--Nous sommes même... amis intimes, répondit-il, et il est fort heureux
que nous nous soyons rencontrés. Je suis amené par la même affaire que
ce cher Costeclar, et j'étais en train de lui expliquer qu'il s'est trop
hâté, et que mieux vaudrait attendre encore trois ou quatre jours....
--C'est justement ce que je lui ai dit, appuya l'honorable patron de
l'office de la rue Joquelet.
Maxence ne comprenait qu'une chose, c'est que M. de Trégars avait
pénétré les desseins de M. Costeclar, et il ne pouvait assez admirer son
sang-froid et son habileté à saisir une occasion unique.
--Heureusement il n'y a rien de fait! reprit le sieur Lattermann.
--Et qu'il est encore temps de revenir sur ce qui a été convenu, ajouta
M. de Trégars.
Et s'adressant à M. Costeclar:
--Venez, ajouta-t-il, nous allons nous entendre avec monsieur....
Mais l'autre, qui se souvenait de la scène de la rue Saint-Gilles, et
qui avait ses raisons pour craindre, eût sauté par la fenêtre plutôt.
--Je suis attendu, balbutia-t-il, entendez-vous tous les deux....
--Alors vous me laissez carte blanche.
Ah! si le brillant financier eût osé!... Mais il sentait rivés sur lui
des yeux si menaçants, qu'il n'osa même pas hasarder un geste de
dénégation....
--Ce que vous ferez sera bien fait! dit-il, de l'accent d'un homme qui
se sent perdu....
Et pendant qu'il gagnait la porte, M. de Trégars entrait dans le cabinet
du sieur Lattermann.
Il n'y resta que cinq minutes, et quand il rejoignit Maxence qu'il avait
prié de l'attendre:
--Je crois que nous les tenons, lui dit-il en l'entraînant....
C'est chez M. Saint-Pavin que se rendaient M. de Trégars et Maxence, et
ils y furent en moins de rien, car c'est à l'entrée de la rue Vivienne
que sont installés les bureaux du _Pilote financier_,--au deuxième
au-dessus de l'entre-sol, ainsi que l'indiquent un écusson cloué sur la
porte et une main à l'index tendu peinte sur le mur de l'escalier.
Il n'est personne qui n'ait au moins aperçu un exemplaire de cette
feuille, dont la vignette ingénieuse représente un hardi marin
conduisant à pleines voiles un timide passager vers le port _Million_, à
travers une mer orageuse, toute hérissée des écueils de la faillite et
des récifs de la ruine.
Les bureaux du _Pilote_ sont moins ceux d'un journal que ceux de la
première agence d'affaires venue.
De même que chez le sieur Lattermann, on y voit des employés griffonnant
derrière des grillages, des guichets, une caisse, et, sur une immense
ardoise, le cours, écrit à la craie, de la Rente et des valeurs
françaises et étrangères.
C'est qu'en vérité, le _Pilote financier_ n'est que le porte-voix d'une
usine de tripotages.
Comme il dépense chaque année une centaine de mille francs en publicité
pour racoler des abonnés, comme d'autre part il ne coûte que trois
francs par an, il est clair que ce n'est pas sur les abonnements qu'il
réalise des bénéfices.
Il a d'autres sources de revenu. Ses courtages, d'abord. Car il vend et
achète, et exécute, disent ses prospectus, «tous les ordres de Bourse
généralement quelconques au mieux de l'intérêt du client.»
Et la besogne ne lui manque pas.
Les petits capitalistes de province ont des fantaisies singulières. Ils
pourraient, lorsqu'ils ont des fonds disponibles, les porter à quelque
banquier de leur ville, à un homme connu, dont ils savent la vie et la
fortune, dont ils estiment le caractère et respectent la probité.
Mais non; ce serait trop simple et trop sûr.
Ils aiment mieux envoyer leur argent à Saint-Pavin, qu'ils ne
connaissent ni d'Ève ni d'Adam, uniquement pour cette raison qu'un beau
matin la poste leur a apporté gratis un numéro du _Pilote financier_, où
ils ont lu que ledit Saint-Pavin est le premier homme du monde pour
manoeuvrer les capitaux, en tirer des intérêts fabuleux et enrichir ses
clients.
Et ils sont nombreux les gens que Saint-Pavin grise de ses articles,
qu'il éblouit de ses chiffres, qu'il prend aux miroitements des primes
et des reports.
--J'ai cinquante mille abonnés! dit-il fièrement.
