Si l'on croit que la méthode des géomètres n'est pas applicable à

tout, on se trompe; si l'on prétend qu'il ne faut pas l'appliquer à

tout, on a raison. Chaque sujet a sa manière d'être traité; la méthode

géométrique serait trop sèche pour les matières d'agrément et nos

langues trop imparfaites pour s'y prêter, les acceptions des mots trop

vagues, trop indéterminées pour comporter cette rigueur. Mais si l'on

doit se dispenser souvent de l'employer, il ne faut jamais la perdre

de vue; c'est la boussole d'un bon esprit, c'est le frein de

l'imagination.

DIDEROT.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

FICTIF ET BORNÉ

Lorsqu'on préconise les mathématiques, comme le modèle par excellence

d'une méthode pour apprendre à raisonner, sait-on bien à quelles

conditions la logique de la géométrie est si rigoureuse, pourquoi ses

démonstrations sont si évidentes? Ces sciences qui se sont décorées du

nom d'exactes, ne doivent cette exactitude qu'à l'absence de réalité

des objets sur lesquels elles opèrent. Ces objets ne sont que des

pures abstractions, des points de vue de l'esprit, des entités idéales

mais qui n'ont pas d'existence dans la nature. Toutes les propriétés

sont rigoureusement déterminées à l'avance par la convention qui les

nomme et qui les définit. Certainement la géométrie est exacte; mais

elle n'est pas réelle. Avez-vous rencontré quelque part le triangle

abstrait et la ligne droite des géomètres? Où résident les nombres

séparés des êtres réels dont les propriétés sont si multiples et si

complexes, que la moindre est, sans contredit, celle de pouvoir être

dénombrés? Qu'est-ce qui fait enfin l'exactitude des mathématiques?

C'est l'étroite simplicité des faits dont elles raisonnent; leurs

formules ne sont si précises, et si rigoureuses que parce que leur

point de vue est borné.

Vous avez sous les yeux dix personnes, dix animaux même ou dix

plantes, et vous êtes théologien ou poète. Tandis que votre esprit est

entraîné à travers les mille jugements divers que ce spectacle suggère

au philosophe ou à l'artiste, moi, algébriste, je raisonne des

propriétés du nombre dix. Dans une opération aussi simple, aussi

pauvre, à côté du monde de pensées qui s'élève en vous, aurai-je grand

sujet de me vanter si mes conclusions sont plus nettes, sont plus

exactes que les vôtres?

DE LAPRADE.

¤---¤---¤

Les notions mathématiques ont, dans l'esprit, une réalité absolue. De

ces idées simples, nous concluons rigoureusement toutes les propriétés

du nombre et de la forme, jusqu'aux plus fines et aux plus complexes.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

NATURALISTES

Le mathématicien se plaît à suivre un raisonnement rigoureux dans une

direction unique. Le naturaliste, comme l'historien ou le

jurisconsulte, est un homme disposé à comparer plusieurs faits, dont

aucun n'est absolument prouvé, et plusieurs arguments, dont aucun

n'est absolument rigoureux. Son travail consiste à estimer des

probabilités, pour conclure dans le sens le plus vraisemblable.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les uns cherchent le raisonnement étroit, profond et rigoureux des

mathématiques....; les autres préfèrent le raisonnement large et

plutôt diffus, varié mais peu rigoureux des sciences d'observation. Il

faut aux uns plus de force de raisonnement pour réussir, aux autres

plus de jugement.

DE CANDOLLE.

¤---¤---¤

Par le jugement, on pèse le pour et le contre; par le raisonnement on

suit les idées corrélatives. Le mathématicien qui raisonne juste a

quelquefois peu de jugement.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MÉTAPHORES

La géométrie sert entre autres choses à éprouver l'esprit, comme le

creuset sert à éprouver l'or; les bons esprits s'y raffinent, les

esprits faux s'y évaporent.

Les géomètres travaillent sur un terrain si solide qu'après y avoir

posé la première pierre, ils élèvent sans crainte leurs bâtiments

jusqu'aux cieux.

Sur un terrain bien différent, les Philosophes bâtissent des édifices

superbes qu'on appelle systèmes: ils commencent par les fonder en

l'air, et quand ils croient être parvenus au solide, le bâtiment

s'évanouit, et l'architecte tombe des nues.

