Des affinités anthropologiques et linguistiques dont je vien

Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L’orthographe d’origine a été conservée

et n’a pas été harmonisée.

LA

CIVILISATION JAPONAISE

CONFÉRENCES

FAITES

A L’ÉCOLE SPÉCIALE DES LANGUES ORIENTALES

PAR

LÉON DE ROSNY

[Illustration]

PARIS

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE DE PARIS

DE L’ÉCOLE DES LANGUES ORIENTALES VIVANTES, ETC.

28, RUE BONAPARTE, 28

1883

[Illustration]

PRÉFACE

_Ce volume fait partie de la série de publications que j’ai entreprises

pour l’usage des personnes qui veulent étudier la langue et la

littérature japonaise. Il se compose de douze conférences[1] préparées

conformément au programme des examens de l’École spéciale des Langues

Orientales. J’ai essayé d’y réunir, sous une forme nécessairement très

succincte, les principales données ethnographiques, géographiques et

historiques qui sont indispensables à quiconque est appelé à résider au

Japon ou à se trouver en contact avec les indigènes de ce pays._

_Outre les faits relatifs aux insulaires de l’extrême Orient, j’ai tenu

à donner à mes élèves quelques notions relatives à l’histoire et à la

littérature de la Chine, parce que c’est de ce pays que le Japon tire sa

culture intellectuelle et un nombre considérable de mots de sa langue._

_J’avais eu l’intention de joindre en appendice toute une série de

documents et d’index utiles pour les étudiants. J’ai dû renoncer à ce

projet pour ne pas dépasser de beaucoup le nombre de pages réglementaire

des volumes de la Bibliothèque Orientale elzévirienne dans laquelle sont

publiées ces conférences. Ces documents et ces index, plus nombreux et

plus développés qu’ils ne devaient l’être, formeront un volume spécial

que j’espère être à même de mettre bientôt sous presse, et qui sera

publié sous titre de_ Manuel du Japoniste[2].

_Ce nouveau volume sera le complément naturel et indispensable des

ouvrages classiques que je fais paraître depuis quelques années sous le

titre général de_ Cours pratique de Japonais. _La publication de ce

recueil se poursuit sans interruption, bien que plus lentement que je ne

l’aurais désiré; et quelques-uns de ses volumes ont été déjà l’objet de

plusieurs éditions[3], tandis que d’autres n’ont pas encore été imprimés

pour la première fois._

_Bien que mes instants soient, en ce moment, consacrés à un travail

d’érudition japonaise et chinoise[4], je me propose de mettre sous

presse un nouveau volume de mon_ Cours pratique _aussitôt après avoir

fait paraître la troisième édition de la première partie de ce Cours qui

est complètement épuisée depuis près d’une année_. _Je continuerai de la

sorte à faire mes efforts pour rendre de plus en plus facile l’étude de

l’idiome dont l’enseignement m’a été confié à l’École spéciale des

Langues Orientales._

Nogent-sur-Marne, le 3 mai 1883.

LÉON DE ROSNY.

[Illustration]

LA

CIVILISATION JAPONAISE

I

PLACE DU JAPON

DANS

LA CLASSIFICATION ETHNOGRAPHIQUE DE L’ASIE

Il me paraît utile, au début des études que nous allons entreprendre, de

jeter un coup d’œil rapide sur les principales divisions

ethnographiques que les progrès de la science ont permis d’établir au

sein de ce vaste continent d’Asie, dont les Japonais occupent la zone la

plus orientale.

Les premiers essais de classement des populations asiatiques sont dus

aux orientalistes. Ces essais ont projeté de vives lumières sur le

problème, mais elles ne l’ont point résolu, parce que les orientalistes,

au lieu de se préoccuper de tous les caractères des races et des

nationalités, se sont à peu près exclusivement attachés à un seul de ces

caractères, celui qui résulte de la comparaison des langues.

Les orientalistes ont fait, d’ailleurs, ce qui a été fait à peu près

pour tous les genres de classification scientifique. En botanique, par

exemple, à l’époque de Tournefort, on attachait une importance

exceptionnelle à la forme de la corolle; Linné, le grand Linné, ne

portait guère son attention que sur les organes sexuels des végétaux. La

classification ne pouvait être définitivement acceptée que lorsqu’avec

les Jussieu, les familles de plantes ont été fondées sur l’ensemble de

leurs caractères physiologiques.

Il devait en être de même pour la classification des peuples. L’affinité

des langues peut certainement nous révéler des liens de parenté entre

nations; mais ces affinités sont souvent plus apparentes que réelles.

Les peuples vaincus ont parfois adopté la langue de leurs vainqueurs,

sans que pour cela il y ait eu, entre les uns et les autres, le moindre

degré de consanguinité, la moindre communauté d’origine. La colonisation

a souvent transporté fort loin l’idiome d’une nation maritime, et l’a

fait accepter par des tribus on ne peut plus étrangères les unes aux

autres. Nous parlons en Europe des langues dont le sanscrit est un des

types les plus anciens; mais, s’il est établi qu’il existe une famille

de langues aryennes ou indo-européennes, personne n’oserait plus

soutenir aujourd’hui qu’il existât une famille ethnographique aryenne et

indo-européenne. Au premier coup d’œil, on reconnaît l’abîme qui

sépare le Scandinave aux cheveux blonds et au teint rosé, de l’Indien

aux cheveux noirs et au teint basané. Personne, non plus, ne voudrait

soutenir que les naturels des îles de l’Océanie, où l’anglais est devenu

l’idiome prédominant, aient des titres quelconques de parenté avec les

habitants de la fraîche Albion.

Les caractères anthropologiques, d’ordinaire plus persistants que les

caractères linguistiques, sont à eux seuls également insuffisants pour

établir une classification ethnographique solide. Le métissage a, dans

tous les temps et sous tous les climats, profondément altéré les

caractères ethniques. Il n’est point possible de répartir dans deux

familles différentes les Samoièdes qui habitent le versant oriental de

l’Oural et ceux qui vivent sur le versant occidental de cette montagne.

Les uns cependant appartiennent, au moins par la couleur de la peau, à

la race Jaune, tandis que les autres font partie de la race Blanche.

