VIII

Le baron de Thaller était un homme trop pratique pour habiter la maison

et même le quartier où étaient installés ses bureaux.

Vivre au centre de ses affaires, s'assujettir à l'incessant contact de

ses employés, se résigner à l'espionnage et aux commentaires

malveillants d'un monde de subordonnés, s'exposer de gaieté de coeur à

des tracas de toutes les heures, à des sollicitations énervantes, aux

réclamations et aux éternelles criailleries des actionnaires et des

clients, fi! pouah! Plutôt renoncer au métier!

Aussi, le jour même où il avait établi le _Comptoir de crédit mutuel_

rue du Quatre-Septembre, M. de Thaller s'était-il acheté un hôtel rue de

la Pépinière, à deux pas du faubourg Saint-Honoré.

C'était un hôtel tout battant neuf, dont les plâtres n'avaient pas été

essuyés encore, et qui venait d'être bâti par un entrepreneur qui fut

presque célèbre, vers 1856, au moment des grandes transformations de

Paris, lorsque des quartiers entiers s'écroulaient sous le pic des

démolisseurs ou surgissaient si vite que c'était à se demander si les

maçons, au lieu de truelle, n'employaient pas la baguette d'un

enchanteur.

Cet entrepreneur, nommé Parcimieux, venu du Limousin en 1860 avec ses

outils pour toute ressource, avait en moins de six ans amassé, au bas

mot, six millions.

Seulement, c'était un enrichi modeste et timide, qui mettait à

dissimuler sa fortune et à n'offusquer personne, le même soin que les

parvenus mettent à étaler leur argent et à éclabousser les gens.

Encore bien qu'il sût à peine signer son nom, il connaissait et mettait

en pratique la maxime du philosophe grec, qui pourrait bien être le

secret du bonheur: cache ta vie.

Et il n'était pas de ruses auxquelles il n'eût recours pour la cacher.

Au temps de sa plus grande prospérité, par exemple, ayant besoin d'une

voiture, pour ses affaires autant que pour ses plaisirs, c'est le

directeur des petites voitures, M. Ducoux, son compatriote, qu'il alla

trouver.

--Pourriez-vous, monsieur, lui demanda-t-il, me louer deux fiacres à

l'année?

--Volontiers.

--C'est que je les souhaiterais dans de certaines conditions.

--Si elles sont exécutables....

--Je le crois.

--Veuillez donc me les exposer.

--Voici: quand je dis que je veux deux fiacres, j'entends deux voitures

qui, extérieurement, soient en tout et pour tout pareilles aux grands

fiacres que vous employez au service des chemins de fer, qui aient des

lanternes semblables, un numéro, et même sur l'impériale cette galerie

destinée à retenir les colis.... Quant à l'intérieur, ce serait une

autre chanson: je le voudrais luxueux, sans être voyant, et qu'on y

réunît tout ce que le progrès de la carrosserie a inventé de recherché

et de confortable. Naturellement, il faudrait commander ces fiacres,

mais je suis prêt à verser la somme nécessaire.

--C'est faisable, dit M. Ducoux.

--Pardon! je n'ai pas fini encore.... Je désirerais pour ces fiacres des

chevaux de premier ordre, ne payant pas de mine, mais capables de

m'enlever dix lieues en deux heures. Ils seraient harnachés comme les

chevaux de la compagnie, ni mieux ni plus mal. Comme je ne regarderai

pas au prix....

--Cela se peut encore....

--Excusez!... Je termine: je souhaiterais pour conduire mes fiacres deux

cochers que vous auriez l'extrême obligeance de me trier sur le volet,

parmi les meilleurs et les plus honnêtes de votre administration. Je les

rétribuerais généreusement, à la condition de porter toujours l'uniforme

de la compagnie et de se maintenir dans un état de malpropreté

raisonnable....

M. Ducoux, qui avait été préfet de police, regardait son homme dans le

blanc des yeux.

--En un mot, lui dit-il, vous vous proposez d'avoir chevaux et voitures

sans qu'on puisse le soupçonner.

--Juste.

--Pourquoi?

--C'est que, répondit modestement l'entrepreneur, je serais désolé

d'humilier mes confrères....

--Vous êtes donc bien riche?

--Monsieur, j'ai cent cinquante mille livres de rentes au moins, et je

ne sais comment cela se fait, je gagne tout ce que je veux.

