des plus anciennes littératures du monde. La science à laquelle on a
donné le nom de sinologie s’est efforcée, depuis plus de deux siècles,
de nous faire connaître ses principaux monuments. Sa tâche si
laborieuse, si méritoire, est cependant loin d’être accomplie. Et quand
on songe que les livres sacrés de la Chine n’ont pas encore été tous
traduits[137]; que nous ne possédons, pour ainsi dire, aucune version
européenne des grands historiens de cet empire; que, à l’exception du
livre de Laotsze[138], tous les ouvrages des philosophes chinois nous
sont inconnus; que nous n’avons publié presque rien, dans nos langues,
des grands recueils d’érudition, d’archéologie, de mythologie, de
géographie et de science de cette étonnante civilisation, on peut, sans
craindre d’être démenti, affirmer qu’il reste aux futurs adeptes de la
sinologie à accomplir plus de travaux de premier ordre que n’en ont
produit, depuis le siècle de Louis XIV, tous les orientalistes qui ont
rendu leur nom célèbre par leur connaissance solide de la langue
chinoise et par l’usage intelligent qu’ils ont fait de leur érudition.
Pour remonter à l’époque de la rédaction originaire des premiers
monuments de la littérature chinoise, nous devons nous reporter à plus
de quarante siècles en arrière. David, Moïse, Jacob, Abraham lui-même
n’étaient encore apparu qu’aux yeux illuminés des seuls prophètes. De
longtemps il ne devait pas être question de Rome, d’Athènes, de
Persépolis, ni de Jérusalem; et, dans ces siècles extrêmement reculés,
une végétation sauvage et vierge recouvrait encore d’immenses forêts
impraticables le sol où devait s’élever, par la suite, les grandes
métropoles de la civilisation occidentale.
Les livres qui doivent être placés chronologiquement en tête de la
bibliographie chinoise peuvent donc être attribués sans hésitation aux
périodes les plus reculées que nous puissions apprécier dans l’histoire
de la littérature sur notre globe. Et, comme la langue dans laquelle ces
livres ont été écrits a survécu, de même que le peuple qui l’a parlée, à
toutes les révolutions des temps, il en résulte que la Chine, seule sur
la terre, nous a conservé une tradition écrite non interrompue, depuis
les premiers âges du monde jusqu’au siècle où nous vivons aujourd’hui.
Ce phénomène remarquable, ici-bas où tout périt, suffirait, à lui seul,
pour expliquer l’intérêt qu’on n’a cessé de porter, dans l’Europe
savante, aux travaux des sinologues qui nous révèlent sans cesse des
pages inconnues de la grande et imposante littérature chinoise.
Les plus anciens monuments de la littérature chinoise antique, ou tout
au moins ceux que les Chinois ont l’habitude de placer en tête de leurs
classements bibliographiques, portent le nom de _King_. Ils sont, pour
le Céleste-Empire, les livres sacrés ou canoniques par excellence.
Profondément révérés et sans cesse l’objet d’un véritable culte, les
King ont servi presque exclusivement de point de départ et de moule aux
idées philosophiques, politiques ou religieuses qui se sont répandues,
en Chine, depuis Confucius jusqu’à nos jours. L’esprit qui leur est
propre a tellement pénétré dans le cœur de la littérature chinoise,
il en est devenu à un tel point l’âme et la vie que, sans les connaître,
il est à peu près impossible de comprendre les livres indigènes et
surtout d’apprécier leur valeur et leurs tendances. Aussi les King
sont-ils étudiés et commentés par chaque génération, et la connaissance
approfondie de leur contenu est-elle considérée comme indispensable à
quiconque aspire à une position littéraire dans le Royaume du Milieu.
Le recueil des King tel que nous le possédons aujourd’hui, se compose de
cinq ouvrages distincts qui portent les titres suivants: 1º le
_Yih-king_, ou Livre des Transformations; 2º le _Chou-king_ ou Livre par
excellence; 3º le _Chi-king_ ou Livre des Vers et Chants populaires; 4º
le _Li-ki_ ou Mémorial des Rites; 5º le _Tchun-tsieou_ ou le Printemps
et l’Automne. Il existait un sixième king intitulé _Yoh-king_ ou Livre
de la Musique; il a par malheur été à peu près complètement perdu.