R. DUFRESNY.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

HYPOTHÈSES

Dans les autres sciences, dit Dugald Stewart, les propositions à

établir doivent exprimer des faits, tandis que celles que les

mathématiques démontrent, énoncent seulement une _connexion_ entre

certaines _suppositions_ et certaines _conséquences_... Elles ont pour

but, non de constater des _vérités_ concernant des existences réelles,

mais de déterminer la filiation logique qui découle d'une _hypothèse_

donnée. Si, partant de cette hypothèse, nous raisonnons avec

exactitude, il est manifeste que rien ne pourrait manquer à l'évidence

du résultat.

Kant fait remarquer qu'il n'y a que le concept de _quantité_ qui se

prête à une construction _a priori_.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

DÉBAT PÉDAGOGIQUE

L'étude des mathématiques est-elle favorable au développement

intellectuel du jeune homme? Peut-elle servir de pivot à l'éducation

libérale? Trois philosophes anglais ont débattu entre eux la question.

Whewell veut beaucoup de mathématiques, Hamilton les repousse

(Fragments de philosophie traduits par Peisse) et Stuart Mill les

exalte à son tour. Nous ne pouvons résumer cette célèbre discussion;

nous nous bornons à trois extraits.

¤---¤---¤

«Toute personne qui s'est occupée de mathématiques doit voir

clairement la différence qui existe entre les mathématiques et les

faits empiriques, entre l'évidence des propriétés d'un triangle et

celle des lois générales de la structure des plantes. Le caractère

spécial de la vérité mathématique est qu'elle est nécessairement et

inévitablement vraie; et une des leçons les plus importantes qu'on

puisse retirer des études mathématiques est de connaître qu'il y a des

vérités de ce genre, et de nous familiariser avec leur forme et leur

caractère.

WHEWELL.

¤---¤---¤

L'étude des mathématiques, poursuivie avec modération et efficacement

contrebalancée, peut être utile pour détruire un défaut, et développer

la qualité correspondante. Ce défaut est l'habitude de la distraction;

la qualité, l'habitude de l'attention soutenue. C'est là le seul

avantage auquel puisse justement prétendre cette étude dans la culture

de l'esprit.

HAMILTON.

¤---¤---¤

Si nous voulons bien dresser une intelligence, l'étude qui se

recommande le plus à nous est celle qui a l'avantage d'habituer de

bonne heure l'esprit à conserver en lui-même un type de preuve

complète. Un esprit ainsi meublé, s'il n'est pas suffisamment instruit

des autres sujets peut commettre l'erreur de croire qu'il trouvera

dans toutes les preuves une ressemblance parfaite avec le type qui lui

est familier. On peut et on doit élargir ce type par une grande

variété d'études, mais celui qui ne l'a jamais acquis n'a pas le

sentiment juste de la différence qui sépare le prouvé du non prouvé:

le premier fondement des habitudes scientifiques n'a pas été jeté.

STUART MILL.

¤---¤---¤

..... Déjà Platon (République, livre VII) faisait observer que la

science des nombres, en obligeant l'homme à raisonner sur les nombres

en soi et sur des vérités qui ne sont ni visibles ni palpables, a la

vertu d'élever l'âme. Les mathématiques donnent au jeune homme la

claire notion de la démonstration et l'habituent à former de longues

suites d'idées et de raisonnements, méthodiquement enchaînés et

soutenus par la certitude finale du résultat. Aussi a-t-on pu dire,

que celui qui n'a pas fait de géométrie n'a pas le sentiment rigoureux

de la certitude. Au point de vue moral, rien n'est plus propre que

cette notion pour donner le respect absolu de la vérité.

Les mathématiques, l'algèbre et l'analyse infinitésimale

principalement suscitent à un haut degré la conception des signes et

des symboles, instruments nécessaires qui augmentent la puissance et

la portée de l'esprit humain, en résumant sous une forme condensée et

en quelque sorte mécanique tout un ensemble de relations: ces

auxiliaires sont surtout précieux en mathématiques, parce qu'ils y

sont adéquats à leurs définitions; caractères qu'ils ne possèdent pas

au même degré dans les sciences physiques et naturelles. Quoi qu'il en

soit, il y a là tout un ensemble de facultés qui ne sauraient être

pleinement mises en jeu que par l'enseignement des mathématiques.