Lorsque l’histoire ne nous fait pas défaut, c’est à l’histoire que nous

devons emprunter les données fondamentales de la classification des

peuples. Lorsque l’histoire manque, alors, mais alors seulement, nous

devons recourir, pour reconstituer des origines ethniques sans annales

écrites, à la comparaison anthropologique des types, aux affinités

grammaticales et lexicographiques des langues, à la critique des

traditions et à l’exégèse religieuse, aux formes et à l’esprit de la

littérature, comme aux manifestations de l’art, et demander à ces

sources diverses d’information les rudiments du problème que nous nous

donnons la mission de résoudre, ou tout au moins d’éclaircir ou

d’élaborer[5].

Trois grandes divisions nous sont signalées tout d’abord dans le vaste

domaine de la civilisation asiatique.

La première et la moins étendue est occupée par les _Sémites_ qui

habitent surtout le sud de l’Asie-Mineure, sur les deux rives de

l’Euphrate et du Tigre, la péninsule d’Arabie, la côte nord-est du golfe

Persique et quelques îlots, provenant pour la plupart de migrations

israélites et musulmanes, au cœur et au sud-est de l’Asie.

La seconde division est peuplée par les _Hindo Iraniens_, dont les

linguistes ont formé le rameau oriental de leur grande famille aryenne,

famille dans laquelle ils ont incorporé la plupart des populations de

l’Europe. Le foyer primitif de ce groupe ne doit pas être placé, comme

on le fait trop souvent, dans la péninsule même de l’Hindoustan, mais au

nord-ouest de cette péninsule. Les Aryens ne sont, dans l’Inde, que des

conquérants, superposés sur les _Dravidiens_ autochtones, aujourd’hui

refoulés vers la pointe sud de la presqu’île Cis-Gangétique et à Ceylan.

La troisième division, qui comprend une foule de nations diverses, a été

considérée par quelques auteurs comme le domaine d’un prétendu groupe

dit des _Touraniens_. Jadis, on aurait avoué simplement son ignorance au

sujet de ces nations; et, sur la carte ethnographique de l’Asie, on se

serait borné à une mention vague, telle que «populations non encore

classées». Aujourd’hui, on a honte de dire qu’on ne connaît pas encore

le monde tout entier: on aime mieux débiter des erreurs que d’avoir la

modestie de se taire.

Je me propose de m’étendre un peu sur cette prétendue famille

touranienne; car c’est, en somme, celle qui doit nous intéresser le plus

ici, puisque les Japonais devront être compris dans ce troisième groupe

des populations asiatiques.

Du moment où il s’agit de désigner une idée nouvelle, et, dans l’espèce,

une nouvelle circonscription ethnographique, il est presque toujours

nécessaire de créer un mot nouveau. Le choix heureux de ce mot n’est pas

tellement indifférent pour le progrès de la science, qu’il ne vaille la

peine de le chercher avec le plus grand soin. L’emprunt à la _Genèse_

des noms de _Japhétiques_, _Sémitiques_ et _Chamitiques_, pour servir à

la classification des races humaines, a poussé l’ethnographie dans des

ornières dont il est bien difficile de la faire sortir. Je craindrais,

pour ma part, que la dénomination de _Touranien_, si elle était

définitivement acceptée, entraînât la science des nations dans des

erreurs bien autrement funestes encore. D’abord, cette dénomination

manque non-seulement de précision, mais, par suite du sens que les

linguistes lui attribuent aujourd’hui, elle signifie deux choses très

différentes. _Touran_, pour les Perses de l’antiquité, n’a jamais été la

désignation d’un peuple particulier; autant vaudrait admettre, comme

terme de classification, les noms de _Refaïm_ et de _Zomzommin_ donnés

aux populations à demi-sauvages que les Sémites rencontrèrent à leur

arrivée dans la région biblique où ils se sont établis. Pour les

linguistes, au contraire, il faut entendre par _Touraniens_ à peu près

tous les peuples asiatiques qui ne sont ni Aryens, ni Sémites. Dans les

tableaux qu’on publie journellement pour la classification de ces

peuples, je vois figurer côte à côte les Finnois, les Hongrois et les

Turcs, dont les affinités paraissent certaines, les populations que M.

Beauvois a réunies sous le nom de _Nord-Atlaïques_, les populations

Mongoliques, les Mandchoux, les Coréens, les Japonais, parfois même les

Chinois, les Malays, c’est-à-dire les Océaniens et les Dravidiens. Or,

comme la parenté de ces derniers peuples avec les

Nord-Altaïens,--possible, je le veux bien,--est encore loin d’avoir été

établie d’une manière scientifique, le nom de _Touranien_ n’est guère

plus explicite, suivant moi, que le mot _terra incognita_, sur nos

vieilles cartes géographiques. Et, si l’intention des ethnographes était

de faire usage d’une dénomination générale pour tous les peuples

asiatiques que nos connaissances ne nous permettent pas encore de

classer sérieusement, je préférerais de beaucoup le nom d’_Anaryens_

(non Aryens), que M. Oppert a employé dans ses premiers travaux sur

l’écriture cunéiforme du second système. Les Aryens, sur lesquels repose

la constitution de la grande famille linguistique successivement appelée

_indo-germanique_, _indo-européenne_ et _aryenne_, forment en effet le

seul groupe considérable des peuples de l’Asie dont la parenté ait été

définitivement établie, sinon au point de vue de l’anthropologie, au

moins en raison des affinités de leurs idiomes respectifs. Le procédé

par voie d’exclusion ne saurait donc, en ce cas, nuire à la clarté de la

doctrine, et, provisoirement, je préfère adopter la dénomination

d’_Anaryens_, pour les peuples sur lesquels je dois fixer votre

attention.

Le groupe des peuples anaryens de l’Asie, dont l’unité n’a pas encore

été établie par la science, comprend plusieurs familles, sur lesquelles

vous me permettrez de vous dire quelques mots.

La FAMILLE OURAL-ALTAÏQUE s’étend depuis la mer Baltique et la région

des Carpathes à l’ouest, jusqu’aux limites orientales de la Sibérie à

l’est.

