qu’une violente tempête s’éleva sur l’océan. De gros poissons parurent
alors à la surface de l’eau et soutinrent les vaisseaux japonais.
L’armée arriva de la sorte, saine et sauve, en Corée. Le roi de Sin-ra,
_Hasamukin_, saisi de terreur, s’écria: «J’ai entendu dire qu’il y avait
à l’Orient un royaume des Génies appelé _Nip-pon_, gouverné par un sage
prince du titre de _Sumera-mikoto_. Ce sont évidemment les troupes
divines de ce royaume; comment serait il possible d’y résister[81]?» Il
arbora donc un drapeau blanc en guise de pavillon parlementaire, et se
constitua volontairement prisonnier de l’impératrice qui lui accorda la
vie et se fit livrer ses trésors, ainsi que des otages. Il prit en
outre l’engagement de payer un tribut annuel à la cour du Mikado. Les
rois de _Korai_ et de _Haku-sai_, ayant appris ce qui se passait,
envoyèrent des espions pour savoir à quoi s’en tenir sur les forces de
l’armée japonaise. Convaincus que la lutte serait inégale et sans succès
possible pour eux, ils se rendirent au camp de l’impératrice, se
prosternèrent la tête contre terre, et implorèrent la faveur de la paix,
prenant l’engagement de se reconnaître pour toujours les tributaires du
Japon. La triarchie des _San-kan_ fut, de la sorte, soumise tout entière
à l’autorité des mikados[82].
Iki-naga-tarasi établit ensuite un campement en Corée, au commandement
duquel elle plaça un personnage appelé _Oho Ya-da Sukune_; puis elle
s’en retourna au Japon, emportant avec elle, outre les objets précieux
dont elle s’était emparée, des livres et des cartes géographiques.
Arrivée dans le pays de Tsoukousi, conformément à ses vœux, elle
accoucha d’un fils, qui fut plus tard l’empereur _Hon-da_. Elle se
rendit ensuite à _Toyora_, pour accomplir les funérailles de
Tarasi-naka, son époux décédé avant la guerre.
Un des fils de Tarasi-naka, né d’une autre mère que Iki-naga-tarasi,
sous prétexte qu’il était l’aîné, voulut revendiquer ses droits au trône
de son père. Il leva, pour appuyer cette revendication, une armée qui
attaqua les troupes de l’impératrice. Také-no outsi Soukouné, ministre
de cette princesse, parvint à l’aide d’un stratagème à surprendre à
l’improviste le prince révolté, qui ne put sauvegarder sa liberté que
par la fuite. De désespoir, il se noya.
Iki-naga-tarasi envoya deux fois des ambassadeurs à la cour des _Weï_,
qui régnaient, à cette époque, en Chine. On trouve, en effet, dans le
recueil des _Historiens de la Chine_, la mention de plusieurs ambassades
d’une reine du Japon appelée _Pi-mi-hou_, qui paraît être la même que
l’impératrice épouse de Tarasinaka. Les auteurs chinois disent, il est
vrai, que, «devenue adulte, elle ne voulut pas se marier»; mais ils
ajoutent qu’elle s’était «vouée au culte des démons et des esprits[83]»,
particularité qui contribue à rendre l’identification très
vraisemblable. Il y a, d’ailleurs, une question de synchronisme qui
éclaircit sensiblement le problème.
Une de ces ambassades est fixée à la seconde année de l’ère _King-tsou_
(238 après J.-C.). Une autre ambassade est mentionnée à la quatrième
année de l’ère _Tching-tchi_ (243 après J.-C.).
La plupart des historiens japonais sont muets au sujet de ces
ambassades; et ceux qui les mentionnent se sont probablement renseignés
à des sources chinoises.
Le _Nipponwau-dai iti-ran_, dont une traduction très imparfaite, rédigée
par Titsingh avec le concours des interprètes japonais du comptoir de
_Dé-sima_, a été publiée par Klaproth, parle d’une ambassade de
l’empereur des _Weï_ qui aurait été envoyée à la cour du Japon[84]. Le
même ouvrage dit que _Sun-kiuen_, souverain chinois de la dynastie de
_Ou_, eut l’idée d’attaquer le Japon; mais, bien qu’il ait fait passer
la mer à plusieurs myriades de soldats, il n’obtint aucun résultat, une
maladie pestilentielle ayant décimé son armée pendant la traversée.
