--Que sont donc devenus les millions volés? demanda-t-il froidement.
Maxence hésita. Pourquoi ne pas dire ses soupçons? Il n'osa.
--Mon père jouait à la Bourse, balbutia-t-il....
--Et il menait une conduite scandaleuse....
--Monsieur....
--Il entretenait, hors de son ménage, des liaisons qui ont dû absorber
des sommes immenses....
--Jamais nous n'en avons rien su, monsieur, et le premier soupçon qui
nous en est venu nous a été inspiré par le commissaire de police....
Mais le juge n'insista pas. Et d'un ton qui trahissait une de ces
questions qu'on fait pour l'acquit de sa conscience, et sans attacher la
moindre importance à la réponse:
--Vous êtes sans nouvelles de votre père? demanda-t-il.
--Sans nouvelles.
--Vous n'avez pas idée de la retraite qu'il a choisie?
--Pas la moindre.
Déjà M. d'Avranchel s'était réinstallé à son bureau et recommençait à
classer ses papiers.
--Vous pouvez vous retirer, dit-il, vous serez averti lorsque j'aurai
besoin de vous....
Le découragement de Maxence était grand lorsqu'il rejoignit M. de
Trégars qui l'attendait à l'entrée de la galerie.
--Ce juge est convaincu de la parfaite innocence de M. de Thaller, lui
dit-il....
Mais dès qu'il eût raconté, et avec une exactitude qui faisait honneur à
sa mémoire, ce qui venait de se passer:
--Rien n'est désespéré, déclara M. de Trégars.
Et tirant de sa poche l'adresse du magasin où avaient été achetées les
deux malles dont la facture s'était trouvée dans le portefeuille de M.
Favoral:
--C'est là, dit-il, que nous connaîtrons notre sort.
M. de Trégars et Maxence jouaient de bonheur. Ils avaient un cocher
habile et un bon cheval. Ils ne mirent pas vingt minutes à franchir la
distance qui sépare le Palais-de-Justice du boulevard des Capucines.
Dès que le fiacre s'arrêta:
--Allons, il faut en passer par là! dit M. de Trégars.
Et de l'air d'un homme qui a pris son parti d'une besogne qui lui
répugne étrangement, il sauta à terre, et suivi de Maxence il entra dans
le magasin d'articles de voyage.
C'était un établissement modeste. Et les gens qui le tenaient, le mari
et la femme, voyant deux clients leur arriver, se précipitèrent à leur
rencontre avec ce sourire accueillant qui fleurit sur la lèvre de tous
les boutiquiers parisiens.
--Que faut-il à ces messieurs?...
Et avec une surprenante volubilité, ils énuméraient à l'envi
tout ce qu'ils avaient à vendre dans leur boutique, depuis le
«nécessaire-indispensable» qui renferme soixante-dix-sept pièces en
argent et qui coûte deux cents louis, jusqu'à l'humble sac de nuit de
trente-neuf sous.
Mais Marius de Trégars se hâta de les interrompre, et leur montrant leur
facture:
--C'est bien chez vous, leur demanda-t-il, qu'ont été achetées les deux
malles que je vois portées là?...
--Oui, monsieur, répondirent ensemble le mari et la femme.
--Quand ont-elles été livrées?...
--Notre garçon est allé les livrer moins de deux heures après qu'elles
ont été achetées....
--Où?...
Déjà les boutiquiers échangeaient un regard inquiet.
--Pourquoi nous demandez-vous cela? fit la femme, d'un accent qui
annonçait l'intention bien arrêtée de ne répondre qu'à bon escient.
Obtenir le renseignement le plus simple n'est pas toujours aussi aisé
qu'on le pourrait supposer. La défiance du négociant parisien s'éveille
vite. Et comme il a la cervelle farcie d'histoires de mouchards et de
voleurs, dès qu'on le questionne, la peur le prend et il devient aussi
muet qu'une tanche.
Mais M. de Trégars n'avait pas été sans prévoir des difficultés.
--Je vous prie de croire, madame, reprit-il, que mes questions ne me
sont pas dictées par une vaine curiosité. Voici les faits: un de nos
parents, un homme d'un certain âge, que nous aimons beaucoup, et qui a
la tête un peu faible, a depuis quarante-huit heures abandonné sa
famille; nous le cherchons, et nous espérons, si nous retrouvons ses
malles, le retrouver du même coup.
Du coin de l'oeil, le mari et la femme se consultaient.
--C'est que, dirent-ils, nous ne voudrions à aucun prix commettre une
indiscrétion qui pourrait être préjudiciable à un client....