Les trois premiers King surtout, sont composés de fragments d’anciens
ouvrages, recueillis, expurgés et coordonnées six siècles avant notre
ère, dans la forme où nous les possédons aujourd’hui. Confucius qui en
fut l’éditeur, doit être considéré comme une des causes principales de
la perte des antiques écrits dans lesquels il a puisé. C’est, du reste,
ce qu’ont toujours fait les abréviateurs. Justin a fait perdre les
écrits de Trogue-Pompée, Florus une partie de ceux de Tite-Live. Aussi
Bacon appelait-il les abréviateurs, non sans quelque raison, les vers
rongeurs de la littérature.
La question de l’authenticité des King a été souvent discutée: il ne
nous paraît pas, cependant, qu’elle ait été complètement élucidée. On a
bien établi d’une manière incontestable l’authenticité des compilations
que Confucius a transmises à la postérité, sous le titre de _King_, mais
on n’a pas encore dégagé des textes primitifs les interpolations
nombreuses que le célèbre moraliste a introduites dans les antiques
ouvrages qu’il avait recueillis. Un travail d’exégèse et de critique,
dont la portée serait considérable pour les études religieuses et
historiques, est réservé à la philologie moderne, qui trouvera plus qu’à
glaner dans le champ fécond, mais encore très obscur, de l’archéologie
chinoise.
Pour le moment, bornons-nous à ajouter quelques mots sur le mode de
transmission, à travers les siècles, des livres que Confucius a livrés
au monde comme le résumé et l’essence de tout ce que renfermaient de
notions moralisatrices les anciens ouvrages qui existaient encore de son
temps et dont il put prendre connaissance tant dans les fameuses
archives des Tcheou que dans les bibliothèques particulières des villes
qu’il eut occasion de visiter.
Les historiens chinois racontent que Confucius, sentant sa fin
prochaine, réunit ses disciples et leur ordonna de dresser un autel.
Quand l’autel fut dressé, il y déposa avec respect les manuscrits des
King; puis, s’étant prosterné du côté de la constellation de la
Grande-Ourse (_Peh-teou_), il remercia le ciel, par une longue adoration
de lui avoir accordé la faveur de reconstituer ces monuments sacrés de
la grandeur antique de la Chine. Il fit ensuite quelques nouvelles
corrections à ses manuscrits et les livra à ses disciples, après leur
avoir recommandé solennellement d’en propager les copies et d’en
répandre les saintes doctrines.
Depuis lors, les King, devenus les codes de la philosophie nationale et
en quelque sorte l’Évangile de tous ceux qui, en Chine, ambitionnent un
rang dans les lettres, furent enseignés et expliqués de toutes parts; et
le nombre des exemplaires se multiplia de jour en jour, jusqu’à
l’avénement de la courte mais terrible dynastie des Tsin!
Les neuf royaumes qui partageaient alors la Chine venaient d’être réunis
sous le sceptre du fils putatif du roi de Tsin. Ce jeune prince, après
avoir rétabli en sa personne la dignité impériale, s’était arrogé le
titre pompeux de _Tsin-chi Hoang-ti_ «l’Auguste Empereur de la nouvelle
race», et avait résolu, comme je vous l’ai dit dans une conférence
précédente, de faire disparaître toute trace du passé, afin qu’il ne
restât plus en Chine d’autre souvenir que celui de sa race. Avec de
telles dispositions, il était naturel que ce jeune prince voulût faire
disparaître tous les monuments qui pouvaient rappeler les grands jours
du passé et la gloire des dynasties déchues. Un édit incendiaire ne
tarda pas à signaler les débuts de ses orgueilleux desseins. Une foule
de livres, ceux-là surtout qui traitaient l’histoire et dont le contenu
pouvait rappeler les faits des temps antérieurs à l’avénement des Tsin
au trône impérial, furent impitoyablement livrés aux flammes, et des
ordres sévères émanèrent de la Cour contre tous ceux qui en
conserveraient ou en cacheraient des copies.