Iki-naga-tarasi, suivant les historiens japonais, aurait régné 69 ans et
vécu un siècle. Les historiens chinois, au lieu d’attribuer un si long
règne à cette princesse, font figurer plusieurs souverains pendant cette
période: un roi, qu’on ne nomme point et auquel le peuple refusa de se
soumettre; puis une fille de l’impératrice, appelée _I-yu_, qui monta
sur le trône à l’âge de treize ans.
Le successeur de l’impératrice Iki-naga-tarasi fut l’empereur _Hon-da_,
fils de cette princesse et du mikado Tarasi-naka. Si le règne précédent
tient encore à la mythologie par le merveilleux dont les historiens
indigènes se sont plu à l’entourer, le nouveau règne appartient
définitivement à l’histoire. C’est à partir de cette époque que l’usage
de l’écriture s’est répandu au Japon, et que les lettrés de ce pays ont
commencé à cultiver la littérature chinoise.
Le _Ni-hon Syo-ki_ rapporte qu’en automne de la quinzième année du règne
de Hon-da (284 de notre ère), le roi de Paiktse envoya un personnage
appelé _A-ti-ki_ ou _A-to-ki_ offrir au mikado deux beaux chevaux de son
pays. Ce personnage savait lire le chinois, de sorte que le mikado le
nomma précepteur (_fumi-yomi-hito_ «maître de lecture») de son fils, le
prince héréditaire _Waka-iratuko_. _A-ti-ki_, ayant désigné un lettré
du royaume de _Haku-sai_, nommé _Wa-ni_, comme le plus capable pour
remplir cette mission, Honda envoya chercher _Wa-ni_ en Corée. Celui-ci
arriva au Japon l’année suivante (285 de notre ère), et fut aussitôt
appelé aux fonctions de précepteur du prince impérial.
Wani appartenait à la famille de l’empereur Kaotsou, de la dynastie des
Han, dont un des membres était venu s’établir en Corée, dans le royaume
de Paiktse. Mandé à la cour du mikado, il apporta au Japon le _Lun-yu_
ou Discussions philosophiques de l’École de Confucius, le
_Tsien-tze-wen_ ou Livre des Mille Caractères, et quelques autres
ouvrages chinois, dont nous ne possédons malheureusement pas la
nomenclature.
Toutefois, les relations de la Corée avec le Japon, dont elle
reconnaissait la suzeraineté[85] depuis les conquêtes de
Iki-nagatarasi, deviennent très suivies sous le règne de Honda; et nous
voyons des gens de la triarchie des Sankan employés par le mikado à de
grands travaux publics, notamment à creuser un lac qui fut nommé
_San-Kan-no ike_ «le lac des Trois Kan»[86]. Le prince Waka Iratsouko,
élève de Wani, acquit bientôt la connaissance de l’écriture chinoise. On
rapporte, en effet, qu’en 297 le roi de Koraï, ayant écrit au mikado une
lettre dans laquelle il se vantait que son pays avait apporté
l’instruction au Japon, ce prince lut lui-même la lettre, et, après
avoir témoigné à l’ambassadeur qui l’apportait son mécontentement pour
l’impolitesse de sa teneur, la déchira en morceaux[87].
A partir de cette époque, avec la littérature de la Chine, nous voyons
la civilisation chinoise, d’année en année, de plus en plus pénétrer de
part en part la civilisation japonaise. La langue écrite du
Céleste-Empire devient la langue savante du Nippon, les livres composés
dans cette langue, les livres classiques sur la culture desquels sera
basée désormais toute instruction soignée, toute éducation libérale.
Nous avons donc à examiner à présent, au moins dans ses traits les plus
caractéristiques, cette vieille et à tant d’égards étonnante
civilisation du Céleste-Empire, dont la connaissance était naguère
encore considérée comme indispensable à tout Japonais qui prétendait au
titre de lettré ou même simplement d’homme bien élevé. Depuis la récente
invasion des idées européennes au Japon, les indigènes négligent plus
que par le passé les études chinoises auxquelles ils s’adonnaient
naguère des leur entrée à l’école et jusqu’à la fin de leurs classes. On
aurait tort de croire cependant que ces études soient absolument
dédaignées, abandonnées par les insulaires de l’Extrême-Orient.
