Les Japonais, dans le but de donner une origine divine à leurs

souverains, ont fait descendre le premier mikado, Zin-mou, de la déesse

du Soleil, _Ama-terasu-oho-kami_[49], c’est-à-dire «le Grand Génie qui

brille au firmament.» La mère de ce prince, _Tama-yori hime_, était

fille du _Riu zin_ «le Génie Dragon», ou dieu de la Mer; elle lui donna

le jour en l’an 712 avant notre ère, quinze ans avant la mort

d’Ezéchias, roi de Juda, et soixante-cinq ans avant la prise de

Babylone, par Nabuchodonosor, roi de Ninive.

Dans le système adopté par les Japonais, Zinmou, tout en étant le

premier mikado, n’est pas, à proprement parler, le fondateur de la

monarchie japonaise. Le _Ni-hon Syo-ki_[50] et, après lui tous les

historiens qui l’ont copié, rapporte que ce personnage fut proclamé

prince héréditaire lors de sa quinzième année, et, par conséquent, futur

héritier d’un trône déjà fondé en 697 avant notre ère, c’est-à-dire

trente ans avant la conquête de l’île de Kiousiou, la plus méridionale

des trois grandes îles de l’archipel, et sa première étape.

De l’île de Kiousiou, Zinmou se rendit avec des vaisseaux dans la

province d’Aki, située au nord du _Suwo-nada_ ou mer intérieure; puis,

au troisième mois dans l’automne de 666[51], dans les pays voisins de

_Kibi_, où se trouvent aujourd’hui les provinces de Bingo, de Bitsiou et

de Bizen. Il séjourna trois années dans ce pays pour remettre sa flotte

en état et réunir des provisions de guerre. En 663, il arriva dans la

région où s’élève actuellement la ville d’Ohosaka, région qui fut

appelée, à cause de la forte marée qu’il rencontra sur ses côtes,

_Nami-haya on-kuni_ «le pays des vagues rapides», et, par la suite,

_Nani-ha_ ou _Nani-va_[52]. Peu après, il se trouva, à _Kusa ye-no

saka_, en présence d’un puissant prince aïno, nommé, en japonais,

_Naga-sune hiko_[53], qui lui fit subir plusieurs échecs et mit ses

troupes en déroute. Dans un des combats, le frère aîné de l’empereur,

_Itu-se-no mikoto_, fut atteint d’une flèche et mourut[54]. Zinmou

reprit, en conséquence, la mer, où le mauvais temps mit sa flotte en

péril: «Hélas! s’écria un de ses frères, j’ai parmi mes aïeux les Génies

du Ciel; ma mère est Déesse de l’Océan. Comment se fait-il qu’après

avoir été malheureux sur terre, je sois encore malheureux sur mer?» Puis

il tira son épée et se jeta dans les ondes; son troisième frère suivit

son exemple, de sorte que Zinmou se trouva seul avec son fils pour

continuer sa mémorable expédition[55].

L’histoire des relations de l’empereur Zinmou et de Nagasoune me paraît

avoir été altérée à dessein et d’une façon assez transparente pour

éveiller l’attention de la critique. Les Japonais, conquérants des îles

occupées primitivement par les Yézo ou _Mau-zin_ «peuples velus»,

comprirent tout d’abord l’utilité, pour leur politique envahissante, de

faire croire à l’origine commune de leur prince et des principaux chefs

aïno. Le meilleur moyen pour arriver à ces résultats, était d’emprunter

aux autochtones leur mythologie nationale, et de greffer la généalogie

de Zinmou sur un des principaux rameaux de leur grande famille de _Kami_

ou de Génies. Je ne veux pas dire pour cela que le panthéon sintauïste,

dont nous trouvons les principales représentations dans le _Ko-zi ki_,

est un panthéon purement aïno: bien loin de là, je crois apercevoir,

dans ces dieux originaires du Japon, des créations d’origine multiple,

et notamment des créations du génie asiatique continental. La question

est trop étendue, trop complexe, pour être examinée en ce moment.

J’essaierai seulement d’appeler votre attention sur le procédé adopté

par Zinmou pour effacer les conséquences funestes qu’aurait pu avoir,

sur l’esprit des indigènes, son caractère de conquérant étranger, de

nouveau venu, dans l’archipel de l’Asie orientale.

Nagasoune était un des chefs aïno avec lequel Zinmou comprit, tout

d’abord, qu’il avait beaucoup à compter. Sa première attaque contre ce

puissant _hi-ko_ lui avait prouvé que les autochtones ne se laisseraient

pas assujétir aussi aisément qu’il l’avait espéré de prime abord.

