milieu du VIe

siècle de notre ère. Le dixième mois de la treizième année du règne

d’_Ama-kuni-osi-hiraki-niwa_ (Kinmei), le roi de Paiktse, nommé _Sei-mei

wau_ «le Roi resplendissant de sainteté», ou simplement _Sei-wau_ «le

saint Roi», envoya, en hommage, au mikado, une statue de cuivre de

Çâkya-Mouni, des drapeaux, des dais de soie et les livres sacrés du

Bouddhisme[148]. L’empereur, en recevant ces présents religieux et après

avoir entendu l’envoyé du roi de Paiktse exposer les mérites de la

doctrine de Çâkya, que le sage Tcheoukoung et Confucius lui-même

n’avaient pas eu le bonheur de connaître, éprouva une vive satisfaction,

sauta de joie et s’écria que, jusqu’alors, depuis l’antiquité, nul

n’avait obtenu[149] la faveur de posséder la Loi merveilleuse. _So-ka-no

Iname-no Su-kune_, ministre du mikado, insista pour que le Bouddhisme

fût reconnu comme religion de l’Etat, se fondant sur ce que, tous les

pays occidentaux l’ayant accepté, il ne convenait pas que le Japon fût

seul à le repousser.

_O-kosi_, du _mono-no be_ (l’un des corps constitués de l’armée

nationale), fut d’un avis contraire. Il fit observer à l’empereur que le

Japon, avec ses cent quatre-vingts dieux, avait des adorations à

accomplir le printemps et l’été, l’automne et l’hiver, et soutint que,

si l’on se décidait à adorer des dieux étrangers, il était fort à

craindre que les dieux du pays n’en éprouvassent de la colère[150].

Le mikado, intimidé par les paroles d’Okosi, fit don de la statue de

Bouddha à son ministre _Iname_. Celui-ci la transporta dans son

habitation, qu’il transforma en temple (_tera_) pour la recevoir.

Sur ces entrefaites, une grande maladie pestilentielle se déclara dans

l’empire. Okosi attribua la cause du fléau à l’arrivée au Japon de la

statue de Çâkya, laquelle avait provoqué le mécontentement des divinités

locales. Le mikado se rendit à ses représentations: la statue fut jetée

dans le Horiyé de la rivière d’Ohosaka, et le temple qui lui avait été

consacré fut livré aux flammes.[151]

Cet événement, funeste aux premières tentatives de prédication du

Bouddhisme au Japon, n’empêcha cependant pas cette doctrine de faire

rapidement des progrès dans l’archipel. En dépit des persécutions, le

nombre de ses sectateurs devint de jour en jour plus considérable; et,

bien qu’à l’occasion d’une nouvelle épidémie on ait encore une fois

renversé les statues de Çâkya et brûlé ses temples, sous le règne de

_Nu-naka-kura-futo-tamasiki_ (Bindatsou), plusieurs grands de l’empire,

un neveu de l’empereur, nommé _Mumaya-do-no Wausi_, et le premier

ministre _Muma-ko_, entre autres, se montrèrent très ardents sectateurs

du nouveau culte. Ce dernier tomba malade de désespoir, en voyant les

persécutions dont était l’objet la religion qu’il avait embrassée. Il

supplia le mikado de lui permettre d’adorer Çâkya, sans l’intervention

duquel il ne pourrait jamais rétablir sa santé. L’empereur daigna

écouter sa supplique, et lui dit: «Je te permets, à toi seul, de

pratiquer la religion bouddhique[152]». Mumako fut rempli de joie: il

avait obtenu «l’inouï» (_mi-zô-u_)[153]. On considère cet événement

comme l’origine de la restauration du Bouddhisme au Japon.

Sous le règne suivant, la seconde année, le mikado étant tombé malade,

on lui conseilla d’autoriser la pratique du Bouddhisme dans son empire.