Moyennant vingt-cinq mille francs de première mise et une somme annuelle

de tant, la convention fut conclue et signée séance tenante.

Et tant que M. Parcimieux resta dans les affaires, on ne le vit jamais

rouler qu'en fiacre crotté. Les confrères disaient:

--Il a de la chance, mais il n'en abuse pas, c'est un homme de moeurs

simples et de goûts modestes....

Ayant voiture, le digne entrepreneur voulut avoir maison montée,--une

maison à lui, bâtie par lui.

C'étaient de bien autres précautions à prendre.

--Car, vous devez bien le penser, expliquait-il à ses amis, on ne gagne

pas tout l'argent que j'ai gagné sans se faire des ennemis cruels,

acharnés, irréconciliables. J'ai contre moi tous les hommes du bâtiment

qui n'ont pas réussi, les sous-entrepreneurs que j'occupe, et qui

prétendent que je spécule sur leur pauvreté, les milliers d'ouvriers que

je fais travailler et qui m'accusent de les exploiter et de mettre leur

sueur à la caisse d'épargne. Tous ces gens-là constituent une armée.

Déjà ils m'appellent brigand, négrier, voleur, sangsue. Que serait-ce,

s'ils me voyaient dans un bel hôtel à moi appartenant! Ils diraient que

si je n'avais pas commis des crimes je n'aurais pas une si grosse

fortune, et que je devrais me rappeler, avant de faire le seigneur, que

j'ai porté «l'oiseau» comme les camarades, et que si on battait mes

habits de drap d'Elbeuf, on ferait encore sortir la poussière des

plâtres qui m'ont enrichi. Sans compter que me construire un superbe

immeuble sur la rue, ce serait, en cas d'émeute, ouvrir des fenêtres aux

pierres de tous les mauvais gars que j'ai employés....

Voilà quelles étaient les préoccupations de M. Parcimieux, lorsque,

selon son expression, il se résolut à faire bâtir maison.

Un terrain était à vendre rue de la Pépinière, il en fit l'acquisition

et acheta du même coup l'immeuble voisin, une vieille baraque qu'il fit

démolir.

Cette opération le rendait maître d'un vaste emplacement, de médiocre

largeur, mais très profond, puisqu'il s'étendait jusqu'à la rue de La

Beaume.

Aussitôt les travaux commencèrent, sur un plan que son architecte et lui

avaient mis six mois à mûrir.

A l'alignement de la rue s'éleva une maison d'apparences aussi modestes

que possible, de deux étages seulement, avec une très-large et

très-haute porte cochère pour le passage des voitures.

C'était le trompe-l'oeil--le fiacre banal à lanternes numérotées

dissimulant le confortable du coupé de maître.

A l'abri de cette maison, véritable rideau de théâtre, entre une cour

spacieuse et un vaste jardin, fut construit l'hôtel qu'avait rêvé M.

Parcimieux, et ce fut une bâtisse véritablement exceptionnelle, tant par

l'excellence des matériaux employés que par le soin qui présida aux plus

infimes détails.

L'entrepreneur y déploya tout son savoir. Pas une pierre ne fut mise en

place qu'il n'eût fait sonner, dont il n'eût étudié le grain. C'est

d'Afrique, d'Italie et de Corse qu'il tira les marbres du vestibule et

de l'escalier. Il fit venir des ouvriers de Rome pour les mosaïques.

C'est à de véritables artistes qu'il confia la menuiserie et la

serrurerie.

Répétant à qui voulait l'entendre qu'il travaillait pour un grand

seigneur étranger, dont chaque matin il allait prendre les ordres, il

pouvait s'abandonner à toutes ses fantaisies, sans craindre les

railleries ni les réflexions malveillantes.

Et il fallait le voir se frotter les mains, lorsque conduisant quelqu'un

de ses amis rue de la Pépinière, et s'arrêtant devant la maison de

façade, il lui disait:

--Hein! se douterait-on qu'il y a de l'autre côté un des plus charmants

petits hôtels de Paris? Bientôt nous pendrons la crémaillère....

Pauvre brave homme!... Le jour où le dernier ouvrier eut planté le

dernier clou, une attaque d'apoplexie l'emporta, sans seulement lui

laisser le temps de dire: Ouf!

Mais dès le surlendemain, de même qu'une bande de loups, fondaient à

Paris tous ses parents du Limousin. Six millions tombés du ciel à

partager! Il y eut procès. L'hôtel fut mis en vente à la chambre des

notaires....

