--Par ces vieilles gens, reprit-il, j'ai su que la marquise de Javelle
s'appelait de son vrai nom Euphrasie Taponnet, qu'elle était de Paris et
n'avait pas de parents près de Toulouse. Lorsque je les ai quittés, ils
m'ont dit: «Si vous connaissez Phrasie, vous n'avez qu'à lui parler du
père et de la mère Chandour, et elle se rappellera bien de nous,
allez!...»
Pour la première fois, Mme de Thaller eut un tressaillement. Mais ce
fut presque imperceptible.
--De Grenelle, poursuivait M. de Trégars, c'est rue de Bourgogne, 87,
que je me rendis. Je jouais de bonheur: la concierge y était la même
qu'en 1853. Aussitôt je lui parlai de Mme Devil, elle me répondit
qu'elle l'avait si peu oubliée qu'elle la reconnaîtrait entre mille.
C'était, déclarait-elle, une des plus jolies petites dames qu'elle eût
vues, et jamais en sa vie de portière, elle n'avait rencontré une
locataire aussi généreuse. Je compris. Et moyennant deux louis que je
lui donnai, cette femme m'apprit tout ce qu'elle savait. Cette jolie
Mme Devil, qui était une fine mouche, me dit-elle, avait non pas un
amant, mais deux: l'un en titre, qu'elle affichait, qui était le maître
et l'officier payeur; l'autre anonyme, qu'elle cachait, qui s'esquivait
par l'escalier de service, et qui ne payait pas, lui, bien au contraire.
Le premier, la recette, s'appelait le marquis de Trégars. Du second, la
dépense, la concierge n'avait jamais su que le prénom: Frédéric....
J'insistai pour savoir ce qu'était devenue Mme Devil, et j'appuyai mon
insistance d'une nouvelle pièce de vingt francs. Mais la portière me
jura ses grands dieux qu'elle l'ignorait absolument.
Un beau matin, telle qu'une personne qui s'expatrie ou qui veut faire
perdre ses traces, Mme Devil avait envoyé chercher un marchand de
meubles et une marchande à la toilette, et elle leur avait vendu tout ce
qu'elle possédait: son mobilier, son linge et jusqu'à ses nippes. En
moins d'une heure, le marché avait été conclu, et elle était partie
n'emportant que ses bijoux et son argent dans un petit sac de cuir....
Si la baronne de Thaller suait dans son corset, sous son harnais de bal,
elle n'en faisait pas moins bonne contenance encore.
Après l'avoir considérée un moment avec une sorte de curiosité avide,
Marius de Trégars reprit:
Lorsque je fis part de ces renseignements au commissaire de police, mon
ami, il hocha la tête: «Il y a deux ans, dit-il, je vous aurais répondu:
En voilà plus qu'il n'en faut et nous tenons nos gens, car les registres
de l'état civil nous livreront le dernier mot de cette énigme à demi
déchiffrée. Mais nous avons eu la guerre et la Commune, et les registres
de l'état civil ont été incendiés.... Cependant, il ne faut pas perdre
courage: un dernier espoir me reste et je sais un homme capable de le
réaliser.»
Dès le surlendemain, en effet, il me mit en rapport avec un brave garçon
nommé Victor Chupin, en qui je pouvais avoir la plus entière confiance,
car il m'était recommandé par un des hommes que j'aime et que j'estime
le plus: le duc de Champdoce. Renonçant du premier coup à s'adresser
aux mairies, Victor Chupin avec une patience et une ténacité de sauvage
suivant une piste, se mit à battre les quartiers de Grenelle, de
Vaugirard et des Invalides. Et ce ne fut pas en vain. Après huit jours
d'investigations, il m'amena une sage-femme, demeurant rue de
l'Université, laquelle se rappelait très-bien avoir accouché autrefois
une jeune fille remarquablement jolie, demeurant rue des Bergers, et
surnommée la marquise de Javelle.
C'était même ce surnom singulier qui avait fixé sa mémoire. Et comme
c'était une femme d'ordre et qui, de tout temps, avait tenu un compte
fort exact de ses recettes, elle m'apporta un petit registre où je lus:
«Accouchement d'Euphrasie Taponnet, dite la marquise de Javelle, une
fille, reçu cent francs....» Et ce n'est pas tout. Cette sage-femme
m'apprit qu'elle avait été chargée de présenter l'enfant à la mairie, et
qu'elle l'y avait déclarée sous les noms d'Euphrasie-Césarine Taponnet,
née d'Euphrasie Taponnet, blanchisseuse, et d'un père inconnu. Enfin,
persuadée que mes démarches avaient pour objet une reconstitution d'état
civil, elle mettait à ma disposition et son livre de comptes et son
témoignage....
Bandée outre mesure, l'énergie de la baronne commençait à la trahir,
elle blémissait sous sa poudre de riz.
Toujours du même accent glacé:
--Vous devez le comprendre, disait Marius de Trégars, le témoignage de
cette sage-femme, joint aux lettres que je possède, me met à même
d'établir devant un tribunal la date exacte de la naissance d'une fille
que mon père a eue de sa maîtresse. Ce n'est cependant rien encore. Avec
une ardeur nouvelle, Victor Chupin avait repris ses investigations; il
s'était mis à dépouiller les registres de mariages de toutes les
paroisses de Paris, et dès la semaine suivante, il découvrait à
Notre-Dame-de-Lorette l'acte de mariage de demoiselle Euphrasie Taponnet
et du sieur Frédéric de Thaller....
Encore bien qu'elle dût s'attendre à ce nom, la baronne se dressa d'un
bloc, livide, l'oeil hagard....
--C'est faux!... commença-t-elle d'une voix étranglée.
Un sourire d'ironique pitié effleurait les lèvres de Marius.
--Cinq minutes de réflexion vous prouveront qu'il est inutile de nier,
interrompit-il.... Mais attendez: sur le livre des baptêmes de cette
même église, Victor Chupin a trouvé enregistré le baptême d'une fille du
sieur et de la dame de Thaller, d'une fille qui porte les mêmes prénoms
que la première: Euphrasie-Césarine.
Convulsivement, la baronne haussait les épaules. Accablée par
l'évidence, elle essayait encore de payer d'audace....
--Qu'est-ce que cela prouve?... dit-elle.
--Cela prouve, madame, l'intention bien arrêtée de substituer un enfant
à l'autre; cela prouve qu'on a impudemment trompé mon père, lorsqu'on
lui a fait croire que la seconde Césarine était sa fille, la fille en
faveur de laquelle autrefois il avait disposé de plus de cinq cent mille
francs.... Cela prouve qu'il y a de par le monde une malheureuse que sa
mère, la marquise de Javelle, devenue la baronne de Thaller, a lâchement
abandonnée....
Éperdue de colère et de peur:
--Vous en avez menti! s'écria la baronne.