publiés par ses soins, que nous devons la connaissance d’à peu près tout
ce que nous savons des âges antérieurs à l’apparition de ce grand
moraliste. Les _King_ nous révèlent, dans la haute antiquité chinoise,
l’existence d’une sorte de religion monothéiste, dont le culte principal
aurait été celui d’un Être supérieur aux hommes, personnification du
Ciel, adoré sous le nom du _Chang-ti_ «le Suprême souverain». Quelques
orientalistes ont vu, dans ce nom _ti_, une analogie linguistique avec
la racine qui sert à désigner la divinité chez les peuples _âryens_, et
même dans quelques autres rameaux de l’espèce humaine. Nous n’avons pas
à examiner ici s’il est possible de croire sérieusement à la parenté du
mot chinois _ti_ et des mots θεὁς en grec, _deus_, _divus_ en
latin, _dieu_ en français, _teotl_ en aztèque, etc. De nombreuses et
savantes disputes ont été engagées sur le caractère monothéiste de la
religion des Chinois préconfucéens. Je ne saurais en rendre compte sans
entrer dans une foule de détails qui m’entraîneraient trop longtemps en
dehors du cadre de cette conférence[103]. Je me bornerai à ajouter que
ce monothéisme, tel au moins qu’il résulte des livres publiés par
Confucius, se présente à nous de la façon la plus vague, et que le
_Chang-ti_, le prétendu dieu unique des _King_, sans cesse confondu avec
le Ciel impersonnel, ne saurait être en aucune façon assimilé au
_Jehovah_ du canon biblique.
Certains passages des livres sacrés des Chinois sont cependant de nature
à rehausser l’idée que nous avons pu concevoir de leur doctrine relative
à l’existence d’un être supérieur, directeur _libre_ des choses de
l’univers, et à quelque chose qui ressemble fort à notre notion de
l’immortalité de l’âme. Mais ces passages n’ont pas encore été
suffisamment étudiés, et vous comprendrez que, lorsqu’il s’agit de
questions de doctrine aussi délicates, il serait imprudent de prononcer
un jugement avant d’avoir soumis les textes à toutes les investigations
de la critique. «Le Ciel lumineux, dit le Livre sacré des Poésies, a
des décrets qui s’accomplissent[104].» Et, ailleurs, le même livre
s’exprime ainsi: «Le Ciel observe ce qui se passe ici-bas; il a des
décrets tout préparés[105].» Les passages de ce genre ont été longuement
discutés par les auteurs chinois; mais leurs commentaires en
affaiblissent plutôt qu’ils n’en étendent la portée. Je ne saurais m’y
arrêter.
L’idée de l’immortalité de l’âme, et peut-être même celle de la
résurrection de la chair ou de la renaissance du corps dans l’empyrée,
semblent résulter également de quelques passages fort anciens des
_King_. On lit notamment dans le Livre des Vers: «Wenwang réside en
haut: oh! qu’il est lumineux au Ciel[106]», et un peu plus loin, dans la
même pièce: «Wenwang est aux côtés du Suprême Souverain[107]».
D’ailleurs, le culte des ancêtres, qui tient une place si considérable
dans les institutions chinoises, présuppose une sorte de croyance dans
la perpétuité de l’individu, et il ne paraît pas se réduire à une simple
vénération du souvenir. Ce culte, largement célébré dans le _Chi-king_,
où l’on trouve une série d’hymnes en l’honneur des parents défunts[108],
remonte aux temps les plus reculés de la monarchie; car les
commentateurs du _Koueh-foung_ voient, dans une des odes de cette
section[109], l’éloge de ceux qui ont conservé la coutume de porter
trois ans le deuil de leurs parents, coutume déjà tombée en désuétude à
cette époque.
Ce qui pourrait contribuer à rehausser l’idée que nous pouvons nous
faire des croyances métaphysiques de la Chine antique, c’est la
persistance avec laquelle ses anciens codes s’attachent à distinguer le
_formalisme_ des sacrifices de l’_esprit_ qui doit les inspirer. A cet
égard, le Mémorial des Rites est aussi clair, aussi explicite que
possible: «Dans les cérémonies, nous dit le quatrième livre canonique,
ce à quoi on attache le plus d’importance, c’est le sens (_i_) qu’elles
renferment. Si l’on supprime le sens, il ne reste que les détails
extérieurs, qui sont l’affaire des servants des sacrifices; mais le sens
est difficile à comprendre[110].»