Déjà, à cette époque, M. de Thaller était un habile et patient guetteur

d'affaires, professant cette théorie, parfaitement acceptée d'ailleurs,

qu'il n'y a, pour s'enrichir, qu'à savoir profiter des folies d'autrui.

Il faut aussi de l'argent comptant. M. de Thaller en avait. Il se

présenta à la vente, et l'hôtel lui fut adjugé moyennant deux cent

soixante-quinze mille francs, le tiers environ de ce qu'il avait coûté.

Un mois après il y était installé, et il n'était bruit à la Bourse que

des dépenses qu'il faisait pour se procurer un mobilier digne de

l'immeuble. Le crédit d'un autre en eût souffert peut-être; le sien,

non; sa réputation était établie de ne faire de folies que celles qui

rapportent de l'argent.

Et cependant il n'était pas complétement satisfait de son acquisition.

Il s'en fallait du tout au tout qu'il eût pour le luxe incognito la

passion de M. Parcimieux.

Quoi! il possédait un de ces ravissants petits hôtels qui sont

l'émerveillement et l'envie du passant, et cet hôtel était masqué par

une construction mesquine qui semblait une maison de rapport.

--Il faudra pourtant que je fasse jeter bas cette bicoque, disait-il de

temps à autre....

Puis il pensait à autre chose, et cette bicoque était encore debout le

soir où, en quittant Maxence, M. de Trégars se présenta à l'hôtel de

Thaller.

La leçon des valets avait été faite, car dès qu'apparut Marius sous le

porche de la maison de façade, le concierge--non, le Suisse s'avança,

l'échine en cerceau et la bouche fendue jusqu'aux oreilles par le plus

obséquieux sourire.

Sans attendre une question:

--Monsieur le baron n'est pas encore rentré, dit-il, mais il ne saurait

tarder, et certainement madame la baronne y est pour monsieur le

marquis. Si donc monsieur le marquis veut bien prendre la peine de

passer....

Et s'étant effacé, il frappa un coup sur l'énorme gong placé près de sa

loge, un seul coup sec, destiné à réveiller les valets de pied du

vestibule et à leur annoncer un visiteur d'importance.

Lentement, et non sans tout observer du coin de la paupière, M. de

Trégars traversa la cour sablée de sable fin--on l'eût poudrée de sable

d'or, si on l'eût osé--et tout entourée de corbeilles de bronze où

s'épanouissaient d'admirables rhododendrons.

Il allait être six heures, le directeur du _Crédit mutuel_ dînait à

sept, l'hôtel s'animait pour le service du soir.

On entendait piaffer les chevaux appelant la botte. Dans la sellerie,

les gens préparaient les harnais. Des palefreniers, sous les remises,

lustraient avec des peaux le glacis de la voiture qui devait, après le

dîner, conduire Mme la baronne à l'Opéra.

Par les larges fenêtres de la salle à manger, on apercevait M. le

maître d'hôtel présidant à la mise du couvert. M. le sommelier remontait

de la cave chargé de bouteilles. Enfin, par les soupiraux du sous-sol,

montaient les appétissants parfums de cuisines exquises.

De combien d'affaires fallait-il le tribut pour soutenir un train

pareil, pour étaler ce luxe à faire blêmir d'envie un de ces

principicules allemands qui ont échangé la couronne de leurs ancêtres

contre une livrée prussienne, dorée avec l'or de la France--l'argent des

autres.

Cependant, le coup frappé sur le gong par le Suisse avait produit son

effet.

Devant M. de Trégars montant le perron, semblèrent s'ouvrir seules les

portes du vestibule,--de ce vestibule qui était tout ce que Mlle

Lucienne connaissait de l'hôtel de Thaller, et dont elle avait décrit à

Maxence les splendeurs si surprenantes pour elle.

Il est de fait qu'il eût été digne de l'attention d'un artiste, si on

lui eût laissé la simplicité grandiose et l'harmonie sévère qu'avait

cherchées et obtenues l'architecte de M. Parcimieux.

Mais M. de Thaller, ainsi qu'il se plaisait à le dire, avait horreur de

la simplicité. Et partout où il découvrait une place vide, large

seulement comme la main, il y accrochait un tableau, un bronze, une

faïence, n'importe quoi, n'importe comment.

