Cette histoire de M. Vincent, telle que la racontaient ces deux honnêtes
compagnons, c'était en quelque sorte la légende vulgaire de l'argent des
autres si âprement convoité et si furieusement disputé.
Ce qui vient par la flûte s'en va par le tambour. L'argent volé a des
pentes fatales et c'est irrésistiblement qu'il va au jeu, aux
palefreniers, aux filles, à toutes les fantaisies ruineuses, à tous les
assouvissements malsains.
Ils sont rares, parmi les détrousseurs effrontés de la spéculation, ceux
à qui véritablement profite le bien d'autrui, si rares qu'on les cite et
qu'on se les montre, et qu'on pourrait les compter, comme on compte les
filles qui, sautant une nuit du trottoir dans un appartement de cinq
cents louis, savent s'y maintenir.
Les autres ont leur destinée fixée d'avance.
Saisis du vertige des richesses soudaines, ils perdent toute mesure et
toute prudence. Qu'ils croient leur veine inépuisable, ou qu'ils se
défient d'un revers soudain, ils se hâtent de jouir, mettant, en
quelque sorte, les morceaux doubles, comme les voyageurs de l'express
pendant une station de cinq minutes à un buffet.
Et ils remplissent les restaurants en renom, les grands cafés, les
théâtres, les cercles, le terrain des courses du mouvement de leur
impudente personnalité, de l'éclat de leur voix, du luxe de leurs
maîtresses, du tapage de leurs dépenses et des ridicules de leur
vanité....
Et ils vont, ils vont, prodiguant l'argent des autres, jusqu'au quart
d'heure fatal d'une de ces liquidations désastreuses qui terrifient le
parquet et la coulisse, et qui font blêmir les figures et grincer les
dents au passage de l'Opéra.
Jusqu'au moment où, en présence d'un effroyable déficit, ils ont à
choisir entre le coup de pistolet qu'ils ne choisissent jamais, la
police correctionnelle qu'ils tâchent d'éviter, et un voyage à
l'étranger....
Que deviennent-ils ensuite? Jusqu'à quels ruisseaux roulent-ils de chute
en chute?...
Sait-on ce que deviennent les filles qui tout à coup disparaissent après
deux ou trois ans de folies et de splendeurs!
Mais il arrive parfois qu'en descendant de voiture devant un théâtre, on
se demande où on a déjà vu la physionomie de l'ignoble ouvreur de
portières qui, d'une voix enrouée, réclame ses deux sous.
On l'a vue au café Riche, pendant les six mois que cet ouvreur de
portières a été un gros financier....
D'autres fois, dans la foule, on saisit les bribes d'une conversation
étrange entre deux crapuleux gredins.
--«C'était du temps, dit l'un, où j'avais cet attelage alezan brûlé, que
j'avais acheté mille louis au fils aîné du duc de Sermeuse.
--«Il m'en souvient, répond l'autre, car c'est à ce moment que je
donnais six mille francs par mois à la petite Cabirole, des
Délassements.»
Et si invraisemblable que semble ce qu'ils disent, c'est la vérité pure,
car l'un a été le gérant d'une société industrielle qui a englouti six
millions, et l'autre était à la tête d'une opération financière qui a
ruiné cinq cents familles.
C'est vrai, car ils ont eu un hôtel comme celui de la rue du Cirque, et
des maîtresses plus coûteuses que Mme Zélie Cadelle, et des domestiques
pareils à ceux qui s'entretenaient dans ce piteux café, à deux pas de
Maxence et de M. de Trégars.
Domestiques philosophes, d'ailleurs, et sachant leur monde, et la
preuve, c'est que le plus vieux, le cocher au nez rouge, disait à son
jeune camarade:
--«Enfin, cette affaire de M. Vincent doit te servir de leçon. Si jamais
tu te retrouves dans une maison où il se dépense tant d'argent que cela,
rappelle-toi bien qu'il n'a pas donné grand mal à gagner, et arrange-toi
de façon à en avoir, n'importe comment, la meilleure part possible....
«--C'est ce que j'ai toujours fait partout où j'ai servi.
«--Et surtout, hâte-toi de remplir ton sac, parce que, vois-tu, dans des
maisons pareilles, on ne sait jamais la veille si le lendemain le
bourgeois ne sera pas à Mazas et la bourgeoise à Saint-Lazare.»
Leurs confidences étaient terminées et ils avaient vidé leur second bol
de vin chaud.