Cette permission fut accordée, en dépit des résistances de l’ancien

régent _Mori-ya_. A la mort de l’empereur, qui survint peu de temps

après, Mumako offrit le trône à un de ses fils, _Mumaya-do-no Wau-si_,

que je vous ai cité tout à l’heure pour son dévouement à la religion

bouddhique. Ce prince, profondément pénétré des principes de Çâkya,

n’accepta pas le trône, mais il profita de son influence pour donner de

grandes facilités à la propagande des bonzes. Il est resté très

populaire au Japon, sous son nom posthume de _Syau-toku-tai-si_ «le

prince impérial à la sainte vertu». On lui doit l’édification de neuf

pagodes[154]. En outre, on cite le temple qu’il fit bâtir dans la

province de Setsou, sous le nom de _Si-ten-wau-si_ «le temple des quatre

_Mahârâdja_».

Syautoku-taïsi, devenu régent, sous le règne de l’impératrice

_Toyo-mi-ke kasikiya bime_ (Souikô), continua à protéger le Bouddhisme

et à en expliquer les livres sacrés. Fidèle aux enseignements de Çâkya,

il s’abstint toute sa vie de tuer aucun être vivant; et, dans les repas

qu’il donnait aux hauts fonctionnaires de l’empire, il ne leur offrait

que des légumes pour nourriture. Il mourut en 621 de notre ère[155].

Sous les règnes suivants, le Bouddhisme se propagea de plus en plus au

Japon, et devint bientôt la religion officielle de l’Empire. A ce sujet,

je dois appeler votre attention sur une erreur très communément

répandue. On répète sans cesse qu’il existe trois religions au Japon: 1º

la _Kami-no miti_ ou _Sin-tau_, religion des Génies; 2º la _Hotoke-no

miti_ ou _But-tau_, religion du Bouddha; 3º la _Syu-tau_, religion de

Confucius ou des Lettrés. Rien n’est plus inexact. La _sin-tau_ est une

sorte de culte des héros antiques de la nation, n’excluant, en aucune

façon, la pratique de la _But-tau_ ou Bouddhisme, qui est, en réalité,

la seule doctrine religieuse des Japonais. Quant à la prétendue religion

des Lettrés, ce n’est, tout au plus, qu’une philosophie morale, cultivée

dans les écoles, alors que les jeunes gens s’initient à la langue et à

la littérature chinoises, et par quelques savants qui, au sortir de

leurs classes, ont persévéré dans l’étude des monuments écrits du

Céleste-Empire.

Il est donc bien entendu qu’un Japonais peut pratiquer le culte,

d’ailleurs bien simple, bien rudimentaire, de la _Kami-no miti_, sans,

pour cela, cesser d’être un bouddhiste fervent et dévot. D’ailleurs le

Bouddhisme s’est partout associé, plus ou moins, aux croyances et aux

préjugés des pays où il est venu s’implanter. Le mélange des idées est

tel, au Japon, qu’on serait parfois tenté de trouver la contradiction

même de l’idée fondamentale du Bouddhisme dans la doctrine des sectes

qui n’en prétendent pas moins suivre les enseignements du bouddha

Çâkya-Mouni.

Cela est tellement vrai que le _nirvâna_, fin suprême de l’individu, qui

s’accomplit, pour la majeure partie des écoles bouddhiques, dans le

Grand-Tout, où viennent s’anéantir les individualités, comme les gouttes

d’eau viennent se perdre dans l’Océan, représente, au contraire, pour

quelques sectes du Japon, l’état de béatitude de l’âme dans le sein de

la divinité, après l’extinction de la vie terrestre. Une des deux écoles

des Svabhâvikas, lesquelles comptent parmi les plus anciennes du

Bouddhisme, admet également que les âmes qui ont atteint le _nirvritti_

(délivrance finale) y conservent le sentiment de leur autonomie et ont

conscience du repos dont elles jouissent éternellement[156].

L’alliance du Bouddhisme avec le Sintauïsme ou culte national des héros

japonais, était d’ailleurs une nécessité pour faire accepter la doctrine

de Çâkya-Mouni aux fiers insulaires du Nippon. Un des plus célèbres

docteurs de la foi indienne, qui vivait au ixe siècle, _Kau-bau

Dai-si_, l’avait fort bien compris. Il annonça donc au peuple que les

deux doctrines n’en formaient en réalité qu’une seule, et que l’âme du

Bouddha avait transmigré dans le corps de la grande Déesse solaire,

_Tensyau Dai-zin_. De la sorte, il était loisible à tout fidèle d’adorer

en même temps le Bouddha et les Kamis ou Génies tutélaires de la nation.