Quiconque possède une solide érudition sinologique est assuré de leur
estime, de leur courtoisie; et, en bien des circonstances, il n’y a pas
pour l’Européen de meilleur moyen d’acquérir la confiance de ces
intelligents orientaux, d’arriver à être admis sans détour dans leur
intimité, que celui qui consiste à leur montrer qu’on connaît à fond la
littérature antique du pays d’où ils ont tiré jadis leur écriture, leurs
sciences, leur religion et une grande partie de leurs idées morales et
philosophiques.
[Illustration]
[Illustration: La Civilisation Japonaise, (carte)]
[Illustration]
V
INFLUENCE DE LA CHINE
SUR
LA CIVILISATION DU JAPON
LA CHINE AVANT CONFUCIUS
Les premières relations suivies des Chinois avec les Japonais, au
IIIe siècle de notre ère, furent pour ces derniers le signal d’une
ère nouvelle de transformation sociale. La Chine apportait au Japon une
écriture d’une savante complexité[88], bien faite pour frapper
l’imagination d’un peuple encore enfant, et, avec cette écriture, une
histoire déjà vieille à cette époque de plusieurs milliers d’années
d’antiquité, une philosophie raffinée et des connaissances scientifiques
et industrielles relativement très avancées. Les insulaires de l’extrême
Orient, au naturel inquiet et essentiellement curieux, virent, dans
cette civilisation du continent, un grand modèle à suivre et à imiter,
quelque chose qui était pour eux une véritable révélation. De même que
les Japonais de nos jours se sont empressés de s’initier à toutes les
découvertes du génie européen, depuis l’ouverture des ports de leur
empire au commerce de l’Occident (1852), de même les Japonais des
premiers siècles de notre ère se jetèrent avec avidité sur tout ce qui
pouvait leur faire connaître les progrès accomplis alors sur la terre
ferme du continent asiatique.
La Chine a toujours vécu dans le passé: elle n’a jamais rêvé d’avenir
qui puisse égaler, et encore moins surpasser, les perfections des
premiers âges. C’est en étalant les fastes de son antiquité reculée,
qu’elle devait d’abord fasciner l’imagination des insulaires du Nippon.
Cette antiquité, que les Japonais instruits se sont fait un devoir
d’étudier durant la période de leur éducation classique, nous allons
essayer de l’envisager dans ses traits les plus saillants et les plus
caractéristiques.
On a beaucoup discuté sur l’origine de la nation chinoise: la plupart
des orientalistes inclinent à l’idée de placer son berceau au nord ou à
l’ouest du continent asiatique. M. d’Hervey de Saint-Denys est porté à
lui attribuer une origine américaine[89]. Je ne discuterai point ici
ces diverses théories; je me bornerai à dire qu’il résulte de mes
travaux que le plus ancien domaine de la civilisation chinoise doit être
placé en dehors des limites actuelles de la Chine proprement dite, à
l’ouest, dans la direction du Koukou-noor, probablement sur les versants
orientaux du mont Kouën-lun.
Quelques savants n’admettent point, sans de grandes réserves, les récits
antérieurs à la dynastie des _Tcheou_ (1134-256 avant notre ère), et
encore n’accueillent-ils pas sans difficulté ce qu’on nous apprend des
règnes de cette dynastie avant Confucius. Je crois les scrupules de ces
savants fort exagérés. Il est évident que plus on recul loin dans
l’antiquité, plus il faut s’attendre à trouver l’histoire mêlée à la
mythologie. Nous possédons néanmoins trop de sources certaines de
l’histoire antique de la Chine pour pouvoir reléguer dans le domaine de
la fable ce que nous savons, non-seulement des premiers temps de
l’époque des _Tcheou_, mais même une foule d’indices historiques
remontant à la dynastie des _Chang_, à celle des _Hia_, et, dans une
certaine mesure, au-delà de cette dynastie. L’authenticité de cette
histoire n’est que médiocrement établie, il est vrai, par les monuments
de l’art proprement dit. Les édifices de pierre sont de toute
rareté[90], les inscriptions insuffisantes, les bronzes pour la plupart
sans légendes sur lesquelles puisse s’exercer la critique avec quelque
chance de succès. En revanche, l’institution antique de la charge
d’historiographe officiel de l’empire, les conditions remarquables
d’indépendance dans lesquelles étaient placés les lettrés chargés de
cette haute fonction publique, nous fournissent des garanties de vérité
qu’on rencontrerait difficilement ailleurs. La création des
historiographes officiels et du Tribunal de l’Histoire est attribuée par
les Chinois au règne de Hoang-ti (2637 avant notre ère). Choisis parmi
les savants les plus renommés de l’empire, ils écrivaient jour par jour
les événements qui se passaient sous leurs yeux; pour les garantir du
danger qu’ils pouvaient encourir en racontant les faits qui n’étaient
pas de nature à plaire à l’empereur et aux grands, les institutions leur
accordaient le privilège de l’inamovibilité.