Les deux valets de pied de service étaient debout quand M. de Trégars

entra.

Sans lui rien demander:

--Que Monsieur le marquis daigne me suivre, dit le plus jeune.

Et ouvrant les portes de glace du fond, il se mit à précéder M. de

Trégars le long d'un escalier à rampe de marbre, dont les élégantes

proportions étaient absolument gâtées par une ridicule profusion

«d'objets d'art» de toute nature et de toute provenance.

Cet escalier aboutissait à un vaste palier semi-circulaire, sur lequel,

entre des colonnes de marbre précieux, ouvraient trois larges portes à

huisserie et à entablement de bronze.

Le valet de pied ouvrit la porte du milieu qui donnait sur la galerie de

tableaux du baron de Thaller, galerie célèbre dans le monde financier,

et qui lui avait valu une réputation d'amateur éclairé.

Les soixante ou quatre-vingts toiles qui la composaient n'étaient pas,

il s'en fallait, également remarquables; mais toutes portaient une

signature illustre, certifiée authentique par les experts, toutes

avaient été conquises à des prix ridicules au feu des enchères.

Car M. de Thaller avait précisément le goût aussi sûr et aussi pur que

ses confrères et rivaux MM. les amateurs.

Le plus volontiers du monde, il donnait mille ou quinze cents louis d'un

barbouillage quelconque, attribué par les truqueurs de la rue Drouot à

Raphaël ou à Velasquez, à Murillo ou à Rembrandt....

Il n'eût pas donné cent sous d'un chef-d'oeuvre signé d'un peintre de

génie, mais non coté encore à cette bourse pitoyable et grotesque, où

des Auvergnats, jadis chaudronniers ou ferrailleurs, font et défont ce

qu'ils appellent les réputations marchandes....

Mais M. de Trégars n'eut pas le temps de donner un coup d'oeil à cette

galerie, que d'ailleurs il connaissait.

Le valet le fit entrer dans le petit salon de la baronne, un salon

bouton d'or, rehaussé de crépines et de torsades de satin cramoisi.

--Que monsieur le marquis prenne la peine de s'asseoir, dit-il, je cours

prévenir madame la baronne de la visite de monsieur le marquis....

C'est à pleine bouche, avec une pompe singulière, et comme s'il en eût

rejailli sur lui quelque lustre, que le valet de pied prononçait ces

titres nobiliaires. Néanmoins, il était manifeste que marquis sonnait à

son oreille beaucoup mieux que baronne.

Resté seul, M. de Trégars s'assit.

Brisé par les émotions de la journée et par une contention d'esprit

extraordinaire, il bénissait la destinée de lui accorder ce moment de

répit, qui lui permettait, au moment d'une démarche décisive, de se

recueillir et de rassembler tout ce qu'il avait d'énergie et de

sang-froid.

Et, au bout de deux minutes, il était si profondément enfoncé dans ses

réflexions, qu'il tressauta comme un dormeur brusquement éveillé, au

claquement de la serrure d'une porte qui s'ouvrait.

Tout en même temps retentissait un léger cri de surprise:

--Ah!...

C'est qu'au lieu de Mme la baronne de Thaller, c'était sa fille, Mlle

Césarine, qui entrait.

S'avançant jusqu'au milieu du salon, et répondant par un geste familier

au très-respectueux salut de M. de Trégars:

--On prévient le monde, dit-elle. Je viens ici chercher ma mère et c'est

vous que je trouve! Vous m'avez fait une peur! Quel trac, princesse!...

Et prenant la main du jeune homme et l'appuyant contre sa poitrine:

--Regardez comme mon coeur bat, ajouta-t-elle.

Plus jeune que Mlle Gilberte, Mlle Césarine de Thaller avait une

réputation de beauté si solidement établie, que la discuter eût paru un

crime à ses nombreux admirateurs.

Et véritablement, c'était une belle personne. Assez grande et bien

découplée, elle avait de larges hanches, la taille large et souple comme

une baguette d'acier et la gorge splendide. Son cou était un peu fort et

un peu court, mais sur sa nuque robuste s'éparpillaient et bouclaient en

mèches folles ces cheveux indisciplinés qui se dérobent au peigne.

