vus dans la nécessité de donner un grand développement à l’agriculture
et à l’industrie, afin de s’assurer dans leur archipel les moyens
d’existence qu’ils ne pouvaient tirer d’ailleurs. Cet archipel n’est
pas, comme certaines contrées favorisées de l’Asie Méridionale, d’une
grande fertilité naturelle. L’activité intelligente, le travail
opiniâtre de ses habitants, ont su en faire une des régions les plus
productives de l’Asie. Il faut dire que, grâce à sa configuration
géographique, le Japon jouit, à ses diverses latitudes, des climats les
plus variés. Tandis que, dans le nord, on y trouve les fourrures et les
essences de la Norvège; dans le midi, le sol produit les végétaux les
plus précieux de la flore tropicale. Aux îles Loutchou[25], on cultive
avec succès la canne à sucre, le bananier, le cocotier, l’oranger,
l’ananas; le coton, l’indigo, le camphre y sont d’une qualité
supérieure.
Dans la zone moyenne, où s’est développée surtout la civilisation
japonaise, le climat tempéré est propre à la culture du riz qui
constitue la base essentielle de la nourriture de la plupart des peuples
de race Jaune, et à celle du bambou qui leur rend les services les plus
variés pour la vie domestique[26]. L’arbre à vernis fournit à
l’industrie indigène la laque incomparable du Japon, et une espèce de
Broussonetia dont les fibres forment la matière première d’un papier
d’une solidité remarquable. Le thé croît à peu près sans culture dans
plusieurs provinces. Dans la région du nord enfin, le mûrier vient
apporter un nouvel élément de richesse à la population des campagnes, en
lui assurant les moyens de s’adonner sur une large échelle à l’éducation
des vers à soie[27].
La pêche, très active sur toute la vaste zone côtière de l’archipel
japonais, apporte à son tour un précieux contingent pour la nourriture
de la nation, qui a été pendant longtemps essentiellement icthyophage.
Les profondeurs du sol sont, au Japon, d’une remarquable richesse: mais
ce n’est que dans ces derniers temps que les mines ont commencé à être
exploitées d’une façon sérieuse et lucrative. L’or se rencontre dans le
Satsouma, le Tazima, le Kaï, le Bou-zen et le Boun-go, le Sado et
l’Aki; l’argent, dans plusieurs de ces mêmes provinces et aussi dans
l’Isé, le Hida, l’Ivasiro, l’Iwaki, le Moutsou, l’Ivami et le Bizen. Le
cuivre, le fer et le plomb paraissent également assez communs. Enfin, on
trouve de riches houillères d’autant plus dignes d’attention, que le
charbon de terre devient de jour en jour un produit plus indispensable
aux progrès de l’industrie moderne. Avant l’établissement des Européens
au Japon, on ne demandait aux mines de houille que ce qui était
nécessaire aux besoins des forgerons et de quelques autres corps de
métiers moins importants. Le développement de la navigation à vapeur
dans les mers de l’extrême Asie a donné à ce produit du sol une valeur
dont on ne se doutait guère, au Nippon, il y a seulement cinquante ans,
et l’exploitation des terrains houillers a été organisée de toutes
parts. En 1877, on évaluait la production annuelle du charbon au Japon à
environ 400 mille tonnes anglaises, représentant une valeur d’à peu
près 6 millions de francs. Ces chiffres, il faut le dire, sont tout à
fait insignifiants, en comparaison de ce qu’ils pourront être, le jour
où une législation meilleure viendra encourager, au lieu de la gêner,
l’exploitation des carrières par l’industrie privée[28]. Les districts
carbonifères de l’île de Yézo, à eux seuls, pourraient devenir pour le
Japon une source de richesse en quelque sorte inépuisable.
Je n’ai fait qu’effleurer, à mon vif regret, une foule de sujets sur
lesquels je voudrais pouvoir m’arrêter davantage. Ces courtes
observations suffiront cependant, je l’espère, pour vous donner une idée
générale de la constitution physique du pays dont nous nous proposons
d’étudier ensemble la langue, les origines ethniques, l’histoire et la
civilisation.
