On rapporte qu'un ambassadeur, visitant une école supérieure de

Constantinople, proposa de démontrer que la somme des angles d'un

triangle est égale à deux angles droits. Après mûres réflexions, le

collège des Muhendis ou des géomètres conclut à l'exactitude de la

proposition pour le triangle équilatéral.

Olry Terquem, auquel nous empruntons l'anecdote, s'est trompé. Le

baron de Tott dit, dans ses mémoires, qu'il lui fut répondu: «C'est

selon le triangle.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

POLICE VOLÉE

D'après un journal de la Triplice (ne pas confondre avec la triple

_x_), la police russe a fait emprisonner un voyageur porteur d'une

Table de logarithmes qu'elle considère comme une longue correspondance

chiffrée des plus compromettantes.

Nous faisions à l'École, un usage plus gai de nos tables de

logarithmes: nous les chantions... d'après la méthode Chevé.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

DÉCIMÈTRE CARRÉ

Sous le gouvernement de Juillet, il a été promulgué une loi sur le

Timbre et l'Enregistrement dans le texte de laquelle le décimètre

carré était confondu avec le dixième du mètre carré. Les instituteurs

ont bien ri.

Plus récemment, la Chambre a imposé les verres à vitre dont la surface

est supérieure à 50 centimètres de côté.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

JEUNE ANGLAIS

Dickens raconte qu'un étudiant, ayant négligé l'arithmétique,

procédait toujours par addition. Il entra un jour dans une boutique

d'épicerie et l'utilité de la multiplication lui fut enfin révélée.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

COMPLAISANCES ASTRONOMIQUES

Un monsieur porteur d'une carte d'entrée à l'Observatoire pour

observer une éclipse arriva trop tard: «Je connais particulièrement

Arago, affirma-t-il, il aura la bonté de recommencer pour moi.»

¤---¤---¤

Des signaux de triangulation ayant été établis près du château de M.

X..., député, on s'exclamait sur sa grande influence qui lui avait

permis de faire passer le méridien dans son domaine.

¤---¤---¤

Un orateur de club, voulant échapper au bon plaisir des

administrateurs municipaux d'Auxerre, demandait que les noms des

quartiers du Nord, de l'Est, du Sud et de l'Ouest fussent tirés au

sort.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

COMÈTES

Un jour viendra où le cours des comètes sera connu et assujetti à des

règles comme celui des planètes.

SÉNÈQUE.

¤---¤---¤

Je viens vous annoncer une grande nouvelle:

Nous l'avons, en dormant, Madame, échappé belle.

Un monde près de nous a passé tout du long,

Est chu tout au travers de notre tourbillon;

Et s'il eût en chemin rencontré notre terre,

Elle eût été brisée en morceaux comme verre.

MOLIÈRE.

Nous avons ici une comète qui est bien étendue, c'est la plus belle

queue qu'il soit possible de voir. Tous les plus grands personnages

sont alarmés et croient que le ciel, bien occupé de leur perte, en

donne des avertissements par cette comète. On dit que le cardinal

Mazarin, étant désespéré des médecins, les courtisans crurent qu'il

fallait honorer son agonie d'un prodige, et lui dirent qu'il

paraissait une grande comète qui leur faisait peur. Il eut la force de

se moquer d'eux, et leur dit plaisamment que cette comète lui faisait

trop d'honneur. En vérité on devrait en dire autant que lui, et

l'orgueil humain se fait aussi trop d'honneur de croire qu'il y ait de

grandes affaires dans les astres quand on doit mourir.

Mme DE SÉVIGNÉ.

¤---¤---¤

Comètes que l'on craint à l'égal du tonnerre,

Cessez d'épouvanter les peuples de la Terre:

Dans une ellipse immense achevez votre cours;

Remontez, descendez près de l'astre du jour;

Lancez vos feux, volez et revenant sans cesse,

Des mondes épuisés ranimez la vieillesse.

VOLTAIRE.

¤---¤---¤

D'avance, à l'avenir, nous écrivons leur route:

Nous disons à celui qui n'est pas encor né,

Quel jour, au point du ciel, tel astre ramené

Viendra de sa lueur éclairer l'étendue,

Et rendre au firmament son étoile perdue.

LAMARTINE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

OPINIONS AMÈRES

L'enseignement mathématique fait l'homme machine et dégrade la pensée.

L'âme d'un peuple n'est pas ce chiffre muet et mort à l'aide duquel il

compte des quantités et mesure des étendues: la toise et le compas en

font autant.