Elle était blonde, ou plutôt rousse, mais de ce roux presque aussi foncé

que l'acajou, que recherchait le Titien et que les belles Vénitiennes

obtenaient par des pratiques passablement répugnantes, et en s'exposant,

en plein midi, au soleil, sur la terrasse de leurs palais. Son teint

avait les pâleurs dorées de l'ambre. Ses lèvres, rouges comme le sang,

s'entr'ouvraient sur des dents éblouissantes. Dans ses grands yeux à

fleur de tête, d'un bleu laiteux comme les ciels du Nord, riait

l'éternelle ironie des âmes blasées qui ne croient plus à rien.

Plus soucieuse de sa renommée d'élégante que du bon goût, elle était

vêtue d'une robe de nuance fausse gonflée d'un pouff extravagant et

boutonnée de biais sur la poitrine, selon cette mode ridicule et

disgracieuse imaginée par les femmes plates et bossues.

Se laissant choir sur un fauteuil et posant cavalièrement le pied sur

une chaise, ce qui lui découvrait la jambe, qu'elle avait admirable:

--Savez-vous que c'est épatant de vous voir ici, dit-elle à M. de

Trégars. Examinez un peu la tête que va faire, en vous apercevant, le

baron «Trois francs soixante-huit.»

C'était son père qu'elle appelait ainsi, depuis le jour où il lui avait

été révélé qu'il existe une monnaie allemande nommée thaler, qui

représente trois francs soixante-huit centimes de la monnaie française.

Et chacun autour d'elle d'admirer son esprit et son génie, et de

rire....

--Vous savez, reprit-elle, que papa vient d'être refait?

M. de Trégars s'excusait en termes vagues, mais c'était une des

habitudes de Mlle Césarine de n'écouter jamais les réponses qu'on

faisait à ses questions.

--Favoral, poursuivit-elle, le caissier de papa, vient de se payer un

courant d'air international!... Le connaissiez-vous?

--Fort peu....

--C'était un vieux, toujours vêtu comme un bedeau de campagne, et qui la

faisait à celui qui tire à cinq.... Et le baron «Trois francs

soixante-huit» qui donnait là-dedans, lui, un roublard! Car il y

donnait. Il fallait voir sa figure de Monsieur qui a le feu à sa

cheminée quand il est venu nous dire, à maman et à moi: Favoral

m'emporte douze millions!...

--Il a emporté réellement cette somme énorme!...

--Pas intacte, bien entendu, vu que ce n'est pas d'avant-hier qu'il

faisait des trous à la lune du _Crédit mutuel_.... Il y avait des années

que cet aimable gommeux menait une existence... panachée, avec des dames

un peu... drôles, vous savez.... Et comme il n'était pas précisément

bâti pour être adoré au pair, dame!... ça coûtait bon aux actionnaires

de papa. Mais, n'importe, il doit avoir levé un joli magot....

Et bondissant jusqu'au piano, et s'accompagnant avec une énergie à fêler

les vitres, elle se mit à chanter le refrain, qui faisait alors fureur,

de la ronde des _Demoiselles de Pantin_:

Caissier, t'as l'sac,

Vite, un p'tit bac,

Et puis, en rout' pour la Belgique...

Tout autre que Marius de Trégars eût été, sans nul doute, étrangement

surpris des façons de Mlle de Thaller.

Mais il la connaissait depuis assez longtemps déjà, il savait son

passé, ses habitudes, ses goûts et ses prétentions.

Jusqu'à quinze ans, Mlle Césarine était restée claquemurée dans un de

ces aimables pensionnats parisiens où on initie les jeunes filles au

grand art de la toilette, et d'où elles sortent armées de théories

folâtres, sachant voir sans paraître regarder et mentir effrontément

sans rougir, c'est-à-dire mûres pour le monde.

La directrice de ce pensionnat, une dame de la société qui avait eu des

malheurs, et qui tenait bien plus de la couturière que de

l'institutrice, disait de Mlle Césarine, qui lui payait trois mille

cinq cents francs de pension:

--Elle donne les plus hautes espérances, et j'en ferai certainement une

femme supérieure.

On ne lui en laissa pas le loisir.

La baronne de Thaller, un beau matin, découvrit qu'il lui était

impossible de vivre sans sa fille, et que son coeur maternel était

déchiré par une séparation qui allait à l'encontre des lois sacrées de

la nature.

Elle la reprit donc, déclarant que rien désormais, pas même le mariage,

ne l'en séparerait, et qu'elle achèverait elle-même l'éducation de cette

chère enfant.

Dès ce moment, en effet, qui voyait la baronne apercevait, marchant dans

son ombre, Mlle Césarine.