Les Chinois, comme tous les peuples qui ont occupé une large place dans
l’histoire, ont cherché à reporter aussi loin que possible dans
l’antiquité les vestiges primitifs de leur existence sociale. Confucius,
auquel on doit la reconstitution de leurs plus vieilles annales, était
un esprit sobre, d’une imagination étroite, peu enclin aux récits
merveilleux. Il chercha sans doute à trouver dans le passé une base sur
laquelle il put appuyer sa doctrine; mais, cette base trouvée, il n’eut
ni le goût, ni le besoin de faire remonter à des temps plus reculés les
fastes du peuple dont il s’était donné la mission de réformer les
mœurs et de régler l’existence. Eh bien! Confucius a non-seulement
admis comme historique le règne de _Hoang-ti_, qui vivait au XXVIIe
siècle avant notre ère, près de 600 ans avant la naissance d’Abraham,
mais même les règnes de princes antérieurs à Hoang-ti, tels que
_Chin-noung_ et _Fouh-hi_, qu’il désigne sous le nom de _Pao-hi_[91]. Le
règne de ce dernier empereur est placé par les historiens indigènes au
XXXVe siècle avant notre ère, c’est-à-dire longtemps avant l’époque
probable de la fondation des empires d’Égypte, de Babylonie et
d’Assyrie, et près de deux siècles avant la date attribuée au déluge
biblique.
De quelque côté que nous tournions nos regards, lorsque nous voulons
pénétrer les ténèbres de ces premiers temps de l’histoire, nous nous
trouvons en présence de fables et de légendes. S’il fallait renoncer aux
annales de tous les temps où la vérité s’est associée à la fiction,
l’histoire de notre globe serait bien moderne. Il appartient à la
critique, fondée sur les principes de l’ethnographie, de démêler ce qui,
de ces vieux âges, doit être acquis aux annales de l’humanité et ce qui
doit être relégué dans le domaine du mensonge et de la fantaisie. Le
contrôle de l’érudition ne saurait être exercé d’une façon trop sévère;
mais ce contrôle ne doit point avoir pour effet de repousser sans ample
discussion les faits dont l’authenticité ne paraît pas absolument
démontrée. L’esprit humain, on l’a dit souvent, invente peu; ses
prétendues inventions ne sont souvent que des échos, des réminiscences
des temps passés. Une foule de légendes décèlent des faits réels, dont
la trace mérite d’être recherchée. Qu’importe, au fond, qu’Homère soit
un personnage mythique: son nom signifie l’auteur ou les auteurs de
l’_Iliade_ et de l’_Odyssée_. Il peut se faire que beaucoup de noms
chinois des premiers âges n’aient pas été portés par ceux auxquels on
les attribue. Ce qui est utile de savoir, dans l’espèce, c’est avant
tout quelle a été l’évolution de l’humanité, l’évolution des peuples.
Les légendes archaïques de la Chine nous apprennent ce que la tradition
locale a conservé des époques primitives de ce vaste empire. Il est
intéressant de le connaître.
