--Vous doutez-vous, dit-il, de ce qu'on peut paraître, et surtout faire
de folies, avec un million?... Mettons que votre père en ait dépensé
deux.... Mettons qu'il en ait dépensé quatre!... Il en a été volé douze
au _Comptoir de crédit mutuel_.... Où sont les huit autres?...
Et comme Maxence se taisait:
--C'est ces huit millions que je veux, poursuivit-il, qu'il me faut, et
que j'aurai. C'est à Paris, j'en suis sûr, que votre père se cache; nous
le retrouverons, et il faudra bien qu'il avoue la vérité que je
soupçonne, et qu'il nous fournisse les moyens d'atteindre ses
complices....
Ayant dit, il jeta sur la table le prix de la bière qu'il n'avait pas
bue, et il sortit du café, entraînant Maxence....
--Enfin! vous voilà, bourgeois!... leur cria le cocher qui, depuis
tantôt trois heures, les attendait au coin de la rue, et dont l'accent
disait de quelles inquiétudes il avait été agité.
Mais M. de Trégars était pressé. Faisant monter Maxence dans le fiacre,
il s'y élança après lui, en criant au cocher:
--24, rue Joquelet... cent sous de pourboire!...
Le cocher qui attend cent sous de pourboire a toujours, au moins pour
cinq minutes, un cheval de la vitesse de Flageolet.
Tandis que le fiacre roulait avec des cahots terribles sur les pavés
inégaux du faubourg Saint-Honoré:
--Ce qui importe maintenant, disait M. de Trégars à Maxence, c'est de
savoir au juste où en est la crise du _Comptoir de crédit mutuel_, et le
sieur Lattermann, de la rue Joquelet, est l'homme de Paris le mieux à
même de nous renseigner....
Quiconque a perdu ou gagné seulement dix louis à la Bourse, connaît le
sieur Lattermann, lequel, depuis la guerre, se prétend Alsacien, et
maudit, avec un accent terrible la «_parparie_» prussienne.
Cet estimable spéculateur s'intitule modestement changeur, mais il
serait naïf de lui venir demander de la monnaie. Ce n'est pas le change
qui lui procure les cent mille écus de bénéfices qu'il encaisse chaque
année.
Lorsqu'une société est tombée en déconfiture, que sa liquidation est
judiciairement terminée, que les souscripteurs dépouillés ont reçu deux
ou trois du cent pour tout potage, et que le gérant est en fuite ou
tresse des chaussons de lisière à Poissy, on s'imagine assez
généralement que les titres de ladite société, si bien imprimés qu'ils
puissent être, ne sont plus bons qu'à allumer le feu.
C'est une erreur.
Bien après que la société a sombré, ses titres surnagent, comme ces
épaves sinistres que, bien des mois encore après un naufrage, la mer
rejette sur la grève.
Ces titres, le sieur Lattermann les recueille et les emmagasine.
Entrez dans ses bureaux et il vous montrera d'innombrables cartons
bondés des actions et des obligations qui, depuis une vingtaine d'années
seulement, ont enlevé douze cents millions, selon quelques statistiques,
et selon certaines autres deux milliards de la fortune publique.
Dites un mot, et ses employés vous offriront des «Terrains de
Bretonnèche,» des «Société Franco-Serbe,» des «Compagnie Marseillaise de
navigation à vapeur,» des «Société houillère et métallurgique des
Asturies,» des «Compagnie Franco-Américaine,» des «Forêts de Formanoir,»
des «Salines de Maumusson,» des «Compagnie française de roulage et de
messagerie,» des «Mines de cuivre de Rossdorff (près Darmstadt),» et des
«Mines de Tiffila,» et des «Mines de Mouzaïa,» et des «Mines de
Cherchell et Tils...»
Et si dans tout cet assortiment, pourtant si remarquable, rien ne vous
séduisait, rien ne vous agréait, les mêmes employés se feraient un
plaisir de vous offrir encore:
Des «Usines de Bastange, par Romoeuf,» des «Produits céramiques» et des
«Mutualité,» des «Gastronomie» et des «Chaudronnerie,» des «Ancre Paule»
et des «Garantie industrielle,» des «Transcontinental Memphis el Paso
(Amérique)» et des «Ardoisières de Caumont,» des «Banque Catholique» et
du «Crédit cantonal,» des «Épargnes des Paroisses» et des «Orphelinat
des Arts-et-Métiers,» et des «Tréfileries réunies,» et des «Cabotage
International...»
Tous ces titres, et bien d'autres encore, illustrés de vignettes
alléchantes, qu'on trouve chez M. Lattermann, n'ont pour le commun des
martyrs d'autre valeur que celle du vieux papier, qui se vend couramment
de trois à cinq sous la livre.