Et c'est absolument exact. Il y a de par la France, cinquante mille
bonnes âmes qui payent trois francs par an la prose de Saint-Pavin, et
il en est bien sur ce nombre huit ou dix mille qui se laissent piloter
par lui, vendant quand il conseille de vendre, achetant dès qu'il dit
d'acheter....
Mais aux courtages opulents, il convient d'ajouter la réclame: autre
mine.
Pas d'affaires sans le _Pilote financier_.
Six fois sur dix, le jour où une affaire s'organise, les organisateurs
ont mandé Saint-Pavin. Honnêtes ou fripons, il leur faut passer par ses
mains; ils le savent et s'y sont d'avance résignés.
--Nous avons compté sur vous, lui disent-ils.
Et lui:
--Quels avantages faites-vous?
On discute alors l'opération: ce que peut rapporter la société à lancer
et ce qu'exige Saint-Pavin avant d'emboucher la trompette.
Si pour cent mille francs il promet des accès de lyrisme et de chauffer
sa clientèle à blanc, pour cinquante mille il ne sera qu'enthousiaste. A
vingt mille francs, il fera de l'affaire un éloge raisonnable; à dix
mille, il gardera simplement la neutralité.
Et si ladite société refuse tout avantage au _Pilote_?
--Ah! prenez garde! dit Saint-Pavin.
Et dès le numéro suivant, il commence sa campagne.
Il est modéré, d'abord, et se réserve le moyen de revenir. Il n'émet que
des doutes: «L'affaire, hum! il ne la connaît pas bien.... Elle est
peut-être excellente, il se peut qu'elle soit détestable.... Le plus sûr
est d'attendre, de voir venir...»
C'est la première sommation.
Si elle est infructueuse, il empoigne derechef sa bonne plume financière
et accentue ses défiances.
Habile à éviter les procès en diffamation, il insinue que «les calculs
ne sont peut-être pas exacts, qu'on a, oh! bien involontairement, enflé
le chapitre des bénéfices probables et diminué celui des dépenses
certaines...»
Il sait son métier, c'est incontestable, il s'entend à grouper les
chiffres, à démontrer, selon les besoins de sa thèse, que deux et deux
font trois ou font cinq.
Il est rare qu'avant le troisième article, la société visée ne mette pas
les pouces:
--Nous nous rendons, voilà tant.
Et il faut le donner poliment, ce tant, avec des égards et comme chose
due. Saint-Pavin est susceptible, à ses heures. Il se bat, il s'est
battu. Il a rudement traîné sur le terrain le fils d'un financier
puissant qui lui avait tendu dix mille francs au bout d'une paire de
pincettes.
Si cependant la société tympanisée ne met pas les pouces, oh! alors, il
devient terrible, il casse les vitres et n'ayant plus rien à espérer, il
ne ménage rien.
Mais il est rare qu'il soit forcé d'en venir à ces extrémités.
Son influence est très-réelle, très-positive, et on le sait.
Il ne se vante pas, quand il raconte comme quoi, lors de l'emprunt de
New-Sestos, une des plus immenses floueries de ce temps, il tira de sa
clientèle la somme énorme de deux millions cinq cent mille francs, dont
le dixième resta dans les caisses du _Pilote_.
Aussi Saint-Pavin serait-il depuis longtemps millionnaire, s'il était
l'unique propriétaire du journal qu'il rédige.
Il ne l'est pas, malheureusement.
Qu'une mésaventure advienne, qu'il faille répondre à la justice ou tenir
tête à des clients trop durement étrillés, oh! il est seul en nom, seul
responsable.
S'agit-il de partager les bénéfices? C'est une autre paire de manches,
les commanditaires arrivent.
Car, hélas! Saint-Pavin a des commanditaires, ou plutôt il n'est qu'un
instrument dont jouent impitoyablement trois ou quatre de ces fins
matois de la finance qui ont un pied dans toutes les affaires, un oeil
dans tous les tripotages et une main dans toutes les poches. A
Saint-Pavin le péril et la peine, à eux le profit. On tient en piètre
estime le directeur du _Pilote financier_; mais eux, haut cotés sur la
place, considérés, recherchés, décorés, ils avancent les lèvres d'un air
d'insurmontable dégoût dès qu'on prononce devant eux le vilain mot de
chantage.
--J'aurai ma revanche, gronde-t-il quelquefois.
Il ne l'aura jamais; car il lui manque les deux qualités essentielles à
la Bourse, la discrétion et le sang-froid.