Zinmou, je l’ai dit, perdit plusieurs batailles engagées avec Nagasoune.

Nagasoune, disent les historiens japonais, avait, antérieurement à

l’arrivée de Zinmou dans le _Yamato_, proclamé prince des tribus

indigènes, _Mumasimate_, fils de sa sœur cadette et d’un certain

_Nigi-hayabi_[56]. Or, ce _Nigi-hayabi_ était lui-même fils

d’_Osiho-mimi_, le second des grands dieux terrestres (_ti-zin_); de

telle sorte que Zinmou, qui se prétendait issu de son côté de

_Ugaya-fuki awasesu_, le quatrième de ces grands dieux, se trouvait

apparenté avec le principal chef de ses ennemis. Seulement, il

s’agissait pour lui de faire accepter à son adversaire ce système

généalogique. Voici comment il s’y prit, d’après la légende:

Nagasoune avait envoyé un émissaire à Zinmou pour lui faire voir un

carquois provenant des génies célestes, et qui appartenait à son

beau-frère, Nigi-hayabi. L’empereur, de son côté, montra un carquois

qu’il possédait; et comme, en les rapprochant, ils se trouvèrent

identiques, il devint évident pour tous que Zinmou et Nigi-hayabi

descendaient l’un et l’autre des anciens dieux du pays. Ce dernier,

convaincu de cette parenté qu’il n’avait pas soupçonnée, voulut faire sa

soumission au mikado. Nagasoune tenta de s’y opposer: sa résistance lui

coûta la vie[57]. Zinmou avait, de la sorte, aplani par la ruse les

obstacles que ses troupes étaient impuissantes à renverser. Fort de

l’alliance du prince aïno Nigi-hayabi, il lui fut désormais facile de

vaincre et d’anéantir l’un après l’autre tous les chefs des tribus qu’il

rencontra sur sa route. Ces petits chefs, il n’avait plus désormais de

nécessité de les attacher à sa fortune; au lieu de voir en eux des

descendants des anciens dieux du pays, il ne les considéra plus, _væ

victis_! que comme des bandits. L’histoire, qui nous les represente

comme vivant dans des tanières, à l’état sauvage, les appelle «des

araignées de terre» (_tuti-gumo_).

Maître de la situation, après sept années consacrées à des préparatifs

militaires et à des combats, en l’an 660 avant notre ère, Zinmou fit

construire, dans la province de Yamato, le palais de _Kasiva-bara_, où

il fut proclamé mikado. Il organisa ensuite son gouvernement; et, après

soixante-treize ans de règne, mourut à l’âge de cent vingt-sept ans, en

585 avant notre ère. L’année suivante, il fut inhumé sur une colline au

nord-est du mont Ounebi[58]. De nos jours encore, on va faire un

pèlerinage au tombeau du fondateur de la monarchie japonaise.

[Illustration]

[Illustration]

IV

LES SUCCESSEURS DE ZINMOU

JUSQU’A L’ÉPOQUE DE LA GUERRE DE CORÉE

La période de l’histoire du Japon dont nous allons nous occuper

aujourd’hui, est comprise entre les années 585 avant et 313 après notre

ère. Cette période, quel’on peut considérer, en partie du moins, comme

semi-historique, s’étend de la sorte depuis le second mikado jusqu’à

l’époque où la civilisation du continent asiatique, à la suite de la

guerre de Corée, commence à se répandre dans les îles de

l’Extrême-Orient. C’est un espace d’environ 900 ans, durant lequel le

Japon se développe en dehors de toute influence étrangère, à l’exception

de celle que représente Zinmou et ses compagnons d’armes sur le sol

envahi des tribus aïno.

Pendant ce millénaire, quatorze mikados et une impératrice occupent, à

peu près sans interruption, le trône établi pour la première fois, en

660 avant notre ère, dans le palais de _Kasiva-bara_. Plusieurs d’entre

eux n’ont guère laissé, dans les annales de leur pays, d’autre souvenir

que celui de leur nom[59] et du lieu de leur résidence.