Mais c'est la gloire de notre temps et le génie de la spéculation de
tirer parti de ce qui ne semble bon à rien, de donner du prix à ce qui
semble n'en plus avoir aucun. Dans une société bien ordonnée, rien ne se
perd. Et il se trouve des agioteurs pour se disputer ces chiffons....
Autour du tapis vert de Saxon et de Monaco, on voit des hommes à face
blême, juste assez proprement vêtus pour être admis dans les salons, qui
suivent d'un oeil ardent les évolutions de la roulette, et qui sans
ponter jamais pointent d'une ardeur sans pareille les coups qui se
succèdent.
Ceux-là sont les décavés.
Comme ils n'ont plus en poche la pièce de deux ou de cinq francs qui est
le minimum de la mise, ils parient entre eux, deux sous, six sous, dix
sous, et selon que sort la rouge ou la noire, on voit les uns sourire et
les autres faire la grimace.
C'est que plus leur enjeu est minime, plus poignante est leur émotion.
C'est du dîner et du gîte qu'il s'agit pour la plupart. Si une couleur
passe dix fois, il y en a qui iront dormir le ventre vide à la belle
étoile.
Eh bien! de même que la roulette, la Bourse a ses décavés, des exécutés
dont on ne veut plus au passage de l'Opéra, qui ne trouveraient pas un
coulissier véreux pour leur prendre un ordre de cinq louis....
Doivent-ils, parce qu'ils n'ont plus la mise exigée, renoncer aux
délirantes émotions de la hausse et de la baisse, à l'espoir de se
refaire, au bonheur de remuer de l'argent avec la langue faute d'en
pouvoir remuer avec les mains!
Ce serait trop cruel! Et forcés d'abandonner la rente, c'est bien le
moins qu'il leur soit permis de se rejeter sur les valeurs qui n'en sont
plus.
Il est à la Bourse des recoins ignorés où grouille tout une population
hétéroclite de vieux à barbe pointue et de jeunes messieurs trop bien
mis, et où on trafique de toutes choses vendables et de quelques autres
encore. Là se tiennent des négociants étranges, qui vous proposeront des
fonds de commerce, des parties de marchandises provenant de faillites,
des lots de bonnes créances à recouvrer, et qui, à la fin, tireront
résolûment de leur poche une lorgnette dont ils vous vanteront la
monture, une montre apportée de Genève en contrebande, un revolver ou un
flacon d'eau sans pareille pour faire repousser les cheveux.
C'est à ce marché qu'aboutissent tous ces titres destinés jadis à
représenter des millions, et qui ne représentent plus rien qu'une preuve
incontestable de l'audace des fripons et de la crédulité des dupes.
C'est là que se négocient toujours des «Gastronomie» à 1,75 et des
«Forêts de Formanoir» à 2,25.
C'est là qu'il y a des éclats de joie, parce que les «Houillères des
Asturies» sont en hausse de vingt sous, et des grincements de colère,
parce que la «Compagnie française de Roulage et de Messagerie» vient de
baisser de dix centimes.
Et cependant, il ne faudrait pas croire que le hasard seul décide les
fluctuations de ces valeurs fantaisistes.
De même que tout ce qui se vend et s'achète, elles subissent les lois de
l'offre et de la demande....
Car on les demande, car on les recherche....
Et c'est ici qu'apparaît l'utilité de l'industrie dont le sieur
Lattermann est un des plus recommandables représentants.
Un commerçant, à la veille de déposer son bilan, veut-il priver ses
créanciers d'une partie de son avoir, masquer des détournements ou
dissimuler des dépenses exagérées? C'est rue Joquelet qu'il se rend tout
droit. Il y achète un assortiment de «Crédit cantonal,» de «Mines de
Rossdorff (près Darmstadt),» ou de «Salines de Maumusson,» et
précieusement, il les serre dans sa caisse.
Et quand se présente le syndic:
--Voilà, lui dit-il, mon actif; j'en ai là, comme vous le pouvez voir,
pour vingt, pour cinquante, pour cent mille francs, au prix d'émission,
le tout ne vaut plus cent sous; mais est-ce ma faute? Je croyais le
placement bon. Et si je n'ai pas vendu quand on pouvait encore vendre,
c'est que j'espérais toujours que l'affaire reviendrait sur l'eau.
Et on lui accorde son concordat, parce qu'en vérité, il serait trop
cruel de punir un homme de ce qu'il n'a pas su placer son argent.
--Il est déjà assez malheureux de l'avoir perdu, pensent les
créanciers....
C'est rue Joquelet, pareillement, que s'adressent les estimables
industriels qui se font livrer des marchandises contre un dépôt
d'actions sans valeur, et ceux qui obtiennent des crédits sur
consignation de titres bons à jeter au panier, et bien d'autres encore,
dont la _Gazette des Tribunaux_ ne se lasse pas d'enregistrer les
exploits et de dénoncer l'imagination trop fertile.