C'est un commode chaperon qu'une fillette de quinze ans, discrète et

bien stylée, un chaperon qui permet à une femme de se montrer hardiment

là où elle n'eût pas osé s'aventurer seule. Devant une mère suivie de sa

fille, la médisance, déconcertée, hésite et se tait.

Sous le prétexte que Césarine n'était encore qu'une gamine sans

conséquence, Mme de Thaller la traînait partout, au bois, aux courses,

en visite, au bal, aux eaux ou à la mer, au restaurant et dans les

magasins, et à toutes les premières représentations du Palais-Royal et

des Bouffes, des Délassements et des Variétés.

C'est donc au théâtre surtout que se paracheva l'éducation si

heureusement commencée de Mlle de Thaller.

A seize ans, elle possédait à fond le répertoire de toutes les scènes de

genre et disait avec des intonations surprenantes et des gestes

stupéfiants les rondes à succès de Blanche d'Antigny et les couplets les

plus salés de Thérésa. Avec une bien autre perfection que Silly, elle

imitait Schneider et une débutante, Judic, qu'elle n'avait cependant vue

encore que deux fois, aux Folies-Bergère, où la baronne l'avait conduite

au bras de M. Costeclar.

Entre temps, elle étudiait les journaux de modes et formait son style à

la lecture de la _Vie parisienne_, dont les articles les plus

énigmatiques n'avaient pas d'allusions assez obscures pour échapper à sa

pénétration.

Le plus légitime succès devait récompenser ses efforts.

Une nuit, au bal, chez M. Marcolet, il lui fut donné de recueillir la

conversation de deux jeunes messieurs.

--Elle est épatante! disait l'un.

--Oui, répondait l'autre, elle a «du chien.»

Elle en tressaillit d'aise, et la vanité triomphante illumina son

visage.

Pour avoir «du chien»--on ne disait pas encore «du zing,»--que

n'eût-elle pas tenté, encouragée qu'elle était par la baronne!

Elle apprit à monter à cheval, fit des armes, s'exerça au pistolet et

brilla au tir aux pigeons. Elle eut un livret pour inscrire ses paris,

fit preuve «d'estomac» à Monaco au trente-et-quarante et connut le fin

du baccarat. A Trouville, elle ébahissait les gens par la désinvolture

de ses costumes de bain, et quand elle se voyait un cercle raisonnable

de badauds, elle se jetait à l'eau avec une crânerie qui lui valait les

applaudissements des maîtres baigneurs. Elle «grillait» volontiers une

cigarette, vidait lestement une coupe de champagne, et une fois sa mère

fut obligée de la rentrer coucher bien vite, parce qu'elle avait voulu

tâter de l'absinthe et que sa conversation devenait par trop

excentrique.

Grâce aux jeunes messieurs de la coulisse, qui formaient l'escadron

d'escorte ordinaire de la baronne de Thaller, Mlle Césarine avait

appris son Paris, et le monde qui s'amuse n'avait plus pour elle de

mystères.

Elle était insatiable de renseignements, et s'il arrivait qu'on reculât

devant une de ses questions par trop scabreuses:

--Baste! disait-elle, répondez-moi en javanais.

Car elle parlait le javanais--supérieurement, et pensait sans doute que

ce spirituel argot a les priviléges du latin.

Aussi connaissait-elle toutes les demoiselles un peu en renom, depuis

Jenny Fancy jusqu'à Rosa Mariolle, si délicatement surnommée Fleur de

Bitume, et s'intéressait-elle passionnément à leurs faits et gestes,

sachant au juste ce qu'elles dépensaient par an et à qui, comment

c'était chez elles, si elles étaient drôles, où elles s'habillaient et

ce que pouvaient valoir leurs diamants.

Un matin qu'elle montait à cheval au bois de Boulogne, surprise par la

pluie, elle s'était réfugiée sous un chalet-abri; le hasard, l'instant

d'après, y avait amené Cora Pearl; elle lui avait parlé la première;

elles s'étaient entretenues longuement... et ç'avait été, de son aveu,

une des plus délicates émotions qu'elle eût ressenties.

Avec un tel genre de vie, il était difficile que l'opinion ménageât

éternellement Mme et Mlle de Thaller.

Il se trouva des sceptiques pour donner à entendre que cette inaltérable

amitié de la mère et de la fille ressemblait fort à la liaison de deux

femmes qu'unit la complicité d'un secret pareil.