Cette famille se subdivise en quatre rameaux principaux:

Le rameau septentrional comprend les _Finnois_ et les _Lapons_ au nord

de l’Europe;--les _Samoïèdes_ répandus au nord-est de la Russie et au

nord-ouest de la Sibérie;--les _Siriænes_, au nord et à l’ouest de la

rivière Kama;--les _Wogoules_, entre la Kama et les monts Ourals, d’une

part, et sur la rive gauche de l’Obi, de l’autre;--les _Ostiaks_, des

deux côtés de l’Iénisseï.

Le rameau occidental se compose des _Hongrois_, répartis dans de

nombreux îlots, situés dans la région du Danube et de deux de ses

affluents, la Theiss et le Maros.

Le rameau méridional comprend les _Turcs_ qui occupent, en Europe, non

point la contrée connue en géographie sous le nom d’Empire Ottoman, mais

seulement quelques îlots disséminés çà et là dans cette contrée;

l’Asie-Mineure, à l’exception de la zone maritime occupée surtout par

des colonies helléniques; et une vaste étendue de territoire au nord de

la Caspienne et de l’Aral, prolongé jusqu’aux versants occidentaux du

Petit-Altaï. Il faut rattacher à ce rameau, les _Iakoutes_, habitants

des deux rives de la Léna et d’une partie de la rive droite de

l’Indighirka, ainsi que de l’embouchure de ce fleuve, où ils vivent côte

à côte avec les Toungouses et les Youkaghirs.

Le rameau oriental, enfin, se compose des _Youkaghirs_, des _Koriaks_ et

des _Kamtchadales_.

La FAMILLE TARTARE comprend les rameaux suivants:

Le rameau Kalmouk-Volgaïen, composé de tribus _Euleuts_ ou _Kalmouks_,

au nord-ouest de la mer Caspienne, sur les rives du Volga, s’étendant à

l’ouest non loin des rives du Don, et formant plusieurs îlots dans la

partie sud-ouest de la Russie d’Europe; et le rameau Altaïen, comprenant

les _Kalmouks_ répandus dans la région du lac Dzaïsang;

Le rameau Baïkalien, comprenant les _Bouriæts_ de la région du lac

Baïkal;

Le rameau Mongolique, composé de plus de deux millions et demi de

_Tatares-Mongols_, habitant le nord de la Chine, depuis le lac Dzaïsang

et les monts Kouën-lun à l’ouest, jusqu’au territoire occupé par les

Mandchoux à l’est;

Le rameau Toungouse comprenant les _Toungouses_, chasseurs et pasteurs,

errant surtout dans le bassin de la Léna et sur les rivages de l’Océan

Glacial, au-delà de la limite des terres boisées, en face de l’archipel

inhabité de la Nouvelle-Sibérie, et à l’embouchure de la rivière

Kolima:--les _Lamoutes_, pêcheurs, sur les rivages occidentaux de la mer

d’Ockostk;--les _Mandchoux_, sur les bords du fleuve Amoûr,

principalement sur sa rive droite.

La FAMILLE DRAVIDIENNE, composée des anciennes populations autochtones

de l’Inde, aujourd’hui refoulées dans la partie méridionale de cette

péninsule et dont les langues paraissent avoir des affinités avec les

idiomes tartares, se compose des rameaux suivants:

Le rameau septentrional, composant les _Télinga_ ou _Télougou_, dans la

région du Dékhan;

Le rameau occidental, formé des Indiens _Karnataka_, à l’ouest des

précédents,--et des Indiens _Toulou_, au sud;

Le rameau méridional, formé des Indiens _Malayalam_, sur la côte de

Malabar;

Enfin, le rameau oriental, formé du peuple _Tamoul_, qui occupe la côte

de Coromandel et la pointe septentrionale de l’île de Ceylan.

En dehors de ces familles à peu près définies, nous trouvons encore,

dans le vaste groupe des anaryens, plusieurs nations d’une importance

considérable, dont la situation ethnographique n’a pas été reconnue

jusqu’à présent d’une façon satisfaisante et qui, par ce fait, semblent

former autant de familles distinctes, savoir:

La FAMILLE SINIQUE, composée des _Chinois_, implantés, environ trente

siècles avant notre ère, sur le territoire occupé primitivement par les

_Miaotze_, les _Leao_, les _Pan-hou-tchoung_, les _Man_, et autres

populations autochtones; des _Cantonais_ et des _Hokkiénais_, habitants

des côtes orientales de la Chine, qui parlent un dialecte dans lequel on

retrouve de nombreuses traces d’archaïsme;

La FAMILLE TIBÉTAINE, qui est répandue dans le petit _Tibet_, le

_Ladakh_, le _Tibet_, le _Népâl_, le _Bhotan_, dans la partie sud-ouest

de la province chinoise du _Ssetchouen_, et dans quelques îlots situés

dans les provinces du _Kouang-si_, du _Koueitcheou_ et au nord-ouest de

la province du _Kouang-toung_;

La FAMILLE ANNAMITE, comprenant les populations du _Tong kin_ et de la

Cochinchine;

La FAMILLE THAÏ, composée des _Siamois_.

Je vous demande la permission de ne pas m’occuper des _Barmans_ et des

_Cambogiens_, dont la situation ethnographique est encore difficile à

déterminer, et qui, en tout cas, paraissent étrangers au groupe de

peuples que nous avons, en ce moment, la mission d’étudier ensemble.

Les affinités plus ou moins nombreuses que l’on peut constater entre ces

peuples, sont tantôt des affinités anthropologiques, tantôt des

affinités linguistiques.

Vous connaissez tous le type chinois, et, pour l’instant, je ne parle de

ce type qu’au point de vue de ses caractères reconnaissables par le

premier venu. Vous connaissez peut-être un peu moins le type mongol et

le type japonais, ou plutôt vous devez bien souvent confondre ceux-ci et

celui-là. C’est qu’il existe, en effet, entre ces types, des traits de

la plus étonnante ressemblance. Si vous avez vu des Samoïèdes, des

Ostiaks, des Tougouses, des Mandchoux, des Annamites, des Siamois, que

sais-je, des indigènes d’à peu près toute la zone centrale et

sud-orientale de l’Asie, vous avez dû vous trouver porté à la même

confusion. Il n’est pas nécessaire de sortir d’Europe pour rencontrer

ces individus aux cheveux noirs, à la face large et aplatie, aux yeux

bridés, aux pommettes saillantes, aux lèvres épaisses, à la barbe rare,

autant de caractères frappants s’il en fût; il ne faut pas même aller

jusqu’à Kazan: à Moscou, dans tout le cœur de la Russie, et même à

Pétersbourg, cette ville finno-allemande, vous rencontrez, à chaque

instant, le type _sui generis_ dont je viens de vous rappeler les

principaux traits.