BERTHELOT.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

CULTURE D'EUCLIDE

Quand un jeune homme d'un talent ordinaire commence à étudier Euclide,

tout l'étonne d'abord. Sa conception est incertaine et son jugement

faible, il s'appuie en partie sur l'évidence de la chose, et en partie

sur l'autorité du maître. Mais à mesure qu'il avance à travers les

définitions, les axiomes, les propositions élémentaires, une plus

grande lumière frappe ses regards. Le langage lui devient plus

familier et produit des conceptions plus claires et plus nettes; son

jugement s'affermit: il commence à comprendre ce que c'est qu'une

démonstration, et il est impossible qu'il le comprenne sans s'y

plaire; il s'aperçoit que c'est une espèce d'évidence indépendante de

l'autorité; il lui semble qu'il sort d'un esclavage, et il se sent si

fier de croire ainsi, qu'il se révolte contre l'autorité, et voudrait

avoir des démonstrations pour toutes les vérités; il faut que

l'expérience lui apprenne qu'une foule de choses ne sont pas

susceptibles de cette sorte d'évidence et qu'il doit se résigner à des

probabilités dans les choses qui lui importent le plus.

TH. REID.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

CALCULS DES OUVRIERS

Il faut que l'ouvrier calcule le produit comme l'emploi de ses ans, de

ses mois, de ses jours, et je dirais presque de ses heures et de ses

minutes. Il faut qu'il calcule ses forces et ses mouvements, pour n'en

rien perdre, et pour en tirer les plus puissants résultats. Il faut

qu'il calcule et mesure les dimensions et la figure soit de ses

outils, soit des objets auxquels il va donner la forme et la position

requises; il faut qu'il calcule, à chaque instant, des distances et

des longueurs, des superficies et des volumes; il faut enfin qu'il

suppute, et la quantité des matières premières, et le prix de son

travail, évalués d'après les principes de la géométrie.

CH. DUPIN.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MÉTAPHYSIQUE ET MORALE

Si quelqu'un voulait écrire en mathématicien dans la métaphysique ou

dans la morale, rien ne l'empêcherait de le faire avec rigueur. Si on

l'entreprenait comme il faut, je crois qu'on n'aurait pas lieu de s'en

repentir.

LEIBNIZ.

¤---¤---¤

Le conseil nous paraît plus facile à donner qu'à suivre.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

INTUITION

L'intuition géométrique c'est cette propriété de notre esprit qui nous

permet de voir intuitivement derrière les formes réelles et

contingentes de notre univers physique, d'autres formes très peu

différentes mais simplifiées, idéales et se prêtant, par suite de

leurs définitions rigoureuses, à la déduction géométrique.

CALINON.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

CALCUL

Si calculer est raisonner, raisonner n'est pas calculer..... Un calcul

n'est pas seulement un raisonnement, c'est un raisonnement sur des

idées de quantité, et susceptible, par cette circonstance, d'être fait

avec des signes particuliers; en un mot, c'est un raisonnement ayant

des caractères qui lui sont propres..... Le raisonnement est le genre,

le calcul n'est que l'espèce. C'est pour cela que vous pouvez

transformer tout calcul en un raisonnement, mais que vous ne pouvez

transformer tout raisonnement en un calcul.

DESTUTT-TRACY.

¤---¤---¤

La quantité étant par essence divisible en parties égales, les idées

de grandeur jouissent de l'incommunicable propriété de pouvoir être

exactement représentées dans des symboles, chiffres ou lettres. Cette

exacte rigueur d'expression permet à l'esprit de concentrer son

attention sur les symboles seuls, et en les combinant d'après des

règles très simples, ce qui constitue _le calcul_. C'est ce qui fait

que la forme, en mathématiques, prend une si grande importance: une

notation simplifiée peut y amener une révolution, comme il est arrivé

en algèbre par l'introduction des exposants numériques, due à

Descartes. Telle est cette vertu merveilleuse des symboles, qu'on peut

les employer avec succès sans être en état d'en saisir la vraie

nature. Longtemps le calcul différentiel a dévoilé les secrets les

plus cachés de la quantité, avant qu'on fût parvenu à lui assigner une

base rationnelle.