LAMARTINE.

¤---¤---¤

Défiez-vous des ensorcellements et des attraits diaboliques de la

géométrie.

FÉNELON.

¤---¤---¤

Un mathématicien de plus, un homme de moins.

DUPANLOUP.

¤---¤---¤

Le naturaliste Owen demandait en souriant une sous-classe, celle de

l'_homo mathematicus_.

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ASTROLOGIE

L'astrologie est la fille de l'astronomie, mais c'est la fille très

folle d'une mère très sage.

VOLTAIRE.

¤---¤---¤

De quoi vous plaignez-vous, philosophes délicats, si une fille que

vous estimez folle soutient et nourrit sa mère qui est sage mais

pauvre? Les hommes ne sont-ils pas encore plus fous de ne pouvoir

supporter la mère qu'à cause des folies de sa fille? Pensez-vous

qu'ils eussent jamais étudié la science pour elle-même, s'ils

n'eussent espéré d'arriver ainsi à lire l'avenir dans le ciel? Si vous

prétendez que la science vous mène à la philosophie, vous attendrez

longtemps.

KEPLER.

¤---¤---¤

Le grand Kepler, pour se procurer quelque argent et continuer ses

travaux, dut se résigner à publier des almanachs avec des prophéties.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

ARCHITECTE MAL PAYÉ

Le premier des czars, Ivan IV, demanda à un géomètre combien il

faudrait de briques pour construire un bâtiment régulier dont il lui

indiqua les dimensions. La réponse fut rapide et l'expérience la

justifia, aussi Ivan, dit le terrible, fit-il brûler le

calculateur..... comme sorcier.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

ÉGAL À ZÉRO

Un gentilhomme, membre amateur de l'Ancienne Académie des Sciences,

ayant entendu disserter sur les équations, n'abordait plus ses

confrères de mathématiques qu'en leur demandant: «Est-ce que c'est

toujours égal à zéro?»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

ÉCLIPSE DU COLONEL

On annonçait une éclipse de soleil. La veille au soir, le colonel d'un

régiment fait venir tous les sergents et leur dit: «Une éclipse de

soleil aura lieu demain matin. Le régiment se réunira sur la place

d'armes en petite tenue. Je viendrai moi-même expliquer l'éclipse

avant l'exercice. Si le temps est couvert, on se réunira au manège

comme d'habitude.»

Aussitôt les sergents de rédiger leur ordre du jour:

«Une éclipse de soleil aura lieu demain matin, par ordre du colonel.

Le régiment se réunira sur la place d'armes, où le colonel viendra

diriger l'éclipse en personne. Si le temps est couvert, l'éclipse aura

lieu dans le manège.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

À DIX MOIS

Bien avant de savoir compter, l'enfant se fait une certaine idée des

nombres. M. Preyer parle d'un petit de dix mois auquel il était

impossible d'emporter une de ses neuf quilles sans qu'il s'en aperçût.

À dix-huit mois, cet enfant avait été habitué à apporter à sa mère

deux mouchoirs qu'il remportait ensuite à leur place; il ne lui en fut

rendu un jour qu'un seul, il vint chercher le second avec un regard et

des intonations qui indiquaient son désir de l'obtenir.

Voir sur les idées enfantines de grandeur et de nombre les expériences

de M. Binet, dans la _Revue philosophique_ de juillet 1890.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

VALEUR RELATIVE

Un marin, arrivant d'Australie, avec une caisse de coquillages

précieux, en prend un et se rend chez un marchand de curiosités.

«--Voulez-vous m'acheter ce coquillage?

--Certainement, c'est superbe, j'en donne vingt-cinq francs.

--Vingt-cinq francs, s'écrie le marin avec joie, mais me voilà riche,

j'en ai apporté six mille.

--Doucement, dit le marchand, si vous en avez six mille... ça vaut

deux sous pièce.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

CANCRE

Il passait pour tel, ce pauvre garçon, jusqu'à l'incident qu'il nous

raconte ainsi:

«Mon attention était si tendue, que par moment je retenais mon

haleine, comme un plongeur. Pas à pas, je suivis la démonstration, et

je fus littéralement abasourdi, lorsque le professeur arriva à la

conclusion, en m'apercevant que j'avais tout compris jusqu'au dernier

mot.

