L'Académie des Sciences de Paris se refusa pendant quelque temps à

admettre une doctrine (il s'agit des infiniment petits) qui semblait

altérer la pureté géométrique; elle vit naître d'ardentes discussions

dans lesquelles plusieurs de ses membres, s'attachant avec obstination

à de fausses idées qu'ils s'étaient formées, et à des locutions qui

les choquaient sans qu'ils voulussent considérer le fond des choses,

contestèrent non seulement la rigueur des raisonnements, mais encore

l'exactitude des règles de Leibniz. Cette opposition fut utile, en

forçant les _géomètres infinitésimaux_ à donner une forme nette aux

principes contestés, qui peut-être n'avaient été mal compris des uns

que pour avoir été jusque-là mal expliqués par les autres. Leibniz

lui-même, que les plus grands géomètres de l'Europe avaient enfin

admiré et compris, loin de s'envelopper dans sa gloire et de mépriser

les critiques, ne dédaigna pas de répliquer avec courtoisie à des

adversaires qu'il estimait malgré la faiblesse de leurs arguments. Sa

réponse au _Journal de Trévoux_ est restée célèbre par une concession

singulière qui semblerait passer condamnation sur le manque de rigueur

qu'on lui reprochait; il assimile en effet les infiniment petits des

divers ordres à des grandeurs incomparables à cause de leur extrême

inégalité, comme le serait un grain de sable par rapport au globe de

la terre. Un tel langage, il faut l'avouer, ne signifie rien de précis

et conduirait à confondre l'infiniment petit avec le très petit.

Leibniz ressemble dans cette circonstance, dit Fontenelle, à un

architecte qui a fait un bâtiment si hardi qu'il n'ose lui-même s'y

loger, tandis que d'autres, plus confiants que lui, s'y logent sans

crainte, et qui plus est, sans accident. Mais à cette citation, on

doit ajouter que, la lettre de Leibniz n'étant pas écrite pour des

géomètres, la concession qui semble trop timide n'était peut-être que

prudente.

J. BERTRAND.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

PIERRE À AIGUISER

Robert Record (auquel nous devons le signe =, _égale_) a publié, en

1557, la seconde partie de son arithmétique, sous le titre de

_Whetstone of wit_ c'est-à-dire Pierre à aiguiser l'esprit. C'est un

dialogue, et, l'élève étant surpris par les deux racines de l'équation

du second degré, le maître lui répond: «Cette variété de racines fait

voir qu'une seule équation peut servir à deux questions différentes.

La nature de la question vous indiquera facilement laquelle de ces

deux racines vous devez prendre; et il est des cas où vous pourrez les

prendre toutes les deux.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

CHOSE

Les premiers algébristes italiens appelaient l'inconnue «la chose», de

là le nom de _cossites_ donné à ces initiateurs.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

CHICANE

Qu'Euclide se donne la peine de démontrer que deux cercles qui se

coupent n'ont pas le même centre, qu'un triangle renfermé dans un

autre a la somme de ses côtés plus petite que celle des côtés du

triangle dans lequel il est renfermé, on n'en sera pas surpris. Ce

géomètre avait à combattre des sophistes obstinés, qui se faisaient

gloire de se refuser aux vérités les plus évidentes; il fallait

qu'alors la Géométrie eût, comme la logique, le secours des

raisonnements en forme, pour fermer la bouche à la chicane.

CLAIRAUT.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

QUADRATURES ET RECTIFICATIONS

Je ne cite pas ici comme une véritable quadrature celle que découvrit

Hippocrate de Chio d'un espace terminé par des arcs de cercle

(lunules), qui retranchent d'un côté d'un espace rectiligne, ce qu'ils

y avaient ajouté de l'autre; cette quadrature, et d'autres semblables

que l'on a données depuis, ne sont que des espèces de tours de

passe-passe.

Mais la subtilité d'Archimède lui fit trouver un espace curviligne

véritable quarrable. C'était l'espace parabolique, dont il détermina

exactement la mesure.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Découvrir, comme a découvert le subtil Bernoulli, que la circonférence

du cercle est à son diamètre comme une quantité imaginaire (le

logarithme de moins un) est à une autre quantité imaginaire (la racine

carrée de moins un), ce n'est qu'un jeu d'esprit qui nous rejette dans

des abîmes plus profonds que ceux dont nous voulions sortir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Descartes, à qui la géométrie doit tant, sut qu'il y avait des courbes

dont on déterminait les aires: mais il crut qu'il n'y en avait aucune

dont on pût déterminer la longueur; et assura l'impossibilité de toute

rectification. Cependant un géomètre qui n'était pas à lui comparer,

rectifia une courbe qui porte encore son nom (la parabole de Neil); et

bientôt après une infinité d'autres courbes furent rectifiées.