De ces légendes, la plus considérable, celle qui nous raconte la
condition du peuple chinois avant la fondation de la monarchie[92], a
été vulgarisée par les _Taosse_, prétendus sectateurs de la philosophie
de _Lao-tse_, dont l’influence fut prépondérante en Chine à l’époque de
la néfaste, mais à coup sûr mémorable dynastie des _Tsin_ (IIIe
siècle avant notre ère). Nous y trouvons l’histoire de deux chefs de
tribus _Yeou-tchao_ et _Soui-jin_[93], qui représentent la période
durant laquelle les Chinois, non encore civilisés, vivaient à l’état de
tribus nomades et à peu près sauvages, dans les régions montagneuses de
l’Asie Centrale.
Avec l’empereur _Fouh-hi_[94], sur l’existence duquel les lettrés
indigènes, dit le Père Amyot, n’émettent aucun doute, commence la
période où les Chinois se constituent en nation proprement dite,
reconnaissent un chef pour toutes leurs tribus et établissent au milieu
d’eux une sorte de gouvernement politique et religieux. A ce prince, la
tradition attribue l’invention d’une écriture rudimentaire, composée de
trois lignes entières ou brisées, qui, suivant leurs combinaisons,
servaient à rappeler un certain nombre d’idées simples, adaptées aux
besoins de l’administration publique. Les signes de cette écriture sont
désignés sous le nom de _koua_ ou trigrammes; ils remplacèrent une
écriture formée à l’aide de cordelettes nouées, analogues aux _qquipou_
des anciens Péruviens. Fouhhi est représenté avec des excroissances sur
le front, emblèmes du génie, qu’on remarque également sur l’image
traditionnelle de Moïse. On le désigne comme le premier législateur de
son pays; il ordonna que les hommes et les femmes portassent un costume
différent, et institua les cérémonies du mariage. Il passe aussi pour
l’inventeur du cycle de soixante ans, encore en usage de nos jours en
Chine, en Cochinchine, en Corée et au Japon, ainsi que du calendrier; il
enseigna à ses sujets plusieurs arts inconnus jusqu’alors, la musique,
la pêche, etc.
A la mort de Fouh hi, _Ching-noung_[95], dont le nom signifie «le
laboureur divin», fut appelé à lui succéder. Il inventa la charrue et
l’art de cultiver les champs. Il organisa les premiers marchés, enseigna
les principes de l’art de la guerre et s’appliqua à l’étude de la
médecine, fondée sur la connaissance des propriétés des plantes.
Les historiens chinois placent quelque fois plusieurs règnes entre ceux
de Chin-noung et de Hoang ti; mais ils s’accordent assez mal sur ce
qu’ils rapportent sur ces règnes. Avec Hoang ti seulement, leur récit
acquiert une apparence de vérité qui ne permet guère de le reléguer en
dehors du domaine de l’histoire positive. La soixante et unième année du
règne de ce prince (2634 ans avant notre ère), commence le premier des
cycles sexagénaires qui se sont succédé depuis lors sans interruption
jusqu’à nos jours.
Nous nous trouvons désormais dans le domaine de la chronologie
rigoureuse; car cette chronologie est fondée sur une computation des
années et des siècles qui ne paraît pas avoir été modifiée, en Chine,
depuis les temps les plus reculés. L’année chinoise la plus ancienne
était de 365 jours et un quart, juste comme l’année julienne; quant aux
siècles chinois, ils se composent de soixante années, formées par la
combinaison de deux petits cycles primordiaux, l’un de dix, l’autre de
douze éléments, qui, juxtaposés, ne peuvent jamais produire deux fois
une notation semblable pendant toute la durée de la période[96].