M. Lattermann, du reste, sait mieux que personne à quel emploi on
destine les valeurs sans valeur qu'on lui vient acheter.
Il le sait si bien, qu'il donne des consultations aux clients qui se
présentent, et qu'à un futur failli, par exemple, il conseille de
prendre telles actions plutôt que telles autres, parce qu'elles
paraîtront plus vraisemblables et qu'on trouvera plus naturel qu'il les
ait achetées lors de leur émission.
Il ne s'en vante pas moins d'être un parfait honnête homme.
--Le commerce que je fais est-il défendu? répond-il fièrement à ceux qui
l'appellent voleur.
Et si on insiste, il déclare qu'il n'est pas plus responsable des vols
qui se commettent avec ses titres, qu'un armurier ne l'est du meurtre
commis avec un fusil qu'il a vendu....
--Mais il nous apprendra sûrement où en est le _Comptoir de crédit
mutuel_, répétait à Maxence M. de Trégars....
Quatre heures sonnaient lorsque leur voiture s'arrêta rue Joquelet.
La Bourse venait de finir: on voyait encore cependant quelques groupes
de coulissiers attardés sur la place, et autour des grilles des gens qui
rôdaient, comme des affamés qui auraient cherché pour les ramasser les
miettes de quelque festin gigantesque.
--Pourvu que le sieur Lattermann soit chez lui, dit Maxence.
Ils montèrent, car c'est au second que cet honorable trafiquant a ses
bureaux.
Et, lorsqu'ils se présentèrent:
--Monsieur est dans son cabinet, en conférence avec un client, leur
répondit un commis... veuillez attendre.
«L'office» du sieur Lattermann ressemblait à toutes les cavernes de ce
genre.
Un fort étroit espace y était réservé au public, et tout autour,
derrière un épais treillage de fil de fer, on apercevait des employés,
qui, fiévreusement, alignaient des chiffres ou comptaient des coupons.
A droite, au-dessus d'un large guichet, se lisait le mot magique:
CAISSE.
Une petite porte, à gauche, conduisait au cabinet du patron.
Il y avait loin de cette simplicité sordide aux splendeurs du _Comptoir
de crédit mutuel_. Mais le luxe qui attire les actionnaires ne retient
pas l'argent. C'est dans des bouges que s'amassent les grosses fortunes.
Patiemment, M. de Trégars et Maxence s'étaient assis sur une dure
banquette de cuir, rouge autrefois, et ils regardaient et ils
écoutaient.
Le mouvement ne laissait pas que d'être considérable.
A tout moment, des jeunes gens bien mis arrivaient d'un air important et
empressé, et tirant un carnet de leur poche, ils bredouillaient quelques
phrases de ce patois hérissé de chiffres qui est la langue des affaires.
Au bout d'un gros quart d'heure:
--M. Lattermann en a-t-il encore pour longtemps? demanda M. de Trégars.
--Je ne sais pas, répondit un employé.
Les clients se succédaient, gens de mine hétéroclite pour la plupart,
d'allures inquiètes ou inquiétantes, faces blêmes d'usuriers, visages
rubiconds de maquignons, nez allongés de dupes. Quelques-uns étaient si
misérablement vêtus qu'on leur eût donné un sou dans la rue, et que
certainement ils l'eussent accepté, et cependant ce n'étaient pas les
plus mal reçus, tant il est vrai qu'aux alentours de la Bourse, surtout,
l'habit ne fait pas le moine. Il y en avait qui passaient à la caisse,
et qui versaient ou recevaient de l'argent. D'autres, les familiers de
l'office, évidemment, entraient la tête jusqu'aux épaules dans un
guichet, et ployés en deux, les mains appuyées sur la tablette, ils
restaient en grande conférence avec les employés.
Par instants, une voix s'élevait, qui, dominant le murmure confus des
conversations, criait:
--Combien ont fait les _Tiffila_?
--Sept vingt-cinq, répondait une autre voix sur le même ton.
--Et les _Épargnes des Paroisses_?
--Trois trente....
A la fin, cependant, la petite porte de gauche s'ouvrit, et on vit
sortir le client qui, depuis si longtemps, accaparait M. Lattermann.
Ce client n'était autre que M. Costeclar....
Apercevant M. de Trégars et Maxence, qui s'étaient levés au bruit de la
porte, il parut on ne peut plus désagréablement surpris; il pâlit même
légèrement, et fit un pas en arrière comme pour rentrer précipitamment
dans la pièce qu'il quittait.
Car le cabinet du sieur Lattermann, de même que celui de tous les
brasseurs d'affaires, a plusieurs issues, sans compter celle qui donne
sur la police correctionnelle.