A la mort de Zinmou, nous trouvons quelques années d’interrègne. Zinmou

avait laissé trois fils, de deux lits différents. Le troisième, _Kam

Nu-na-kawa Mimi-no Sumera-mikoto_, parvint à se faire reconnaître

mikado, avec l’appui de son frère, né de la même mère que lui. Ce

dernier tua le rival de celui qui devait figurer dans l’histoire sous le

nom de _Sui-sei Ten-wau_. Elevé au rang suprême en l’année 581 avant

notre ère, il mourut en--549. Son frère, mort en--578, fut inhumé, comme

l’avait été son père, sur le _Unebi-yama_, dans la partie nord[60], qui

fut, de la sorte, la plus ancienne sépulture impériale du Japon[61].

Nous voyons ensuite quatre mikados se succéder de père en fils, sans la

mention, dans leur règne, d’aucun incident digne d’être rapporté, entre

les années 548 et 291 avant notre ère.

Sous le règne du VIIe mikado, _Neko Hiko Futo-ni_ (--260 à 215),

quelques historiens placent un événement que j’ai eu déjà l’occasion de

citer, et qui, s’il était admis comme authentique, aurait une

importance de premier ordre pour l’histoire des origines de la

civilisation japonaise. Je veux parler de la mission envoyée au Japon

par l’empereur _Tsin-chi Hoang-ti_, auquel on avait persuadé qu’il

existait, dans ce pays, un breuvage donnant l’immortalité. La

vingt-huitième année du règne de ce prince (219 avant notre ère), un

homme du pays de Tsi, nommé _Siu-fouh_, adressa un mémoire à l’Empereur,

où il disait que, dans l’océan Oriental, il y avait trois montagnes

divines, appelées _Poung-laï_, _Fang-tchang_, et _Ing-tcheou_; que ces

trois montagnes divines étaient situées dans la mer _Pouh-haï_, et que

les habitants de ces îles possédaient un remède pour ne pas mourir. Il

demandait enfin à Chi-hoang d’y être envoyé, pour y chercher ce remède.

L’empereur approuva la demande, et envoya _Siu-fouh_ à la recherche du

pays des Immortels, en compagnie d’un millier de jeunes gens, garçons et

filles. Les vaisseaux qui emportèrent cette mission se perdirent en

mer, à l’exception d’un seul, qui vint apporter en Chine la nouvelle du

désastre[62].

Cet événement est mentionné dans quelques historiens japonais[63]; mais,

comme il ne figure point dans le _Ni-hon Syo-ki_, il y a lieu de croire

qu’il a été emprunté aux sources chinoises par des historiens japonais

de date relativement récente. D’après Syoun-sai Rin-zyo[64], sous le

mikado Kau-rei, à l’époque où régnait en Chine l’empereur Chi-hoang, de

la dynastie des _Tsin_, il y eut un homme appelé _Siu-fouh_, qui exprima

l’idée d’aller chercher au mont _Poung-laï_ un médicament pour éviter la

mort. Il se rendit en conséquence au Japon. On prétend qu’il s’arrêta au

mont _Fu-zi Yama_. Il existe un temple (_yasiro_) construit en son

honneur à _Kuma-no_, dans la province de _Ki-i_[65]».

J’ai tenu à recourir aux sources originales pour connaître la provenance

de cette légende. Je l’ai trouvée dans les _Mémoires_ de Sse-ma Tsien,

le plus célèbre des historiens du Céleste-Empire; mais, au Japon, je ne

l’ai rencontrée que dans des écrits en général peu estimés. Nous ne nous

y arrêterons pas davantage.

Ce qu’on nous apprend des deux mikados suivants, le huitième et le

neuvième, est à peu près insignifiant. Ils régnèrent de 214 à 98 avant

notre ère, et vécurent le premier 117 ans, le second 115 ans. Ces cas de

longévité extraordinaire se rencontrent sous plusieurs règnes de la

période semi-historique des annales du Japon. Ils provoquent sur

l’authenticité de ces règnes des doutes que nous aurons l’occasion

d’examiner plus tard.

Le dixième mikado, _Mi-maki-iri-biko Imi-ye_ (-97 à 30), commence à

occuper une certaine place dans l’histoire. Sous son règne, en l’année

88 avant notre ère, fut établie, pour la première fois, la charge de

_syau-gun_ ou de «lieutenant-général» qui devait être, par la suite,

prépondérante dans l’empire, et ne laisser au mikado qu’une autorité

purement conventionnelle et nominale.