MAUPERTUIS.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

AVATAR DU NOMBRE

Voici, d'après Ed. Lucas, quelques-unes des transformations curieuses et

subtiles du nombre: au début, on fit des marques sur les arbres et des

stries sur les os des animaux; le nombre prit plus tard la forme

digitale (Alcuin); il devint ensuite successivement mystique

(Pythagore), nuptial (Platon); magique (Persans), abracadabrant

(Zoroastre); premier ou composé, entier ou fractionnaire, commensurable

ou incommensurable, exact ou approché (Euclide); triangulaire, carré,

pentagonal, polygonal, pyramidal (Diophante); cubo-cubique (Indiens);

ortho-triangulaire, congruent (Arabes); sourd, aveugle (Moyen-Âge);

plaisant et délectable (Bachet), récréatif (Ozanam); indivisible

(Cavalieri); différentiel, incrémentiel (Leibniz), fluent (Newton);

exponentiel, logarithmique, rhabdologique (Neper); parfait, amiable,

abondant, déficient, aliquotaire (Fermat, Frénicle, etc.); congru ou

incongru (Gauss); complexe, idéal, norme (Kummer); réel ou imaginaire,

équivalent, anastrophique (Cauchy); équipollent (Bellavitis); quaternion

(Hamilton); enfin hypertranscendantal (Hermite).

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

AU BRÉSIL

La république a été proclamée au Brésil, le 15 novembre 1889. Le

promoteur du mouvement révolutionnaire fut Benjamin Constant Botelho

de Magalhâes, né en 1833 d'un père portugais et d'une mère

brésilienne. Élève de l'École militaire puis astronome à

l'Observatoire, il avait une aptitude distinguée pour les

mathématiques. Il avait été classé le premier à la suite d'un concours

pour une chaire de calcul infinitésimal.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

QUADRATEUR

Au XVIIIe siècle, le chevalier de Caussans, prétendit avoir résolu la

quadrature du cercle et déposa mille écus chez un notaire pour celui

qui prouverait la fausseté de sa solution. Une dame fit la preuve et

actionna Caussans devant le Châtelet. Les juges indulgents déclarèrent

le pari nul et le quadrateur mourut dans l'impénitence finale.

«Ceux qui ne savent pas de mathématiques, dit La Caille, n'ont que

trop souvent le malheur de trouver la quadrature exacte du cercle

refusée aux autres.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

ÉRUDITS

Baïardi avait cherché le point du Ciel où Dieu plaça le soleil, lors

de la création. «Il venait de découvrir ce point, dit l'abbé

Barthélemy, et il me le montra sur un globe.»

Moreri affirme que: «Adam avait une profonde connaissance des sciences

et surtout de l'astronomie dont il apprit plusieurs secrets à ses

enfants, et il grava sur deux tables diverses observations qu'il avait

faites sur le cours des astres.»

Ils croient savoir bien des choses, les érudits.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MOUJIK

Je ne dois savoir qu'une chose, ma langue et celle de l'Église, avec

les lois du calcul; quant aux autres sciences, si j'en ai besoin, je

les apprendrai moi-même.

TOLSTOÏ.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

CLUB

À la Société populaire de Colmar, Bach employa presque toute une

séance à réfuter un citoyen du Mont-Adour qui avait envoyé un procédé

pour évaluer exactement la racine carrée de 2. (Étude, de M.

Véron-Réville, sur la Révolution dans le Haut-Rhin.)