Au premier abord, il y a donc une présomption pour croire à l’existence

d’une grande famille, composée de tant de nations non pas précisément

douées d’un type identique, mais d’un type fortement marqué du stigmate

de la parenté:

.....Facies non omnibus una,

Nec diversa tamen; qualem decet esse sororum.

Les affinités linguistiques sont naturellement moins faciles à

reconnaître. Les vocabulaires de ces peuples n’offraient, aux yeux des

philologues de la première moitié de ce siècle, que de rares

homogénéités, et la tendance était de croire à un ensemble de familles

de langues essentiellement différentes les unes des autres. Il faut dire

que ce n’est guère que depuis une vingtaine d’années, que plusieurs des

idiomes les plus importants de ce groupe ont été étudiés d’une façon

approfondie. En outre, les formes archaïques du chinois, idiome

considérable par son antiquité et par son développement, étaient à peu

près complètement ignorées. Les caractères fondamentaux des mots chinois

étaient peut-être plus difficiles à reconnaître que ceux des racines des

autres langues, par suite de la forme monosyllabique et uniconsonnaire

de ces mots. On comparait de la sorte gratuitement, avec le vocabulaire

de toutes sortes d’idiomes de l’Asie Centrale, les monosyllabes des

dialectes de Péking et de Nanking, qui sont ceux qui ont subi avec le

temps les plus graves altérations. La reconstitution de la langue

chinoise antique nous a signalé notamment l’existence ancienne de thèmes

bilitères, c’est-à-dire de racines composées d’une voyelle intercalée

entre deux consonnes, racines analogues aux racines primitives des

langues sémitiques et des langues aryennes[6]. Ces thèmes bilitères ont

été d’une valeur sans pareille pour arriver à des rapprochements d’une

rigueur philologique incontestable: ils ont permis de constater des

affinités certaines et jusqu’alors inaperçues entre les glossaires

chinois, japonais, mandchou, mongol, etc.

Des affinités certaines, je le répète, ont été constatées par ce moyen;

mais ces affinités sont encore insuffisantes pour donner lieu à de

larges déductions. Des rapports de vocabulaires ont même été signalés

entre des rameaux bien autrement éloignés. Le turc et le japonais, par

exemple, possèdent des mots dont la ressemblance est certainement de

nature à faire réfléchir les linguistes. Quelques rapprochements ont été

tentés aussi avec le magyar, langue sœur du finnois et du turc, et le

tibétain, langue apparentée au mongol, et dans une proportion non encore

déterminée, au chinois[7]. Le coréen possède enfin des désinences de

déclinaison et de conjugaison semblables à celles du japonais[8].

Mais ce qui est bien autrement important que ces assimilations

sporadiques de mots et de vocables, c’est l’unité du système grammatical

qui caractérise l’ensemble des langues du groupe sur lequel j’appelle,

en ce moment, votre attention. Cette unité est telle, qu’une phrase

turque, par exemple, peut généralement se traduire en japonais sans

qu’un seul mot ou particule occupe, dans une de ces deux langues, une

place différente de celle qu’il occupe dans l’autre. Et remarquez que la

grammaire japonaise se distingue de la grammaire des langues aryennes et

des langues sémitiques, par une syntaxe essentiellement originale. Dans

cette langue, comme en mantchou, en tibétain et en turc, la construction

phraséologique est rigoureusement inverse. En japonais, comme en turc,

pour dire: «j’ai vu hier le gouverneur chassant sur les bords du Coïk

avec ses chiens», on construira: _hesterno-die Coici littore-suo-in,

canibus-sui cum, Alepi præfectum-suum vidi_;--en mandchou, comme en

japonais, pour dire «habitant de la ville de Nazareth, dans la province

de Galilée», on construira: _Galileæ provinciæ Nazareth vocatam

civitatem incolens_; en tibétain, comme en japonais, pour dire: «As-tu

vu ma (bien-aimée) appelée Yidp’ro?», on construira: _mea Yidp’ro sic

vocata te a prospecta fuitne?_

Dans toutes ces langues, le qualificatif, quelqu’il soit, adjectif ou

adverbe, précède le mot qualifié. Pour dire: «les hommes de la haute

montagne, on construira, _alti montis homines_.--Le régime direct

précède le verbe; pour dire: «il a vu la pierre dans la montagne,» on

construira, _montis interiore-in lapidem vidit_.--Les particules de

condition sont des postfixes; en d’autres termes, au lieu et place de

nos _pré_positions, nous trouvons des _post_positions.--Enfin, pour

donner encore un exemple de similitude syntactique, je rappellerai la

manière d’exprimer le comparatif par une simple règle de position, avec

le concours de la postposition de l’ablatif, jointe à l’objet aux dépens

duquel est faite la comparaison[9].

Quelques noms de peuples, compris dans les groupes que j’ai énumérés

tout à l’heure, sollicitent également l’attention. La dénomination

d’_Ougriens_, donnée aux peuples de l’Oural, vient de l’ostiak _ôgor_

«haut»; elle pourrait bien être la même que celle de _Mogol_ ou

_Mongol_, bien que ce dernier nom soit expliqué comme signifiant «brave

et fier»[10]. Le correspondant turc de _ôgor_ est _ioughor_ et

_ouighor_, qui, à son tour, rappelle le nom des _Ouigours_. D’autre

part, le nom de _Vogoules_ et celui des _Ungari_ ou Hongrois, ont été

rattachés à cette même racine ostiake _Ogor_[11]. Enfin, on nous donne

le nom de _Moger_, nom dont on ignore le sens[12], comme la plus

ancienne appellation des Magyars ou Hongrois: ce nom renferme les trois

consonnes radicales du mot _Mogol_, car on sait que l’_l_ et l’_r_ se

permutent sans cesse dans les idiomes de l’Asie moyenne, idiomes qui ne

possèdent quelquefois qu’une seule de ces deux articulations

semi-voyellaires. Ces étymologies, que je vous donne pour ce qu’elles

peuvent valoir, ne sont cependant pas plus impossibles que celle qui

rapproche le nom _Sames_ des Lapons, de celui des Finnois, dont le pays

est appelé _Suom-i_.