Aux époques primordiales de l’histoire de Chine, nous trouvons déjà les
sacrifices en grand honneur, et celui que l’on offrait au Ciel, accompli
par l’empereur en personne. Ces sacrifices, comme l’a fort bien remarqué
Pauthier[111], différaient profondément de ceux que nous voyons
pratiquer dans les autres cultes: c’étaient des témoignages de
reconnaissance et de respect, et non des actes expiatoires pour obtenir
des faveurs exceptionnelles ou des changements aux lois régulières de
la nature.
Quel que soit, en somme, le caractère précis de la religion primitive de
la Chine, nous pouvons constater qu’elle s’est traduite, du moins dans
la pratique, par une organisation patriarcale de la société et de la
famille. L’expression fondamentale de la morale religieuse des
Chinois--et leur religion n’a guère été autre chose qu’une morale
religieuse--est incontestablement le _hiao_, mot que les orientalistes
traduisent d’ordinaire par «piété filiale», mais dont le sens est
beaucoup plus large, plus étendu que celui des mots par lesquels nous le
rendons en français. Le _hiao_ résume les devoirs sociaux entre
l’empereur et ses sujets, entre les divers rameaux de la famille, entre
les différents membres de la société. Ces devoirs ont pour point de
départ ou pour fin l’autorité paternelle, autorité absolue et
indiscutable, qu’elle s’attache à la personne du prince, père du peuple,
ou qu’elle s’applique à celle du chef de famille, père et tuteur né de
tous les individus qui la composent. De même que la majesté de
l’empereur est inviolable et ne saurait être appelée à un tribunal
quelconque par ses sujets qui sont ses enfants, de même le père de
famille n’est justiciable d’aucune autorité judiciaire, lorsqu’il est
accusé par ses fils. Au contraire, le parricide, les mauvais
traitements, les injures qu’on fait subir à son père, sont punis par les
peines les plus effroyables: le fils criminel envers l’auteur de ses
jours est taillé en pièces et brûlé; sa demeure est rasée[112].
La loi, malgré la constitution despotique de la Chine, est plus
exigeante encore pour l’accomplissement des devoirs envers les parents
qu’envers l’empereur lui-même. Tout fils soumis à ses père et mère doit
cacher leurs fautes et s’abstenir de les blesser par des réprimandes ou
des observations inopportunes. Tout sujet soumis à son prince ne doit ni
craindre de l’offenser par les remontrances que suggère le bien public,
ni cacher les fautes qu’il lui voit commettre[113].
Maître absolu de ses enfants, le chef de famille est également maître
absolu de son épouse. Ce serait cependant une exagération regrettable de
dire que la femme, dans l’antiquité chinoise, ait été esclave. La femme
intelligente y est, au contraire, l’objet d’une grande estime: les liens
du mariage y sont sacrés, inviolables. Le Livre canonique des Chants
populaires, à part un très petit nombre de pièces dont la tournure est
un peu lascive, respire un parfum de vertu conjugale qui s’accorde mal
avec ce qu’on a dit de la polygamie des anciens Chinois. Il est certain
que la pluralité des femmes était permise dès les temps des premières
dynasties, mais il est aussi positif que la fidélité, le bonheur des
époux monogames, la perpétuité des liens contractés pour une durée qui
dépasse même la vie terrestre, étaient hautement vantés en Chine, bien
des siècles avant Confucius. «L’union des époux, dit le Livre sacré des
Rites, une fois accomplie, jusqu’à la mort il n’est plus permis d’y rien
changer[114].» Un vieux chant sacré du royaume du _Tching_[115] exprime
les sentiments d’un homme qui se montre heureux de vivre avec sa seule
épouse et indifférent aux charmes des beautés qui rivalisent autour de
lui par le luxe de leur éclatante toilette[116]. Un autre chant nous
représente une femme séparée de son mari pour le service du roi, ne
rêvant plus qu’au moment d’être réunie à lui dans la tombe[117].