Après la joie de découvrir la vérité par lui-même, la plus grande joie

pour un homme, dans l'ordre des joies de l'esprit, est celle de

concevoir la vérité démontrée. Il est probable que mon contentement se

marqua sur ma figure car, lorsque le professeur se retourna de notre

côté, il me sembla que c'était moi qu'il regardait plus

particulièrement.

Quand il demanda, comme d'habitude: «Quelqu'un désire-t-il venir au

tableau pour reprendre cette démonstration?» quelques mains se

levèrent, la mienne fut du nombre. Pourquoi? Comment? Je ne saurais

vraiment le dire, car lorsque je m'en aperçus, il me sembla qu'elle

s'était levée spontanément, de sa propre autorité, sans me demander

mon assentiment. Ce fut moi que le professeur désigna d'un signe de

tête plein de bienveillance.»

JULES GIRARDIN.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

FIN DU MONDE

Lalande avait préparé en 1773 pour l'Académie des sciences un mémoire

qu'une circonstance quelconque l'empêcha de lire. Le bruit se répandit

dans le public que l'astronome y prédisait à courte échéance la

destruction de notre planète. L'émotion fut telle que le lieutenant de

police demanda à lire le mémoire; il n'y trouva rien d'alarmant et,

pour calmer les esprits, il en ordonna la publication immédiate.

Toutefois beaucoup de personnes restèrent persuadées qu'on avait

supprimé le passage menaçant. On lit dans une chanson de l'époque:

Oui, de vous landerirette

Monsieur Lalande rira.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

TREIZE À TABLE

Voyez-vous treize humains en troupe,

Attablés et mangeant la soupe,

Sachez que l'un d'iceux sera

Trépassé quand l'an finira.

Le _Club des treize_ a été fondé à Londres pour combattre les

superstitions: les tables comportent toujours treize couverts et le

menu est toujours composé de treize plats.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

LENTEMENT

L'enfant ne fait d'abord de distinction qu'entre l'objet simple et la

pluralité. À l'âge de 18 mois seulement il distingue entre un, deux et

plusieurs. En Europe, il faut arriver à l'âge de 10 ans pour apprécier

l'idée de centaine. L'enfant peut sans doute répéter par coeur la

série avant ce moment, mais sans déterminer intellectuellement le

nombre dans son abstraction.

HOUZEAU.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

LONGÉVITÉ

Nous lisons dans une pièce de vers à Louis XVIII:

Grand Dieu, c'est pour Louis que mon zèle t'implore

Prolonge ses jours précieux!

Laisse-nous en jouir quelques siècles encore!

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VITE

C'est à deux lieues, mon petit ami.--Mais en marchant vite, bien vite?

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

NAÏF

On a surpris un pauvre enfant s'acharnant à réduire une fraction, une

seule fraction,.. au même dénominateur!

Le même, interrogé sur les triangles semblables, traça un seul

triangle au tableau: soit le triangle semblable ABC....

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

CONSCIENCIEUSE

Madame ***, qui a du temps à perdre, mesure chaque fois le diamètre et

la circonférence. N'essayez pas de lui expliquer... Elle fait comme

ses aïeules.

Une autre dame, moins consciencieuse, faisait ainsi le compte de son

âge: «Je me suis mariée à 18 ans; mon mari en avait trente et il en a

maintenant le double... donc j'ai 36 ans.» Vous devez vous tromper,

Madame, vous paraissez plus jeune que vous ne dites.

PHILOSOPHIE

SALADE

Hier, raconte Kepler, fatigué d'écrire et l'esprit troublé par des

méditations sur les atomes, je fus appelé pour dîner, et ma femme

Barbara apporta sur la table une salade.--Penses-tu, lui dis-je, que

si, depuis la création, des plats d'étain, des feuilles de laitues,

des grains de sel, des gouttes d'huile et de vinaigre et des fragments

d'oeufs durs, flottaient dans l'espace, le hasard pût les rapprocher

aujourd'hui pour former une salade?--Pas si bonne, à coup sûr, me

répondit ma belle épouse, ni si bien faite que celle-ci.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

COMPAS

Nul ne peut d'hérésie accuser le compas,

Ni décréter qu'un corps tournant ne tourne pas.

PONSARD: _Galilée._

¤---¤---¤

La terre, nuit et jour à sa marche fidèle,

Emporte Galilée et son juge avec elle!

RACINE _fils_.

¤---¤---¤

Plus d'une erreur passe et repasse

Entre les branches d'un compas.