A cette époque, les tribus autochtones relevaient la tête de toutes

parts; le mikado se vit obligé d’établir, dans son empire, quatre grands

commandements militaires, à la tête de chacun desquels il plaça un

_syau-gun_. Ce serait cependant une erreur de confondre le caractère de

la fonction de syaugoun, à cette époque, avec celui qui devait

s’attacher à ce titre environ mille ans plus tard. Dans les anciens

temps, et jusqu’au VIIe siècle de notre ère, il n’y a pas eu de caste

militaire proprement dite: l’empereur, en cas de guerre, était toujours

de droit seul commandant en chef de l’expédition, et jamais cette

charge importante n’était confiée à un de ses sujets[66].

C’est également sous le règne de ce même mikado qu’arriva au Japon, la

première ambassade étrangère dont l’histoire nous ait conservé le

souvenir. Je veux parler de l’ambassade du pays de _Mimana_, que j’ai eu

l’occasion de mentionner dans une conférence précédente. Le _Ni-hon

Syo-ki_ nous dit que cette ambassade apporta un tribut au Japon, en

automne, au 7e mois de la 65e année du règne de Mi-maki-iri-biko

Imiye (an 33 avant notre ère), et ajoute que le pays de Mimana est

éloigné de plus de 2000 _ri_ du pays de _Tukusi_ (côté nord-ouest de

l’île Kiou-siou), et situé au sud-ouest du pays de _Siraki_[67], l’un

des états qui existaient alors dans la péninsule Coréenne[68].

L’ambassadeur nommé _Sonakasiti_ demeura auprès du prince

héréditaire[69]. Le pays de _Mimana_ est également désigné sous le nom

d’_Amana_[70].

Sous le règne du onzième mikado, _Ikume Iri hiko I sati_ (de 29 avant

notre ère à 70 après notre ère), le _Ni-hon Syo-ki_ cite une nouvelle

ambassade de Corée, qui vint apporter des présents à la cour du Japon.

Je m’attache à vous citer les missions envoyées du continent asiatique à

la cour des mikado, parce que ces missions ont dû contribuer puissamment

à éveiller la curiosité des Japonais, et à implanter dans leur pays les

premières racines de la civilisation chinoise.

Sonakasiti, ambassadeur de Mimana, qui était venu à la cour sous le

règne précédent et qui avait été attaché à la personne du prince

héréditaire, exprima le désir de retourner dans son pays. Le mikado

accéda à sa demande, lui fit des présents, et lui remit cent pièces de

soie rouge pour son souverain. Pendant le voyage, l’ambassade de Mimana

fut arrêtée par des hommes du Sinra, qui la dévalisèrent. On attribue à

ce fait l’origine de la haine qui exista, par la suite, entre les deux

états[71].

Ces riches présents, sans doute, éveillèrent la convoitise du Sinra.

Nous voyons, en effet, un fils du roi de ce pays, nommé _Ama-no

Hi-hoko_, se rendre au Japon, la 27e année avant notre ère, au

printemps, le troisième mois, et demander au mikado la faveur d’être

admis parmi ses sujets. Ce prince débarqua dans la province de _Harima_,

et s’arrêta dans la ville de _Si-sava-no mura_. Le mikado lui envoya

demander qui il était, et quel était son pays. Ama-no Hi-hoko répondit

qu’il était fils du maître du royaume de Sinra, et qu’ayant appris que

le Japon était gouverné par un sage empereur, il était venu s’y

instruire et se mettre au nombre de ses sujets; qu’enfin il apportait en

présent des objets de son pays pour les offrir au mikado. Celui-ci

accéda à la demande du prince coréen qui, après avoir visité plusieurs

localités du Nippon, se rendit par la rivière _U-dino kava_ dans la

province d’_Au-mi_, et habita quelque temps à _A-na-no mura_. Il quitta

ensuite cette ville et passa dans la province de _Waka-sa_; puis il se

rendit à l’ouest dans celle de _Tati-ma_, où il fixa sa résidence. Là,

il épousa une femme du pays, qui lui donna une progéniture[72]. Les

indigènes ont élevé un temple pour honorer sa mémoire[73].

Je suis entré dans ces détails pour montrer que les historiens japonais

les plus anciens et les plus autorisés ont conservé avec soin le

souvenir de ces premières relations de leur pays avec la Corée,

relations auxquelles le Japon doit, sans doute, à une époque très

reculée, la connaissance, au moins rudimentaire, des arts et de la

civilisation asiatique.