Le _Chou-king_, principalement, fut l’objet des plus rigoureuses
recherches des agents destructeurs nommés par Tsinchi Hoangti et par son
ministre _Li-sse_. Tous les exemplaires qu’on put découvrir furent
brûlés; et peu s’en fallut alors que cet ouvrage ne fût complètement
anéanti. Je vous ai raconté grâce à quelles circonstances une partie du
_Chou-king_ put échapper à l’incendie des livres.
L’intelligence des _King_ présente, non-seulement pour les Européens,
mais pour les Chinois eux-mêmes, de sérieuses difficultés. Ce n’est le
plus souvent que grâce aux commentaires composés d’âge en âge que l’on
est parvenu à saisir tolérablement le sens de ces antiques écrits. Le
Livre des Chants populaires, par exemple, aurait besoin, pour être bien
compris dans toutes ses parties, de la composition d’une grammaire et
d’un vocabulaire particulier, car la phraséologie de ce beau livre est
souvent rebelle aux règles ordinaires de l’ancienne syntaxe chinoise.
Les principes tout à la fois délicats et rigoureux de la linguistique
moderne, appliqués à l’interprétation des _King_, éclairciront, sans
aucun doute, une foule de passages qui restent obscurs pour les
commentateurs chinois tout aussi bien que pour nous.
Le premier des Cinq Livres sacrés ou canoniques de la Chine antique est
intitulé _Yih-king_ ou «Livre des Transformations». Il passe assez
communément pour le plus ancien monument de la littérature chinoise.
Toujours est-il que Confucius lui vouait un culte particulier et
s’attachait sans cesse à en interpréter ou à en approfondir le sens.
Jusqu’à présent, il faut le reconnaître, ce livre obscur n’a présenté
pour nous qu’un assez médiocre intérêt. La raison en est, sans doute,
que nous ne le comprenons plus, et cela pour une bonne raison, c’est que
les Chinois eux-mêmes, quoi qu’ils puissent dire, ne le comprennent
guère davantage.
Je passerai donc très rapidement sur ce qui touche au _Yih-king_, me
bornant à mentionner le sujet principal sur lequel il repose.
Dans la haute antiquité, c’est-à-dire 34 siècles environ avant notre
ère, un personnage aux trois quarts fabuleux et peut-être un quart
historique, _Fouh-hi_, traça huit trigrammes ou _koua_, composés de
diverses combinaisons de trois lignes, tantôt entières ou continues,
tantôt brisées ou interrompues. Ces sortes de signes linéaires,
suspendus sur les places publiques où se rassemblait le peuple, étaient
destinés à lui enseigner les principes généraux de la morale et à lui
faire connaître les volontés du Ciel et du Prince.
Par la suite, ces koua ont servi de base à tout un système de
philosophie cabalistique fort apprécié en Chine, mais qui est devenu,
avec le temps, fort complexe et souvent vague et embrouillé. C’est
vraisemblablement le caractère obscur et diffus de cette philosophie qui
a engagé les sorciers chinois à prétendre qu’ils trouvaient dans les
formules du _Yih-king_ les bases fondamentales de leurs sciences
occultes et divinatoires.
Quelle que soit l’opinion peu favorable que nous puissions avoir de ce
livre, il serait téméraire, dans l’état infime où en sont nos
connaissances à son égard, de prétendre qu’il n’est qu’un tissu
d’extravagances, bonnes tout au plus à exercer la loquacité des
magiciens chinois et des diseurs de bonne aventure. Confucius révérait
ce livre au suprême degré, et c’était à sa conservation qu’il attachait
le plus de prix. Longtemps après la mort de ce grand moraliste, la
philosophie chinoise classique a reposé sur les aphorismes du _Yih-king_
et sur les développements que leur ont donnés ses commentateurs. La
dualité primordiale est le point de départ de l’ouvrage et le principe
d’après lequel il a été composé; les deux éléments constitutifs de
cette dualité sont désignés abstractivement par les noms de _Yin_ et de
_Yang_; traduits en objets concrets, ils deviennent indistinctement le
principe femelle et le principe mâle, la terre et le ciel, l’eau et le
feu, l’obscurité et la lumière, etc.; par le contact ou par l’union, ils
se complètent, se fécondent, se vivifient; et ainsi se génèrent tous les
êtres de la création. Une fois générés, tous ces êtres s’analysent et
s’expliquent par les caractères spécifiques ou par les propriétés
inhérentes à chacun des deux grands principes _Yin_ et _Yang_.