Des affinités anthropologiques et linguistiques dont je viens de vous

entretenir, que pouvons-nous déduire?--Non point encore une certitude au

sujet de l’origine des Japonais et de leur parenté avec les nations de

la terre ferme, mais du moins des arguments de nature à consolider une

hypothèse, suivant laquelle les Japonais seraient une émigration du

continent asiatique. Si cette hypothèse doit être un jour établie d’une

manière rigoureusement scientifique, il est hors de doute que la date de

cette migration sera reportée à une époque fort ancienne, et sans doute

antérieure à la fondation des grands empires historiques de l’Asie

Centrale et Orientale. Si, cependant, la critique historique admettait

pour cette migration le siècle de l’arrivée au Japon de Zin-mou, premier

mikado de cet archipel, c’est-à-dire le VIIe siècle avant notre ère,

il ne faudrait pas trouver une objection contre cette doctrine dans le

silence des historiens chinois au sujet de ce grand mouvement ethnique.

L’avénement de Zin-mou et son établissement dans le palais de

Kasiva-bara, 660 ans avant notre ère, sont antérieurs d’un siècle à la

naissance de Confucius. Or l’histoire rapporte que c’est à ce célèbre

moraliste que la Chine doit la possession de ses annales primitives,

reconstituées par ses soins à l’aide des documents conservés dans les

archives impériales des Tcheou. Si l’on étudie, d’une part, dans quelles

conditions difficiles Confucius put réaliser cette œuvre gigantesque

d’érudition, et, d’autre part, si l’on tient compte du parti pris par ce

philosophe de ne livrer à la postérité que ce que l’histoire ancienne de

son pays pouvait offrir de bons exemples à ses compatriotes pour les

moraliser et leur faire accepter ses enseignements, on ne s’étonnera

point qu’il ait négligé de recueillir les données qu’on pouvait avoir,

à son époque, sur l’émigration de Zin-mou.

Dans l’hypothèse que nous examinons, cette émigration serait venue d’un

grand foyer de civilisation anaryenne, car Zin-mou n’apparaît point au

Nippon comme un chef de sauvages ou de barbares, mais bien comme le

prince d’une nation polie et déjà avancée en civilisation. Ce foyer, où

le trouver, si ce n’est en Chine? A moins que nous nous décidions à

l’aller chercher chez ce peuple anaryen auquel M. Oppert attribue

l’invention de l’écriture cunéiforme.

L’identité à peu près absolue du système de l’écriture cunéiforme

anaryenne et du système de l’écriture japonaise viendrait, au besoin, à

l’appui de cette audacieuse théorie. Il est, en effet, très singulier de

trouver chez deux peuples étrangers l’un à l’autre une invention aussi

compliquée, aussi originale que le système de l’écriture cunéiforme

anaryenne et de l’écriture japonaise[13]. Des signes figuratifs,

employés tantôt avec la valeur de l’objet qu’ils représentent, tantôt

avec une valeur purement phonétique; des signes polyphones, c’est-à-dire

susceptibles d’être lus de plusieurs manières différentes, suivant le

contexte de la phrase; des mots écrits partie en caractères

idéographiques, partie en caractères phonétiques; tant de procédés

graphiques employés simultanément et dans les mêmes conditions chez deux

peuples, ont à coup sûr quelque chose d’étonnant, d’énigmatique, qui

provoque malgré soi dans l’esprit l’hypothèse d’une origine commune.

Cette hypothèse, je vous conseille de ne l’accueillir qu’avec réserve,

comme on doit accueillir une hypothèse non encore démontrée. Dans

l’obscur dédale des origines ethniques, il faut envisager en même temps

toutes les possibilités et se défier de toutes les vraisemblances.

Je me résume: les Japonais sont des étrangers dans l’archipel qu’ils

habitent aujourd’hui. Leur provenance du continent asiatique est peu

douteuse, mais la route de leurs migrations primitives, que divers

ordres de faits font entrevoir sur la carte d’Asie, est encore

environnée de ténèbres et de mystères. Ils ne sont point venus

d’Océanie, comme l’ont supposé quelques ethnographes, encore moins

d’Amérique: le sang mongolique coule dans leurs veines, l’esprit tartare

a procédé à la formation de leur grammaire, et probablement aussi de

leur vocabulaire. Leurs aptitudes civilisatrices, le caractère

chercheur, inquiet de leur génie national, ne permet point de les croire

Chinois d’origine, à moins que les effets du métissage aient produit en

eux une prodigieuse transformation intellectuelle.

[Illustration]

[Illustration]

II

COUP-D’ŒIL

SUR LA

GÉOGRAPHIE DE L’ARCHIPEL

JAPONAIS

Avant de nous occuper de l’étude ethnographique et historique de

l’émigration qui s’est établie au Japon, près de sept siècles avant

notre ère et y a répandu les germes de la civilisation extraordinaire

que nous y rencontrons aujourd’hui, il me semble nécessaire de jeter un

coup-d’œil rapide sur la constitution géographique de l’archipel

japonais.

S’il était possible de plonger les regards jusque dans les profondeurs

géologiques de l’Extrême-Orient, vers ces lointains pays, au-delà

desquels toute terre disparaît pour laisser le champ libre à un océan

immense, un spectacle imposant viendrait, à coup sûr, frapper notre

imagination. Du sein d’un vaste foyer souterrain, un fleuve de lave et

de feu, sillonnant les artères du sol, contourne, aux environs de

l’équateur, l’archipel Malay, d’où il atteint, par les Molusques et les

Philippines, la pointe méridionale de Formose qu’il traverse

longitudinalement pour gagner ensuite, par l’archipel des Lieou-kieou,

les trois grandes îles du Japon, et aller, en se bifurquant au-delà des

Kouriles, à la pointe du Kamtchatka, se perdre dans les glaces

éternelles des régions polaires. De distance en distance, la force de ce

brasier souterrain, qui entoure comme d’une ceinture de feu les confins

orientaux du vieux monde, se manifeste, soit par des soulèvements

telluriques, soit par de nombreux cratères d’où s’exhale une haleine de

soufre et de fumée. Ainsi s’explique le système orographique de ces

étranges contrées, et les phénomènes hydrographiques qui se manifestent

non-seulement dans l’intérieur des terres, mais encore et surtout au

sein des eaux tourbillonnantes des mers de la Chine et du Japon.