F. HUET.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MOTS ET SIGNES

Les signes et les mots, employés dans les raisonnements mathématiques,

représentent véritablement les choses elles-mêmes; dans ce cas,

lorsque nous employons le langage ou les signes, nous n'introduisons

pas, en en faisant usage, des notions étrangères; nous n'excluons non

plus, à raison de cette circonstance, rien qui se rapporte au fait

dont il s'agit.

W. HERSCHEL.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

SYLLOGISMES

Voyez dans les _Lettres d'Euler à une princesse d'Allemagne_

l'ingénieuse représentation de la théorie du syllogisme par les

positions relatives des cercles.

¤---¤---¤

Leibniz rappelle le mémorable exploit de deux logiciens zélés mais de

lourde cervelle, Herlinus et Dasypodius, qui mirent en syllogismes

formels les six premiers livres d'Euclide.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

PLUS HAUT

Vous apprenez les principes des sciences, soit mathématiques, soit

physiques, qui contiennent les lois de la nature: ce n'est pas

proprement pour en connaître l'usage matériel; c'est surtout pour

apprendre et vérifier que tout dans la nature est nombre, proportion,

harmonie; c'est, davantage encore, pour acquérir, en considérant les

nombres qui constituent les corps, une plus pleine conscience de ces

autres nombres que notre âme renferme, et par lesquels elle juge ceux

du dehors, comme l'ont dit Platon et Shaftsbury; c'est enfin pour

acquérir cet usage des rapports et des proportions intellectuels qui

est l'exercice propre de la raison et qu'on appelle la logique.

F. RAVAISSON.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

RAISONNEMENT

Les études suivies à l'École polytechnique sont loin d'être uniquement

destinées à faire connaître une suite de calculs, de formules, de

figures, de phénomènes physiques et chimiques. Leur utilité principale

est d'exercer cette faculté de l'intelligence à laquelle on donne le

nom de raisonnement.

LAMÉ.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

PARFAITEMENT

Un avantage de l'étude de la géométrie est de porter l'esprit à croire

qu'on ne sait suffisamment que ce qu'on sait parfaitement.

Abbé TERRASSON.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

LE NOMBRE!

Ôtez le _nombre_, vous ôtez les arts, les sciences, la parole et par

conséquent l'intelligence. Ramenez-le: avec lui apparaissent ses deux

filles célestes, l'harmonie et la beauté, le cri devient _chant_, le

bruit reçoit le nom de _rythme_, le saut est _danse_, la force

s'appelle _dynamique_, et les lignes sont des _figures_.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Jadis, un navigateur, jeté par le naufrage sur une île qu'il croyait

déserte, aperçut en parcourant le rivage une figure de géométrie

tracée sur le sable: il reconnut l'homme et rendit grâce à Dieu. Si

cette figure n'eût point été géométrique, elle n'eût été pour lui

qu'une trace muette, oeuvre du hasard et non de l'intelligence; mais

elle lui attestait le _nombre_ et par cela même lui attesta l'homme.

J. DE MAISTRE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MESURE DE L'ESPRIT

La géométrie a par elle-même une beauté réelle, indépendante de toute

utilité vraie ou prétendue: quand elle n'aurait d'autres

prérogatives, que de nous offrir sans aucun mélange des connaissances

évidentes et certaines, un si grand avantage ne la rendrait-il pas

digne de notre étude? Elle est pour ainsi dire la mesure la plus

précise de notre esprit, de son degré d'étendue, de sagacité, de

profondeur et de justesse. Si elle ne peut nous donner ces qualités,

on conviendra du moins qu'elle les fortifie, et fournit les moyens les

plus faciles de nous assurer nous-mêmes, et de faire connaître aux

autres, jusqu'à quel point nous les possédons.

D'ALEMBERT.

¤---¤---¤

Ces considérations justifient l'importance attribuée aux Mathématiques

dans la plupart des examens.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

ORIGINE

Les mathématiques, dit-on, ne peuvent avoir leur première origine dans

l'observation: car les objets qu'elles étudient sont fort différents

de ceux que l'observation nous montre. Les mathématiques raisonnent

sur des cercles et des triangles parfaits; mais, dans la nature, aucun

objet n'est parfaitement circulaire ni parfaitement triangulaire; les

mathématiques n'ont donc pu prendre leur objet à l'observation de la

nature, et les idées sur lesquelles elles raisonnent sont de pures

créations de l'esprit.