Il y a d’ailleurs, dans les habitudes regieuses des Japonais, la plus

grande liberté, jointe souvent aussi à la plus profonde indifférence.

Chacun adore les dieux qui lui conviennent, quand et comme il l’entend.

La population des campagnes surtout ne se préoccupe guère de l’origine

des idoles présentées à sa vénération: pourvu qu’elle ait, dans ses

temples, quelques statues auxquelles elle puisse adresser des prières et

demander des faveurs, elle n’a garde de s’enquérir de la source et de la

raison d’être du culte auquel elle s’adonne moins par goût que par

habitude invétérée.

L’étude du Bouddhisme japonais doit donc être envisagée sous deux

aspects absolument distincts: le Bouddhisme philosophique, cultivé par

un petit nombre de bonzes instruits et exposé dans des ouvrages

indigènes d’exégèse, de polémique et de spéculation, et le Bouddhisme

vulgaire, pratiqué par intérêt social ou individuel, par tradition ou

par routine, dans les différentes classes de la population du pays.

Le Bouddhisme philosophique japonais passe pour avoir atteint un haut

degré d’élévation intellectuelle[157], mais il n’est pas possible encore

à la science de l’apprécier, car les orientalistes n’ont point abordé

l’étude des monuments littéraires qui pourront nous le faire connaître

un jour. Tout ce que je puis dire, d’après quelques entretiens que j’ai

eus avec des moines éclairés du Nippon, c’est qu’il règne une grande

indépendance d’idées dans cette doctrine, qu’elle tend à s’établir sur

des bases scientifiques, qu’elle admet tous les changements que les

progrès de l’expérience et de l’observation pourront motiver, et que,

sauf quelques affinités plutôt philosophiques que dogmatiques avec la

foi de Çâkya-Mouni, elle ne tient guère à maintenir comme canoniques un

grand nombre d’aphorismes du célèbre rénovateur indien[158].

Le Bouddhisme vulgaire des Japonais, comme le Bouddhisme vulgaire de la

Chine et de la plupart des contrées qui ont adopté cette doctrine, est

une religion fondée sur les croyances les plus grossières et sur un

énorme amas de superstitions inventées pour assouvir le besoin de

merveilleux d’une population naïve et ignorante. Le culte

essentiellement formaliste dont les bonzes se font les instruments

intéressés, mais presque toujours inintelligents, se traduit par des

cérémonies de dévotion en l’honneur des innombrables idoles offertes à

l’adoration de la masse inculte qui fréquente les pagodes et les lieux

de pèlerinage. La foule aime le spectacle: les bonzes ont imaginé un

rituel de nature à donner ample satisfaction à ce besoin de mise en

scène, si avantageux pour maintenir la domination d’un clergé avide et

abruti. La plupart des exercices religieux sont accompagnés par le son

des cloches ou des gongs, que les bonzes frappent à coups de marteau

répétés en cadence. Dans certaines sectes, les prêtres se revêtent de

costumes brillants, tandis que, dans d’autres, ils affectent de se

couvrir d’habits crasseux et de haillons. Les uns prescrivent le

baptême, la confession, et font des sermons en forme de conférences;

d’autres s’abstiennent de ces pratiques, et font consister la liturgie

en des chants langoureux et monotones qui amènent doucement les fidèles

à une sorte d’abaissement intellectuel et même d’hébètement

contemplatif. De toutes parts, l’idée fondamentale de la doctrine est

reléguée sur un plan lointain, où elle n’est plus perceptible pour la

courte vue des croyants, et la pensée religieuse est noyée dans

d’étroites formules et dans les aphorismes le plus souvent

inintelligibles d’insignifiantes litanies. Et cela à un tel point que

la lecture des livres sacrés à haute voix et dans une langue de

convention, notamment celle du _Beô-hau Ren-ge Kyau_ (le Lotus de la

Bonne Loi), dont on débite des fragments dans les pagodes, comme on lit

des versets de l’Evangile dans les églises et les temples chrétiens, ne

fournit aucun sens à l’oreille de ceux qui l’écoutent, ni même à

l’esprit des bonzes qui sont chargés de les fredonner[159].

