--Quelle révélation!... murmura-t-il.
Ce n'était pas aux circonstances actuelles que s'appliquait ce mot.
Mais le commissaire de police devait s'y méprendre.
--Oui, c'était une révélation, reprit-il. Pour moi, ces deux mille
francs valaient un aveu; ils ne pouvaient être que les arrhes d'un
crime. Aussi, sans perdre une minute, je saute dans un fiacre et je me
fais conduire chez Brion. Tout le monde y était sens dessus dessous, car
on venait d'y ramener les chevaux. J'interroge, et dès les premiers mots
la justesse de mes présomptions m'est démontrée. Le misérable qui venait
de mourir n'était pas un cocher de Brion. Voici ce qui était arrivé. A
deux heures, lorsque la voiture commandée par M. Van-Klopen avait dû
sortir pour venir prendre Lucienne, on avait dû envoyer chercher le
cocher et le valet de pied, qui s'étaient attardés à boire dans un
cabaret voisin, avec un individu qui était venu les voir dans la
matinée. Ils étaient un peu avinés, mais pas assez pour qu'il fût
imprudent de leur confier des chevaux, et même on devait croire que le
grand air les dégriserait. Ils étaient donc partis, mais ils n'étaient
pas allés fort loin, car un de leurs camarades les avait vus arrêter la
voiture devant un marchand de vins et y rejoindre ce même individu avec
lequel ils avaient riboté toute la matinée....
--Et qui n'était autre que l'homme qui est mort?
--Attendez. Ces renseignements obtenus, je me fais indiquer le marchand
de vins, j'y cours et je demande le cocher et le valet de pied de Brion.
Ils y étaient encore, et on me les montre, dans un cabinet particulier,
étendus à terre et dormant.... J'essaie de les réveiller, inutile! Je
commande de les arroser largement, peine perdue! Un broc d'eau fraîche
qu'on leur lance à la face ne leur arrache qu'un grognement
inarticulé.... Je devine sur-le-champ ce qu'on leur a fait prendre.
J'envoie chercher un médecin et je demande au marchand de vins des
explications. C'est son garçon et sa femme qui me répondent. Ils me
racontent que vers deux heures est entré chez eux un homme qui leur a
dit être un employé de Brion, et qui leur a commandé de servir trois
verres pour lui et deux camarades qui vont venir.
Ils servent, et l'instant d'après, une voiture s'arrête à la porte et un
cocher et un valet de pied en descendent. Ils étaient, prétendaient-ils,
très-pressés et ne voulaient qu'avaler une tournée. Ils en avalent trois
coup sur coup, puis ils font venir un litre.... Ils oubliaient
évidemment leurs chevaux qu'ils avaient donné à tenir au commissionnaire
du coin. Bientôt l'homme propose une partie. Les autres acceptent, et
les voilà installés dans le cabinet, tapant du poing sur la table pour
demander du vin bouché. La partie dura bien vingt minutes. Au bout de ce
temps, l'homme qui s'est présenté le premier reparaît, l'air
très-contrarié, disant que c'est bien désagréable, ce qui arrive, que
ses camarades sont ivres-morts, qu'ils vont manquer leur service et que
le patron, qui tient à contenter ses pratiques, les chassera
certainement. Bien qu'il eût bu autant et même plus que les autres, il
avait tout son sang-froid. Après avoir réfléchi un moment:
--«Il me vient une idée, fait-il.... Entre amis on doit s'entr'aider,
n'est-ce pas?... Je vais prendre la livrée du cocher et conduire à sa
place.... Justement je connais la pratique qu'il allait chercher, c'est
une vieille dame très-bonne, et je lui conterai un mensonge pour
expliquer l'absence du valet de pied...»
Persuadés qu'ils ont affaire à un employé de Brion, la femme du marchand
de vins et son garçon ne trouvent rien à redire à ce beau projet.
Le bandit revêt la livrée du cocher endormi, monte sur le siége à sa
place et part après avoir dit qu'il reviendra prendre ses camarades dès
que son service sera fini, que sans doute à ce moment ils seront
dégrisés.
M. de Trégars connaissait assez le savoir-faire du commissaire de police
pour ne pas s'étonner de sa promptitude à obtenir des renseignements
précis.
Déjà il poursuivait:
--Juste comme je terminais mon interrogatoire, le médecin arrive. Je lui
montre mes ivrognes, et immédiatement il reconnaît que j'ai deviné juste
et que ces hommes ont été endormis avec un de ces narcotiques dont se
servent certains voleurs pour dépouiller leurs victimes. Une potion
qu'il leur administre, en leur desserrant les dents avec une lame de
couteau, les tire de leur léthargie. Ils ouvrent les yeux et bientôt
sont en état de répondre à mes questions. Ils sont furieux du tour qui
leur a été joué, mais ils ne connaissent pas l'homme. Ils l'ont vu, me
jurent-ils, pour la première fois le matin même, et ils ignorent jusqu'à
son nom....
