destinée de l’homme, dont il considère l’activité comme un suprême
malheur. A l’inverse du philosophe Fichte, il enseigne que la suprême
vertu consiste dans le «non-agir». C’est en se soumettant au principe
de l’inaction qu’on se conforme à la Loi éternelle (_tchang tao_).
L’individu n’est rien qu’un instrument de cette loi qui est la Fatalité
absolue; et, comme la raison de cette fatalité est incompréhensible pour
l’homme, son devoir est de ne rien faire, car toute action, toute pensée
même, est inutile, partant nuisible et coupable, puisqu’elle ne peut
s’associer à la Voie Suprême dans laquelle est entraîné, inconscient,
l’univers tout entier. C’est quand l’homme est arrivé à ne plus être
distinct de la Loi Eternelle par l’annihilation de son individualité
qu’il atteint la suprême perfection, laquelle consiste à se confondre
lui-même dans cette Loi Eternelle, qui ressemble étonnamment à ce que
les bouddhistes appellent le _nirvâna_.
Confucius, voyant la décadence des mœurs de son pays,--et la
corruption dont la cour des Tcheou donnait le fatal exemple au peuple
chinois,--se crut prédestiné au rôle de réformateur. Il parcourut
plusieurs parties de l’empire pour étudier les mœurs et les besoins
des populations; puis, comme il trouva nécessaire de baser ses
enseignements sur une autorité non encore complètement oubliée des
masses, il s’attacha à rechercher les préceptes écrits de la morale
antique, et les rites que les anciens rois avaient adoptés pour
faciliter l’application de ces préceptes. A la mort de sa mère, il
voulut accomplir, de point en point, les cérémonies que la sagesse des
premiers rois avait prescrites pour les funérailles. Le spectacle
solennel de ces cérémonies, oubliées depuis longtemps, impressionna à un
haut degré les Chinois qui, depuis lors jusqu’à notre époque, ne
cessèrent plus de s’y conformer de la façon la plus rigoureuse.
La vie austère du grand moraliste appela sur lui l’attention de
plusieurs des princes qui régnaient alors sur diverses parties de la
Chine. Appelé à leur cour, il y fut accueilli avec les plus grands
honneurs, et reçut des charges qu’il accepta parfois dans l’espoir de
profiter de son autorité pour réformer les abus. Mais, le plus souvent,
ces princes, tout en lui témoignant la plus haute estime, continuèrent à
vivre dans le luxe et la débauche. La rigidité de sa doctrine le mit
souvent en butte à la persécution, et peu s’en fallut qu’il ne fût mis à
mort, en châtiment de l’indépendance des représentations qu’il ne
craignait pas d’adresser aux rois et aux grands.
Dégoûté de la vie publique, à l’âge de soixante-huit ans, il rentra dans
le royaume de _Lou_, sa patrie, et se livra dès lors sans relâche à la
révision des Livres Canoniques de la Chine antique, dont il avait
recueilli des fragments dans ses voyages, et surtout dans les archives
de la grande bibliothèque impériale des Tcheou. A ses derniers moments,
il confia ces livres canoniques à ses disciples qui les transmirent à la
postérité sous le nom de _King_.
L’existence de Laotsze nous est dépeinte sous des couleurs qui
contrastent, de la façon la plus tranchée avec celle de Confucius. Loin
d’aller au-devant des masses, de rechercher leur confiance,
d’ambitionner une popularité, quelque légitime qu’elle ait pu être,
Laotsze cherche à vivre dans l’isolement, ne s’entoure point de
disciples, ne reçoit qu’avec regret les visiteurs qui viennent lui
demander des leçons, et se montre toujours indifférent à l’opinion du
monde. Lorsqu’un jour Confucius se décide à l’aller voir dans sa
retraite, il le reçoit froidement, lui reproche l’orgueil qu’il fonde
sur la foule des admirateurs dont il se laisse entourer, et le congédie
après n’avoir donné à ses questions que des réponses brèves et évasives.