--«Ainsi, c'est convenu, reprit le vieux, s'il fallait un cocher aux
cocodès qui viennent d'acheter l'hôtel, tu songerais à moi.
--«Sois tranquille, répondit l'autre, je sais que tu es des bons!»
Sur quoi, ils payèrent et sortirent....
Et Maxence et M. de Trégars purent enfin déposer leurs cartes.
Maxence était fort pâle, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.
--Quelle honte! murmura-t-il. Voilà donc le revers de l'existence de mon
père! Voilà donc comment il dépensait les millions qu'il puisait à sa
caisse, pendant que rue Saint-Gilles il privait sa famille du
nécessaire!
Et d'un accent d'affreux découragement:
--Maintenant, c'est bien fini, ajouta-t-il, et poursuivre nos recherches
est inutile. Mon père est certainement coupable....
Mais M. de Trégars n'était pas homme à abandonner ainsi une partie.
--Coupable, oui, dit-il. Mais dupe, aussi....
--Dupe de qui?
--C'est ce que nous saurons bientôt.
--Quoi! après ce que nous venons d'entendre?...
--J'espère plus que jamais.
--C'est donc que Mme Zélie Cadelle vous a révélé quelque chose?
--Rien que ne vous ait appris la conversation de ces deux mauvais
drôles.
Dix questions encore se pressaient sur les lèvres de Maxence, mais M. de
Trégars lui coupa la parole.
--C'est surtout ici, mon cher ami, poursuivit-il, le cas de ne pas se
fier aux apparences. Laissez-moi parler. Votre père était-il un homme
naïf? Non. Son habileté à dissimuler pendant des années une double
existence, prouve, au contraire, une duplicité supérieure. Comment donc,
en ces derniers temps, sa conduite est-elle si extraordinaire et si
absurde? Vous m'allez dire qu'elle a sans doute été toujours telle. Mais
je vous répondrai que non, parce qu'alors son secret n'en eût pas été un
pendant seulement un an. On nous raconte que bien des femmes ont habité
l'hôtel de la rue du Cirque, et qu'elles étaient autrement ruineuses que
Mme Zélie Cadelle, mais ce n'est là qu'un bruit. Qu'étaient ces femmes?
On ne sait. Que sont-elles devenues? On l'ignore. Ont-elles seulement
existé? Rien ne me le prouve.
Tous les domestiques ayant été changés à propos, la femme de chambre
Amanda est la seule qui connaisse la vérité, et elle se garderait bien
de la dire. Donc, nos renseignements positifs ne remontent qu'à cinq
mois. Que nous apprennent-ils? Que votre père semblait prendre à tâche
de faire parler de lui dans le quartier. Que ses profusions étaient si
extravagantes que les domestiques eux-mêmes s'en étonnaient. Cachait-il
au moins soigneusement l'origine de l'argent qu'il prodiguait ainsi? Pas
le moins du monde. Il racontait à Mme Zélie qu'il était au bout de son
rouleau, et qu'après avoir dissipé sa fortune, il dissipait celle des
autres. Déjà, depuis plusieurs jours, il annonçait son départ. Il avait
vendu l'hôtel et en avait reçu le prix. Enfin, au dernier moment, que
fait-il?
Résolu à fuir, à ce qu'il prétend, il raconte à tout le monde où il va.
Il le dit au marchand d'articles de voyage, à Mme Cadelle, aux
domestiques, à tout le monde. Il ne se contente pas de le crier sur les
toits, il l'écrit sur toutes ses malles en lettres d'un demi-pied. Il se
sait poursuivi, et au lieu de s'esquiver comme un caissier qui a
dévalisé sa caisse, c'est en grand appareil, avec une femme, des
domestiques, plusieurs voitures et je ne sais combien de colis, qu'il se
rend au chemin de fer. Tient-il donc à être repris? Non, mais à créer
une fausse piste. Donc, tout, dans son esprit, était d'avance arrangé et
calculé, et la catastrophe a été loin de le surprendre. Donc, sa scène
avec M. de Thaller était préparée. Donc, c'est bien à dessein qu'il
avait laissé son portefeuille dans la poche de sa redingote et
très-volontairement qu'il y avait laissé la facture qui devait nous
conduire ici tout droit.... Donc, tout ce que nous avons vu n'est qu'une
comédie grossière montée à notre intention et destinée à masquer la
vérité, et à faire prendre le change à la justice....
Mais Maxence n'était pas encore complétement convaincu.
--Cependant, observa-t-il, ces dépenses si considérables....