Œuvre de longues et terribles commotions géologiques, l’archipel

japonais, ce long cordon de plus de 3,850 îles et îlots, qui ne compte

pas moins de onze cents lieues d’étendue, depuis l’extrémité

septentrionale de Formose jusqu’au cap Lopatka, se caractérise par une

succession de chaînes de montagnes, dont plusieurs présentent encore de

nos jours d’énormes cratères en ébullition. Ces bouches, sans cesse

béantes et toujours prêtes à vomir des torrents de lave et de cendres,

peuvent être considérées comme des soupapes de sûreté sans lesquelles le

pays serait exposé périodiquement aux plus épouvantables révolutions.

L’issue que fournissent ces bouches ne suffit cependant pas pour calmer

le tempérament impétueux de la fournaise sans cesse en travail dans les

profondeurs de ces régions. Des tremblements de terre d’une violence

extrême viennent de temps à autres, signaler les crises du fléau

emprisonné dans les entrailles du sol.

Un des plus anciens cataclysmes de ce genre dont l’histoire fasse

mention, est le soulèvement de la colossale montagne ignivome nommée le

_Fuzi-yama_[14], l’an 286 avant notre ère, époque avec laquelle

coïncide l’arrivée de la première émigration chinoise au Japon rapportée

dans l’histoire. Cette montagne, située un peu au sud-ouest de la ville

de Yédo, sur la frontière des provinces de Sourouga et de Kaï, a la

forme d’une pyramide tronquée, dont l’élévation atteint près de 4,000

mètres au-dessus du niveau de la mer. «Sous le règne de l’empereur

Kwanmou, la 19e année de l’ère _Yen-reki_, une éruption du Fuzi-yama

dura plus d’un mois[15]. Pendant le jour, l’atmosphère était obscurcie

par la fumée du cratère en combustion; pendant la nuit, l’éclat de

l’incendie illuminait le ciel. On entendait des détonations semblables

au tonnerre. Les cendres que lançait le volcan, tombaient comme de la

pluie. Au bas de la montagne, les rivières étaient de couleur

rouge[16]».

En 864, le 5e mois, une éruption encore plus épouvantable vint

répandre la terreur dans la contrée. Le Fouzi-yama fut en feu pendant

dix jours, et son cratère lança à de grandes distances d’énormes éclats

de roches, dont quelques-uns tombèrent dans l’océan, à une distance de

trente _ri_. De nombreuses habitations furent détruites, et une centaine

de familles riveraines furent ensevelies dans le désastre.

Les annales japonaises citent une autre éruption de ce volcan, au

XVIIIe siècle. Durant la nuit du 23e jour du 11e mois de

l’année 1707, on ressentit successivement deux tremblements de terre, à

la suite desquels le Fouzi-yama s’enflamma. Des tourbillons de fumée,

accompagnés de violentes projections de cendres, de terre calcinée et de

pierres, se répandirent dans les campagnes avoisinantes à une distance

de plus de dix _ri_.

Actuellement le volcan le plus actif du Japon est le _Wun-zen daké_ ou

«Montagne des Sources d’eau chaude», situé dans la province de Hizen.

Sa hauteur est de plus de 1,200 mètres. Une de ses plus terribles

éruptions a eu lieu en 1792[17].

L’île de Yézo n’a pas encore été explorée d’une manière quelque peu

satisfaisante. On sait cependant que cette île, très montagneuse, est

essentiellement volcanique. M. Pemberton Hodgson, consul britannique a

fait en 1860, dans cette île, l’ascension d’un volcan qui ne mesurait

pas moins de 4,000 pieds d’élévation. L’archipel des Kouriles renferme

au moins douze volcans, dont la jonction souterraine est révélée par

ceux qui se rencontrent au Kamtchatka, et parmi lesquels il en est

actuellement quatorze en pleine activité.

Les Japonais, les habitants des campagnes surtout, vivent sous l’empire

de la terreur que leur causent ces volcans qui menacent sans cesse de se

rallumer, comme les anciens Mexicains vivaient dans la crainte

perpétuelle de voir se renouveler les effroyables inondations

diluviennes qui avaient jadis bouleversé leur pays. La légende nationale

fait voir, dans les profondeurs des montagnes volcaniques, les divinités

infernales de leur mythologie. Kæmpfer rapporte que les bonzes japonais

ont profité de la crédulité populaire pour placer dans toutes les

régions sulfureuses et volcaniques des lieux d’expiation destinés aux

hommes fourbes et méchants. C’est ainsi qu’ils attribuent aux marchands

de vin qui ont trompé leurs pratiques, le fond d’une fontaine bourbeuse

et insondable; aux mauvais cuisiniers, une source à écume blanche et

épaisse comme de la bouillie; aux gens querelleurs, une autre source

chaude où l’on entend sans discontinuer d’effroyables détonations

souterraines, etc., etc.[18].

La constitution essentiellement volcanique de l’Extrême-Orient a causé,

à diverses époques, de brusques soulèvements de montagnes ou d’îles qui

se sont conservées jusqu’à nos jours. En 764 de notre ère, trois îles

nouvelles apparurent soudainement au milieu de la mer qui baigne les

côtes du district de Kaga-sima, et aujourd’hui on y trouve une

population laborieuse qui s’y adonne à l’agriculture et au commerce. Les

écrivains japonais citent également une montagne qui s’élança du sein de

la mer de Tan-lo (au sud de la Corée), vers l’an 100 de notre ère. Au

moment où cette montagne commença à surgir du milieu des flots, des

nuages vaporeux répandirent dans l’espace une profonde obscurité, et la

terre fut ébranlée par de violents coups de foudre. L’obscurité ne se

dissipa qu’au bout de sept jours et de sept nuits. Cette montagne

mesurait mille pieds et avait une circonférence de quarante _ri_. Des

vapeurs et de la fumée environnaient sans cesse son sommet, et elle

ressemblait à un immense bloc de soufre.