Confucius et Laotsze n’en ont pas moins été les deux plus grands
instituteurs de la Chine, et leur doctrine n’a jamais cessé d’y compter
de nombreux sectateurs, même depuis l’époque où la foi du bouddha
Çâkya-Mouni est devenue la religion officielle de l’Empire. Il est juste
de reconnaître, cependant, que la morale essentiellement pratique de
Confucius y a implanté plus profondément ses racines que la philosophie
abstraite de Laotsze. Confucius, en fondant ses enseignements sur les
antiques doctrines des premières dynasties, répondait aux besoins de la
nation chinoise, jalouse de trouver dans le passé la raison d’être de
son autonomie nationale. Les Fils du Ciel eux-mêmes avaient tout intérêt
à s’appuyer sur les principes de son École, pour consolider leur
autorité suprême. Il fallait un homme aussi audacieux que le fut
_Tsin-chi Hoang-ti_, ce génie puissant et orgueilleux de la révolution
chinoise au IIIe siècle avant notre ère, ce célèbre persécuteur des
lettrés et ce constructeur de la Grande-Muraille, pour répudier les
enseignements de Confucius et leur préférer, non point la philosophie de
_Tao-teh-king_, comme on l’a trop souvent répété, mais les pratiques
extravagantes et désordonnées de la congrégation des Taosse. Les
_tao-sse_ se donnent comme les disciples de Laotsze; mais rien n’est
aussi contraire à la pensée de ce grand maître que leur culte, dans
lequel se sont infiltrées toutes les pratiques de la plus grossière
idolâtrie, alliée à l’exercice de la magie et de la sorcellerie. La
faveur dont ils furent l’objet, sous le règne de Tsinchi Hoangti, vint
de ce que le prince, dont le nom signifie le Souverain suprême _premier
de sa race_, voulait, à tout prix, effacer les souvenirs des âges qui
l’avaient précédé; ce qui l’obligeait à proscrire la lecture des livres
de Confucius, où ces âges étaient exaltés, glorifiés. Les Tao sse eurent
encore quelques jours de faveur, sous la dynastie de _Tang_ (618 à 906
de notre ère), grâce à la supercherie au moyen de laquelle ils
persuadèrent à l’empereur qu’il descendait du philosophe Laotsze. Mais,
sous la dynastie mongole, ils se virent persécutés, poursuivis, et leurs
livres condamnés à la destruction. Depuis lors, ils ont pu reconquérir
une certaine somme de liberté, mais ils n’ont jamais cessé d’être
surveillés par le gouvernement chinois, qui a tenu à les isoler, autant
que possible, dans les enceintes étroites de leurs monastères et de
leurs couvents[133].
Laotsze, s’il n’a pas eu de disciples durant sa vie, n’en a pas moins
fondé, en dehors du tao-sséisme vulgaire et grossier, une école
philosophique où se sont distingués des penseurs et des écrivains
remarquables à plus d’un titre. Il n’entre pas dans le cadre exigu de
cette conférence, d’énumérer même les noms les plus distingués de cette
école. Je me bornerai à citer les deux plus anciens, qui sont d’ailleurs
les plus célèbres.
_Lieh Yu-keou_, communément appelé _Lieh-tsze_, est un des plus fameux
philosophes de l’école de Laotsze. Il vivait au IVe siècle avant
notre ère; on lui doit un livre intitulé _Tchoung-yu tchin king_, qui
n’a encore été l’objet d’aucune traduction, d’aucune notice analytique.
A la même époque parut le célèbre _Tchouang-tsze_, qui composa un
ouvrage intitulé _Nan hoa king_ «le Livre sacré de la Fleur du
Sud».[134] En tête de cet ouvrage, se trouve un chapitre intitulé
_Siao-yao-yeou_, que l’on considère comme une des productions les plus
remarquables et les plus singulières de cette branche de la littérature
chinoise[135].
Ce n’est qu’à une époque plus moderne, et à la suite de la grande
révolution opérée par Tsinchi Hoangti, que l’on rencontre, dans les
ouvrages de cette secte, des dissertations sur les sciences occultes, la
magie, les divinités célestes et infernales, le breuvage de
l’immortalité, etc.
La philosophie de Confucius, si elle ne décèle pas une somme de
spéculation intellectuelle égale à celle qui a donné naissance à
l’œuvre de Laotsze et de quelques-uns de ses successeurs, a eu du
moins l’avantage de ne jamais provoquer le dévergondage qui s’est
maintes fois donné libre carrière dans les productions des auteurs
taosseistes. Le bon sens, qui fut le guide fidèle du grand moraliste de
Lou, fut aussi l’inspirateur des écrits de son école. Un de ses plus
illustres représentants, _Meng-tsze_, connu des Européens sous le nom
latinisé de «Mencius», et contemporain des philosophes taosseistes,
Liehtsze et Tchouangtsze, consigna ses idées relatives à l’organisation
sociale et à l’économie politique dans un livre qui, par son ancienneté
et sa valeur, a mérité d’être compté parmi les Quatre livres classiques
des Chinois (_Sse chou_). Mencius avait été disciple de _Tsze-sse_,
lui-même disciple et petit-fils de Confucius, et auteur du
_Tchoung-young_, second des Quatre livres que je viens de mentionner.