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

CERCLE DE POPILIUS

Popilius, envoyé du peuple romain et porteur d'une sommation du Sénat

à l'adresse d'Antiochus, traça un cercle autour de ce roi, en lui

prescrivant de répondre, avant de sortir du cercle.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

VIEUX COMPTE

Parmi les objets découverts par Lartet dans la célèbre grotte

sépulcrale d'Aurignac, appartenant à la période quaternaire et à la

fin de l'âge du Mammouth, on remarque une lame de bois de renne

«présentant sur l'une de ses faces planes, de nombreuses raies

transversales, également distancées, avec une lacune d'interruption

qui les divise en deux séries; sur chacun des bords latéraux ont été

entaillées de champ d'autres séries d'encoches plus profondes et

régulièrement espacées. On serait tenté, dit Lartet, de voir là des

signes de numération exprimant des valeurs diverses ou s'appliquant à

des objets distincts.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MARÉCHAL DE SAXE

Le maréchal est mort à cinquante-cinq ans et l'on s'est amusé à

composer ainsi son épitaphe en vers blancs:

Son courage l'a fait admirer de chac................ 1

Il eut des ennemis mais il triompha................. 2

Les rois qu'il défendit sont au nombre de........... 3

Pour Louis son grand coeur se serait mis en......... 4

Des victoires par an il gagna plus de............... 5

Il fut fort comme Hercule et beau comme Thyr........ 6

Pleurez, braves soldats, ce grand homme _hic ja_.... 7

Il mourut en novembre et de ce mois le.............. 8

Strasbourg contient son corps en un tombeau tout.... 9

Pour tant de _te Deum_, pas un _de profun_.......... 10

--

55

MÉTHODES

DÉMONSTRATIONS FAUSSES

1º Deux tétraèdres de bases équivalentes et de hauteurs égales sont

équivalents: on partage la hauteur commune en beaucoup de parties

égales, on mène des plans parallèles aux bases et l'on considère comme

des prismes les troncs partiels extrêmement minces.--On n'a jamais le

droit de considérer comme parallèles des droites qui dès leur origine

diffèrent de direction.

2º Pour démontrer qu'une fraction qui a pour termes des nombres

premiers entre eux est irréductible, il ne suffit pas de dire qu'alors

on ne peut plus diviser les deux termes par un même nombre.--En effet,

peut-être pourrait-on simplifier une fraction autrement que par voie

de division, par exemple en retranchant aux deux termes des nombres

convenables.

3º Il ne faut pas dire, pour arriver au volume de la sphère par la

méthode des limites, qu'on inscrit à la sphère un polyèdre _régulier_

dont on augmente indéfiniment le nombre des faces.--Il n'y a en effet

que cinq polyèdres réguliers et celui qui a le plus de faces en a

vingt.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

DANS LA RUE

Chasles exagère un peu, lorsqu'il affirme, dans son _Aperçu

historique_, qu'on ne peut se flatter d'avoir éclairé et réduit

convenablement une théorie, tant qu'on ne peut pas l'expliquer en peu

de mots à un passant dans la rue.

Poinsot déclare, de son côté, en parlant des mathématiques, que «ce

n'est jamais assez simple».

Il faut pourtant reconnaître que certaines conceptions mathématiques

ne deviendront jamais accessibles à tous. (Chimère de l'instruction

intégrale.)

«Les hautes mathématiques, dit M. Richet, deviennent de plus en plus

difficiles et il n'y a guère plus d'une vingtaine de personnes dans le

monde qui soient en état de comprendre tous leurs développements.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

NOMBRE INDISPENSABLE

Voici un quatrain mnémonique pour retenir le rapport [pi] de la

circonférence au diamètre:

Que j'aime à faire apprendre un nombre utile aux sages!

Immortel Archimède, artiste ingénieur,

Qui de ton jugement peut priser la valeur?

Pour moi, ton problème eut de pareils avantages.

Les nombres de lettres de chaque mot donnent les chiffres successifs.

[¯pi¯] = 3,14159265....

Si l'on ne veut que les cinq premières décimales de [¯pi¯], retenir que:

un quatre, un cinq font neuf.

Pour l'inverse, 1/[¯pi¯], souvent utile,

1/[¯pi¯] = 0,3183098..,

on peut se dire, sans faire de politique, que les trois journées de

1830 sont un 89 renversé.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

SANS CHIFFRES

Je voudrais qu'on fît faire toute l'arithmétique aux enfants avant

qu'ils connussent la forme d'un chiffre.

HEISS.

¤---¤---¤

On raconte que Alcuin faisait compter jusqu'à dix mille, avec les dix

doigts.

Il vaut mieux compter de tête, en se rappelant que le calcul mental

commence par la gauche, c'est-à-dire par les unités les plus fortes.