Mais M. de Trégars ne lui laissa pas le loisir de battre en retraite.
--Eh bien? lui demanda-t-il d'un ton où perçait la menace.
Le brillant financier avait daigné retirer son chapeau, d'ordinaire rivé
sur sa tête, et avec le sourire contraint du gredin pris en flagrant
délit:
--Je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici, monsieur le marquis,
dit-il.
A ce titre de marquis, toutes les plumes s'étaient arrêtées et tous les
nez s'étaient levés.
--Je le crois sans peine, fit M. de Trégars. Mais moi, je vous demande
où en est l'affaire?
--Elle se corse, la justice marche....
--En vérité!...
--C'est positif; Jules Jottras, de la maison Jottras et son frère, a été
arrêté ce tantôt, au moment où il arrivait à la Bourse.
--Pourquoi?
--Parce qu'il était, paraît-il, le complice de Vincent Favoral, et que
c'était lui qui vendait les titres enlevés à la caisse du _Crédit
mutuel_....
D'un regard, M. de Trégars commanda le silence à Maxence, qui, au nom de
son père, avait tressailli, et d'un accent ironique:
--Fameuse capture! murmura-t-il, et qui prouve la clairvoyance de la
justice.
--Mais ce n'est pas tout, reprit vivement M. Costeclar. On croit
Saint-Pavin, vous savez, le rédacteur du _Pilote financier_, fortement
compromis. Le bruit courait, en clôture, qu'un mandat d'amener allait ou
venait d'être lancé contre lui.
--Et le baron de Thaller?
Les employés ne pouvaient assez s'étonner de la patience dont M.
Costeclar faisait preuve.
--Le baron, répondit-il, a paru à la Bourse ce tantôt, et il y a été
l'objet d'une véritable ovation....
--C'est admirable! Et que disait-il?
--Que tout était réparé.
--Alors les actions du _Crédit mutuel_ ont remonté?
--Malheureusement non. Elles n'ont pu franchir cent dix francs.
--Et cela ne vous a pas étonné?
--Pas trop, parce que, voyez-vous, je suis un homme d'affaires, moi, et
je sais comment les choses se passent. En quittant M. de Thaller, ce
matin, les actionnaires du _Crédit mutuel_ se sont réunis, et ils se
sont engagés sur l'honneur à ne pas vendre, pour ne pas assommer les
cours. C'est pourquoi, dès qu'ils ont été séparés, chacun à part soi,
s'est dit: «Si je vendais, puisque les autres qui sont des imbéciles
vont garder!» Or, comme ils ont été trois ou quatre cents à se tenir ce
raisonnement, la place a été inondée de titres....
Regardant bien dans les yeux le brillant financier, si visiblement
troublé que les employés ne pouvaient s'empêcher de rire:
--Et vous? interrompit M. de Trégars.
--Moi?... balbutia-t-il.
--Oui, je vous demande si vous avez été plus fidèle à votre parole que
les actionnaires dont vous parlez, et si vous avez fait ce dont nous
étions convenus?
--Assurément. Et si vous me trouvez ici....
Mais M. de Trégars, lui posant la main sur l'épaule, l'arrêta net.
--Je crois savoir ce que vous y êtes venu faire, prononça-t-il, et dans
un moment je serai fixé....
--Je vous jure....
--Ne jurez pas. Si je me trompe, tant mieux pour vous. Si je ne me
trompe pas, je vous prouverai qu'il est dangereux de jouer au fin avec
moi... quoique je ne sois pas homme d'affaires....
Cependant, le sieur Lattermann, ne voyant pas de client venir remplacer
celui qui le quittait, finit par s'impatienter et apparut sur le seuil
de son cabinet....
C'était un homme encore jeune, petit, trapu, commun; on n'apercevait de
lui d'abord que son ventre, un gros, grand et large ventre, siége de ses
pensées et tabernacle de ses aspirations, un ventre de parvenu que
battait une double chaîne d'or chargée de breloques.
Sur un cou apoplectique, rouge comme celui d'un dindon, se dressait sa
tête toute petite, garnie de rudes cheveux roux taillés en brosse. Une
barbe touffue, en éventail encadrait sa large face de pleine lune,
coupée en deux par un nez écrasé comme celui d'un kalmouk, et éclairée
par deux petits yeux en coulisse où éclatait la plus insigne
fourberie....
Ceux qui le connaissaient le mieux affirmaient que personne jamais
n'avait fait impunément une affaire avec lui. Mais il «la faisait à la
rondeur,» selon son expression, tapant sur le ventre des gens, et
mettant à exécuter les malheureux tombés entre ses griffes cette
bonhomie sinistre, qui est le trait distinctif des Allemands.
Voyant M. de Trégars et M. Costeclar en grande conversation:
--Tiens! vous vous connaissez! fit-il.