Mengtsze croit que l’homme est bon par nature; mais que, doué du libre
arbitre, il a besoin d’être dirigé pour ne pas corrompre les qualités
qui, dès sa naissance, existent en lui à l’état rudimentaire.
A l’époque où se produisit le grand mouvement intellectuel auquel
s’attachent les noms de Confucius et de Laotsze, la Chine, dont
l’étendue était beaucoup plus restreinte qu’elle ne l’est aujourd’hui,
se trouvait morcellée en plusieurs petits états, au milieu desquels
était enclavé le maigre empire suzerain des Tcheou. L’insuffisance des
derniers princes de cette dynastie, la corruption qui régnait à leur
cour, resserraient sans cesse les étroites frontières de cet empire. A
l’époque d’Alexandre le Grand (312 av. notre ère), il ne s’étendait pas,
du côté du nord, au delà des rives du fleuve Jaune, et n’atteignait déjà
plus, du côté du sud, celles du Kiang.
Tandis que l’empire des Tcheou, rongé par toutes les débauches et toutes
les dépravations, allait s’amoindrissant de jour en jour, les états
feudataires relevant de cet empire devenaient de moins en moins
nombreux, à l’avantage de celui de _Tsin_ qui dominait déjà sur un
cinquième de la Chine. _Nan-wang_, souverain des Tcheou, comprenant
enfin les projets ambitieux de _Siang-wang_, roi de Tsin, ordonna à tous
les princes qu’il considérait comme ses vassaux, de prendre les armes
contre ce puissant ennemi. Mais bientôt, saisi lui-même de terreur, il
alla se constituer prisonnier de son rival qu’il reconnut pour son
maître, après lui avoir cédé les trente-six dernières villes qui étaient
restées en son pouvoir. Ainsi finit la dynastie des Tcheou, l’an 256
avant notre ère.
Nous ne nous occuperons pas ici du règne éphémère des rois de _Tsin_ que
l’histoire place en tête de la dynastie de ce nom, et nous arriverons de
suite à l’époque mémorable de _Tsin-chi Hoang-ti_, qui fut en réalité le
premier empereur de cette dynastie, et même le prince qui la résume tout
entière. Ce puissant génie, que quelques auteurs ont comparé à Napoléon
Ier et qui sut élever pour la première fois la Chine à la hauteur
d’un grand et puissant empire autonome, voulait, dans son orgueil, que
l’histoire commençât avec lui, que ses successeurs ne portassent plus
pour nom qu’un numéro d’ordre d’une série unique dont il aurait occupé
la tête, et qu’en conséquence tout le passé fût enseveli dans un éternel
oubli. C’est en partant de ces idées qu’il décréta l’incendie des livres
sacrés recueillis par Confucius et par ses disciples, ainsi que tous les
ouvrages historiques qui étaient alors dans l’empire. Ses persécutions
contre les lettrés lui valurent la haine implacable de presque tous les
hommes qui, depuis son époque, se livrèrent en Chine à la culture des
lettres. L’histoire de ce prince a sans doute été, de la sorte,
profondément altérée; et il paraît évident que, si ses crimes ont été
soigneusement enregistrés, la haine et une certaine somme de calomnie se
sont efforcées d’amoindrir la mémoire de ses hautes capacités politiques
et militaires. Les annalistes chinois vont jusqu’à prétendre qu’il
n’appartenait pas à la race des princes de Tsin. Un riche marchand du
pays de Tchao aurait conçu l’ambitieux projet de faire monter au trône
un enfant de son sang, et, dans ce but, se serait procuré une esclave
d’une extrême beauté qu’il aurait fait accepter pour épouse à _I-jin_,
héritier du prince de Tsin, après l’avoir fait séjourner quelques jours
sur sa couche.