BÉRANGER.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

UN FAUX PAS

Je venais de lire, dans la _Revue scientifique_, un article de

mécanique sur l'art de descendre d'omnibus. J'essayai cette fois de

descendre par principes et..... je me foulai un pied.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

DÉTERMINISME

Le monde matériel est soumis à des lois rigoureuses. Celui qui

connaîtrait les positions exactes de tous les corps, leur masse et les

forces qui les sollicitent, pourrait prédire minutieusement les plus

petits mouvements des plus petits d'entre eux.

«Tous les événements, dit Laplace, ceux mêmes qui, par leur petitesse,

semblent ne pas tenir aux grandes lois de la nature, en sont une suite

aussi nécessaire que les révolutions du soleil.... La courbe décrite

par une simple molécule d'air ou de vapeur est réglée d'une manière

aussi certaine que les orbites planétaires: il n'y a de différence

entre elles que celle qu'y met notre ignorance.»

Le même savant dit encore ailleurs: «Une intelligence qui pour un

instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée

et les situations respectives des êtres qui la composent, si,

d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à

l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus

grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome: rien ne serait

incertain pour elle, et l'avenir comme le passé seraient présents à

ses yeux.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MORT DE LA SCIENCE

Et toi, divine mort, où tout rentre et s'efface,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Délivre-nous du temps, du nombre et de l'espace.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

LECONTE DE LISLE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

ALGÈBRE MORALE

Je divise en deux colonnes, par un trait, une feuille de papier;

j'écris en tête de l'une de ces colonnes le mot _pour_, en tête de

l'autre le mot _contre_..... Lorsque j'ai réuni sur ce petit mémorial

une masse suffisante de raisons contradictoires, je me mets en devoir

de peser leurs valeurs respectives; si je trouve que _deux_ raisons

(une de chaque côté) soient de même poids, je les élimine toutes les

deux; qu'_une_ raison _pour_ égale deux raisons _contre_, je supprime

le tout; que _deux_ raisons _contre_ égalent _trois_ raisons _pour_,

j'efface les _cinq_, et ainsi de suite, jusqu'à ce que je trouve enfin

de quel côté penche la balance.

B. FRANKLIN.

¤---¤---¤

L'arithmétique est d'un besoin journalier et continuel dans le moral

autant que dans les affaires; car, en cette vie, où tout est mêlé de

probabilités et de doutes, de projets et d'obstacles, de demi-plaisir

et de peine, tout est affaire de calcul.

DIDEROT.

¤---¤---¤

La morale est l'arithmétique du bonheur.

VINET.

¤---¤---¤

Il y a une morale plus haute.

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RELATIVITÉ

Lorsque nous disons d'un arbre qu'il est grand ou petit, nous le

comparons implicitement à la moyenne stature des arbres au-dessus ou

au-dessous de laquelle nous entendons exprimer qu'il se trouve, et

nous ne pouvons nous exprimer ainsi que parce que la hauteur des

arbres a deux limites qui même ne se trouvent pas très distantes l'une

de l'autre; mais il ne saurait plus en être de même d'objets dont la

grandeur ou la petitesse n'ont plus de limites nécessaires et celui

qui, par exemple, demanderait une ligne droite de grandeur ordinaire,

ferait une question dont l'ineptie serait manifeste pour tout le

monde.

Nous ne connaissons donc des grandeurs que les rapports qui existent

entre elles, et c'est aussi tout ce qu'il nous est possible d'en faire

connaître à autrui. En vain tenterait-on de torturer la langue, d'y

introduire des mots ou des tours nouveaux, jamais on ne parviendrait

à lui faire exprimer une grandeur indépendamment de quelque autre

grandeur de sa nature.

TERQUEM.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

TROP POSITIF

Il faut bien distinguer entre la géométrie utile et la géométrie

curieuse... Carrez des courbes tant qu'il vous plaira: vous montrez

une extrême sagacité. Vous ressemblez à un arithméticien qui examine

les propriétés des nombres au lieu de compter sa fortune...

Un bon ingénieur vaut mieux que tous ces calculateurs de fadaises si

difficiles.

VOLTAIRE.

¤---¤---¤

Je demandais un jour à un grand géomètre, à quoi servent les

mathématiques au-delà des Éléments d'Euclide et de l'arithmétique

décimale.--Monsieur, me répondit-il, cela sert à faire des livres qui

ne sont lus que par une demi-douzaine de personnes, à faire arriver

leur auteur à l'Académie des Sciences...--J'entends bien à quoi cela

peut vous servir; mais à moi, à tout autre, à quoi cela sert-il?