[Illustration]
[Illustration]
III
LES ORIGINES HISTORIQUES
DE
LA MONARCHIE JAPONAISE
Les historiens indigènes font remonter la fondation de la monarchie
japonaise au VIIe siècle avant notre ère[29]; et, à partir de cette
époque, ils nous présentent une suite non interrompue de règnes et
d’événements rapportés chronologiquement. Ce n’est pas là une antiquité
fort reculée; mais cette antiquité est respectable, si l’on songe que le
Japon n’a pas cessé d’exister depuis lors comme nation autonome, et
qu’en somme, on trouverait sans doute difficilement, dans l’histoire, un
autre exemple d’un empire qui ait vécu plus de 2,500 ans, sans avoir
jamais subi le joug d’une puissance étrangère. L’Égypte et la Chine sont
les états qui ont le plus duré dans l’histoire; mais ces états ont
maintes fois perdu leur indépendance: l’Égypte, de nos jours, appartient
à des conquérants turcs; la Chine, à des conquérants mandchoux. Le Japon
n’a jamais cessé d’appartenir aux Japonais. Les Japonais sont peut-être,
dans les annales du monde, le seul peuple qui n’ait eu qu’une seule
dynastie de princes[30], le seul peuple qui n’ait jamais été vaincu.
L’authenticité des annales japonaises antérieures au IIIe siècle
après notre ère a été contestée. On a fait observer que l’écriture
n’existait pas au Japon avant le mikado _O-zin_ (270 à 312 de J.-C.), et
que, par conséquent, l’histoire n’avait pu être écrite que
postérieurement au règne de ce prince; on a émis des doutes sur les
empereurs mentionnés avant les premières relations historiques du Japon
avec la Chine, par ce fait que les noms de ces empereurs étant tous des
noms chinois avaient été nécessairement inventés après coup; on a dit
que le plus ancien livre historique du Nippon, le _Kiu-zi ki_ «Mémorial
des choses anciennes», composé sous le règne de _Sui-kau_ (595-628 après
notre ère), avait été perdu dans l’incendie d’un palais où il était
conservé, et que la plus vieille histoire qui soit parvenue jusqu’à
nous, datée de l’an 712, avait été écrite sous la dictée d’une femme
octogénaire, à laquelle le mikado _Tem-bu_ l’avait transmise
verbalement; on a signalé, enfin, dans le récit des règnes contestés,
des invraisemblances de nature à les rendre suspects à plus d’un égard.
J’examinerai rapidement la valeur de ces divers genres d’objections
soulevées contre la véracité des annales japonaises primitives.
Il est généralement admis par les japonistes que l’écriture chinoise
était ignorée au Japon avant le règne d’_O-zin_, fils et successeur de
la célèbre impératrice _Zin-gu_, conquérante de la Corée et surnommée la
Sémiramis de l’Extrême-Orient. L’introduction de cette écriture, chez
les Japonais, est attribuée à un certain lettré coréen, de l’Etat de
Paiktse, nommé _Wa-ni_, qui apporta quelques ouvrages chinois à la cour
du mikado, en l’an 285, et y fut nommé précepteur des princes du
sang[31]. Un savant russe a trouvé, dans le fait même de cette
nomination de _Wa-ni_ comme instituteur des fils du mikado, une raison
pour croire que la langue chinoise n’avait rien d’insolite pour les
Japonais de cette époque[32]. Il est, en tout cas, très probable que les
relations du Nippon avec la Corée, antérieurs au règne d’Ozin, avaient
déjà fait connaître la civilisation chinoise aux insulaires de l’Asie
orientale; les historiens indigènes nous fournissent, d’ailleurs, des
renseignements qui ne sont pas absolument dépourvus de valeur pour
consolider cette opinion. L’expédition que _Tsin-chi Hoang-ti_, de la
dynastie de Tsin, le célèbre persécuteur des lettrés et le constructeur
de la Grande-Muraille, envoya au Japon pour y chercher le breuvage de
l’immortalité, appartient surtout à la mythologie. Cette expédition est
cependant mentionnée dans quelques historiens japonais. Le médecin
_Siu-fouh_ (en jap. _Zyo-fuku_) qui la dirigeait, n’ayant pu réussir,
disent-ils, à réaliser les espérances du despote chinois, jugea prudent
de ne plus retourner dans son pays: il se fixa au Nippon, et y mourut
près du mont Fouzi; après sa mort, les indigènes bâtirent à _Kuma-no_,
dans la province de _Ki-i_, un temple en son honneur, sans doute en
mémoire des services qu’il avait rendus aux insulaires en leur faisant
connaître les sciences et les lettres de la Chine. Si cette expédition
doit être reléguée dans le domaine de la fable, il n’en est pas de même
de l’ambassade envoyée au mikado _Sui-zin_, par le roi d’_Amana_, l’un
des états qui composaient la confédération coréenne. Cette ambassade
arriva au Japon dans l’automne, au septième mois de l’année 33 avant
notre ère, apportant avec elle des présents pour la cour[33]. Voilà donc
les Japonais en relation avec la Corée, plus de trois siècles avant
l’arrivée de _Wa-ni_ auquel on attribue, comme je l’ai dit tout à
l’heure, l’introduction de l’écriture chinoise au Japon. Et comment
croire que le Japon soit resté jusque-là dans l’ignorance des progrès
réalisés par les Chinois, quand nous voyons le mikado _Sui-nin_,
successeur de celui qui avait reçu la mission du royaume d’Amana,
envoyer à son tour une ambassade, non point en Corée, mais bien en
Chine, à l’empereur _Kouang-wou Hoang-ti_, l’an 56 de J.-C.[34].