Les Chinois attachent un si grand prix à la perpétuité des liens du
mariage qu’ils font un objet de vénération des veuves qui ne consentent
point à se remarier. La coutume de décerner à ces femmes des honneurs
publics existe en Chine depuis des temps bien antérieurs à Confucius.
Leurs vertus sont célébrées dans les hymnes sacrées[118]; on érige, au
nom de l’empereur, des tablettes de marbre blanc pour perpétuer leur
souvenir. Je dois avouer que, du côté de l’homme, la conservation de la
fidélité conjugale et la perpétuité de ses liens n’ont pas préoccupé au
même degré les philosophes chinois. L’infériorité de condition de la
femme n’est évidemment pas contestable dans la morale écrite; elle l’est
beaucoup moins encore dans la vie quotidienne. «Les femmes, dit le P.
Lacharme, s’occupaient à coudre les vêtements. Le troisième mois après
la célébration de leurs noces, elles se rendaient à la salle consacrée à
la mémoire des ancêtres de leur mari, et, après cette visite seulement,
elles prenaient la direction de leur ménage[119]».
Le respect professé par la morale chinoise pour le père de famille
devait entraîner nécessairement, comme conséquence, le culte des aïeux.
Ce culte, profondément enraciné dans le cœur des Chinois, est
peut-être l’institution qui a le mieux résisté à toutes les vicissitudes
des siècles de démoralisation et de décadence. Il est encore pratiqué
avec le plus grand zèle, non-seulement au Céleste-Empire, mais encore
dans les pays voisins, qui ont subi l’influence civilisatrice de la
Chine. Les souverains se sont d’ailleurs attachés de tout temps à
donner, à cet égard, un exemple édifiant à leurs sujets, et ils ont
toujours professé le plus profond respect pour les hommes avancés en
âge. «Dans le festin en l’honneur des vieillards, qui se donnait au
Grand-Collège, dit le Livre sacré des Rites, l’empereur retroussait ses
manches et découpait les viandes; il prenait les assaisonnements et il
en offrait; il prenait la coupe et donnait à boire».[120]
Je ne puis m’étendre davantage sur le sujet si intéressant que je n’ai
fait qu’effleurer ici. Il ne me reste plus que quelques instants; je les
emploierai à expliquer comment, dans une monarchie despotique comme l’a
toujours été la Chine, les préceptes de la morale antique ont su
atténuer la rigueur de l’autocratie souveraine, assurer d’importantes
prérogatives aux hommes de science, et donner, en somme, aux lettrés de
l’empire une certaine liberté pour la critique des actes du Fils du Ciel
et de son gouvernement.
Si l’on étudie la philosophie de Confucius, sans tenir compte du milieu
où elle s’est produite et de l’application pratique qu’elle devait avoir
dans ce milieu, on est d’abord porté à n’y voir qu’un tissu de lieux
communs, et rien de ce qui rehausse les grandes doctrines de la Grèce et
de l’Inde. Confucius n’a jamais été métaphysicien, rêveur, ni poète: il
n’avait en vue que des résultats immédiats, et, parmi ces résultats, il
n’en trouvait pas qui lui parussent plus nécessaires que d’assurer la
concorde entre le prince et ses sujets. Il fallait modérer l’exercice de
l’omnipotence impériale, habituer le peuple à souffrir le joug, et lui
donner, sinon la possession de ses droits civiques, du moins le bonheur
de la famille, le bonheur domestique. A ce point de vue, on peut dire
qu’il a grandement réussi, qu’il a accompli une œuvre aussi digne
d’éloges que digne de mémoire. En lisant les chroniques des «saints
empereurs» Yao, Chun et Yu, on serait tenté de croire que la vertu la
plus parfaite était la seule loi qui guidât les princes dans la Chine
antique. Mais nous ne pouvons douter que cette vertu impériale, si
vantée par les historiens chinois, appartienne bien plus à la légende
qu’à la froide réalité. D’ailleurs, à côté de ces souverains
exemplaires, les annales indigènes nous citent des empereurs qui ont
abusé de la façon la plus cruelle, la plus dévergondée, de tous les