Un boursier raconta qu'un soir, une nuit plutôt, car il était près de

deux heures, passant devant le Moulin-Rouge, il en avait vu sortir la

baronne et Mlle Césarine, accompagnées d'un gentleman de lui inconnu

mais qui, très-certainement, n'était pas le baron de Thaller.

On avait attribué à un enfantillage devenu impossible à dissimuler

certain voyage que la mère et la fille avaient fait en plein hiver, et

qui n'avait pas duré moins de deux mois. Elles étaient allées en Italie,

disaient-elles au retour, mais personne ne les y avait rencontrées.

Cependant, comme l'existence de Mme de Thaller et de Mlle Césarine

était en somme celle de beaucoup de femmes qui passaient pour

excessivement honnêtes, comme on n'articulait aucun fait positif et

palpable, comme on ne citait aucun nom, quantité de gens haussaient les

épaules et répondaient:

--Pures calomnies....

Et pourquoi pas, puisque le baron de Thaller, le véritable intéressé, se

tenait pour satisfait!...

Aux amis assez mal avisés pour risquer certaines allusions aux bruits

qui couraient, il répondait selon son humeur:

--Ma fille peut bien faire les quatre cents coups si bon lui semble,

comme je donne un million de dot, elle trouvera toujours un mari!...

Ou encore:

--Et après? Les jeunes filles américaines ne jouissent-elles pas d'une

liberté illimitée; ne les voit-on pas, journellement, faire des parties

de campagne avec des jeunes gens, se promener et voyager seules,

découcher des semaines entières?... En sont-elles moins honnêtes que

nos filles, que nous tenons en chartre privée, en sont-elles de moins

fidèles épouses et de moins excellentes mères de famille? L'hypocrisie

n'est pas la vertu!

Jusqu'à un certain point, le directeur du _Crédit mutuel_ avait raison.

Déjà Mlle Césarine de Thaller avait eu à se prononcer sur plusieurs

partis, en vérité fort convenables, qui s'étaient présentés.

Elle les avait carrément repoussés....

--Un mari!... avait-elle répondu à chaque fois, merci, il n'en faut pas,

j'ai d'assez bonnes dents pour manger ma dot moi-même. Plus tard, nous

verrons, quand il me sera venu des dents de sagesse, et que je serai

lasse de ma bonne vie de garçon....

Elle ne semblait pas près de s'en lasser, encore bien qu'elle se

prétendît revenue de toutes les illusions et absolument blasée,

affirmant qu'elle avait épuisé toutes les sensations et que la vie ne

lui pouvait désormais réserver aucune surprise.

C'était donc une des moindres excentricités de Mlle Césarine que son

accueil à M. de Trégars, et cette fantaisie qui lui prenait,

soudainement, d'appliquer à la situation une des rondes les plus idiotes

de son répertoire:

Caissier t'as l'sac,

Vite un p'tit bac...

Elle ne fit d'ailleurs pas grâce d'un couplet, et lorsqu'elle s'arrêta:

--Je vois avec plaisir, lui dit M. de Trégars, que le détournement dont

votre père est victime n'altère en rien votre bonne humeur....

Elle haussa les épaules.

--Voulez-vous pas que je pleure, fit-elle, parce que les actionnaires du

baron «Trois francs soixante-huit» sont volés! Consolez-vous, ils y sont

habitués....

Et comme M. de Trégars ne répondait pas:

--Et dans tout cela, reprit-elle, je ne vois à plaindre que la femme et

la fille de ce vieux gommeux de Favoral.

--Elles sont fort à plaindre, en effet.

--On dit la mère une bonne maman pot-au-feu.

--C'est une femme excellente.

--Et la fille? Costeclar en était toqué, dans le temps. Il faisait des

yeux de carpe pâmée en nous disant à maman et à moi: «C'est un ange,

mesdames, un ange!... Et quand je lui aurai donné un peu de chien!...»

Est-elle vraiment si bien que cela?

--Elle est très-bien.

--Mieux que moi?

--Ce n'est pas la même chose, mademoiselle.

Mlle de Thaller avait daigné cessé de chanter, mais elle ne s'était pas

éloignée du piano.

A demi tournée vers M. de Trégars, elle promenait distraitement une main

sur le clavier, y plaquant un accord, de ci et de là, comme pour

ponctuer ses phrases.