Nous ne possédons jusqu’à présent que des renseignements vagues et très

insuffisants sur le caractère particulier de chacune des grandes sectes

bouddhiques qui se sont successivement constituées au Japon. Une

appréciation quelconque de leurs doctrines serait donc à tous égards

prématurée. Je me bornerai, en conséquence, à vous citer trois d’entre

elles qui sont souvent mentionnées dans les auteurs indigènes, et à vous

donner, sur la première, quelques indications basées sur la traduction

récente d’un livre dû à son célèbre instituteur dans les îles de

l’extrême Orient.

Les règles de la secte dite _Sin-gon_, fondée par le bouddhisattwa

_Loung-meng_, natif de l’Inde méridionale (800 ans après la mort de

Çâkya-Mouni), furent introduites au Japon par _Kô-bau Daï-si_. Ce

personnage, l’un des plus populaires du Nippon, naquit la cinquième

année de la période _Hau-ki_ (774 de notre ère), et montra, dès son

enfance, des qualités intellectuelles qui lui firent donner le nom de

_Sin-tô_ «le jeune homme divin». Après avoir fait une étude approfondie

des _King_ ou Livres sacrés de la Chine et des historiens chinois, il

entra au couvent et s’adonna à la culture des canons bouddhiques. On lui

conféra d’abord le titre de _Kô-kaï_ «l’Océan du Vide», et, quelques

années après, celui de _Kô-bau Daï-si_ «le Grand Maître qui répand la

Loi», sous lequel il est connu dans l’histoire. A l’âge de trente ans,

il s’embarqua pour la Chine, où il demeura trois ans pour se

perfectionner dans la connaissance de la doctrine de Çâkya, sous la

direction d’un moine nommé _Hoeï-ko_. De retour dans son pays, il

s’appliqua à vulgariser les enseignements qu’il avait recueillis durant

son séjour sur le continent. On lui attribue, en outre, l’invention de

l’écriture encore en usage de nos jours, sous le nom de _hira-kana_. Il

mourut en 835, à l’âge de soixante-deux ans, et, depuis lors, de

nombreux temples ont été édifiés pour célébrer sa mémoire.

Parmi les ouvrages de Kôbau Daïsi, l’un des plus répandus au Japon est

le _Zitu-go kyau_ ou «l’Enseignement des Vérités». Ce traité, dont j’ai

publié le texte avec une traduction française et un commentaire[160], a

été pendant longtemps expliqué dans toutes les écoles, où, le plus

souvent, les élèves en apprenaient les maximes par cœur. C’est à

peine si on y reconnaît des traces de la doctrine de Çâkya-Mouni, et il

faut y voir plutôt un recueil d’instructions morales qu’un livre

religieux proprement dit. On y trouve cependant l’expression des idées

de l’auteur, au sujet de l’âme «qui périclite au fur et à mesure que le

corps s’affaiblit par la vieillesse». Il y est également question du

_nirvâna_ (en Japonais: _ne-han_). Suivant Kôbau, cet état suprême de

l’être émancipé consiste dans l’absence absolue de désirs, alors que

l’homme, se confiant à la nature, se plaît dans un milieu de quiétude.

Il paraît d’ailleurs évident que l’École dite _Sin-gon_ ne croyait pas à

l’immortalité de l’âme. Un recueil de maximes populaires, imprimé

d’habitude à la suite du livre de Kôbau, le _Dô-zi kyau_, dit

expressément: «Quand l’homme est mort, il reste sa renommée; quand le

tigre est mort, il reste sa peau[161].»

Ne nous hâtons pas cependant,--je ne saurais trop le répéter,--de

prononcer un jugement au sujet de la métaphysique des sectes

bouddhiques du Japon, et attendons pour cela que nous possédions les

livres qui représentent réellement leur philosophie doctrinale. Toute

appréciation, fondée sur les seules données recueillies par les

voyageurs, est nécessairement incertaine, insuffisante et dépourvue du

véritable caractère scientifique[162].

L’observance dite _Ten-tai_, créée en Chine par un moine connu sous le

titre de _Tien-taï ta-sse_[163], fut apportée au Japon par un certain

_Saï-tô_ et devint, lors de la fondation de la fameuse pagode _Yenryaku

si_ (en 824), la doctrine d’une des sectes importantes du pays.

La civilisation japonaise conférences faites à l'école spéciale des langues orientales · 第 8 / 16 段