J.-B. SAY.

¤---¤---¤

Cet utilitarisme étroit a été déjà réfuté plusieurs fois.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

LES JEUX

Après les jeux qui dépendent uniquement des nombres, viennent les jeux

où entre la situation, comme dans le tric-trac, dans les dames, et

surtout dans les échecs... Mais à quoi bon cela? dira-t-on. Je

réponds: À perfectionner l'art d'inventer; car il faudrait avoir des

méthodes pour venir à bout de tout ce qui se peut trouver par raison.

Après les jeux où n'entrent que le nombre et la situation, viendraient

les jeux où entre le mouvement comme dans le jeu de billard, le jeu de

paume, etc. Enfin, il serait à souhaiter qu'on eût un cours entier des

jeux, traités mathématiquement...

LEIBNIZ.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

TRIANGLE ET POÉSIE

Je forme un triangle, ô merveille!

Le peuple des lois endormi

S'agite avec lenteur, s'éveille

Et se déroule à l'infini.

Avec trois lignes sur le sable,

Je connais, je ne doute plus!

Un triangle est donc préférable

Aux mots sonores que j'ai lus?

SULLY-PRUDHOMME.

Du même poète:

Et la terre suffit à soutenir la base

D'un triangle où l'algèbre a dépassé l'extase;

L'astronomie atteint où ne meut plus l'azur.

................

C'est par une triangulation grandiose que nous calculons la distance

des astres, qui se meuvent dans l'éther.

Du même encore:

Ils répondent: «La cause et la fin sont dans l'ombre,

Rien n'est sûr que le poids, la figure et le nombre;

Nous voulons conquérir un chiffre seulement.»

Il s'agit des positivistes qui se bornent aux faits et aux lois, sans

remonter aux causes premières.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

ÉGALITÉ CIRCULAIRE

Le cercle, qui est le symbole de l'éternité, est aussi quelquefois le

symbole de l'égalité.

Les anciens, pour ne donner de préférence à personne, ni aux dieux, ni

à leurs amis, écrivaient leurs noms sur un cercle, de sorte que, ne

leur donnant point de rang, on ne pouvait pas dire qui était le

premier, ni le second, ni le dernier dans leur estime. Tout était

égal, et l'honneur également partagé.

L'institution des chevaliers de la Table ronde était fondée sur un

principe d'égalité et la table était un symbole.

Dans les congrès, la table des ambassadeurs est ordinairement ronde,

afin d'éviter, autant que possible, les distinctions trop marquées de

préséance.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

UNE ROYAUTÉ

Les géomètres ont plus que d'autres besoin d'être jugés par leurs

pairs: la géométrie en effet est un arcane. Elle tient ses assises à

part, décerne ses prix sans phrases, et contemplant avec une juste

fierté l'unité soumise en ses plus intimes profondeurs aux lois dont

elle a saisi l'enchaînement, se réfugie, calme et impassible, dans sa

royauté silencieuse. C'est bien une royauté, en effet, et une royauté

absolue qu'exerce cette science maîtresse qui ne connaît pas le doute

comme ses soeurs et n'a jamais, depuis le temps d'Euclide, bâti sur le

sable.

JURIEN DE LA GRAVIÈRE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

GÉOMÉTRIE ET MORALE

«Il y a, dit Leibniz, de la géométrie partout et de la morale

partout.» C'est-à-dire qu'il y a du géométrique jusque dans le moral

et du moral jusque dans le géométrique. En effet, les choses morales,

les choses de l'âme et de la volonté, en tant qu'il s'y rencontre des

rapports d'identité et de différence, d'égalité et d'inégalité, sont

sujettes à la nécessité géométrique; et, d'autre part, si la géométrie

est exclusive, dans son développement, de toute nécessité purement

morale, néanmoins, à en juger par les travaux où on l'a récemment le

plus approfondie, elle semble avoir pour premier fondement des

principes d'harmonie qu'on doit peut-être concevoir, ainsi que l'avait

sans doute compris Descartes, qui faisait tout dépendre du libre

décret de Dieu, comme l'expression sensible de l'absolue et infinie

volonté. «On prétend, disait Aristote, que les mathématiques n'ont

absolument rien de commun avec l'idée du bien. L'ordre, les

proportions, la symétrie, ne sont-ce pas de très grandes formes de

beauté?»