privilèges de la suprême autocratie; et, à l’époque où parut le célèbre
philosophe de _Lou_,--cette époque-là ne saurait être contestée comme
historique,--la Chine était en pleine démoralisation, en pleine
désorganisation sociale. Le grand art de Confucius fut de faire
accueillir par les maîtres de l’état l’idée que la vertu était une
qualité enviable pour un souverain; qu’un souverain était bien autrement
grand quand il savait mettre un frein à l’exercice de sa
toute-puissance, que lorsqu’il montrait au monde la satisfaction
effrénée de sa volonté et de ses caprices. Il ressuscita, s’il n’inventa
point complètement, le spectacle d’un empire gouverné par des princes
jaloux du bien-être de leur peuple. Il montra la souveraineté comme une
lourde charge imposée par le ciel, que le plus noble dévouement
permettait seul d’accepter. Il sut faire accepter les Rites comme la
base sur laquelle devait reposer l’édifice de la monarchie, et sans
lequel cet édifice était inévitablement condamné à s’écrouler à courte
échéance. Voltaire a dit de lui:
De la seule raison salutaire interprète,
Sans éblouir le monde, éclairant les esprits,
Il ne parla qu’en sage, et jamais en prophète;
Cependant on le crut, et même en son pays.
On le crut en effet, et vingt-cinq siècles après lui n’ont cessé de le
croire et de le respecter. Les souverains n’ont pas toujours suivi ses
enseignements; mais, quand ils s’en sont éloignés, l’exercice de leur
autorité est bientôt devenu impraticable; ils n’ont pas été brisés par
la force brutale: ils se sont anéantis par la force d’une morale
puissante et traditionnelle.
Le respect social, autre forme de ce que Confucius appelait le _hiao_
«piété filiale», est devenu, grâce à ce grand moraliste, le fondement de
la civilisation chinoise. Le respect, c’est vis-à-vis de la raison,
c’est vis-à-vis des interprètes de la raison, qu’il doit se manifester.
Les rites chinois ont voulu que tout citoyen, depuis l’empereur jusqu’au
dernier des plébéiens, s’inclinât devant le sage, devant l’instituteur
de la philosophie et de la science. «Le prince qui fait ses études, dit
le _Li-ki_, éprouve de la difficulté à respecter son précepteur (parce
qu’il est habitué à traiter tout le monde comme ses sujets). Cependant
le respect pour son maître n’est qu’un hommage à la vertu; et, en
rendant hommage à la vertu, on fait que le peuple apprend à avoir de la
considération pour les études. Aussi y a-t-il deux circonstances où un
souverain ne traite pas ses sujets comme des sujets: la première,
lorsque quelqu’un représente la personne d’un aïeul défunt; la seconde,
lorsqu’une personne remplit les fonctions de précepteur[121].»
Les hommes de science, c’est-à-dire les hommes qui ont approfondi la
philosophie et la morale antique, jouissent de la sorte, en Chine, des
plus précieuses prérogatives. Dans un pays essentiellement égalitaire,
où il n’existe aucune noblesse féodale, où les lettrés sont les
nobles[122], les grades universitaires servent seuls à constituer une
caste supérieure et privilégiée. Le modeste titre de bachelier suffit
pour modifier la situation d’un inculpé cité à la barre d’un tribunal,
vis-à-vis du magistrat appelé à le juger.
Les prérogatives des lettrés se manifestent surtout dans plusieurs
grandes institutions dont je ne puis dire que quelques mots en ce
moment. Les fonctions d’historiographe officiel de l’empire, qui furent
en quelque sorte des fonctions héréditaires, depuis la dynastie des
_Tsin_ jusqu’à celle des _Soung_[123], donnèrent aux lettrés qui en
furent successivement investis le droit d’écrire avec une certaine
liberté de critique les annales des princes qui régnaient à leur
époque. J’ai résumé dans une autre enceinte[124] les principaux traits
de l’histoire de cette institution, qui donne aux annales de la Chine un
caractère de véracité et d’indépendance difficile à trouver ailleurs.