¤---¤---¤

Voici une boutade d'un anonyme sur les chiffres:

Le nombre, réduit à la condition de chiffre, a cessé d'être l'_Ordre_

et a perdu sa vertu surnaturelle.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand l'huissier griffonne ses sommations, la blanchisseuse ses

mémoires, l'épicier ses factures, quand le traiteur enfle l'addition

de ses menus, ce sont des chiffres que je vois tomber de toutes parts;

je relève le front et regarde les cieux, ce sont les nombres que j'y

vois resplendir.

NEMZETSEG.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

NUMÉROTAGE

Ces signes + et - n me rappellent ces poteaux qui indiquent au piéton

la route qu'il doit suivre; et, si j'en crois mes jambes, une lieue à

droite est aussi longue qu'une lieue à gauche.

Dans les villes, ces poteaux sont remplacés par des plaques où sont

inscrits les noms des rues et les numéros des maisons. À Paris, par

exemple, lorsqu'on va de la Bastille à la Madeleine, on rencontre

successivement sur les boulevards: la rue du Temple à gauche en même

temps que la rue du Faubourg-du-Temple à droite, puis les rues

Saint-Martin et du Faubourg-Saint-Martin, etc.

Eh bien! l'algèbre donne à la Ville de Paris un moyen bien simple de

supprimer ce nom de faubourg qui ne saurait convenir à de belles rues

qui ne sont pas au-delà de son enceinte. Pour cela, il suffit de

donner, par exemple, le signe + aux numéros de la rue Montmartre, et

le signe-à ceux de la rue dite Faubourg-Montmartre. La chose une fois

convenue, on pourra effacer le mot faubourg sans le moindre

inconvénient.

REDOULY.

¤---¤---¤

En chronologie, on considère comme positives les dates postérieures à

Jésus-Christ et comme négatives celles qui sont antérieures.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

LE POSTULATUM

Le postulatum des parallèles fait, depuis tant de siècles, le scandale

de la géométrie et le désespoir des géomètres.

D'ALEMBERT.

¤---¤---¤

Au commencement de ce siècle, Lobatschewski et Bolyai ont enfin établi

l'impossibilité de la démonstration du postulatum d'Euclide.

¤---¤---¤

Autre aspect de la question:

Les lignes parallèles peuvent être considérées selon deux notions

différentes: l'une négative et l'autre positive. La négative est de ne

se rencontrer jamais, quoique prolongées à l'infini. La positive est

d'être toujours également distantes l'une de l'autre.

On a ainsi essayé de faire la théorie des parallèles en les

définissant par l'équidistance: la difficulté ne serait que déplacée.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

DÉSORIENTÉ

Un élève commençait une démonstration du premier livre de géométrie en

disant: «je prends le milieu de la droite AB...», lorsqu'il fut

interrompu par cette objection: «Vous n'êtes pas censé savoir prendre

le milieu d'une droite, c'est une construction du second livre.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

SYSTÈMES DE NUMÉRATION

Le système décimal est adopté par tous les hommes, à cause des dix

doigts de la main.

Leibniz admirait beaucoup le système binaire.

Il a été publié une arithmétique tétractique, c'est-à-dire à base

quatre.

Le Protée d'Homère comptait par cinq les phoques qu'il conduisait.

Huit a eu des partisans, mais c'est douze qui a le plus lutté contre

dix: on a fait justement remarquer les nombreux facteurs de douze,

mais Lagrange a répliqué plaisamment que si l'on prenait la base onze

et en général un nombre premier, toutes les fractions auraient le même

dénominateur!

¤---¤---¤

Auguste Comte remarque qu'on pourrait, pour compter, tirer meilleur

parti des doigts divisés en phalanges et il compare le pouce et les

autres doigts au caporal commandant ses quatre hommes.

¤---¤---¤

«Une arithmétique, dont l'échelle aurait eu le nombre douze pour

racine, aurait été bien plus commode, les plus grands nombres auraient

occupé moins de place, et en même temps les fractions auraient été

plus rondes; les hommes ont si bien senti cette vérité, qu'après avoir

adopté l'arithmétique dennaire, ils ne laissent pas de se servir de

l'échelle duodénaire; on compte souvent par douzaines, par douzaines

de douzaines ou grosses; le pied est dans l'échelle duodénaire la

troisième puissance de la ligne, le pouce la seconde puissance.

L'année se divise en douze mois, le jour en douze heures, le zodiaque

en douze signes, le sou en douze deniers: toutes les plus petites

mesures affectent le nombre douze, parce qu'on peut le diviser par

deux, par trois, par quatre et par six...