Voici la réponse qu'il convient de faire à cette objection. Sans

doute, aucun objet matériel n'est terminé par des lignes parfaitement

droites, par des surfaces parfaitement planes; mais chacun dévie de

la ligne droite, de la surface plane dans un sens différent; si bien

que, quand on fond en une idée unique les idées de ces divers objets,

ces déviations en sens contraire se neutralisent.

R. WORMS.

¤---¤---¤

On a tenté bien des fois, depuis Hume, d'expliquer les vérités

géométriques par les seules données de l'expérience.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

GÉNÉRALITÉ

Nous allons chez le gros mathématicien qui fume; nous le saluons et

nous l'abordons ainsi: «Monsieur, nous sommes philosophes,

c'est-à-dire fort embarrassés et à court. Il s'agit des propositions

nécessaires; si vous en connaissez, comment les découvrez-vous?

--Messieurs, c'est mon métier, je n'en découvre pas d'autres; prenez

des chaises; je vais en trouver devant vous.

Avec de la craie, je trace sur le tableau un triangle ABC; par le

sommet C je mène la parallèle à la base... Donc la deuxième somme qui

est celle des angles du triangle, égale deux angles droits. Donc,

nécessairement et universellement, la somme des trois angles égale

deux angles droits.

--Monsieur, comment avez-vous fait?

--J'ai tracé un triangle particulier, déterminé, contingent,

périssable ABC pour retenir mon imagination et préciser mes idées.

J'ai extrait de lui le triangle en général; pour cela, je n'ai

considéré en lui que des propriétés communes à tous les triangles, et

je n'ai fait sur lui que des constructions, dont tout triangle

pourrait s'accommoder. Analysant ces propriétés générales et ces

constructions générales, j'en ai extrait une vérité ou rapport

universel et nécessaire. J'ai retiré le triangle général compris dans

le triangle particulier; ce qui est une abstraction. J'ai retiré un

rapport universel et nécessaire, contenu dans les propriétés générales

de la construction générale, ce qui est encore une abstraction. Pour

découvrir une propriété générale et nécessaire, il suffit donc

d'employer l'abstraction.

TAINE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

DISCIPLINE

L'étude de la géométrie est indispensable pour accoutumer l'esprit à

marcher pas à pas, à ne rien admettre sans preuve, à ne se plaire

qu'au vrai. Elle a de plus l'avantage d'exercer les forces de

l'esprit, de l'accoutumer à l'attention et de le rendre inventif, car

rien n'exige plus d'invention que la solution des problèmes: elle

habitue à deviner le vrai, lors même que, pour le découvrir, on a

recours à des hypothèses, parce que le résultat fait toujours

connaître si ces hypothèses ont été bien choisies; enfin elle met un

frein à l'imagination et nous force à la soumettre à la raison.

DELEUZE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

DÉMONSTRATION ET SYLLOGISME

La méthode des sciences mathématiques est la démonstration.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le but de la démonstration est d'établir des vérités nécessaires; elle

le fait en montrant que ces vérités sont les conséquences logiques

d'autres vérités admises comme évidentes ou précédemment démontrées.

On voit par là en quoi la démonstration, bien qu'elle se présente sous

forme déductive, diffère du syllogisme. Dans le syllogisme proprement

dit, où n'intervient aucune considération touchant la vérité objective

des propositions traitées, la conclusion sort _nécessairement_ des

prémisses; étant donné que A est B, et que B est C, il ne se peut pas

que A ne soit pas C; mais une connaissance nécessaire peut fort bien

n'être pas une vérité nécessaire; la vérité des deux prémisses d'où

sort nécessairement la conclusion n'est pas garantie; il suffit au

logicien que la conséquence soit extraite des prémisses, conformément

aux lois de la pensée. Tout autre est la démonstration; elle est un

instrument de science, et à ce titre, elle n'a pas seulement à tirer

des conséquences logiques, mais à établir des vérités; elle est

astreinte à toutes les règles de la procédure logique; mais en même

temps elle a des principes qu'elle ne trouve pas dans le syllogisme

proprement dit, principes nécessaires comme les vérités qu'elle

établit.