De ces quelques faits, il résulte au moins la possibilité que les
Japonais aient eu connaissance de l’écriture chinoise avant le IIIe
siècle de notre ère. Mais, en supposant même qu’ils aient ignoré
complètement cette écriture jusqu’à l’arrivée dans leurs îles du célèbre
Wa-ni, il paraît certain qu’ils faisaient préalablement usage d’une
écriture coréenne, d’origine indienne, peu différente de celle qu’on
pratique encore aujourd’hui en Corée[35]. Et il reste en plus aux
japonistes à élucider la question d’une écriture indigène nationale
encore plus ancienne, mentionnée par quelques savants, et sur laquelle
on n’a recueilli, jusqu’à présent, que de trop vagues indices pour qu’il
soit possible de s’en occuper aujourd’hui.
Enfin, s’il était établi malgré tout, que les Japonais ont ignoré l’art
d’écrire avant les conquêtes de l’impératrice Zin-gou, il n’en
résulterait pas pour cela que l’histoire ancienne du Japon n’ait pu être
transmise de génération en génération par la tradition orale, comme cela
s’est opéré chez une foule de nations différentes. L’histoire primitive
d’un peuple ne se rencontre parfois que dans des poèmes, dans des
épopées ou des chants populaires. Nous verrons, dans un instant, qu’il
en a été ainsi de l’histoire primitive (_hon-ki_) des Japonais.
Le fait que les noms sous lesquels les premiers empereurs du Japon sont
connus dans l’histoire sont des noms chinois, n’est pas une objection
concluante: ce fait a induit en erreur Klaproth et d’autres
orientalistes qui ignoraient que ces noms honorifiques et posthumes ont
été donnés à ces princes par _Omi mi-fune_, arrière-petit-fils de
l’empereur Odomo, mort en 787 après J.-C., alors que les idées chinoises
avaient pénétré de toutes parts la civilisation japonaise. Les premiers
mikados sont d’ailleurs mentionnés également, dans les annales
indigènes, par leurs véritables noms, qui étaient des noms purement
japonais. C’est ainsi que le premier empereur, _Zin-mu_, avait pour
petit nom _Sa-no_, et pour désignation honorifique _Yamato no Ivare Hiko
no mikoto_; sa femme s’appelait _A-hira-tu hime_; ses compagnons
d’armes, ses ministres portaient aussi des noms purement japonais. Il en
a été de même, de tous les princes qui lui ont succédé, dans la période
contestée des annales du Nippon.
Quant à la destruction des anciennes archives historiques du Japon, lors
des troubles de _Mori-ya_, il y a là un fait reconnu par les auteurs
indigènes les plus autorisés. Ces auteurs nous apprennent que le
_Ni-hon Syo-ki_, qui renferme l’histoire des mikados depuis les
dynasties mythologiques jusqu’au règne de _Di-tô_, avait été transmis
verbalement par l’empereur _Tem-bu_, à une jeune fille de la cour,
nommée _Are_, de _Hiyeda_, et que cette femme, à l’âge de quatre-vingts
ans environ, en dicta le contenu au prince _Toneri Sin-wau_ et à
d’autres chefs de lettrés, qui le rédigèrent en caractères indigènes.