BUFFON.

¤---¤---¤

On a des exemples d'animaux qui, attachés à une meule, à un

tourne-broche, à une corde de puits, etc., apprennent à calculer leur

tâche avec la dernière précision. Ces animaux n'ont aucun système de

numération, comment donc savent-ils compter?

PROUDHON.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

UN IRRÉGULIER

Que faisiez-vous dans l'allée des soupirs?

--Une assez triste figure.

--Au sortir de là vous battiez le pavé.

--D'accord.

--Vous donniez des leçons de mathématiques.

--Sans en savoir un mot. N'est-ce pas là que vous voulez en venir?

--Justement.

--J'apprenais en montrant aux autres et j'ai fait quelques bons

élèves.

DIDEROT.

¤---¤---¤

Le paradoxal écrivain affirme ailleurs qu'il est plus facile

d'apprendre la géométrie que d'apprendre à lire.

On trouve dans ses oeuvres complètes cinq mémoires de mathématiques.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

ÉGOÏSME

_Il me disait:_ Quand vous aurez trouvé une nouvelle vérité

mathématique ou la solution d'une question importante, gardez-vous

d'en simplifier l'exposition. Présentez-la, au contraire, avec toute

sa complication originelle. Vos contemporains apprécieront d'autant

mieux votre découverte qu'ils auront plus de peine à la bien saisir.

Il est vrai que l'avenir lui restituera toujours sa véritable valeur;

mais la belle avance, si ceux avec lesquels vous devez vivre, trompés

par l'imprudente simplification que vous serez parvenu à lui donner,

l'accueillent comme une niaiserie! N'imitez donc ni Lagrange, ni

Poinsot, suivez plutôt l'exemple de Laplace et celui de Poisson, dont

la lucidité n'atteignait toute sa perfection que lorsqu'ils exposaient

les travaux des autres...

... C'est une véritable duperie que de se livrer à des travaux

toujours très pénibles et très difficiles de concentration et de

simplification. Si leur publication a pour effet d'accélérer

notablement l'oeuvre scientifique d'une époque, c'est toujours au

détriment de l'auteur qui semble d'autant moins profond mathématicien

qu'on le lit plus facilement.

LAMÉ.

¤---¤---¤

En d'autres termes: plus on est obscur, plus on paraît savant.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

UN NOUVEL ENSEIGNEMENT

Tous les hommes apportent en naissant la faculté des mathématiques.

Elle se développe chez quelques-uns et s'atrophie, chez la plupart,

par défaut d'exercice et d'enseignement. Le but de cette faculté est

la découverte successive des lois qui régissent le monde.

Cela posé, cherchons quel mode d'enseignement peut accroître le nombre

de géomètres _inventeurs_, les diriger vers le but signalé, et cela le

plus promptement possible...

Le nouvel enseignement doit essentiellement satisfaire aux deux

conditions suivantes:

1º _Écarter à tout jamais la division de la science en Mathématiques

pures et en Mathématiques appliquées._

La première classe n'existe plus aujourd'hui. L'arithmétique est

éminemment pratique; la théorie des nombres elle-même retrouve ses

plus beaux théorèmes dans l'étude des vibrations. La Géométrie et la

Mécanique sont deux branches de la Physique mathématique qui étudient

deux propriétés distinctes de la matière, l'étendue et le mouvement.

L'Algèbre, le Calcul différentiel, ne sont que les instruments

analytiques, indispensables, inséparables, de toutes les théories

physiques, ceux qui conduisent aux lois les plus générales des

phénomènes qu'on étudie. Le Calcul intégral, traité isolément, est un

non-sens, car chacun de ses progrès a son origine naturelle dans une

application.

2º _Présenter toutes les parties de chaque science à l'aide de leurs

propres méthodes d'invention, en se gardant soigneusement de ne parler

que des méthodes d'après-coup ou de pure vérification, dites plus

rigoureuses, mais complètement stériles._

Il ne saurait exister de méthode générale pour inventer. Chaque

découverte a la sienne, qui lui est propre et même exclusive. Le seul

moyen d'exercer l'esprit de recherche consiste à retracer toutes les

découvertes déjà connues, telles qu'elles ont été faites. La

multiplicité de ces exemples peut seule éveiller la faculté d'en

accroître le nombre. Et si, dans la série des méthodes d'invention,

l'Analyse et la Géométrie agissent, tantôt réunies, tantôt isolées, il

faut conserver religieusement cet ordre naturel.