Il n'était plus de doute possible après de si complètes explications.
Le commissaire de police avait bien vu et il le prouvait.
Ce n'était pas d'un vulgaire accident que venait d'être victime Mlle
Lucienne, mais d'un crime laborieusement conçu et exécuté avec une
audace inouïe, d'un de ces crimes comme il ne s'en commet que trop, dont
les combinaisons, neuf fois sur dix, écartent jusqu'au soupçon et
déjouent tous les efforts de la justice humaine.
Comment les choses s'étaient passées, M. de Trégars désormais le
discernait aussi clairement que s'il lui eût été donné de recueillir
l'aveu des coupables.
Un homme s'était trouvé pour exécuter ce périlleux programme:
Lancer des chevaux à fond de train, jusqu'à les faire s'emporter, et
accrocher quelque lourde charrette.
Le misérable jouait sa vie, à ce jeu, la légère voiture devant
infailliblement être brisée en mille pièces. Mais il avait dû compter
sur son adresse et son sang-froid pour éviter le choc, pour sauter à
terre sain et sauf, pendant que Mlle Lucienne, lancée sur le pavé,
serait probablement tuée sur le coup....
L'événement avait trompé ses calculs, et il avait été victime de sa
scélératesse, mais sa mort était un malheur.
--Car maintenant, reprit le commissaire de police, voilà rompu entre nos
mains le fil qui infailliblement nous eût conduit à la vérité. Qui a
commandé et payé le crime? Nous le savons, puisque nous savons à qui le
crime profite. Cela ne nous suffit pas: il faut à la justice plus que
des preuves morales. Vivant, ce bandit eût parlé. Sa mort assure
l'impunité des misérables dont il n'était que l'instrument.
--Peut-être! dit M. de Trégars.
Et ce disant, il sortait de sa poche et montrait le billet trouvé dans
le portefeuille de Vincent Favoral, ce billet si obscur la veille, et à
cette heure si terriblement clair:
«Je ne conçois rien à votre négligence. Il faudrait en finir avec
l'affaire Van-Klopen... là est le danger...»
Le commissaire de police n'y jeta qu'un coup d'oeil, et répondant aux
objections de sa vieille expérience, bien plus qu'il ne s'adressait à M.
de Trégars:
--On ne saurait le contester, murmura-t-il, c'est au crime d'aujourd'hui
qu'ont trait ces recommandations si pressantes; et adressées à Vincent
Favoral, elles attestent sa complicité. C'est lui qui s'était chargé
d'en finir avec l'affaire Van-Klopen, c'est-à-dire avec Lucienne. C'est
lui, j'en mettrais la main au feu, qui avait traité avec le faux cocher.
Il demeura plus d'une minute plongé dans ses réflexions, puis:
--Mais qui adressait ces recommandations à Vincent Favoral? reprit-il.
Le savez-vous, monsieur le marquis?...
Ils se regardaient, et le même nom leur montait aux lèvres:
--La baronne de Thaller....
Ce nom, cependant, ils ne le prononcèrent pas....
Le commissaire de police s'était rapproché du bec de gaz qui éclairait
le bureau des époux Fortin, et chaussant ses lunettes, il examinait le
billet avec la plus méticuleuse attention, étudiant le grain et la
transparence du papier, l'encre, les caractères....
Et à la fin:
--Ce billet, déclara-t-il, ne saurait constituer une preuve manifeste,
matérielle, telle qu'il nous la faut pour obtenir, d'un juge
d'instruction, un mandat d'amener....
Et Marius se récriant:
--Ce billet, insista-t-il, est écrit de la main gauche, avec de l'encre
ordinaire, sur du papier écolier, tel qu'il s'en trouve partout.... Or,
toutes les écritures de la main gauche se ressemblent.... Concluez.
Mais M. de Trégars ne se tenait pas pour battu.
--Attendez! interrompit-il.
Et brièvement, bien qu'avec la dernière exactitude, il se mit à raconter
sa visite à l'hôtel de Thaller, son entretien avec Mlle Césarine, avec
la baronne ensuite, et enfin avec le baron.
C'est d'une façon saisissante qu'il retraçait la scène qui avait eu lieu
dans le grand salon, entre Mme de Thaller et un homme de mine plus que
suspecte, cette scène dont une glace lui avait livré jusqu'au moindre
détail....
Le sens en éclatait, désormais, plus clair que le jour.