Telle est, sommairement, la base sur laquelle repose le Livre sacré des
Transformations.
Dans l’état actuel de la science sinologique, ainsi que je le disais
tout à l’heure, tout jugement sur le système général et l’esprit du _Yih
king_ me paraîtrait prématuré[139]: je m’abstiendrai donc d’en faire
l’objet d’une appréciation quelconque. Il me suffira, pour compléter ce
que j’ai dit du premier des cinq _King_, de rappeler que le sens des
_koua_ de Fouh-hi était depuis longtemps perdu lorsque le sage
_Wen-wang_ chercha à le retrouver; que les explications de Wen-wang et
de son fils Tcheou-koung étaient elles-mêmes à peu près inintelligibles
lorsque Confucius entreprit de les élaborer; que l’ordre des koua de
Fouh-hi et des interprétations de Wen-wang et de Tcheou-koung a été
plusieurs fois interverti; qu’enfin l’authenticité de la partie du
_Yih-king_ attribuée à Confucius a été elle-même l’objet de doutes de la
part de quelques savants.
Le _Yih-king_, toutefois, ne courut pas les mêmes dangers que la plupart
des écrits sacrés ou historiques de la Chine primitive. L’empereur
Tsinchi Hoangti, en publiant son décret de prohibition et de destruction
des anciens livres, avait fait une réserve en faveur de ceux qui
traitaient de médecine, d’agriculture ou de divination. Le Yih-king,
ayant été compris au nombre de ces derniers, ne fut pas condamné aux
flammes.
Le second livre sacré est désigné sous le nous le nom de
_Chou-king_[140], expression qui, dans le sens de «Livre par
excellence», répond parfaitement à notre mot «Bible». Par une curieuse
coïncidence, le Chouking des anciens Chinois, comme la Bible des
Hébreux, est un recueil de documents tout à la fois religieux et
historiques, qui est devenu, avec le temps, une sorte de canon politique
du Céleste-Empire. De nos jours encore, il est considéré comme le plus
beau, le plus parfait de tous les monuments de la Chine antique.
Le _Chou-king_ commence au règne de Yao (2357 ans avant notre ère) et
arrive, non sans de fréquentes interruptions, jusqu’au règne de
Siang-wang (624 av. J.-C.). Il a été rédigé ou plutôt compilé par
Confucius sur les documents qu’il put recueillir dans la grande
bibliothèque des Tcheou et dans les différentes localités qu’il eut
occasion de visiter. Parmi ces documents, ceux qui entrèrent dans la
composition des chapitres consacrés aux règnes de Yao et Chun (de 2357 à
2205 avant notre ère) passent, en Chine, pour contemporains de ces deux
empereurs.
Lors de la destruction des livres, sous le règne de Tsinchi Hoangti, le
_Chou-king_, ainsi que je vous l’ai déjà dit, fut mentionné tout
particulièrement dans le rapport du ministre d’Etat _Li-sse_ pour être
anéanti. Mais, malgré les efforts des mandarins pour exécuter ces ordres
incendiaires, malgré les supplices et même la peine de mort qui devait
être prononcée contre ceux qui en conserveraient ou en cacheraient des
exemplaires, ce beau livre résista à tous les orages politiques et nous
transmit ainsi les annales les plus authentiques des premières dynasties
chinoises.