Hoang ti personnifie donc le point de départ historique des annales de
la Chine. Quant aux événements dont le récit est rapporté à son époque,
il est évident qu’il ne faut les admettre qu’avec réserve. On nous le
représente comme auteur d’une foule d’inventions, attribuées déjà, pour
la plupart, aux souverains semi-historiques qu’on cite comme ayant été
ses prédécesseurs. Enfin c’est à lui qu’est décerné pour la première
fois le titre de ti «empereur», qui fut substitué à celui de _wang_
«autocrate», donné aux princes qui avaient gouverné jusque-là sur la
Chine[97]. Ce titre, employé parallèlement avec celui de _chang-ti_ «le
haut _empereur_», par lequel on désignait déjà sous son règne l’Être
suprême, établissait, entre le Ciel et le maître de la Terre, une
corrélation de nature à rendre sacrées, aux yeux du peuple, les
prérogatives de sa haute magistrature. Après Hoangti, on place quatre
souverains: _Chao-hao_ fit exécuter de grands travaux publics, composa
une musique nouvelle et régla le costume que devaient porter les
mandarins des différentes classes; _Tchouen-hioh_ organisa le service
des mines, des eaux et des forêts, réforma le calendrier et plaça le
commencement de l’année à la première lune du printemps; il décréta
enfin que l’empereur seul offrirait désormais le grand sacrifice au
Chang-ti; _Ti-ko_[98] réforma les mœurs de son peuple et introduisit
la coutume de la polygamie; _Ti-tchi_[99], le dernier de cette période,
se livra à la débauche et à toutes sortes de désordres. Les anciens de
l’empire le déposèrent et élevèrent à sa place son frère _Yao_[100],
avec lequel commence l’histoire enregistrée dans le livre canonique des
Chinois appelé _Chou-king_. _Yao_ et ses deux successeurs au trône,
_Chun_ et _Yu_[101] sont considérés par les Chinois comme les modèles
éternels de toutes les vertus qui doivent entourer la majesté d’un
souverain. Aussi leur a-t-on décerné le titre de _san-hoang_ «les trois
augustes».
_Yao_ attachait un grand prix à l’étude de l’astronomie: il voulut que
la vie du peuple fût réglée sur les révolutions des corps célestes. Il
considérait la suprême puissance comme une lourde charge, que nul ne
devrait envier, mais à laquelle, non plus, personne n’avait droit de se
soustraire. Préoccupé de trouver un successeur, il repoussa la
proposition que lui faisaient ses ministres de désigner son fils pour
occuper le trône après lui, et finit par arrêter son choix sur un pauvre
laboureur nommé _Chun_, qui, né dans une famille obscure et entouré de
parents sans talent ni sagesse, sut vivre en paix en pratiquant les
devoirs de la piété filiale, étendue, comme le font les Chinois, à tous
les rapports qui existent entre les différents membres de la société:
l’empereur, les parents et les amis.
_Chun_ (2285 ans avant notre ère) hésita longtemps à accepter le trône
que Yao venait de lui offrir; il ne se trouvait pas à la hauteur de la
charge que l’empereur avait résolu de lui confier. Sur les instances
réitérées de Yao, il se décida enfin à prendre en main les rênes du
gouvernement. Comme son prédécesseur, il s’attacha à l’étude des
révolutions célestes et au perfectionnement du calendrier; il établit
un système de poids et mesures uniforme pour tout l’empire et institua
un code de justice criminelle, moins dur pour les coupables que les lois
qui étaient en usage avant sa promulgation. Quelques auteurs prétendent
même que les punitions corporelles ne furent mises en pratique que sous
la dynastie des _Hia_, et que les châtiments infligés sous le
gouvernement de _Chun_ ne consistaient qu’en cérémonies infamantes.
Pendant son règne, _Chun_ avait eu à se préoccuper du débordement du
fleuve Jaune et des inondations diluviennes qui avaient rendu
inhabitables de grandes étendues du territoire chinois. Un jeune homme
pauvre, nommé _Yu_, qui passait pour descendre de l’empereur Hoangti,
était devenu l’ingénieur de l’empire et avait dirigé de grands travaux
de canalisation pour faciliter l’écoulement des eaux. La sagesse dont ce
jeune homme avait fait preuve en maintes circonstances, engagea _Chun_ à
le désigner pour son successeur. Yu fit ses efforts pour décider
l’empereur à lui préférer un sage du nom de _Kao-yao_[102]. Cédant
enfin à la volonté du prince, il fut installé dans la Salle des Ancêtres
et proclamé empereur en 2205 avant notre ère. Avec lui commence la
première dynastie chinoise dite des _Hia_, qui gouverna la Chine pendant
plus de 420 ans (2205-1783 avant notre ère). La seconde dynastie fut
celle des _Chang_, laquelle dura 649 ans (1783-1134 avant notre ère). La
troisième dynastie enfin, celle des _Tcheou_, qui vit paraître les deux
plus célèbres philosophes de la Chine, _Lao-tsze_ et _Confucius_, dura
878 ans (1134-256 avant notre ère).