Au rebours de ses compatriotes du Midi, qui restent de glace
intérieurement tout en jetant feu et flammes, Saint-Pavin s'échauffe
pour tout de bon. Grand hâbleur, il finit si bien par prendre ses
hâbleries au sérieux, qu'on a pu dire de lui qu'il n'avait jamais mis
personne dedans sans s'y être mis lui-même.
Jusqu'à ce point qu'au moment de l'emprunt de New-Sestos, ayant reçu
pour ses articles dix mille francs de prime, il les plaça dans ledit
emprunt; dupe des raisons qu'il avait accumulées depuis un mois pour
démontrer les avantages de cette audacieuse piperie.
Avec ce tempérament, vivant dans ce milieu dangereux de gens qui souvent
n'ont pas le sou, qui sont toujours sûrs de gagner leur million fin
courant, Saint-Pavin se trouve avoir une existence singulière.
--C'est la misère, dit-il... tempérée par des pots-de-vin.
On l'a vu rouler voiture au commencement d'un mois, et le trente n'avoir
plus de souliers à se mettre aux pieds.
Il était jeune alors. En vieillissant, ennuyé de ces alternatives de
misère et de luxe, il a fini par adopter, pour ne s'en plus départir, le
débraillé d'un homme revenu de toutes les illusions, et qui n'attache
plus d'importance qu'aux jouissances positives et immédiates.
Son appartement est un taudis où on marche sur une litière de bouts de
cigares, mais il mange dans les restaurants en renom, ne boit que du
meilleur et ne fume que des havanes de choix.
Bon compagnon, d'ailleurs, obligeant à l'occasion, convive solide,
causeur spirituel, d'une impudence rare et d'un cynisme renversant, il a
fini par se faire admettre partout, en répétant toujours: «Je suis comme
cela, et il faut me prendre comme je suis.»
Tout Paris le connaît, et il a beaucoup d'amis.
Aussi, les bureaux du _Pilote financier_ étaient-ils pleins, lorsque M.
de Trégars et Maxence y arrivèrent, pleins de cette foule de gens qui
vivent de la Bourse, spéculateurs, remisiers, intermédiaires, venus là
aux nouvelles et pour discuter les fluctuations du jour et les
probabilités du marché du soir....
--M. Saint-Pavin est occupé, leur dit un garçon de bureau taillé en
force.
On entendait sa voix brutale, car il était, non pas dans son cabinet,
mais dans le bureau même, derrière les grillages garnis de rideaux
verts....
Bientôt il se montra, reconduisant un vieux bonhomme, qui semblait
confondu de l'algarade, et auquel il criait:
--Non, monsieur, non, le _Pilote financier_ ne se charge pas
d'exécutions pareilles, et je vous trouve bien hardi de me venir
proposer des gredineries de deux sous....
Mais apercevant Maxence:
--M. Favoral!... fit-il. Parbleu! c'est ma bonne étoile qui vous
amène.... Passez dans mon cabinet, cher monsieur, passez, nous allons
rire!...
Beaucoup, parmi les gens qui se trouvaient dans les bureaux du _Pilote_,
avaient un mot à dire à M. Saint-Pavin, un conseil à lui demander, un
ordre à lui transmettre ou une nouvelle à lui communiquer.
Ils s'étaient donc avancés et l'entouraient, lui souriant et lui tendant
amicalement la main.
Il les écartait avec sa brusquerie ordinaire.
--Tout à l'heure! Je suis occupé! Laissez-moi!
Et poussant Maxence vers la porte de son cabinet, qu'il venait d'ouvrir:
--Entrez donc, vous! faisait-il d'un ton d'impatience extraordinaire.
Mais M. de Trégars entrait aussi, et comme il ne le connaissait pas:
--Ah ça! qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il brutalement.
Maxence se retourna.
--Monsieur est mon meilleur ami, prononça-t-il, et je n'ai pas de secret
pour lui....
--Qu'il passe donc; mais, sacrebleu! faisons vite.
Fort somptueux autrefois, le cabinet de M. le directeur du _Pilote
financier_ était peu à peu tombé dans un état de sordide délabrement. Si
le garçon de bureau avait reçu l'ordre de n'y jamais promener le plumeau
ni le balai, il obéissait ponctuellement. Le désordre et la malpropreté
y régnaient. Les cartons en lambeaux pendaient misérablement hors des
cartonniers, et sur les larges divans séchait depuis des mois la boue
des bottes de tous les visiteurs qui s'y étaient vautrés. Sur la
cheminée, au milieu d'une demi-douzaine de verres crasseux, se dressait
une bouteille de vin de Madère à moitié vide. Enfin, devant l'âtre, sur
le tapis, et le long de tous les meubles, s'amoncelaient à profusion les
bouts de cigares et de cigarettes....