LAMÉ.

¤---¤---¤

C'est en vain qu'on espère un grand profit dans les sciences en

greffant toujours sur le vieux tronc que l'on surcharge; il faut tout

renouveler, jusqu'aux plus profondes racines, à moins que l'on ne

veuille toujours tourner dans le même cercle, avec un progrès sans

importance et presque digne de mépris.

BACON.

¤---¤---¤

Tout ce qu'on peut espérer des bases actuelles a été ressassé, et l'on

tombera toujours dans la même ornière. Il faut refaire la science, la

placer sur un nouveau piédestal, en tirer toutes les conséquences,

sauf à intercaler les anciens résultats. On ne peut envisager une

théorie sous un nouveau point de vue, sans qu'il en découle une foule

de résultats inattendus, et il serait à désirer que ce fût un homme

nouveau, qui fût étranger au mouvement et au progrès des sciences et

n'en connût que les premiers éléments, qui s'en occupât.

LAPLACE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MATHÉMATIQUES DE ROBINSON

Nous soumettons à M. Tissandier, directeur du journal _La Nature_, une

idée qui lui sourira. Il a enseigné avec succès la mécanique, la

physique et la chimie à l'aide d'expériences amusantes. Ne pourrait-il

pas, sans théorie abstraite, donner aussi un aperçu des mathématiques,

à l'aide de problèmes faciles et piquants?

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

TROP SCRUPULEUX

Quelques savants semblent trouver banales et incomplètes les

propositions et les démonstrations habituelles. Ils ont un goût

maladif pour le difficile, le rare, l'exceptionnel. Ils font penser à

un naturaliste qui n'étudierait que les monstres et à un casuiste qui

se chercherait toujours des péchés.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

BALANCE FAUSSE

Chaque jour on pèse très exactement avec une balance fausse, en

procédant par la méthode des _doubles pesées_, due à Borda; aucune

pesée un peu précise ne se fait autrement.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

PHOTOGRAPHIES CÉLESTES

Les cartes célestes exigent un très grand nombre de mesures précises.

On se borne maintenant, grâce aux frères Henry, à photographier le

ciel avec toutes ses étoiles. Un congrès d'astronomes s'est réuni à

l'Observatoire de Paris pour régler tous les détails de l'ingénieuse

opération.

Voir _La carte photographique du ciel_, par Ch. Trépied, dans les

n^{os} du 30 août et du 15 septembre 1892 de la _Revue générale des

sciences_.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MESURE DE LA SIMPLICITÉ

Voici en gros comment M. Em. Lemoine procède à cette mesure qui semble

paradoxale.

La simplicité d'une _démonstration_ dépend du nombre des syllogismes

par lesquels on déduit des vérités premières le théorème considéré.

La simplicité d'une _construction_ dépend du nombre des constructions

élémentaires à l'aide desquelles on résout le problème proposé.

Ne pas considérer toujours une démonstration et une construction comme

d'autant plus simples qu'elles s'expriment dans un langage plus

simple.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MOUVEMENT PERPÉTUEL

Supposons qu'une machine ait été mise en mouvement d'une manière

quelconque, et que les forces mouvantes viennent à disparaître. Alors

à cause des résistances passives qu'on ne peut éviter, la vitesse de

la machine ira en diminuant et finira par devenir nulle. Il est

chimérique de chercher à construire une machine qui puisse se passer

de moteur.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

VRAI MAXIMUM

En mathématiques, le maximum peut ne pas être la plus grande de toutes

les valeurs et le minimum peut être plus grand que le maximum: c'est

qu'on compare chaque valeur seulement aux valeurs infiniment voisines

de part et d'autre. Ainsi les mathématiciens diront que le carré

inscrit dans un carré donné n'a pas de maximum et cependant il est

clair qu'il ne peut surpasser le carré primitif.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

D'ABORD LA SPHÈRE

C'est par la sphère qu'il conviendrait, paraît-il, de commencer la

géométrie, parce que son étude est indépendante du postulatum

d'Euclide (?). De la géométrie et de la trigonométrie sphériques, on

déduirait ensuite la géométrie et la trigonométrie planes.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MOINS QUE RIEN

Mathématiques et Mathématiciens: Pensées et Curiosités · 第 19 / 27 段