En dehors des relations engagées avec la Corée, les annales du Japon

nous rapportent, sous le règne d’Ikoumé Iri-hiko I-sati, quelques autres

événements intéressants. Une épouse du mikado, sur les instances de son

frère aîné, consent à assassiner ce prince pendant son sommeil; mais, au

moment de commettre le crime, elle laisse tomber sur le front de son

époux une larme qui le réveille, et l’instruit du projet conçu pour

attenter à ses jours. L’impératrice obtient son pardon; mais, désespérée

d’avoir causé le malheur de son frère, elle se rend dans un

retranchement que celui ci s’était construit avec des sacs de riz. Un

envoyé du mikado y met le feu, et le frère et la sœur périssent

ensemble dans la fournaise[74]. Il y a, dans ce récit, un motif de

tragédie orientale; mais nous n’avons rien de plus à en tirer.

L’art de lutter, si estimé au Japon, commença à se répandre dans ce pays

sous le même règne. On y voit aussi l’érection d’un temple consacré à la

grande déesse solaire _Ten-syau dai-zin_, dans la province d’Isé, et une

fille du mikado, _Yamato-bimé_, devenir prêtresse de ce temple,

événement qui fut l’origine des fonctions religieuses de _Naï-kû_,

confiées à des femmes, et qui ont continué à subsister jusqu’à notre

époque.

Enfin, la quatre-vingt-sixième année du règne d’Ikoumé Iri-hiko I-sati

(an 67 de notre ère), le Japon envoya, pour la première fois, une

ambassade dans un pays étranger. Cette ambassade, qui apporta des

présents à la cour de Chine, est mentionnée dans les historiens

chinois[75], mais on ne la trouve citée que dans un petit nombre

d’historiens japonais, qui n’en ont gardé la mémoire que grâce aux

annales de la Chine[76].

Le douzième mikado, _Oho-tarasi-hiho O siro-wake_, régna de 71 à 130

après notre ère. Au fur et à mesure que nous approchons du siècle de la

guerre de Corée, les annales japonaises deviennent plus précises, plus

explicites, plus substantielles: on sent que l’on quitte peu à peu le

domaine de l’histoire mythique et légendaire, pour entrer dans celui de

l’histoire positive. Durant ce règne, nous voyons rapportées les luttes

qui devaient aboutir à l’expulsion définitive du Nippon des chefs Aïno,

lesquels perdaient, d’année en année, du territoire et se réfugiaient

dans les régions du nord. La première grande campagne, dont on nous

donne le récit, fut engagée contre les _O-so_ qui se trouvaient, encore

à cette époque, en grand nombre dans le pays de _Tukusi_ (île de

Kiousiou). On ne sait pas bien à quoi s’en tenir au sujet de ces Oso,

et de nouvelles recherches seront nécessaires pour connaître exactement

ce qu’ils étaient. Cependant leur organisation politique, leur manière

de combattre, et peut-être davantage leur nom, nous portent à croire

qu’ils appartenaient à la race indigène des Kouriliens. _O-so_ signifie

«les descendants des ours». Or, l’on sait que l’ours tient une place

considérable dans la religion des Aïno, que cet animal est de leur part

un objet de vénération, et que leurs chefs, tout au moins, prétendent

tirer leur origine des ours sacrés.

Une seconde révolte des _O-so_, sous le même règne, fut dominée par les

forces militaires du mikado, et surtout par la ruse d’un de ses fils,

_Yamato Take_, dont le nom est resté célèbre dans les fastes militaires

du Japon.

Enfin les _Atuma Yebisu_ ou Sauvages de l’Est--et, cette fois, il n’y a

plus à douter qu’il s’agisse des Aïno--se révoltèrent à leur tour.

Yamato Také, chargé par le mikado de marcher contre eux, les battit et

les obligea à chercher un refuge dans l’île de Yézo, où ils vivent

encore de nos jours sur les côtes et dans la région montagneuse de

l’intérieur.

Pendant le cours de son expédition militaire, Yamato Také avait été

assailli en mer par une violente tempête. Une de ses femmes de second

rang, nommée _Tatibana_, persuadée que cette tempête s’était élevée par

suite de la colère de _Riu-zin_, le Génie de l’Océan, s’offrit en

holocauste à ce dieu, et se noya. La tempête s’apaisa aussitôt. Quelque

temps après, le prince Yamato Také se trouva sur une hauteur d’où l’on

pouvait contempler à l’est de vastes régions; se rappelant alors le

dévoûment de Tatsibana, il s’écria: _A-ga tuma!_ «ô mon épouse!» Depuis

cette époque, les provinces orientales du Japon ont conservé le nom de

_A-tuma_.