Ce récit paraît d’autant plus apocryphe que la mère de Tsinchi Hoangti,
au dire des mêmes chroniqueurs, ne lui donna le jour qu’après une
grossesse de douze mois. Quoiqu’il en soit, ce prince sut conquérir,
tant par la force de ses armes que par ses stratagèmes et ceux de son
fameux ministre _Li-sse_, les sept états féodaux qui se partageaient
alors la Chine. Devenu seul maître de tout l’empire, il s’arrogea le
titre de _Hoang-ti_ «le suprême Empereur», qu’aucun prince n’avait osé
s’attribuer avant lui, et se fit redouter au-delà de ses frontières, au
nord-ouest par les _Hioung-nou_ qu’un de ses généraux se chargea de
tailler en pièces, au sud-est par des victoires qui lui assurèrent la
domination des pays barbares où sont situées aujourd’hui les provinces
du Kouangtoung et du Kouangsi.
Le succès éclatant de ses armes, la grandeur de son empire, le luxe de
sa cour où il avait réuni les trésors enlevés aux palais des princes
qu’il avait dépossédés, l’obéissance servile qu’il était sûr de
rencontrer sur son passage, tout était fait pour exalter son orgueil et
le confirmer dans la pensée que jamais la Chine n’avait eu un souverain
digne de lui être comparé. Quelques lettrés cependant ne craignirent pas
de provoquer, à plusieurs reprises, sa colère en lui faisant des
représentations et des remontrances de nature à rabaisser la haute idée
qu’il avait conçue de ses mérites et de ses perfections. Les châtiments
terribles qui furent presque toujours la suite de ces actes d’audacieuse
indépendance ne découragèrent pas les lettrés qui persévéraient avec une
constance infatigable dans la voie où ils s’étaient engagés. Ces
remontrances sans cesse renouvelées finirent par exaspérer à un tel
degré le puissant monarque, qu’à la suite d’un grand banquet offert, à
l’instar des fondateurs des premières dynasties, aux grands de sa cour
et à soixante lettrés de premier ordre, il décréta, sur la proposition
de son ministre Lisse, l’incendie de tous les livres sacrés et
historiques qui pouvaient exister dans son empire, et des punitions
sévères pour ceux qui chercheraient à les sauver de l’anéantissement (en
213 av. n. è.). Et, pour que les lettrés que cet édit exaspérait
n’eussent pas le temps de susciter des troubles, il ordonna, peu après,
que tous les mécontents et ceux qu’on pouvait supposer tels fussent
employés à la construction de la grande muraille qu’il fit élever au
nord de ses états pour mettre obstacle aux invasions des Tartares. Trois
cent mille hommes, sous les ordres du général _Mong-tien_, furent
chargés de surveiller ceux qui avaient été envoyés pour travailler à
cette construction et pour châtier, au besoin, toute tentative
d’indiscipline et de révolte qu’on pourrait provoquer parmi eux. Quelque
temps auparavant, les lettrés de la capitale, appelés à donner leur
opinion sur l’idée de Lisse s’étant trouvés d’accord pour la blâmer
énergiquement, furent déclarés coupables du crime de lèse-majesté:
quatre cent soixante d’entre eux furent condamnés à être enterrés vifs,
et on n’en trouva pas un seul qui, au moment du supplice, consentît à
racheter sa vie au prix d’une déclaration contraire à celle qu’il avait
faite aux émissaires du puissant ministre.
On a considérablement exagéré les conséquences du décret de Chi Hoangti
qui ordonnait la destruction par le feu de certains livres de
l’antiquité chinoise. Ce décret ne pouvait aboutir au résultat qu’avait
fait espérer à l’autocrate chinois le ministre Lisse; et, parmi les
livres qui furent brûlés, les ouvrages de Confucius, qu’on avait surtout
l’intention d’anéantir, se sont à peu près tous retrouvés après la mort
du tyran, qui eut lieu d’ailleurs trois années après la promulgation de
l’édit incendiaire. Ainsi que l’a fait justement remarquer un écrivain
de l’époque des Soung nommé _Tching Kiah-tsaï_, ce ne sont pas les Tsin
qui ont anéanti les anciens livres disparus dans la proportion de 98 à
99 sur 100: ce sont les lettrés eux-mêmes qui les ont perdus!