--Ah! très-joli! s'écria-t-elle, et du dernier galant surtout. Vrai, si

vous risquez souvent des déclarations pareilles, les mères ont bien

tort de vous laisser seul avec leurs filles....

--Vous m'avez mal compris, mademoiselle....

--Admirablement, au contraire. Je vous ai demandé si je suis mieux que

Mlle Favoral, et délicatement vous m'avez répondu que ce n'est pas la

même chose....

--C'est qu'en effet, mademoiselle, il n'y a pas de comparaison possible

entre vous, qui êtes une riche héritière et dont la vie est un perpétuel

enchantement, et une pauvre petite bourgeoise, bien humble, bien

modeste, qui va en omnibus et qui fait ses robes elle-même....

Un dédaigneux sourire plissait les lèvres de Mlle Césarine.

--Pourquoi non! interrompit-elle. Les hommes ont de si drôles de

goûts!...

Et se retournant brusquement, elle se mit à s'accompagner une ronde non

moins fameuse que la première, et empruntée cette fois au troisième acte

des _Petites Blanchisseuses_:

Qu'importe la qualité,

La beauté seule a la pomme,

Et les femmes, devant l'homme

Réclament l'égalité...

Fort attentivement, M. de Trégars l'observait.

Il n'avait pas été dupe de la grande surprise qu'elle avait témoignée de

le trouver installé dans le petit salon. Qui veut trop prouver ne prouve

rien. Le cri de pensionnaire affarouchée qu'elle avait poussé était un

trop flagrant démenti à son caractère résolu pour ne pas éveiller la

défiance.

--Elle me savait ici, pensait Marius de Trégars, et c'est sa mère qui me

l'a dépêchée. Mais pourquoi, dans quel but?...

Elle finissait:

--Avec tout cela, reprit-elle, je vois la douce Mme Favoral et sa

fille, si modeste, dans un drôle de pétrin. Quelle dèche, marquis!...

--Elles ont du courage, mademoiselle.

--Naturellement. Mais ce qui vaut mieux, c'est que la fille a une voix

superbe, à ce que son professeur a dit à Costeclar. Pourquoi

n'entrerait-elle pas au théâtre? On gagne de l'argent, à jouer la

comédie. Papa l'aidera, si elle veut. Il est très-influent dans les

théâtres, papa; il y a pour plus de cent mille francs par an de

relations....

--Madame et mademoiselle Favoral ont des amis....

--Ah! oui, Costeclar....

--D'autres encore....

--Pardon! il me semble que celui-là suffit pour commencer.... Il est

galant, Costeclar, excessivement galant... sans compter qu'il est

généreux comme un grand seigneur, dont il a, d'ailleurs, la tournure et

les façons.... Pourquoi ne ferait-il pas un sort à la timide jeune

personne, un joli coquin de sort, acajou et bois de rose.... Nous

aurions, comme cela, le plaisir de la rencontrer autour du lac....

Elle se reprit à chanter, avec une légère variante:

Manon, qui le mois passé,

Portait le linge aux pratiques,

Vit des gains problématiques

D'un Costeclar insensé...

--Ah! cette grande fille rousse est terriblement agaçante! pensait M. de

Trégars.

Mais comme il ne discernait pas encore clairement où elle en voulait

venir, il se tenait sur ses gardes et restait plus froid que marbre.

Déjà elle s'était de nouveau détournée.

--Quelle drôle de tête vous faites! lui dit-elle. Seriez-vous par hasard

jaloux du bouillant Costeclar?

--Non, mademoiselle, non!...

--Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que sa flamme soit couronnée? Elle

le sera, vous verrez. Vingt-cinq louis pour Costeclar! Les tenez-vous?

Non? Tant pis, c'est vingt-cinq louis que je manque à gagner. Je sais

bien que dans le temps mademoiselle.... Comment l'appelez-vous?

--Gilberte.

--Tiens! un joli nom, pour une fille de caissier. Donc, je n'ignore pas

qu'autrefois Mlle Gilberte avait envoyé ce cher Costeclar porter ses

hommages à Chaillot. Mais elle avait des ressources, alors. Tandis que

maintenant.... C'est bête comme tout, mais il faut manger....

--Il y a encore des femmes, mademoiselle, qui sauraient mourir de

faim....

L'argent des autres: 2. La pêche en eau trouble · 第 31 / 53 题