--Eh bien! voilà qui est entendu, dit-il en serrant la main de M. de
Trégars, je veille pour nous deux, et dès que j'aperçois une occasion,
j'accours et vous agissez....
Mais la porte extérieure n'était pas refermée, que soudainement la
physionomie de Marius de Trégars changea.
Secouant celle de ses mains que venait de toucher M. d'Escajoul:
--Pouah!... fit-il d'un air d'insurmontable dégoût, pouah!...
Et ne pouvant s'empêcher de sourire de l'ébahissement de Maxence:
--Ne comprenez-vous donc pas, lui dit-il, que ce vieux misérable m'a été
dépêché par M. de Thaller pour sonder mes intentions et m'égarer par de
faux renseignements. C'est le compère chargé d'indiquer les cartes du
joueur qu'on est en train de dépouiller. Je l'avais flairé, par bonheur;
si l'un de nous est dupe de l'autre, j'ai tout lieu d'espérer que ce
n'est pas moi....
Ils achevaient de déjeuner; M. de Trégars appela son domestique.
--Es-tu allé me chercher une voiture? lui demanda-t-il.
--Elle est à la porte, monsieur....
--Alors, en route!...
Maxence avait du moins ce bon esprit, le plus rare de tous, peut-être,
de ne point s'en faire accroire. Persuadé qu'à lui seul il n'arriverait
à rien, il était absolument résolu à s'en remettre aveuglément à Marius
de Trégars.
Il le suivit donc, et c'est seulement lorsqu'ils furent en voiture, et
que le cocher eût fouetté son cheval, qu'il se hasarda à demander:
--Où allons-nous?
--Ne m'avez-vous donc pas entendu, répondit M. de Trégars, commander au
cocher de nous conduire au Palais-de-Justice....
--Pardonnez-moi, et c'est ce que nous allons y faire que je voudrais
savoir....
--Vous y allez, mon cher ami, demander une audience au juge
d'instruction chargé de l'affaire de votre père, et déposer entre ses
mains les quinze mille francs que vous avez en poche....
--Quoi! vous voulez?...
--Je pense que mieux vaut remettre cet argent à la justice, qui
appréciera votre démarche, qu'à M. de Thaller qui n'en soufflerait mot.
Nous sommes dans une situation à ne rien négliger, et cet argent peut
devenir un indice....
Mais ils arrivaient. M. de Trégars guida Maxence à travers le dédale des
corridors du Palais, jusqu'à ce qu'enfin, avisant un huissier assis à
l'entrée d'une longue galerie, un journal à la main, il lui demanda:
--M. Barban d'Avranchel?
--Il est à son cabinet, répondit l'huissier.
--Veuillez savoir s'il consentirait à recevoir une déposition importante
au sujet de l'affaire Favoral....
Abandonnant son journal, l'huissier se leva d'un air de mauvaise grâce,
et pendant qu'il s'éloignait:
--Vous allez entrer seul, dit à Maxence M. de Trégars. Je ne dois pas
paraître, et il est important que mon nom ne soit même pas prononcé.
Mais surtout retenez bien jusqu'aux moindres paroles du juge
d'instruction, car c'est sur ce qu'il vous aura dit que je réglerai ma
conduite.
L'huissier reparaissait.
--M. D'Avranchel, fit-il, consent à vous recevoir.
Et conduisant Maxence à l'extrémité de la galerie, il lui ouvrit une
petite porte et le poussa en disant:
--Entrez, c'est là!
C'était une petite pièce, basse de plafond et pauvrement meublée. La
tenture flétrie et le tapis qui montrait la corde, disaient que bien des
juges s'y étaient succédé, et que des légions de prévenus y avaient
traîné leurs pieds.
Devant une table, deux hommes, l'un vieux, le juge d'instruction,
l'autre jeune, le greffier, classaient et paraphaient des papiers.
Et ces papiers étaient relatifs à l'affaire Favoral, car sur tous on
lisait, en grosses lettres: _Comptoir de crédit mutuel_.
Dès que parut Maxence, le juge se leva, et après l'avoir toisé d'un
regard froid et clair:
--Qui êtes-vous? interrogea-t-il.