A la mort de Tsinchi Hoangti, toutes les femmes de ce prince qui ne lui
avaient pas donné d’enfant furent condamnées à le suivre dans la tombe,
ainsi qu’un grand nombre de guerriers qui furent enterrés vifs à ses
côtés. Les intrigues d’un eunuque du palais, nommé _Tchao-kao_, firent
monter sur le trône le second fils du monarque, au détriment de son fils
aîné qu’il avait envoyé en exil pour s’être permis quelques
représentations au sujet de sa manière despotique de gouverner le
peuple. Ce jeune prince qui prit, suivant la volonté qu’avait exprimée
son père, le nom de _Œll-chi Hoang-ti_ «le suprême empereur nº 2»,
passa dans la débauche les trois années de son règne, durant lequel
l’empire commença à se démembrer de tous côtés. L’eunuque Tchaokao,
redoutant que le ministre _Li-sse_ fût un obstacle à ses desseins
ambitieux, le dénonça au jeune prince comme coupable de haute trahison.
L’empereur chargea l’eunuque de le juger lui-même et de le condamner:
la sentence ne se fit pas attendre, et le fameux conseiller de Chi
Hoangti fut coupé en morceaux sur la place publique. Peu de temps après,
l’eunuque _Tchao-kao_ donnait la mort à l’empereur, qui lui demandait en
vain grâce de la vie et une petite seigneurie, en échange de l’empire
dont il lui abandonnait la souveraineté. L’eunuque appela sur le trône
le frère aîné de l’empereur qu’il avait dépossédé lui-même quelques
années auparavant. Le nouveau souverain, persuadé du sort qui
l’attendait, s’il ne parvenait pas à se défaire du tout-puissant eunuque
que son prédécesseur avait élevé à la dignité du premier ministre,
réussit à l’assassiner par ruse au moment où celui-ci lui faisait les
salutations d’usage. Après quarante-cinq jours de règne, apprenant que
deux armées des rebelles s’avançaient à grands pas vers sa capitale, il
descendit volontairement du trône, et remit les insignes de la
souveraineté impériale entre les mains de _Licou-pang_, fondateur de la
nouvelle dynastie des _Han_. Sur ces entrefaites, un autre chef de
révoltés détruisit le palais, entra dans la capitale des Tsin, tua
l’empereur de sa propre main, fit mettre à mort tous les membres de sa
famille, et ne se retira qu’après avoir fouillé les tombeaux de ses
prédécesseurs et jeté leurs cendres au vent.
Ainsi s’éteignit la courte et étonnante dynastie des Tsin, qui avait
occupé le trône impérial de Chine pendant quarante-neuf ans (de 255 à
206 av. n. è.).
La grande dynastie des Han, qui dura 470 années (de 206 av. n. è. à 264
apr. n. è.), eut comme je l’ai dit, pour fondateur, un soldat heureux
nommé _Lieou-pang_, qui figure dans la liste des empereurs de la Chine
sous le nom de _Kao-hoang-ti_ «le grand Empereur suprême». Sous son
successeur, _Hoeï-ti_ (de 194 à 188 av. n. è.), le décret contre la
conservation des anciens livres fut révoqué. On s’occupa aussitôt à
rechercher les manuscrits qui avaient pu échapper aux prescriptions
incendiaires du ministre _Li-sse_, et tous les lettrés se livrèrent avec
une ardeur infatigable à cette grande œuvre de restauration que la
nouvelle dynastie considérait comme une des gloires les plus solides
qu’il lui était réservé d’obtenir aux yeux de la postérité.
La restauration des lettres, sous la dynastie des Han, fut
définitivement accomplie par le quatrième souverain qui mérita, à ce
titre, le nom de _Wen-ti_, «L’Empereur de la littérature». Sous son
règne, on inventa le papier, l’encre et les pinceaux à écrire, et on
renonça à l’usage des tablettes de bambou sur lesquelles on avait
jusqu’alors l’habitude de graver les caractères.[136] Ce prince réduisit
en outre de moitié les impôts, et fit refleurir l’agriculture qui avait
été ruinée pendant les guerres incessantes de la dynastie des Tsin.
Bientôt après on rouvrit les écoles, et la doctrine de Confucius fut de
nouveau l’objet d’un enseignement public. Quatre siècles et demi plus
tard les premiers livres de la doctrine du grand moraliste de Lou
étaient apportés pour la première fois au Japon, où une fête fut
instituée en son honneur par ordre du mikado, l’an 701 de notre ère.