Ne trouvons-nous pas un fait analogue dans l’histoire de la Chine, où
nous voyons que le _Chou-king_ ou Livre sacré des annales, détruit par
ordre de Tsin-chi-hoang-ti, fut reconstitué à l’aide des souvenirs d’un
vieillard appelé _Fou-seng_? Et cependant aucun savant, que je sache,
n’a cherché à contester la parfaite authenticité du _Chou-king_, appris
par cœur dans son enfance par Fou-seng, comme le _Ni-hon syo-ki_
l’avait été par Aré, de Hiyéda.
En somme, les annales primitives des Japonais, sans être à l’abri de
toute suspicion, ne méritent guère moins de confiance que les annales
primitives de la plupart des autres peuples. Le mythe, la fiction, les
récits merveilleux et fantastiques se retrouvent au début de toutes les
histoires. On peut même dire, en faveur du Japon, qu’il a su séparer
mieux qu’une foule de peuples, la partie légendaire de la partie
historique des temps primordiaux de son existence nationale: avant
_Zin-mu_, les récits extraordinaires de la vie des Génies célestes et
terrestres, mais après ce premier mikado des faits qui, s’ils ne sont
pas toujours vrais, sont du moins presque toujours vraisemblables.
Il faut admettre, cependant, une réserve sur cette déclaration: on a
fait observer que les «annales du Japon nous présentent, durant une
période de plus de mille ans (de 660 avant J.-C. à 399 de notre ère),
une série de souverains régnant de soixante à quatre-vingts ans en
moyenne, et ne quittant parfois le trône pour descendre dans la tombe
qu’après avoir compté cent quarante et même cent cinquante ans parmi
les vivants[36]». M. le marquis d’Hervey de Saint-Denys, auteur de cette
remarque, explique la durée anormale de l’existence attribuée aux
anciens empereurs du Japon, par la nécessité où se sont trouvés les
premiers compilateurs, de combler un espace de 1060 ans, dans lequel ils
ne pouvaient découvrir le nom de plus de dix-sept souverains. Les
chroniques chinoises, suivant ce savant, permettent d’ajouter quelques
princes à la liste que nous ont conservée les écrivains indigènes. Il
serait peut-être bien sévère de contester l’authenticité des vieilles
annales japonaises, par ce fait de la durée exagérée de certains règnes
y renfermés; et l’on pourrait retourner la critique, en faveur de la
sincérité des historiographes du Nippon, en disant qu’ils ont préféré
laisser cette invraisemblance, plutôt que d’inventer des noms
d’empereurs pour mieux remplir les vides de la période archaïque qu’ils
s’étaient donné la mission de reconstituer. Le désir de donner à leur
mikado une longévité qu’atteignent, par rare exception seulement,
quelques autres hommes, ne paraît pas les avoir guidés en cette
occasion. Le _hon-ki_ n’est pas exempt de merveilleux, mais la tendance
qu’ont tous les peuples à émailler de légendes la vie de leurs premiers
ancêtres, est certainement plus modérée au Japon qu’en maint autre pays:
il est juste de lui en tenir compte.
Les sources de l’histoire du Japon ne sont pas encore connues, et, pour
l’instant, nous devons les chercher dans trois ouvrages: le _Kiu-zi ki_
ou «Mémorial des vieux événements», le _Ko-zi ki_ ou «Mémorial des
choses de l’antiquité», et le _Ni-hon syo-ki_ ou «Histoire écrite du
Japon». Aucun de ces livres ne jouit de plus de 1,500 ans d’ancienneté.
Le texte original du _Ku-zi ki_ a été perdu, dit-on[37], en l’an 645,
dans l’incendie du palais de _Sogano Yemisi_. C’était une histoire
écrite par le prince _Syau-toku tai-si_ et par _Sogano Mumako_, sous le
règne de l’impératrice Soui-kau, qui régnait de 595 à 628 de notre ère.
L’ouvrage en dix volumes, qui existe aujourd’hui sous ce titre, est
d’une authenticité douteuse[38], mais il est des lettrés qui pensent
qu’on peut en tirer parti, parce que son auteur a dû profiter de
documents qui n’ont pas été retrouvés après lui.
Le _Ko-zi ki_, composé en 712 par _Futo-no Yasu-maro_, d’après les
données de _Are_, de _Hiyeda_, dont il a été question tout à l’heure,
est écrit en caractères chinois, employés tantôt avec leur valeur
idéographique, tantôt avec la valeur phonétique qu’on leur affecte dans
le syllabaire dit _Man-yô-kana_.
