C'était une révélation, que cette visite de la baronne de Thaller, et
point n'était besoin d'une grande perspicacité pour deviner son angoisse
sous ses éclats de rire, pour comprendre que c'était un marché qu'elle
était venue proposer.
Il était donc évident que Marius de Trégars tenait entre les mains les
fils principaux de cette intrigue embrouillée qui venait d'aboutir à ce
vol de douze millions....
Mais saurait-il en tirer parti? Quels étaient ses desseins et ses moyens
d'action?
C'est ce que Maxence n'eût su pressentir, alors même qu'il eût eu plus
de liberté d'esprit que ne lui en laissait le choc incessant des
événements.
Il n'eut pas le temps d'interroger.
--A table! lui dit M. de Trégars, dont l'agitation était manifeste, à
table et déjeunons, nous n'avons pas une minute à perdre....
Et pendant que son domestique apportait le modeste repas:
--J'attends M. d'Escajoul, lui dit-il, fais-le entrer dès qu'il se
présentera.
Si à l'écart du monde où se tripote l'argent des autres qu'il eût été
tenu par son père, Maxence n'était pas sans connaître Octave d'Escajoul.
Qui ne le connaît, d'ailleurs!
Qui ne l'a vu souriant et florissant, l'oeil vif et la lèvre vermeille,
malgré ses cinquante ans, promener sur le boulevard, du côté du soleil,
sa jaquette bleu de roi et l'éternel gilet blanc qui sangle son ventre
prospère.
Il aime de passion la bonne chère, les belles et le jeu, toutes ses
aises et tout ce qui fait la vie plus facile et plus douce,--et comme il
est millionnaire, comme il a son coin chez Bignon et au café Anglais,
comme il est bien vu des dames et que jamais le baccarat ne lui a tenu
rigueur, comme son appartement est un chef-d'oeuvre de comfort et son
coupé le plus moelleux qui soit à Paris, il est et se plaît à se
déclarer le plus heureux des hommes.
Avec tant d'avantages on ne le jalouse pas, ou du moins il a su imposer
silence à l'envie.
Aller de la Chaussée-d'Antin à la rue Vivienne sans récolter cinquante
saluts et autant de poignées de main, lui serait impossible.
Il est si bon enfant et si disposé toujours à rendre service, il a le
rire si communicatif et la poche si facile, il se laisse si volontiers
tutoyer et appeler Octave tout court!...
Et quand on demande:
--Que fait-il?
Invariablement on répond:
--Lui! Il fait des affaires.
Expliquer quelles affaires, serait peut-être assez malaisé....
Il est dans le monde des coquins, certains coquins plus redoutables que
les autres et bien autrement habiles, qui échappent toujours à l'action
de la justice. Ceux-là ne sont pas si naïfs que d'opérer eux-mêmes. Ce
n'est pas eux qui jamais s'aventureraient à pénétrer de nuit, avec
escalade et effraction, dans une maison habitée, à forcer une caisse, ou
à dévaliser la boutique d'un bijoutier....
Vivant en bourgeois corrects, estimés dans leur quartier, ils se
contentent de surveiller et d'épier les camarades.
Un bon coup s'est-il fait? On les voit apparaître au moment du partage,
réclamant impérieusement leur part. Et comme c'est sous peine de
dénonciation qu'ils réclament, il faut bien en passer par où ils
veulent, et leur laisser empocher le plus clair du profit.
Eh bien! dans une sphère plus élevée, dans le monde de la spéculation,
sans comparaison, c'est précisément cette honorable et lucrative
industrie qu'exerce M. d'Escajoul.
Maître de son terrain, doué d'un flair supérieur et d'une patience
imperturbable, toujours en éveil et continuellement à l'affût, c'est à
coup sûr qu'il opère.
Bien avant qu'une affaire ne soit présentée au public, il la connaît,
il l'a étudiée et analysée, il en a calculé le fort et le faible, il
sait où elle ira et ce qu'elle fera, ce qu'elle peut durer de temps et
si elle finira en police correctionnelle....
Et il veille, et il attend....
Et le jour où le gérant d'une société quelconque s'est mis en
contravention, a donné une entorse à la loi ou un croc-en-jambe à ses
statuts, il peut être assuré de voir M. d'Escajoul arriver, lui demander
quelques petits... avantages, et lui promettre en échange une discrétion
à toute épreuve, et même ses bons offices.
Deux ou trois de ses amis lui ont entendu dire:
--Qui oserait me blâmer? C'est très-moral ce que je fais!
Ce qui est positif, c'est que sur toutes les affaires véreuses, sur
toutes les opérations suspectes, il prélève une dîme; c'est qu'il vit de
ceux qui vivent de l'argent des autres; c'est qu'il ne se commet pas une
escroquerie de quelque importance dont il ne tire rançon.
Aussi est-il l'homme de Paris qui connaît le mieux son code financier et
les lois spéciales et fort compliquées qui régissent les sociétés. Et
dès qu'il se présente un cas difficile ou douteux, et sur lequel les
jurisconsultes ne sont pas d'accord, c'est lui que l'on va trouver en
dernier ressort.
Il n'est pas médiocrement fier de son savoir, et, à ses moments perdus,
il aime à lester de ses conseils ces débutants qui ont des dispositions,
tous ces jeunes financiers qui brûlent de prendre leur vol.
Il leur explique comment il faut bien se garder de tomber sous le coup
de tel article funeste qui conduit droit en cour d'assises, tandis que
tel autre ne mène qu'en police correctionnelle.
Il leur apprend à distinguer le détournement de bonne compagnie du vol
grossier, l'escroquerie brutale du doux abus de confiance, la bénigne
altération d'écriture du redoutable faux....
Tel est l'homme qui, au moment où Maxence et Marius de Trégars venaient
de se mettre à table, entra souriant et ramenant vers les tempes, d'une
main potelée, ses cheveux devenus rares.