[Illustration]
[Illustration]
VII
LA LITTÉRATURE CHINOISE
AU JAPON
La littérature chinoise est essentiellement la littérature classique du
Japon. Depuis l’ouverture des ports du Nippon au commerce étranger,
depuis la dernière révolution qui a rétabli l’autorité effective des
mikados, on peut bien constater un certain abaissement des études
chinoises dans les îles de l’Extrême-Orient: la préoccupation presque
générale des indigènes de s’assimiler les idées occidentales et de
connaître nos langues et nos sciences a certainement contribué à faire
négliger dans les écoles l’étude longue et pénible des monuments
littéraires du Céleste-Empire; on peut même constater un certain dédain
que professe «le jeune Japon» pour tout ce qui peut rattacher sa
civilisation à la patrie de Confucius. Il n’en demeure pas moins vrai
qu’il n’y a pas de bonne éducation chez les Japonais sans de solides
connaissances en chinois, et qu’un indigène qui serait ignorant du style
des livres canoniques et des historiens de la Chine, eût-il une forte
teinture de sciences européennes, n’en serait pas moins un homme mal
instruit et incapable d’occuper une place quelque peu éminente dans les
destinées de son pays.
J’ai souvent rencontré des Japonais qui, sans ignorer complètement la
langue écrite des Chinois, ne pouvaient comprendre que difficilement les
chefs-d’œuvre de leur antique littérature. Eh bien! il est tellement
vrai que l’intelligence de ces chefs-d’œuvre est essentielle à
quiconque, dans l’Extrême-Orient, prétend jouir des privilèges d’une
éducation soignée, que j’ai toujours constaté une sorte d’embarras chez
ces insulaires quand ils se trouvaient en présence d’Européenns plus
familiarisés qu’eux-mêmes avec les livres qui ont été, pendant bien des
siècles, la base de toute éducation libérale dans leur empire. J’ai
connu également des lettrés japonais profondément versés dans la culture
des lettres idéographiques, et il m’a suffi de lire en leur présence
quelques anciens textes chinois pour établir avec eux des liens d’une
amitié profonde et durable. La citation à propos d’une phrase des _King_
ou des _Sse-chou_, l’interprétation exacte d’une locution rare et
difficile, suffit parfois pour vous assurer leur estime et leur
sympathie. Et, croyez-le bien, l’estime et la sympathie conquises de la
sorte est toute différente de celle qu’on acquiert en se posant
vis-à-vis d’eux en professeurs de sciences ou d’idées européennes.
Dans le premier cas, vous vous êtes à demi naturalisé japonais: vous
leur avez montré que vous ne professez pas de dédain pour ce qu’avaient,
pendant des siècles, cultivé leurs pères, que vous ne condamnez pas en
tout leurs vieilles traditions et leur histoire, que vous pouvez admirer
avec eux des beautés à peu près complètement inconnues ou incomprises
des orgueilleux Occidentaux, vous associer aux nobles émotions de leur
intelligence, vivre de leur vie à eux et non point exclusivement d’une
vie étrangère à la leur. Pour vous, ils sont capables de cette amitié
solide que saint François-Xavier considérait comme une des précieuses
qualités de l’esprit japonais.
Dans le second cas, au contraire, si, ignorant ou dédaigneux de leur
littérature classique chinoise, vous venez étaler à leurs yeux les
merveilles de la civilisation européenne, de cette civilisation qui
s’est imposée par la force à la leur, curieux par nature, ils
s’attacheront momentanément à vous pour s’initier à toutes les
merveilles de nos sciences et de nos arts; ils se feront volontiers vos
élèves pour chercher à s’assimiler vos connaissances et à se donner
aussi vite que possible l’apparence de les avoir acquises; mais, dès
qu’ils croiront posséder ces connaissances--et ils le croiront bientôt,
car ils apprennent vite et se contentent aisément de notions
superficielles,--vous leur deviendrez au fond aussi antipathiques que
possible; ils resteront peut-être courtois vis-à-vis de vous; mais,
soyez-en sûrs, ils n’auront aucune estime pour votre savoir, aucune
amitié pour votre personne, aucune reconnaissance pour vos leçons. Sans
vous en douter, et tout en répondant à leurs incessantes questions, vous
aurez blessé leur sentiment national, vous serez devenus à jamais des
étrangers pour eux.
Je pense donc qu’il est nécessaire, pour vous qui êtes appelés à vous
trouver en contact de tous les instants avec les Japonais, de ne pas
être ignorants, comme je viens de vous le dire, de ce qui constitue, à
leurs yeux, la base de l’instruction supérieure. Dans ce but, je
jetterai un coup d’œil rapide sur les monuments de cette littérature
classique de la Chine que je regrette, faute de temps, de ne pouvoir
vous faire connaître d’un façon suffisamment étendue et approfondie.