--Je crois, dit-il, que c'est rendre hommage à la mémoire d'un père, que
de le venger des impostures dont il a été victime de son vivant.... Oui,
madame, j'ai lu toute cette correspondance, et avec un intérêt que vous
allez comprendre.... J'avais déjà très-inutilement dépouillé plusieurs
cartons, lorsque dans la liasse de 1852, une année où mon père habitait
Paris, des lettres attirèrent mon attention. Elles étaient écrites sur
un papier grossier, d'une écriture toute primitive, et fourmillaient de
fautes d'orthographe. Elles étaient signées tantôt Phrasie, tantôt
marquise de Javelle. Quelques-unes donnaient l'adresse: Rue des Bergers,
3, Paris-Grenelle.
D'un geste familier, Mme de Thaller remontait les épaulettes de sa robe
de bal.
--Rue des Bergers, ricana-t-elle, nous voilà en pleine pastorale....
--Ces lettres ne me laissaient aucun doute sur ce qui avait dû se
passer.... Mon père avait rencontré une ouvrière d'une rare beauté, il
s'en était épris, et comme il était tourmenté de la crainte de n'être
aimé que pour son argent, il s'était fait passer pour un pauvre employé
de ministère....
--Très-touchant, ce petit roman d'amour!... interrompit la baronne.
Mais il n'était pas d'impertinence capable d'altérer le sang-froid de
Marius de Trégars.
--Roman, peut-être, dit-il, mais d'argent alors, et non pas d'amour....
Cette Phrasie, cette marquise de Javelle, annonce bientôt dans une de
ses lettres qu'elle est enceinte, et, en effet, dans le courant de
février 1853, elle accouche d'une fille qu'elle confie, écrit-elle, à
une de ses parentes qui demeure dans le Midi, près de Toulouse.... Ce
fut cet événement, sans doute, qui décida mon père à se découvrir. Il
avoue qu'il n'est pas un pauvre employé, mais bien le marquis de
Trégars, riche de plus de cent mille livres de rentes.... Aussitôt le
ton de la correspondance change: la marquise de Javelle s'ennuie, rue
des Bergers; les voisins lui reprochent sa faute, son travail lui abîme
les mains, qu'elle a charmantes.... Résultat: moins de quinze jours
après la naissance de sa fille, mon père installe sa jolie maîtresse,
87, rue de Bourgogne, sous le nom de Mme Devil; elle a un appartement
ravissant; quinze cents francs par mois, des domestiques, une
voiture....
Ce n'était plus des marques d'ennui, c'était des signes d'impatience,
que donnait Mme de Thaller....
Son geste semblait dire:
--Qu'est-ce que tout cela peut me faire, bon Dieu!
Impassible, M. de Trégars poursuivait:
--Libres désormais de se voir chaque jour, mon père et sa maîtresse
cessent de s'écrire. Mais Mme Devil ne perd pas son temps. En moins de
huit mois, de février à septembre, elle détermine mon père à disposer,
non en sa faveur, elle est bien trop désintéressée pour cela, mais en
faveur de leur fille, d'une somme de plus de cinq cent mille francs. En
septembre, la correspondance reprend. Mme Devil découvre qu'elle n'est
pas heureuse, et l'avoue dans une lettre dont l'écriture meilleure et
l'orthographe moins fantaisiste prouvent qu'elle a pris des leçons.
Elle se plaint de sa situation précaire et gémit de n'être qu'une fille
entretenue; l'avenir l'épouvante, elle a soif de considération....
Pendant trois mois, c'est l'incessant refrain: elle regrette le temps où
elle était ouvrière; pourquoi a-t-elle été si faible! Ah! qu'elle paye
cher sa faute! Puis enfin, dans un billet qui trahit de longs débats et
d'orageuses discussions, elle annonce qu'il se présente pour elle un
parti inespéré: un galant homme qui, si elle avait seulement deux cent
mille francs, lui donnerait son nom et reconnaîtrait sa fille, sa pauvre
chère petite fille adorée.... Longtemps mon père hésite, sa jolie
maîtresse lui tient au coeur.... Mais elle le presse si vivement et avec
une habileté si rare; elle lui démontre si bien que ce mariage assurera
le bonheur de leur fille, que mon père se résout au sacrifice.... Et
dans une note, en marge d'une dernière lettre, il écrit qu'il vient de
donner deux cent mille francs à Mme Devil, qu'il ne la reverra plus, et
qu'il retourne vivre en Bretagne, où il veut, à force d'économies,
réparer la brèche qu'il vient de faire à sa fortune....
D'un ton léger:
--Ainsi finissent toutes ces histoires d'amour! dit Mme de Thaller.
--Pardon!... celle-ci n'est pas finie encore. Pendant de longues années,
mon père se tint parole et ne quitta pas notre domaine de Trégars. Mais
l'ennui le prit à la longue, au fond de sa solitude; il revint à
Paris.... Chercha-t-il à revoir son ancienne maîtresse? Je ne le crois
pas. Je suppose que le hasard les rapprocha, ou plutôt, sachant son
arrivée, elle s'arrangea pour le rencontrer sur son chemin. Il la
retrouvait plus séduisante que jamais, et d'après ce qu'elle lui
écrivait, riche et considérée, car son mari était devenu un personnage.
Elle eût été complétement heureuse, ajoutait-elle, s'il lui eût été
possible d'oublier l'homme qu'elle avait tant aimé autrefois, qui avait
eu les prémices de son coeur, et auquel elle devait sa position....
J'ai cette lettre. L'écriture élégante, le style et la parfaite
correction disent mieux que tout les transformations de la marquise de
Javelle.