Dès qu'il eut fermé au verrou la porte de son cabinet, venant se planter
droit devant Maxence:
--Qu'est devenu votre père? demanda brusquement M. Saint-Pavin.
Maxence tressaillit. S'il s'attendait à une question, ce n'était certes
pas à celle-là.
--Je l'ignore, répondit-il.
Le directeur du _Pilote_ haussa les épaules.
--Que vous répondiez cela au commissaire de police, dit-il, aux juges et
à tous les ennemis de Favoral, je le comprends, c'est votre devoir.
Qu'ils vous croient, je le comprends encore, parce qu'au fond, que leur
importe! Mais à moi, qui suis un ami, sans que vous vous en doutiez, à
moi qui ai des raisons de n'être pas crédule....
--Je vous jure que nous ne savons pas où il s'est réfugié.
Maxence disait cela d'un tel accent de sincérité, qu'il n'y avait pas à
douter. Aussi, une vive surprise se peignit-elle sur les traits de M.
Saint-Pavin.
--Quoi! fit-il, votre père a filé, comme cela, sans s'assurer le moyen
d'avoir des nouvelles de sa famille....
--Oui.
--Sans dire un mot de ses intentions à votre mère, à votre soeur, à
vous-même....
--Sans un mot.
--Sans laisser d'argent, peut-être....
--On n'a trouvé après son départ qu'une somme insignifiante, que le
commissaire a tenu à laisser à ma mère.
Le directeur du _Pilote financier_ eut un geste d'ironique admiration.
--Allons, c'est complet, fit-il, et Vincent est décidément un homme
très-fort!...
--Monsieur!...
--Ou plutôt, ses satanées femmes lui tenaient au coeur beaucoup plus
qu'on ne le supposait.
Silencieux jusqu'alors et resté à l'écart, M. de Trégars s'avança.
--Quelles femmes? interrogea-t-il.
Le dépit de M. Saint-Pavin était manifeste.
--Est-ce que je le sais! répondit-il brutalement. Est-ce que personne
jamais a rien su des affaires d'un mâtin plus hermétiquement boutonné
dans sa redingote qu'un jésuite dans sa soutane!...
--M. Costeclar....
--Encore un joli coco, celui-là! Cependant, oui, il avait peut-être
découvert quelque chose de l'existence de Vincent, car il le faisait
drôlement aller. N'a-t-il pas dû épouser Mlle Favoral?...
--Même malgré elle, oui.
--Alors, vous avez raison, il avait surpris quelque chose. Mais si vous
comptez sur lui pour vous apprendre quoi que ce soit, vous comptez sans
votre hôte....
--Qui sait! murmura M. de Trégars.
Mais M. Saint-Pavin ne l'entendit pas.
En proie à une agitation surprenante, il arpentait son cabinet:
--Ah! ces hommes d'apparence froide, grondait-il, ces hommes à mine
discrète, ces rogneurs de liards, ces calculateurs, ces moralistes,
quand ils se mettent à faire des sottises!... Qui peut imaginer à
quelle insanité on aura poussé celui-ci, et quel parti il aura pris,
sous l'empire de quelque passion enragée....
Et frappant furieusement du pied, ce qui dégageait du tapis des nuages
de poussière:
--Il faut pourtant que je le déniche, jurait-il, et, par le tonnerre du
ciel! où qu'il se cache, je le dénicherai!...
C'est d'un oeil perspicace que M. de Trégars observait le directeur du
_Pilote_.
--Vous avez donc, fit-il, un grand intérêt à le retrouver?
L'autre s'arrêta court:
--J'y ai l'intérêt, répondit-il, d'un homme qui se croyait un malin, et
qui se voit joué comme un enfant et dupé comme un sot! D'un homme à qui
on avait promis monts et merveilles, et qui voit sa situation menacée!
D'un homme qui est las de travailler à la fortune d'une bande de
brigands qui entassent millions sur millions et qui, pour toute
récompense, lui offrent la police correctionnelle et la perspective
d'une retraite à Poissy, pour ses vieux jours! L'intérêt, enfin, d'un
homme qui veut se venger, et qui, par le saint nom de Dieu! se
vengera....
--De qui?
--De M. le baron de Thaller, monsieur!
Et reprenant sa promenade:
--Comment a-t-il pu, poursuivait-il, contraindre Favoral à endosser la
responsabilité de tout, et à disparaître? Quelle somme énorme lui a-t-il
donnée?...
--Monsieur, interrompit vivement Maxence, mon père est parti sans un
sou!...