J’ai cité l’histoire de cet historiographe qui, invité par l’empereur à
se taire au sujet d’un des actes de son règne, se borna à répondre à
l’autocrate que, non seulement il lui était impossible de passer sous
silence ce qu’il désirait cacher à la postérité, mais que son devoir lui
imposait encore de rapporter l’injonction de l’empereur d’avoir à se
taire en cette circonstance.
Il ne suffisait pas cependant qu’il y eût un fonctionnaire chargé de
faire connaître aux âges futurs les vertus et les défauts du prince, il
fallait encore qu’un magistrat placé près de la personne de l’empereur
fût chargé de lui adresser des représentations, lorsqu’il jugerait que
le souverain s’était écarté de la droite ligne. Ainsi fut créée la haute
dignité de Censeur Impérial. Le censeur avait le droit d’accuser
publiquement l’empereur de manquer à ses devoirs; et, lorsque celui-ci
abandonnait la sainte doctrine des sages rois de l’antiquité, il avait
sans cesse présente à la mémoire, pour la lui répéter, cette parole du
Livre sacré des Poésies: «Empereur, ne sois point la honte de tes
aïeux[125]!» Il est bien évident que, dans la longue durée de cette
institution, plus d’un censeur se fit le plat courtisan du maître; mais
il est juste de dire aussi que plus d’un n’hésita pas à accomplir son
devoir au péril de sa vie. Un censeur, persuadé du sort qui l’attendait,
un jour qu’il avait à faire à l’empereur des représentations
contrairement à sa volonté, fit conduire son cercueil à la porte du
palais où il allait s’acquitter de sa charge.[126] Un autre, torturé,
écrivit avec son sang ce qu’il n’avait plus la force d’exprimer à haute
voix. La tyrannie éphémère a pu les condamner parfois au dernier
supplice: elle a été impuissante à arracher de l’esprit chinois le droit
qui leur appartient de blâmer au besoin les actes du souverain et de
faire appeler devant leur tribunal les princes et les prolétaires
devenus égaux, du moment où les uns ou les autres sont tombés sous le
coup de leurs accusations.
En somme, sous le despotisme chinois, les disciples et successeurs de
Confucius ont proclamé hautement et fait accepter par tous, comme
principe fondamental de la politique, des formules qu’on croirait
émanées de la démocratie moderne: «Le Fils du Ciel est établi pour le
bien et dans l’intérêt de l’empire, et non l’empire, pour le bien et
dans l’intérêt du souverain[127].» Le droit à l’insurrection est même
énoncé clairement dans un passage du livre de Mencius[128].
On doit assurément flétrir le despotisme des empereurs de Chine comme
tous les autres despotismes; mais il serait injuste de croire qu’il est
plus barbare que ne l’a été l’autocratie d’une foule de souverains
européens. Il faut même ajouter, à l’honneur de la civilisation
chinoise, que la morale publique, la morale écrite, je pourrais dire la
morale officielle, condamne ses abus et ses excès, avec une énergie et
une persistance dignes à plus d’un égard de notre respect et de notre
admiration.
[Illustration]
[Illustration]
VI
LES GRANDES ÉPOQUES
DE L’HISTOIRE DE CHINE
DEPUIS LE SIÈCLE DE CONFUCIUS
JUSQU’A LA RESTAURATION DES LETTRES
SOUS LES HAN
Le siècle de Confucius fut un des grands siècles de l’histoire morale et
intellectuelle de l’humanité. Il vit paraître en Chine le philosophe
Laotsze, dans l’Inde le bouddha Çâkya-Mouni, à peu près en même temps
que Zoroastre allait chercher dans des pays inconnus les préceptes
d’une foi nouvelle, et Pythagore, en Égypte, l’initiation, à la suite de
laquelle il fonda la célèbre École Italique.