Le Japon est un domaine neptunien. Le plus grand océan du monde, le

frère aîné de notre Atlantique, baigne ses côtes orientales; et, du

côté de l’occident, la mer furibonde des typhons et des tempêtes mugit

avec fracas sur les innombrables rochers qui hérissent ses bords.

D’énormes glaçons, détachés des eaux du Kamtchatka et du détroit de

Behring, s’avancent vers ses côtes boréales, avant-garde des mers

polaires; tandis que ses rivages du sud sont battus par les vagues

gigantesques des mers tropicales.

Un courant d’eau chaude, sombre, noire, salée, parsemée de _fucus_

flottants, vient promener sa course vagabonde sur les côtes du Japon et,

de là, sur toute l’étendue du Pacifique, dans la direction du nord-est.

Respectueux sur son passage, l’océan retire ses ondes verdâtres et le

laisse tracer librement sa route semblable à une _voie lactée_ des mers

terrestres, pour me servir d’une expression assez originale de

l’hydrographe Maury.

Issu du grand courant équatorial, le _Kuro-siwo_, c’est-à-dire le

«Courant Noir», comme l’appellent les Japonais, commence à se manifester

à la pointe méridionale de l’île de Formose, d’où il atteint d’un côté

la mer de Chine, tandis que de l’autre il se dirige vers le nord,

baignant ainsi toute la côte du Japon jusqu’au détroit de Tsougar. La

rapidité qu’il donne aux navires emportés avec lui vers le nord-est est

considérable. D’abord, de 35 à 40 milles par jour, cette vitesse

s’accroît parfois jusqu’à 72 et 80 milles par vingt-quatre heures,

aussitôt qu’on atteint la latitude de Yédo. Sa puissante influence sur

le climat des îles du Japon s’étend jusqu’aux rivages de la Californie

et de l’Orégon. Des varechs flottants, d’une espèce assez semblable au

_fucus natans_ du Gulf-Stream (courant de l’océan Atlantique), se

rencontrent en quantité sur tout son parcours.

Un contre-courant aux eaux froides, et sans doute issu des mers

glaciales, vient côtoyer le Kouro-siwo et rendre plus sensible la

différence de température de ses eaux. Partout, en dehors des côtes de

Chine, sur le parcours de ce contre-courant froid, les sondages

constatent que la mer acquiert une grande augmentation de profondeur.

Le Kouro-siwo jouit habituellement de 20 à 25 degrés de chaleur de plus

que ce contre-courant. Dans la région du Kamtchatka et des Aléoutiennes,

les différences de température entre ces deux courants sont encore plus

sensibles.

Le climat des îles du Japon est beaucoup plus froid que celui des

contrées de l’Europe occidentale placées sous les mêmes parallèles.

L’âpreté relative du climat asiatique, comparé à celui de l’Europe, a

d’ailleurs été déjà plus d’une fois signalée. Le sud de l’île de Yéso,

sous la latitude de Madrid, endure des hivers très vifs, durant lesquels

le thermomètre descend jusqu’à 15 degrés au-dessous de zéro (Réaumur).

Entre le 38e degré et le 40e degré de latitude Nord, sur le

parallèle de Lisbonne, la glace recouvre les lacs et les fleuves jusqu’à

une profondeur suffisante pour qu’on puisse les traverser à pied sans

danger. Le riz ne croît déjà plus dans l’île de Tsou-sima (34° 12’ lat.

bor.), et le blé ne parvient que difficilement à sa maturité dans les

environs de Matsmayé (41° 30’ lat. bor.). Sur la côte sud et sud-est du

Japon, la température est plus douce, grâce à la haute chaîne de

montagnes qui garantit le pays des vents glacés de l’Asie. On rencontre

déjà le palmier, le bananier, le myrte et autres végétaux de la zone

torride, entre le 31e degré et le 34e degré de latitude nord. Dans

certaines localités, on cultive même la canne à sucre avec succès, et

les rizières produisent annuellement deux récoltes.

Il a été établi, je crois, d’une manière incontestable, que les parties

du Japon tournées du côté de l’Asie étaient beaucoup plus froides que

celles qui regardent l’océan Pacifique. Ainsi le _Siro-yama_ ou

Mont-Blanc japonais, situé sous le 36e degré de latitude est déjà

couvert de neiges perpétuelles à une hauteur de 2,500 mètres au-dessus

du niveau de la mer, tandis que le Fouzi-yama qui s’élève, comme je l’ai

dit tout à l’heure, à près de 4,000 mètres, est presque toujours dégagé

de neiges pendant les beaux mois de l’année. On cherche à expliquer ce

phénomène en disant que la partie occidentale du Nippon se trouve

exposée aux vents froids du continent asiatique, tandis que la partie

orientale, abritée par les hautes montagnes de l’intérieur, en est, au

contraire, généralement garantie. Cette explication ne me paraît pas

péremptoire, et je crois qu’il faut la chercher dans une foule d’autres

actions, parmi lesquelles celle du Kouro-siwo n’est peut-être pas la

moins considérable.

La température de Yézo est d’ordinaire très froide. Dans le nord de

l’île, la neige recouvre souvent le pays en plein mois de mai, et les

arbres ne donnent encore aucun feuillage. On endure, l’hiver, de grandes

pluies accompagnées de coups de vents tempêtueux, et d’épais brouillards

se répandent sur le sol, où ils continuent souvent à épaissir pendant

des semaines entières. En été même, il est bien rare que le ciel ne soit

pas obscurci par quelque brume. Ces brouillards sont funestes aux

navigateurs qui, au milieu de l’obscurité qu’ils produisent, vont se

perdre sur les innombrables récifs que renferme l’Océan dans ces

parages.

A Matsmayé, l’une des localités les plus méridionales de l’île, située

sous la latitude de Toulon, les étangs et les marais gèlent pendant

l’hiver. La neige ne disparaît plus pendant la période comprise entre

novembre et mai, et il n’est pas rare que le thermomètre descende à 15

degrés au-dessous de zéro (Réaumur).

Dans l’île de Nippon, l’atmosphère est moins variable. Les étés sont

très chauds, et, certaines années, ils seraient même insupportables, si

la mer n’apportait une brise qui rafraîchit la température de l’air. Par

un remarquable contraste, les hivers, au mois de janvier et de février,

sont très durs; et, lorsque le sol est couvert de neige, la

réverbération produit une sensation de froid fort aiguë, surtout quand

le vent souffle du nord et du nord-est.