LIARD.

MÉTHODES

DIVISEUR ET RAMASSE-TOUT

Jean Macé, dans l'_Arithmétique de grand papa_, personnifie ainsi

l'analyse et la synthèse: le livre est enfantin, mais il est ingénieux

et charmant.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

LA DIVISION

Jadis, la division, qu'on appelait l'_épine_ de l'arithmétique,

s'effectuait à la française, à la portugaise ou à l'italienne. La

règle actuelle de l'opération a été résumée, par Leslie, en un seul

vers:

Divide, multiplica, subduc, transferque secantem.

Un professeur, pour faire retenir la théorie réputée difficile de la

division, disait: «Dans le second cas, vous coupez la tête du diviseur

et, dans le troisième, vous coupez la tête du quotient.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

ANATOMISTES

O. Terquem écrivait quelques jours avant sa mort: L'ouvrage de

Borelli (_De motu animalium_) est un petit chef-d'oeuvre qui me

procure des heures délicieuses; on voit l'avantage qu'il y a aux

anatomistes d'être géomètres. Il est à désirer qu'on fasse sur le même

plan une nouvelle édition de l'_Anatomie descriptive de Richerand_, ce

serait une excellente acquisition. Malheureusement, nos anatomistes

sont peu géomètres et nos médecins de faibles chimistes.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

FROMAGE

M. Mannheim raconte qu'un ingénieur embarrassé pour pratiquer un

escalier tournant dans une voûte hémisphérique, dit au conducteur de

préparer l'épure. Le subalterne creusa dans un bloc de gruyère une

cavité en forme de bassin, dressa dans l'axe une vis de pressoir qu'il

fit tourner. La trouée à pratiquer dans le dôme de pierre se dessina

ainsi très nettement.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

EXPÉRIENCE GÉOMÉTRIQUE

Pour trouver l'aire de la cycloïde, Galilée pesa avec une grande

précision deux lames minces de même matière, dont l'une était égale au

cercle et l'autre à la cycloïde engendrée. Il constata par cette

expérience que le poids de cette dernière est le triple de celui du

cercle, résultat prouvé plus tard théoriquement par Pascal. Le succès

de l'expédient tint à la simplicité du rapport, non seulement

commensurable, mais entier.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

JETONS BARDOT

Ce sont des cubes en bois, les uns blancs et les autres noirs, à

l'aide desquels on explique matériellement la numération aux

commençants. Dix de ces jetons, réunis en une baguette, forment une

_dizaine_; dix baguettes, réunies en une plaque, forment une

_centaine_; dix plaques superposées composent un cube qui est un

_mille_. Continuons: si l'on groupait dix de ces gros cubes qui sont

des mille, on aurait une _dizaine de mille_; si l'on juxtaposait dix

dizaines de mille, la grande plaque serait une _centaine de mille_; si

l'on étageait enfin dix des plaques précédentes, on aurait un cube

énorme qui serait un _million_. Ainsi de suite pour la _dizaine de

millions_, la _centaine de millions_, le _billion_, etc., etc.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MACHINES ARITHMÉTIQUES

On remarque, parmi les petites machines, les réglettes de Neper,

l'inventeur des logarithmes, de Mannheim, de Lalanne, de Grenaille et

d'Ed. Lucas, etc. Dans certains pays, tous les contremaîtres se

servent couramment d'une règle à calcul.

Les machines plus considérables sont d'abord celle de Pascal,

simplifiée par de Lépine et récemment par Roth, qui en a réduit le

volume; puis celle de Thomas de Colmar, à l'aide de laquelle on

multiplie en une demi-minute deux nombres de dix chiffres: on s'en

sert aux Magasins du Louvre, à l'Observatoire, aux Compagnies

d'Assurances, etc.; on en vend plus d'une centaine par an. Il y a

aussi la machine à mouvement continu de Tchebychef.

Toute machine arithmétique se compose de quatre organes essentiels: le

générateur, le reproducteur, le renverseur et l'effaceur.

Mathématiques et Mathématiciens: Pensées et Curiosités · 第 12 / 27 段