Enfin le _Ni-hon syo-ki_, de même provenance que le _Ko-zi ki_, n’est
autre chose que ce dernier ouvrage revu, un peu mieux coordonné et
enrichi de quelques développements. Le prince _Toneri Sin-wau_, fils de
_Tem-bu_, offrit le _Ni-hon syo-ki_ à l’impératrice _Gen-syau_, le 5e
mois de l’année 720. Dans ces ouvrages, les mikados ne sont point
désignés sous le nom honorifique chinois qu’on leur attribue
communément, mais bien sous leur nom purement japonais. Le premier
empereur, par exemple, au lieu d’être appelé Zin-mou, est désigné sous
le nom de _Kami Yamato Iva-are hiko-no Sumera Mikoto_; l’impératrice
_Di-tô_, sous celui de _Taka-Ama-no Hara-Hiro-no Hime_.
Il n’entre pas dans mon dessein de vous mentionner ce que les Japonais
nous racontent de leurs dynasties célestes et terrestres, qui
précédèrent les «souverains humains» (_nin-wau_) dans le gouvernement du
monde, c’est-à-dire de leur pays. Je me bornerai à vous rappeler en
quelques mots les idées communément répandues parmi les sectaires de la
religion sintauïste, au sujet de la création du monde, en attendant que
nous possédions la traduction des monuments primitifs de l’histoire du
Japon auxquels j’ai fait allusion tout à l’heure.
Les écrivains populaires ont imaginé plusieurs systèmes de cosmogonie
qui ont obtenu plus ou moins de faveur parmi leurs compatriotes. La
plupart d’entre eux s’accordent pour considérer le Nippon comme le
berceau du genre humain. Voici, à cet égard, comment s’exprime un auteur
indigène:
«Le Japon est le pays le plus élevé du monde: il en résulte
naturellement que de là sont sortis tous les hommes qui ont peuplé la
terre. En Chine, il y a eu un grand déluge, ainsi que les livres nous
l’apprennent. Dans l’Occident, au dire des savants de cette région, il y
a eu également un grand déluge. Au Japon seulement, il n’y a pas eu de
déluge, parce que le Japon est beaucoup plus élevé que la Chine et
l’Occident. C’est donc le Japon qui a dû fournir la population primitive
des autres parties du monde.
«Mais on me dira: «S’il en est ainsi, les arts devraient être plus
avancés au Japon que partout ailleurs, et cependant les arts sont plus
avancés chez les Occidentaux. Comment cela se fait-il?»
--«Le fait est facile à expliquer: le Japon étant le pays le plus beau,
le plus riche et le plus heureux du monde, il a toujours pu se suffire à
lui-même et ne s’est pas vu dans l’obligation de demander quelque chose
à l’étranger; tandis que les hommes partis du Japon se sont trouvés dans
des pays mauvais, incapables de suffire à leurs besoins, et ont dû
s’ingénier à découvrir des moyens de communication et d’échange. Voilà
ce qui explique pourquoi l’astronomie (_ten-bun_) et la science de la
navigation sont plus avancées en Occident qu’au Japon.»
Les différentes périodes de la création du monde nous sont exposées dans
les termes suivants[39]:
«A l’origine, le Ciel et la Terre n’étaient pas encore séparés; le
principe femelle (_me_) et le principe mâle (_o_) n’étaient pas divisés.
Le chaos était comme un œuf [compacte[40] et renfermant des germes].
La partie éthéréenne [pure] et lumineuse s’évapora et forma le Ciel; la
partie pesante et trouble se condensa et forma la Terre. L’évaporisation
des parties subtiles et délicates s’opéra aisément; la congélation des
parties lourdes et troubles s’opéra difficilement. C’est ce qui fait que
le Ciel fut formé le premier, et que la Terre ne fut établie qu’après.
Ensuite naquit au milieu d’eux un génie (_Kami_). Aussi l’on dit qu’à
l’origine du dégagement du Ciel et de la Terre, les îles et les terres
flottèrent sur l’eau comme des poissons. En ce moment, il naquit au
milieu du Ciel et de la Terre une chose qui, par sa forme, ressemblait à
un roseau (_asi-gai_), lequel se métamorphosa et devint le dieu appelé
_Kuni-no toko tati-no mikoto_[41], également nommé _Kuni-soko-tati-no
mikoto_[42]. Suivant une autre tradition, le roseau _Asi-gai_ se serait
transformé en un génie appelé _Umasi Asi-gai hiko-ti-no mikoto_, à la
suite duquel serait venu Kouni-no toko-tati-no mikoto[43]. Une autre
tradition enfin fait sortir du roseau le dieu _Ama-no toko tati-no
mikoto_, auquel il donne pour successeur Oumasi Asi-gaï hiko-ti-no
mikoto, et elle ne fait naître que plus tard Kouni-toko tati-no mikoto,
produit par la métamorphose d’un corps gras qui flottait dans
l’empyrée[44].»