Seulement, elle n'est pas signée. La petite ouvrière est devenue
prudente; elle a beaucoup à perdre, elle craint de se compromettre....
A huit jours de là, par un billet laconique et qu'on jurerait arraché à
la passion, elle supplie mon père de la venir voir chez elle.
Il s'y rend. Il y trouve une toute jeune fille qu'il croit être la
sienne, et qu'il se met à idolâtrer!...
Et tout est dit. De nouveau il retombe sous le charme, il cesse de
s'appartenir; son ancienne maîtresse peut disposer de sa fortune et de
sa volonté!...
Mais voyez le malheur! Le mari ne s'avise-t-il pas de prendre ombrage
des visites de mon père! Dans une lettre, qui est un chef-d'oeuvre de
diplomatie, la jeune femme expose ses angoisses. Il a des soupçons,
écrit-elle, à quelles extrémités ne se porterait-il pas s'il venait à
découvrir la vérité! Et avec un art infini, elle insinue qu'il est pour
mon père un moyen peut-être de justifier sa continuelle présence. Que ne
s'associe-t-il avec ce jaloux....
C'est avec un empressement d'enfant que mon père saisit ce moyen unique.
Mais il faut de l'argent. Il vend ses propriétés et annonce partout
qu'il a de grandes idées financières et qu'il va décupler sa fortune.
Le voilà l'associé du mari de son ancienne maîtresse, lancé dans les
spéculations, gérant d'une société. Il croit ses affaires excellentes,
il est persuadé qu'il gagne un argent fou. Pauvre honnête homme! On lui
prouve un matin qu'il est ruiné et de plus compromis. Et cela semble si
bien la vérité, que j'interviens et que je paye les créanciers. Nous
voilà dépouillés, mais l'honneur était sauf. A quelques semaines de là,
mon père mourait désespéré....
Avec cet empressement qui trahit la joie d'échapper enfin à un gêneur
impitoyable, la baronne de Thaller s'était à demi levée.
Un regard de M. de Trégars la cloua sur son fauteuil, lui glaçant aux
lèvres la plaisanterie qui déjà y montait.
--Je n'ai pas achevé! dit-il d'un ton rude.
Et sans souffrir d'interruption:
--De cette correspondance, reprit-il, résultait la preuve irrécusable,
flagrante, d'une intrigue honteuse, depuis longtemps soupçonnée par mon
vieil ami le général comte de Villegré. Il devenait évident pour moi,
que mon pauvre père avait été joué comme un enfant, par cette maîtresse
si jolie et tant aimée, et plus tard dépouillé par le mari de cette
maîtresse. Je n'en étais pas plus avancé. Ignorant la vie de mon père et
ses relations, les lettres ne me livrant ni un nom ni un détail précis,
je ne savais qui accuser. Pour accuser, d'ailleurs, il faut à tout le
moins un commencement de preuve matérielle.
La baronne s'était rassise, et tout en elle, la pose, le geste et le
mouvement des lèvres semblait dire:
--Vous êtes chez moi, la civilité a ses exigences, je vous subis, mais,
en vérité, vous abusez.
Il poursuivait:
--A ce moment, j'étais encore une manière de sauvage, tout préoccupé de
mes expériences, ne sortant presque jamais de mon laboratoire....
J'étais indigné, je souhaitais ardemment retrouver et punir les
misérables qui avaient dupé mon père et qui nous avaient dépouillés;
mais je ne savais comment m'y prendre, ni où chercher des
renseignements. L'impunité des misérables était peut-être assurée, sans
un brave et digne homme, commissaire de police aujourd'hui, auquel j'ai
rendu un léger service autrefois, un soir d'émeute, qu'il était serré de
fort près par cinq ou six dangereux chenapans. Je lui exposai ma
situation, il s'y intéressa, me promit son concours et me traça ma
conduite.
Mme de Thaller s'agitait sur son fauteuil.
--Je vous avouerai, commença-t-elle, que je ne suis pas absolument
maîtresse de mon temps; je suis habillée, comme vous le voyez, et j'ai à
sortir....
Si elle avait gardé l'espérance d'ajourner l'explication qu'elle sentait
venir, elle dut la perdre, rien qu'à l'accent dont M. de Trégars
l'interrompit:
--Vous sortirez demain!...
Et sans se hâter:
--Conseillé comme je viens de vous dire, continua-t-il, et armé de
l'expérience d'un homme du métier, je me rendis à Grenelle, au nº 3 de
la rue des Bergers. J'y rencontrai de vieilles gens, le contremaître
d'une fabrique voisine et sa femme, qui habitaient la maison depuis
tantôt vingt-cinq ans. Dès mes premières questions, ils échangèrent un
regard et se mirent à rire. Ils se souvenaient, on ne peut mieux, de la
marquise de Javelle. C'était, me répondirent-ils, une jeune
blanchisseuse très-jolie, qui devait son surnom à sa beauté dédaigneuse,
à ses idées ambitieuses et aussi à son état, où l'eau de javelle joue un
rôle considérable. Elle avait demeuré pendant dix-huit mois sur le même
palier qu'eux, et ils lui avaient connu un amant qui se faisait passer
pour un employé, mais qui, d'après ce qu'elle leur avait confié, devait
être un grand seigneur immensément riche, dont elle espérait tirer bon
parti. Ils ajoutaient qu'elle était accouchée d'une fille, et que même
ils l'avaient soignée pendant ses couches. Mais la semaine suivante, la
mère et l'enfant avaient disparu, et jamais plus ils n'en avaient
entendu parler....