Je ne vous présente point ces synchronismes dans le but d’en tirer la
conclusion que tous ces célèbres instituteurs ont puisé leurs idées à
une source commune. Si, avec quelque apparence de vérité, on a pu
énoncer l’hypothèse que Laotsze avait tiré sa doctrine du même courant
philosophique où Çakya-Mouni avait trouvé l’inspiration première de la
sienne[129], c’est sans raison qu’on a dit que Confucius avait pu
profiter des enseignements de la Grèce et s’approprier les théories de
Pythagore et les préceptes du prophète Ezéchiel[130]. L’histoire de la
vie du philosophe chinois et l’itinéraire de ses voyages, qui ne l’ont
jamais porté en dehors des frontières de la Chine, sont trop bien
connus pour qu’on soit en droit de supposer qu’il ait jamais rien su
des opinions morales et politiques cultivées chez les peuples étrangers.
Son œuvre ne lui est pas exclusivement personnelle, bien loin de là;
mais tous ses emprunts, il les a faits aux vieilles traditions de son
pays. De sorte qu’on peut affirmer sans crainte que son œuvre est
essentiellement chinoise. C’est ce qui fait, sans doute, qu’elle a
survêcu à vingt siècles de révolutions, dans un des plus vastes empires
qu’ait connus l’histoire, et est restée, de nos jours encore, debout et
florissante au milieu du groupe ethnographique le plus dense, le plus
populeux qui se soit conservé sur la surface du globe.
Confucius, c’est la Chine ancienne et moderne personnifiée dans un seul
homme. Cet homme n’a certainement pas été le génie le plus original, le
penseur le plus profond, le philosophe le plus pénétrant, le narrateur
le plus aimable qu’ait enfanté l’immense région où coule le fleuve
Jaune. Loin de là; son génie ne s’assimila qu’avec peine celui qui
avait plané sur l’empire aux mémorables époques antérieures à la
dynastie des Tcheou (1134 avant notre ère); sa pensée ne sut point
s’élever au-dessus du domaine du bon sens le plus vulgaire; sa
philosophie ne s’engagea, pour ainsi dire, jamais dans les régions
périlleuses de la métaphysique, et ne se préoccupa guère plus de la
physique; ses connaissances, en somme, furent des plus modestes, et sa
faible imagination ne lui permit qu’après de pénibles efforts de
comprendre quelque chose à la musique, sans qu’il lui fût jamais donné
d’atteindre à la hauteur de la poésie. Ce serait à tort qu’on
appellerait Confucius _philosophe_, si l’on entendait donner à ce mot
une signification supérieure à celle que fournit son étymologie. Il fut
un sage, un moraliste, tant soit peu un économiste; en tenant compte de
l’époque où il vécut, c’est assez dire pour sa gloire, et je ne vois pas
l’avantage de lui attribuer des qualités qu’il n’eut point, et dont
l’énonciation enthousiaste, par la bouche de maint historien, n’a eu
pour effet que de fausser l’histoire et de dénaturer le caractère d’une
œuvre toute de paix et d’éducation publique.
Tout autre fut Laotsze, son contemporain[131]. Laotsze ne nous est connu
que par un ouvrage mutilé, fort obscur, en certains endroits
inintelligible. Cet ouvrage, intitulé _Tao-teh-king_ «Le livre de la
Voie et de la Vertu»[132], n’en a pas moins suffi pour assurer à son
auteur une célébrité exceptionnelle, et pour donner naissance à une
secte nombreuse, à certaines époques omnipotente, et au sein de laquelle
se sont élevés, d’âge en âge, des philosophes d’une incontestable
valeur.
Les difficultés inhérentes au texte du _Tao-teh-king_ sont telles que,
sur bien des points essentiels, il n’est pas possible de savoir au juste
à quoi s’en tenir au sujet des idées de Laotsze; mais on peut en
comprendre suffisamment pour entrevoir au moins les traits
caractéristiques de sa doctrine.
Confucius croyait à la perfection dans la nature et dans l’homme: il
admettait qu’en se conformant à la nature, l’homme pouvait être heureux.
L’idée de la perfection originelle de l’homme, profondément enracinée
dans son esprit, est l’objet d’une maxime enseignée dans toutes les
écoles où l’on garde religieusement le culte de sa mémoire: «La nature
de l’homme est bonne en principe» (_Jin-seng pen chen_).