On rencontre d’ailleurs, dans la mythologie japonaise, d’assez
nombreuses variations au sujet des noms des Génies et de leur ordre de
succession. Le plus communément cependant on fait commencer avec
Kouni-no toko tati-no mikoto la dynastie des Génies Célestes dont
l’origine remonte à plusieurs centaines de mille millions d’années. Ces
génies furent au nombre de sept[45]. Le second régna par la vertu de
l’eau, et le troisième par la vertu du feu. Tous trois étaient dépourvus
de sexe[46] et s’engendraient d’eux-mêmes. Le quatrième génie régna par
la vertu du bois, et fut le premier qui possédât une épouse; mais, pour
donner le jour à ses successeurs, il ne la connut pas suivant la
manière des hommes. La conception n’eut lieu que par une sorte de
contemplation de chaque couple et par des moyens surnaturels que la
dégradation des hommes ne leur permet plus de comprendre. Le cinquième
génie régna par la vertu du métal et conserva son épouse immaculée,
comme aussi son successeur. Le sixième génie régna par la vertu de la
terre, le dernier des cinq éléments dont ses ancêtres avaient symbolisé
l’existence. Enfin le septième génie mit un terme à la dynastie des
génies célestes en s’abandonnant aux jouissances matérielles de notre
monde. Un certain jour, après avoir contemplé d’un regard lascif les
formes charmantes de son épouse, il suivit l’exemple d’un oiseau qu’il
avait vu un instant auparavant s’accoupler avec sa femelle. Il la connut
alors à la manière terrestre; et, dès ce moment, elle enfanta suivant la
loi générale de l’humanité. Les successeurs de ces deux génies cessèrent
ainsi d’appartenir à la race excellente de leurs aïeux et furent
l’origine de la dynastie des génies terrestres.
Le septième des génies célestes dont nous venons de parler s’appelait
_Izanagi_, et son épouse _Izanami_. De tout temps, l’un et l’autre ont
été l’objet d’un culte particulier de la part des Japonais qui les
considèrent, en quelque sorte, comme leur premier père et leur première
mère. Suivant Kæmpfer, les Japonais, qui embrassèrent le christianisme
aux XVIe et XVIIe siècles, les appelaient leur _Adam_ et _Ève_. La
tradition rapporte que ces deux génies passèrent leur vie dans la
province d’Isé, au sud de l’île de Nippon, et qu’ils engendrèrent
beaucoup d’enfants de l’un et de l’autre sexe, d’une nature très
inférieure à celle des auteurs de leurs jours, mais cependant bien
supérieure à celle des hommes qui ont vécu depuis lors.
La mythologie japonaise nous montre, en effet, Izanagi et Izanami
donnant le jour, par des procédés de toutes sortes et par de singulières
métamorphoses[47], à la plupart des dieux qui personnifient, dans le
panthéon indigène, les différentes puissances de la nature. Mais, de
toutes ces divinités, celle qui tient la plus large place dans le culte
populaire appelé _Kami-no miti_, celle qui est devenue la Grande Déesse
de la religion nationale du Japon, ce fut _Oho-hiru me-no mikoto_,
communément appelée _Ama-terasu oho-kami_ ou _Ten-syau dai-zin_. Cette
déesse, à cause de son étonnante beauté, fut appelée par ses père et
mère à régner au plus haut des Cieux, d’où elle éclairerait le monde par
sa splendeur. Elle est identifiée avec le Soleil, comme sa sœur
cadette, _Tuki-no yumi-no mikoto_, avec la Lune.
Quatre autres génies terrestres, placés après Ten-syau daï-zin,
complètent la dynastie des génies terrestres, à laquelle devait succéder
celle des _mikado_ ou souverains des hommes[48].
Jetons maintenant un coup d’œil rapide sur ce que les historiens nous
apprennent relativement aux périodes semi-historiques antérieures à
_O-zin_, XVIe mikado, avec lequel nous faisons commencer l’histoire
proprement dite de l’archipel du Nippon.