Les pluies sont fréquentes au Japon, principalement vers le milieu de

l’été, à l’époque dite des «mois pluvieux[19]». Ces pluies, accompagnées

de coups de tonnerre, durent quelquefois toute l’année. On dit qu’on

leur doit en grande partie la fertilité du pays, dont la terre,

d’ailleurs pauvre, ne produirait que d’assez maigres végétaux, si elle

n’était sans cesse ranimée par des arrosements naturels. Toujours est-il

que ces abondantes ondées contribuent à entretenir une humidité très

sensible qui pénètre ceux qui sortent et se répand partout dans

l’intérieur des habitations. C’est ce qui a fait dire à un poète-roi, au

mikado Ten-dzi:

Dans la saison d’automne, on fait la moisson dans les champs;

La natte qui couvre ma cabane est à claire voie,

Mes vêtements sont humectés par la rosée[20].

Dans le _Seto-uti_, ou Mer intérieure, le thermomètre varie, en été, de

26 à 35 degrés centigrades; en hiver, la température est rarement

inférieure à 5 degrés au-dessous de zéro[21].

Le climat de Nagasaki est très variable. Les étés sont extrêmement

chauds et la température, pendant cette saison, n’est guère moins élevée

qu’à Batavia. Les hivers, au contraire, sont souvent rigoureux; la neige

reste longtemps sur le sol, surtout dans la campagne, et la glace

elle-même y est fort épaisse.

La superficie territoriale du Japon a été évaluée à 400,000 kilomètres

carrés, ce qui correspond à peu près aux trois quarts de la France.

Mais, comme cet archipel est très long (plus de 800 lieues), il en

résulte que le développement de ses côtes est considérable et peut être

évalué à environ dix fois celui des nôtres[22].

La forme longitudinale du Japon, et la chaîne de montagnes qui le

traverse du sud au nord, fait que ce pays présente dans toute son

étendue deux versants à peu près partout également orientés, l’un à

l’ouest, l’autre à l’est. Le versant oriental, c’est-à-dire celui qui

fait face au Pacifique, semble à bien des égards avoir été privilégié.

Le berceau de la civilisation a été établi sur ce versant oriental au

VIIe siècle avant notre ère; les deux capitales, _Miyako_ et _Yédo_,

les cités les plus opulentes, _Oho-saka_, _Kama-kura_, _Mito_,

_Sira-kawa_, _Ni-hon-matu_, _Sen-dai_, etc., y ont été fondées; le

_Tô-kai-dau_, «la Voie de la mer de l’Est», cette grande route

stratégique créée par Taï-kau Sama, pour assurer sa suprématie sur les

princes féodaux de l’empire, et qui est devenue l’artère principale de

la vie politique, industrielle et commerciale des Japonais, a été

également construite sur le flanc oriental du Nippon. Les mines d’or et

d’argent [les plus riches] du pays paraissent aussi situées du même

côté, à l’exception cependant des mines de Tazima dont l’importance

serait, dit-on, considérable, si elles étaient convenablement

exploitées.

Avant de terminer ce rapide exposé, vous me permettrez d’ajouter

quelques détails descriptifs relativement à la géographie des îles du

Japon. Ces détails vous seront utiles pour vous familiariser avec des

dénominations topographiques, que nous retrouverons sans cesse dans le

cours de nos études.

L’archipel japonais se compose de trois grandes îles et d’un nombre

considérable de petites îles et d’îlots que j’ai évalué tout à l’heure,

d’après les statistiques les plus récentes, à 3,850.

La principale des trois grandes îles, appelée _Nippon_ «Soleil Levant»,

a donné son nom à l’archipel tout entier. C’est de ce nom, prononcé en

Chine _Jih-pœn_, que vient la désignation européenne de _Japon_.

D’autres noms sont employés dans la littérature, et surtout en poésie,

pour désigner cette grande île et en même temps le Japon en général.

Parmi ces noms, je me bornerai à vous mentionner les suivants: _Hi-no

moto_, synonyme, en dialecte indigène, du nom chinois d’origine

_Nippon_;--_Yamato_ «le Pied des Montagnes», nom d’une des provinces où

s’était établie la cour des mikados;--_Ya-sima_ «les Huit

Iles[23]»;--_Ya-koku_ «la Vallée du Soleil», nom emprunté à une ancienne

légende chinoise;--_Fu-sau koku_ «le Pays des Mûriers», autre nom

légendaire chinois, dans lequel quelques savants ont cru voir une

ancienne appellation de l’Amérique, etc.[24].

Les deux autres grandes îles se nomment: _Si-koku_ «les Quatre

Provinces», et _Kiu-siu_ «les Neuf Arrondissements». Cette dernière île

n’est séparée du Nippon que par un détroit d’une demi-lieue de largeur.

Les fleuves qui baignent le Japon ont tous un cours peu étendu,

résultant de la configuration même de ce pays. Quelques uns, cependant,

comme la Tamise en Angleterre, s’ils n’ont point de longueur, sont

larges et profonds à leur embouchure. La capitale est traversée par

l’_Oho-gawa_, ou «grand fleuve», qui sépare la ville proprement dite de

ses faubourgs, et sur lequel on a construit cinq ponts, dont plusieurs

présentent une architecture remarquable. L’_Oho-basi_, ou «grand pont»,

mesure environ 320 mètres. Le _Yodo-gawa_, qui coule à Ohosaka, est

également traversé par plusieurs beaux ponts construits en bois de

cèdre.

Parmi les lacs du Japon, il en est un qui, par son étendue et les

facilités de communications qu’il assure aux populations riveraines,

mérite une mention particulière. C’est le _Biwa-ko_, ou «lac de la

Guitare», situé dans l’ancienne province d’_Omi_. Suivant une légende

accréditée dans le pays, cette petite mer intérieure aurait été formée

en une nuit, à la suite d’un grand tremblement de terre qui produisit un

affaissement du sol et creusa le lit qu’elle occupe aujourd’hui, en même

temps que s’élevait la gigantesque montagne sacrée du Fouzi.

La civilisation japonaise conférences faites à l'école spéciale des langues orientales · 第 1 / 16 段