Cet homme de mine suspecte avait été un des entremetteurs du meurtre, de
là le trouble de la baronne quand il lui avait fait passer sa carte, et
sa précipitation à le rejoindre. Si elle avait eu un mouvement d'effroi
lorsqu'il lui avait adressé la parole, c'est qu'il lui annonçait
l'accomplissement du crime. Si elle avait eu ensuite un geste de joie,
c'est qu'il lui apprenait que le cocher avait été tué du même coup et
qu'elle se trouvait ainsi débarrassée d'un complice dangereux....
Le commissaire de police hochait la tête.
--Tout cela est probable, murmurait-il, mais ce n'est que probable....
De nouveau M. de Trégars l'arrêta.
--Je n'ai pas terminé, fit-il.
Et il poursuivit plus vite, disant à quel guet-apens il venait
d'échapper, comment tout à coup, dans un restaurant, il avait été
brutalement provoqué par un inconnu, comment il s'était précipité sur
cet abject drôle et lui avait arraché une lettre accablante et qui ne
pouvait laisser de doutes sur la mission dont il s'était chargé.
Les yeux du commissaire de police étincelaient.
--Cette lettre! s'écria-t-il, cette lettre!...
Et dès qu'il l'eut parcourue:
--Ah! cette fois, reprit-il, je crois que nous l'emportons.... «Il
s'agit de faire tenir tranquille un monsieur gênant....» Le marquis de
Trégars, parbleu! qui est sur la bonne piste.... «Ce sera pour vous
l'affaire d'un coup d'épée....» Naturellement, les morts ne gênent
personne.... «Ce sera pour nous l'occasion de partager une somme assez
ronde...» Honnête commerce, en vérité!...
L'excellent homme se frottait les mains à s'enlever l'épiderme.
--Enfin, nous tenons un fait positif, continuait-il, une base où asseoir
nos accusations.... Soyez tranquille: cette lettre va nous livrer le
gredin qui vous a provoqué, qui nous livrera l'entremetteur, qui ne
manquera pas de nous livrer la baronne de Thaller.... Lucienne sera
vengée!... Si avec cela nous pouvions mettre la main sur Vincent
Favoral!... Mais bast! on finira bien par le dénicher. J'ai vu ce tantôt
le juge d'instruction chargé de l'affaire du _Crédit mutuel_, et sur un
mot de lui, la préfecture a mis en campagne deux gaillards qui ont un
flair supérieur et qui savent leur métier....
Mais il fut interrompu par Maxence qui rentrait hors d'haleine, tenant à
la main les médicaments qu'il était allé chercher....
--J'ai cru, dit-il, que ce pharmacien n'en finirait jamais!
Et désolé d'être resté si longtemps absent, inquiet et pressé de
remonter:
--Ne voulez-vous pas voir Lucienne? ajouta-t-il, s'adressant à M. de
Trégars bien plus qu'au commissaire de police.
Pour toute réponse, ils le suivirent.
C'était un pauvre logis que la chambre de Mlle Lucienne, sans autres
meubles qu'un étroit lit de fer, une commode boiteuse, quatre chaises de
paille et une petite table. Au lit et aux fenêtres étaient des rideaux
de calicot blanc, dont la bordure, jadis bleue, était devenue jaune à la
lessive.
Souvent Maxence avait supplié son amie de prendre un logement plus
confortable, toujours elle avait refusé.
--Il faut économiser, répondait-elle; cette chambre me suffit, et
d'ailleurs j'y suis habituée.
Lorsque M. de Trégars et le commissaire y arrivèrent, la maîtresse de
l'_Hôtel des Folies_, l'estimable Mme Fortin, était acroupie devant la
cheminée où elle avait allumé du feu et où elle surveillait une tisane.
Entendant des pas, elle se dressa, et le doigt sur les lèvres:
--Chut! fit-elle, prenez garde de la réveiller!
Précaution inutile:
--Je ne dors pas, fit Mlle Lucienne d'une voix faible; mais qui donc
est là?
--Moi, répondit Maxence en s'avançant vers le lit.
Il ne fallait que voir la pauvre jeune fille pour comprendre les
épouvantables angoisses de Maxence. Elle était plus blanche que le
drap, et la fièvre, cette fièvre horrible qui suit les graves blessures,
donnait à ses yeux un éclat sinistre.
--Vous n'êtes pas seul, Maxence, reprit-elle.
--Je suis avec lui, mon enfant, répondit le commissaire. Je viens vous
demander pardon de vous avoir si mal protégée....
D'un geste triste et doux, elle hochait la tête:
--C'est moi qui ai manqué de prudence, interrompit-elle, car
aujourd'hui, en route, il m'avait semblé m'apercevoir de quelque
chose.... J'ai eu peur d'avoir peur pour rien!... Mais bast! ce qui est
arrivé ce soir serait quand même arrivé un jour ou l'autre.... Les
misérables qui depuis tant d'années s'acharnent après moi doivent être
contents.... Ils vont être débarrassés de moi....
--Lucienne!... fit douloureusement Maxence.