D'une voix légèrement troublée, Maxence déclina ses noms.
--Ah! vous êtes le fils de Vincent Favoral, interrompit le juge, et
c'est vous qui l'avez aidé à s'évader par une fenêtre.... J'allais
aujourd'hui même vous adresser une assignation.... Puisque vous voici,
tant mieux. Vous avez, m'a-t-on dit, une communication importante à me
faire?
Très-peu de gens, même parmi les plus strictement honnêtes, peuvent se
défendre d'un sentiment pénible lorsque, passant le seuil du
Palais-de-Justice, ils se trouvent en présence d'un juge. Plus que tout
autre, Maxence devait être accessible à ce sentiment de vague et
inexplicable contrainte. Cependant faisant un effort:
--Samedi soir, répondit-il, quelques moments avant le commissaire de
police, M. le baron de Thaller est venu à la maison. Après avoir accablé
mon père de reproches, il l'a engagé à passer à l'étranger, et pour
faciliter sa fuite, il lui a remis une somme assez importante, quinze
mille francs....
Il avait tiré les billets de banque de sa poche, il les posa sur la
table.
--Voici ces quinze mille francs, poursuivit-il. Mon père les a repoussés
avec horreur, et avant de s'enfuir, il m'a bien recommandé de les
restituer à M. de Thaller. J'ai pensé que mieux valait vous les
rapporter, monsieur.
--Pourquoi?
--Parce que je tenais à ce que la justice sût que M. de Thaller avait
offert cet argent, et que mon père l'avait refusé.
D'un geste qui lui était familier, M. Barban d'Avranchel caressait ses
favoris d'un roux ardent, autrefois, maintenant presque blancs.
--Est-ce une insinuation à l'adresse du directeur du _Crédit mutuel_?
fit-il.
Maxence ne baissa pas les yeux.
--Je n'accuse personne, répondit-il, d'un ton qui affirmait précisément
le contraire.
--C'est que je dois vous prévenir, reprit le juge, que M. de Thaller
lui-même m'a révélé cette circonstance. Lorsqu'il s'est présenté chez
vous, il ignorait l'importance des détournements et il espérait encore
pouvoir étouffer l'affaire. Voilà pourquoi il eût voulu que son caissier
passât en Belgique. Ce système de soustraire des coupables au châtiment
de leur faute est amèrement déplorable, mais il est tout à fait dans les
habitudes des gens de finance, qui aiment mieux envoyer se faire pendre
à l'étranger un employé infidèle que de risquer d'ébranler leur crédit
en disant qu'ils ont été volés....
Maxence eût eu beaucoup à dire, mais M. de Trégars lui avait recommandé
la plus extrême réserve; il garda le silence.
--D'un autre côté, reprit M. d'Avranchel, ce refus d'accepter le subside
qui lui était si généreusement offert, n'est pas à l'avantage de Vincent
Favoral....
--Cependant....
--Peut-on l'attribuer à un sentiment d'honorable délicatesse? Évidemment
non. Qu'un honnête homme repousse une aumône, alors même qu'elle lui
serait le plus nécessaire, on le conçoit. Mais un caissier qui a puisé
des millions à la caisse qui lui était confiée ne saurait avoir de ces
scrupules....
--Mais, monsieur....
--Donc, si votre père a dédaigné ces quinze mille francs, c'est que ses
précautions étaient prises. Il n'ignorait pas, quand il s'est enfui, que
pour gagner la frontière, pour se dérober aux recherches, pour se cacher
à l'étranger, il lui faudrait de l'argent, beaucoup d'argent....
Des larmes de colère et de honte roulaient dans les yeux de Maxence.
--Je suis sûr, monsieur, s'écria-t-il, que mon père s'est enfui sans un
sou!...
--Oh!
--Et j'en ai presque la preuve. Depuis longtemps, il en était réduit aux
plus misérables expédients. Depuis des mois, déjà, dans notre voisinage,
parmi nos amis et chez nos fournisseurs, il empruntait des sommes
insignifiantes. Il en était descendu jusqu'à cette extrémité de se faire
remettre par une pauvre vieille marchande de journaux cinq cents francs,
toute sa fortune.