Lors de la restauration des lettres, sous le règne de l’empereur Wenti,
«le souverain lettré» (an 179 avant notre ère), on apprit à la cour
qu’un vieillard nommé _Fou-cheng_ possédait le Chouking par cœur et
que, malgré son grand âge, il lui était encore possible de le
transmettre de vive voix: une députation de lettrés lui fut aussitôt
envoyée, mais elle ne put obtenir de lui que vingt-huit chapitres,
c’est-à-dire trente de moins que n’en contient le Chou-king tel que nous
le connaissons. Encore ces lettrés eurent-ils grand’peine à bien saisir
les paroles de Foucheng dont l’accent leur était étranger et à trouver
les caractères correspondant aux mots qu’il leur prononçait.
On en était réduit au texte du vieillard Foucheng, lorsqu’on retrouva
par hasard, en démolissant une maison appartenant à la famille de
Confucius, un exemplaire du _Chou-king_, qui avait été caché dans
l’intérieur d’une muraille. Malheureusement le manuscrit ainsi découvert
était écrit en anciens caractères (en signes _ko-teou_), qu’on ne
comprenait plus à cette époque, et les tablettes de bambou, sur
lesquelles étaient tracés ces caractères, se trouvaient considérablement
endommagées par le temps et par les insectes. Cependant _Koung
Ngan-koueh_, descendant de Confucius au treizième degré, fut chargé
d’étudier ce manuscrit, afin d’en tirer tout ce qui serait de nature à
compléter la rédaction fournie par le vieillard Foucheng.
En confrontant avec soin les chapitres obtenus oralement avec les
chapitres correspondants du manuscrit nouvellement découvert, Koung
Ngankoueh parvint à établir le texte de cinquante-huit chapitres du
Chouking; mais il préféra abandonner les autres à la destruction que de
les publier comme il les possédait, c’est-à-dire dans un état défectueux
et conjectural. Il entreprit toutefois, pour remédier autant que
possible à ce défaut, de rédiger un commentaire étendu du Chouking, dans
lequel il inséra la plupart des faits dont il avait acquis la
connaissance dans les parties qu’il n’avait pu restituer d’une manière
satisfaisante.
Ce commentaire a été lui même perdu; mais le grand historiographe
_Sse-ma Tsien_, entre les mains duquel il se trouva, en a fait de
nombreux extraits pour la rédaction de ses Mémoires historiques
(_Sse-ki_) qui, eux du moins, sont parvenus de siècle en siècle jusqu’à
nous.
Le style du _Chou-king_ est la conique et inégal; parfois, il approche
du sublime. Les discours que renferme ce beau livre sont exprimés avec
une noble et énergique simplicité. Les paroles que prononcent, par
exemple, les saints empereurs Yao, Chun et Yu, dans les premiers
chapitres de l’ouvrage, captivent notre admiration et notre respect pour
ces trois grands monarques que la Chine cite avec orgueil, de siècle en
siècle, comme le modèle des vertus nécessaires aux rois. Certaines
expressions, au milieu d’un récit sans art et sans apprêt, saisissent
l’esprit et le réchauffent. On est tenté d’y voir des éclairs de génie.
Sévère en ce qui touche les princes et les grands, ferme mais moins
exigeante à l’égard des peuples, la morale du Chou-king, qui, du reste,
ne transige avec personne, fournit à la Chine non seulement les
principes de sa religion, mais ceux de son droit national: elle
constitue les véritables assises de la société chinoise.
On voit, dans ce beau livre, le _Chang-ti_ ou Souverain suprême (Dieu)
inspirer la conduite des princes sages, ou bien appesantir sa main sur
les princes pervertis pour frapper leurs œuvres d’insuccès ou de
malédiction; les saints rois tenir leur mandat du Ciel et s’appliquer à
procurer aux peuples de quoi satisfaire à leurs besoins matériels, les
rendre vertueux et les préserver de ce qui peut leur nuire; les peuples
s’adonner aux sciences, aux arts utiles, surtout à l’agriculture, et
repousser le luxe comme une source incessante de malheurs et
d’avilissement; respecter l’autorité du prince considéré comme «père et
mère» de ses sujets; apprécier, glorifier la vertu, honorer les
vieillards, resserrer à l’intérieur les liens de la famille; cultiver
les usages d’une politesse rigoureuse et raffinée.