A la mort de Yamato Také[77], l’empereur plaça les rênes du

gouvernement entre les mains de _Take-no uti sukune_, célèbre

personnage qui fut ministre sous six mikados. Les annales du Japon lui

attribuent une existence d’une longueur fabuleuse: il aurait vécu

suivant les uns 317 ans, et suivant d’autres 330 ans.

_Oho-tarasi-hiko-o-siro-wake_ établit, à la fin de son règne, sa

résidence dans la province d’_Au-mi_. Après avoir occupé le trône

pendant soixante années, il mourut âgé de 106 ans, laissant une

soixantaine de fils, auxquels il distribua des territoires féodaux dans

toute l’étendue de son empire. Les descendants de ces princes existent

encore de nos jours en grand nombre au Japon.

On ne sait à peu près rien du règne du treizième mikado, _Waka-tarasi_

(131 à 191 de notre ère), si ce n’est qu’il n’y eut point de guerre à

cette époque, et que le peuple vécut heureux et content.

Le successeur de ce prince, _Tarasi-naka_, quatorzième mikado (192 à 200

de notre ère), était fils du célèbre _Yamato-Take_, dont je vous ai

entretenus tout à l’heure. Il fit une guerre aux _O-so_, durant

laquelle il mourut de maladie d’après les uns, d’une blessure

occasionnée par une flèche d’après d’autres[78]. Son règne ne dura que

neuf ans: il fut inhumé dans la province de _Yetizen_.

Nous voici arrivés au grand événement qui clôt la période

semi-historique des annales du Japon. Je veux parler de la conquête d’un

des royaumes qui composaient à cette époque la Corée, par cette femme

extraordinaire que les orientalistes ont surnommée la _Sémiramis de

l’Extrême-Orient_.

L’impératrice _Iki-naga-tarasi_, plus connue sous son nom posthume de

_Zin-gu kwau-gu_, était arrière-petite-fille de l’empereur

_Waka-Yamato-neko-hiko-futo-hibi-no sumera-mikoto_, et fille

d’_Iki-naga-sukune_: elle avait été élevée au rang de _kisaki_ ou

impératrice, la seconde année du règne de _Tarasi-naka_. Son

intelligence n’avait d’égale que sa beauté, et, pour comble de mérite,

elle excellait dans l’art de la sorcellerie.

Comme elle se trouvait enceinte à la mort de Tarasi-naka, son époux,

elle résolut, d’accord avec le ministre Také-no-outi-Soukouné, de cacher

au peuple la mort de l’empereur, afin de ne pas mettre le désordre dans

le pays et de pouvoir mener à bonne fin plusieurs campagnes qu’elle

avait projetées. Elle convoqua en conséquence son armée, battit les

_O-so_, et se débarrassa de quelques autres rebelles qui fomentaient des

troubles dans l’empire. Se confiant ensuite à un pressentiment, elle

résolut d’aller attaquer, au-delà des mers, le pays de _Sin-ra_, en

Corée; elle ne voulut cependant point partir sans consulter le sort.

Comme elle se trouvait sur le bord de la rivière de _Matura_, dans la

province de Hizen, elle jeta dans l’eau un hameçon suspendu à une ligne,

et dit: «Si ce que j’ai projeté doit réussir, l’amorce attachée à mon

hameçon sera saisie par un poisson.» Elle souleva aussitôt sa ligne, à

laquelle était suspendu un éperlan. L’impératrice s’écria: «Voilà une

chose merveilleuse!» A la suite de cet événement, on appela _Medura_

«merveilleuse», la localité qui fut plus tard désignée par corruption

sous le nom de _Matura_[79]. La légende rapporte qu’on n’a pas cessé

jusqu’à présent de trouver des éperlans dans cette rivière, mais que les

femmes seules réussissent à les y pêcher[80].

Avant de partir pour la Corée, l’impératrice voulut se soumettre à une

autre épreuve, afin de bien connaître la volonté des Dieux. Elle se

baigna la chevelure dans l’eau de mer, et tout à coup ses cheveux se

divisèrent en deux parties et formérent un toupet (_motodori_) sur le

haut de sa tête. Ayant de la sorte l’apparence d’un homme, elle réunit

son conseil de guerre, fit les préparatifs pour l’expédition qu’elle

avait projetée, mit une pierre sur ses reins pour retarder son

accouchement, et prit le commandement de son armée. Une divinité

protectrice de l’Océan, _Fumi-yosi_, plaça la flotte impériale sous sa

protection, et marcha à l’avant-garde des vaisseaux.

La civilisation japonaise conférences faites à l'école spéciale des langues orientales · 第 3 / 16 段