F. RAVAISSON.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

NOTRE PETITE TERRE

Séduit par les illusions des sens et de l'amour-propre, l'homme s'est

regardé longtemps comme le centre du mouvement des astres; et son vain

orgueil a été puni par les craintes qu'ils lui ont inspirées. Enfin

plusieurs siècles de travaux ont fait tomber le voile qui lui cachait

le système du monde. Alors il s'est vu sur une planète presque

imperceptible dans le système solaire, dont la vaste étendue n'est

elle-même qu'un point insensible dans l'immensité de l'espace. Les

résultats sublimes auxquels cette découverte l'a conduit sont bien

propres à le consoler du rang qu'elle assigne à la terre, en lui

montrant sa propre grandeur dans l'extrême petitesse de la base qui

lui a servi pour mesurer les cieux.

LAPLACE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

CHEVEUX

Je dis un jour à Madame de Longueville que je pouvais parier et

démontrer qu'il y avait dans Paris au moins deux habitants qui avaient

le même nombre de cheveux, quoique je ne puisse pas marquer quels sont

ces deux hommes. Elle me dit que je ne pouvais jamais en être assuré

qu'après avoir compté les cheveux de ces deux hommes. Voici ma

démonstration, lui dis-je: je pose en fait que la tête la mieux garnie

de cheveux n'en a pas plus de deux cent mille, et que la moins garnie

est celle qui n'a qu'un cheveu. Si maintenant vous supposez que deux

cent mille têtes ont toutes un nombre de cheveux différent, il faut

qu'elles aient chacune un des nombres de cheveux qui vont depuis un

jusqu'à deux cent mille, car si on supposait qu'il y en avait deux

parmi les deux cent mille qui eussent le même nombre de cheveux,

j'aurais gagné le pari. Or en supposant que ces deux cent mille

habitants ont tous un nombre différent de cheveux, si j'y apporte un

seul habitant de plus qui ait des cheveux et qui n'en ait pas plus de

deux cent mille, il faut nécessairement que le nombre des cheveux,

quel qu'il soit, se trouve de un jusqu'à deux cent mille, et, par

conséquent, soit égal au nombre de cheveux de l'une des deux cent

mille têtes, or au lieu d'un habitant en sus des deux cent mille, il y

en a tout près de huit cent mille, vous voyez bien qu'il faut qu'il y

ait beaucoup de têtes égales en nombre de cheveux, quoique je ne les

aie pas comptées.

NICOLE.

¤---¤---¤

Il paraît que la célèbre duchesse n'a jamais pu comprendre le

raisonnement, un peu copieux, du philosophe.

Schopenhauer a dit: «La femme a les cheveux longs et les idées

courtes.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MYSTÈRE

Parcourez le cercle des sciences, et vous verrez qu'elles commencent

toutes par un mystère: le mathématicien tâtonne sur les bases du

calcul des quantités imaginaires, quoique ses opérations soient très

justes; il comprend encore moins le principe du calcul infinitésimal,

l'un des instruments les plus puissants que Dieu ait confiés à

l'homme...

JOSEPH DE MAISTRE.

¤---¤---¤

Ces prétendus mystères sont devenus de moins en moins mystérieux.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

PLUS TARD

Lorsque les lois générales de la nature ont été une fois bien saisies

par l'esprit, lorsqu'il s'est familiarisé avec le plus grand nombre

des réalités matérielles de l'univers, l'étude des hautes

mathématiques devient pour lui extraordinairement attrayante: c'est

alors qu'il aperçoit les utiles applications des nombreuses vérités de

cette science. Au contraire, les jeunes gens qui se livrent d'abord à

l'étude des mathématiques pures et abstraites trouvent le plus souvent

cette étude d'une aridité excessive; elle devient pour eux aussi

fatigante que le serait pour d'autres la lecture du vocabulaire d'une

langue qu'ils seraient certains de ne jamais parler.....

DE GRANDSAGNE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MOURANT

On dit que Barrow, voyant approcher la mort, en témoigna de la joie en

disant qu'il allait enfin apprendre, dans le sein de la divinité, la

solution de beaucoup de problèmes de géométrie et d'astronomie..... Il

aimait tellement la géométrie qu'il avait écrit ces mots à la tête de

son Apollonius..... «Ô Seigneur, quel géomètre tu es! Car, quoique la

géométrie n'ait point de bornes, tu vois, par une simple intuition,

les vérités admirables qu'elle renferme.»

MONTUCLA.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

APPLICABLE À TOUT

Mathématiques et Mathématiciens: Pensées et Curiosités · 第 11 / 27 段