Le troisième livre sacré des anciens Chinois est intitulé _Chi-king_
«Livre des Vers»[141]. C’est une collection de poésies de tous les
genres, recueillie par Confucius, 484 ans avant notre ère, dans les
archives de la fameuse Bibliothèque impériale des Tcheou.
Primitivement composée de trois mille pièces, cette collection fut
réduite à trois cent onze par le moraliste de Lou, soit parce que
beaucoup de ces pièces blessaient ses prudes oreilles, soit parce
qu’elles ne concordaient pas avec les principes de ses doctrines.
Parmi ces poésies, quelques-unes remontent jusqu’au XIIe siècle avant
l’ère chrétienne. Leur style est des plus varié. L’authenticité des unes
et des autres est incontestable.
Confucius, à qui l’histoire attribue l’honneur de nous avoir transmis
les Cinq Livres sacrés de la Chine antique, Confucius, dis-je, a
peut-être conservé au seul _Chi-king_ sa forme et sa structure
primitives. Il avait pour cela une excellente raison. Il lui était bien
facile, à ce philosophe doué d’une vertu austère, mais lourd et sans
inspiration, de remanier comme il l’a fait des livres historiques ou
moraux tels que le _Chou-king_ ou le _Yih-king_, et de les façonner dans
le moule étroit de son esprit terre à terre. Mais il ne pouvait en être
de même à l’égard du Livre des Poésies. Comment, en effet, serait-il
parvenu à substituer les lieux communs de sa philosophie pratique aux
tournures pleines de verve, de grâce et de naïveté des pièces éminemment
caractéristiques du _Chi-king_? Le célèbre moraliste du royaume de Lou
le comprit heureusement: un tel recueil ne souffrait point, ne tolérait
point de retouches. Il fallut donc passer sur quelques expressions un
peu légères; et, grâce à leur forme inimitable, à leurs rimes et à leur
mesure, les pièces de la plus ancienne anthologie du monde sont
parvenues vierges et immaculées jusqu’à nous.
Nous avons lieu de nous en féliciter, car le Livre des Vers est
assurément le plus beau monument de l’antique littérature chinoise, et
celui qui présente pour nous, à une foule de points de vue, l’intérêt le
plus réel et le plus incontestable.
Le _Chi-king_, c’est la Chine primitive tout entière qui nous est
dépeinte par le pinceau de ses premiers poètes. Et par quels poètes!
par des poètes sans fard, sans apprêt; par des poètes vrais, sincères,
incapables de tout déguisement; par des poètes pleins de vie et
d’inspiration; bref, par le peuple chinois lui-même, qui s’y est
manifesté tout entier dans les chants qui l’ont bercé à l’époque
infiniment reculée de sa naissance à la vie sociale et à la
civilisation.
Le _Chi-king_ comprend quatre parties:
La première, intitulée _Koueh-foung_ «Mœurs des Royaumes», renferme
les chants populaires que les anciens empereurs avaient fait recueillir
afin de juger de l’esprit du peuple de leurs différentes provinces, de
ses sentiments pour le prince, et de la moralité de la vie publique et
privée.
La seconde et la troisième portent les titres de _Ta-ya_ «Grande
Excellence», et de _Siao-ya_ «Petite Excellence». Ce sont deux
collections d’odes, de cantiques, d’élégies, d’épithalames, de chansons
et de satires.
Enfin, la quatrième, intitulée _Soung_ «Louanges», contient les hymnes
chantées dans les sacrifices en l’honneur des ancêtres.
Le quatrième des livres sacrés est parvenu jusqu’à nous sous le titre de
_Li-ki_, que l’on traduit communément par «Mémorial des Rites»[142].
C’est une compilation de documents empruntés pour la plupart à un
antique rituel intitulé _I-li_, dont on attribue la rédaction primitive
au sage _Tcheou-kong_, que j’ai déjà eu l’occasion de vous citer tout à
l’heure. Ce dernier livre renferme, dit-on, la même substance qu’un
antique rituel découvert à côté du _Chou-king_, lors de la restauration
des lettres, dans une vieille muraille d’une maison qui avait été
habitée par Confucius.