J'ai jusqu'ici supposé expressément des principes faciles, clairs et

certains, comme le sont ceux des sciences formées, mais, dans beaucoup

de spéculations, on n'a pas cette commodité. De là un péril grave

contre lequel vous vous tiendrez en garde. Les esprits rigoureux, qui

sont mal partis, avancent héroïquement en ligne droite; sûrs de leurs

déductions, ils sont d'une ténacité déplorable, ils proclament, ils

imposent leurs conclusions telles quelles, comme des dogmes. Un

historien irrité est allé jusqu'à accuser les hommes de science des

malheurs de la patrie vers la fin du siècle dernier. Vous vous

arrêterez donc dès le seuil,--c'est absolument indispensable,--vous

vous arrêterez longtemps sur les idées et les assertions

fondamentales, et vous ferez porter directement sur elles tout

l'effort de votre attention. Cette étude intrinsèque des principes est

souvent compliquée, quelquefois impuissante, mais malheur à qui la

néglige. Il n'y a presque rien à dire de général sur cette étude; elle

dépend de la justesse, de la force, de la finesse native ou acquise de

l'esprit; mais elle dépend surtout de la nature des questions: vous

invoquerez tantôt des axiomes, tantôt l'observation, cette grande

maîtresse, tantôt des conventions, tantôt des hypothèses. Quoi qu'il

en soit, n'oubliez jamais que, tant valent les prémisses, tant valent

les déductions; pesez de votre mieux ces prémisses, et si elles sont

seulement probables, recevez aussi comme seulement probable tout ce

que vous en tirerez. Le raisonnement garde dans tous les cas sa valeur

relative, et, au pis aller, vous aurez cette consolation de ne pas

ajouter à l'imperfection des données.

¤---¤---¤

Le domaine de la pure raison est vaste et soumis à des règles

absolues, mais il y a à côté des domaines plus libres. Vous ne serez

pas positif toujours et quand même, vous ne traiterez pas avec une

rigueur trop grande des sujets qui ne comportent pas cette rigueur.

Je veux parler d'abord des études dont les éléments sont trop

complexes: la politique, une fois d'accord avec la morale, doit être

flexible et tenir grand compte des races, des moeurs, des traditions;

la médecine s'occupe de la matière animée que les lois physiques

ordinaires ne régissent pas seules, elle varie ses prescriptions

d'après le tempérament et l'esprit du malade; le droit lui-même laisse

beaucoup à l'appréciation du juge, parce que nos codes, malgré leur

étendue, ne peuvent pas prévoir tous les cas, toutes les

circonstances.

Je veux parler en second lieu des questions toutes de nuance et

d'impression personnelle: de certains sentiments qui naissent et

grandissent mystérieusement dans l'âme, de l'art qui choisit et épure

les belles réalités, du goût individuel, de la poésie. Il faut laisser

en paix l'humanité, croire, espérer, rêver. N'allez pas criant à tout

propos et hors de propos: Pourquoi cela? Qu'est-ce que cela prouve?

Mot de je ne sais quel mathématicien après la lecture de l'_Iphigénie_

de Racine. Lorsque votre imagination s'éveille, laissez-la voler à sa

fantaisie. Ne prenez pas de grosses balances pour peser des toiles

d'araignée.

Ces idées dont j'ai fait deux classes et qui, pour des motifs

différents, échappent à la déduction formelle, ont leur grande

importance, leur irrésistible attrait; vous vous garderez de les

dédaigner, comme incertaines ou futiles. Pascal a tort d'affirmer que

«ce qui passe la géométrie nous surpasse.»

¤---¤---¤

Quelques-uns ont une estime outrée, exclusive, pour la forme du

raisonnement en mathématiques, forme concise, sèche, nerveuse et tout

à fait déplacée dans beaucoup de questions susceptibles pourtant de

précision. Du reste, la rigueur est dans le fond même du

raisonnement, et, s'il est faible, vous aurez beau le couper de

conjonctions et lui donner un faux dehors scientifique. Spinosa ne

fortifie guère sa philosophie en la disposant par théorèmes et par

corollaires, il rend seulement son accès plus difficile. N'imitez pas

ces formalistes impitoyables qui distinguent, divisent, subdivisent et

arrivent parfois à sacrifier le fond à la forme et à quelle forme! Ils

font comprendre ce vers paradoxal:

Et le raisonnement en bannit la raison.

Vous voilerez cet appareil et vous craindrez de compromettre une bonne

cause par une argumentation peut-être exacte mais raide, hérissée,

rebutante. Il convient, dans la vie, de varier, de délayer un peu les

preuves, de les fleurir discrètement, enfin d'avoir raison avec un

certain agrément.

Il est un autre travers du même genre, mais plus spécial. C'est celui

d'invoquer le secours de l'Algèbre, de ses signes et de ses équations,

là où elle n'a rien à voir. Ne s'est-on pas avisé de traiter

algébriquement l'économie politique? Pour qu'un problème puisse être

mis en équation, il faut que ses données soient d'une simplicité,

d'une netteté bien rares. Presque toujours les nombreuses équations de

condition, alors qu'on pourrait les écrire, embarrasseraient le calcul

qui se traînerait péniblement. N'oubliez pas d'ailleurs que le calcul

n'est qu'un instrument, il ne facilite pas l'analyse par une vertu

propre, il ne dirige pas l'esprit, il doit être dirigé par lui. Cet

instrument ne travaille que quelques matières, mais alors que vous

pourriez lui soumettre des conceptions peu précises qu'il aiderait à

déployer, il ne leur donnerait aucune consistance.

En résumé, les mathématiques, par leurs types excellents d'analyse,

nous apprennent, suivant l'expression de Descartes, «à conduire par

ordre nos pensées» et nous préparent ainsi aux divers travaux de

l'esprit et aux affaires de la vie, parce que l'_analyse sert

partout_.

Il y a cependant quelques périls, quelques abus à signaler: l'adhésion

trop confiante aux principes, le traitement trop rigoureux de certains

sujets, un goût trop prononcé pour la forme du raisonnement

géométrique et pour la mise en formules.

VARIÉTÉS ET ANECDOTES

Quittant la région sévère des généralités, des principes et des

abstractions, reposons-nous, en observant les Savants et la Science

par le côté familier.

Nous faisons un petit classement des aperçus et des anecdotes réunis

ici, mais le lecteur peut feuilleter au hasard.

MOEURS, OPINIONS. DISTRACTIONS DE SAVANTS

UN GÉOMÈTRE

Je passais l'autre jour sur le Pont-Neuf avec un de mes amis: il

rencontra un homme de sa connaissance qu'il me dit être un géomètre;

et il n'y avait rien qui y parût, car il était dans une rêverie

profonde: il fallut que mon ami le tirât longtemps par la manche et le

secouât pour le faire descendre jusqu'à lui, tant il était préoccupé

d'une courbe qui le tourmentait peut-être depuis plus de huit

jours!...

Son esprit régulier toisait tout ce qui se disait dans la

conversation. Il ressemblait à celui qui, dans un jardin, coupait

avec son épée la tête des fleurs qui s'élevaient au-dessus des autres.

Martyr de sa justesse, il était offensé d'une saillie, comme une vue

délicate est offensée par une lumière trop vive. Rien ne lui était

indifférent, pourvu qu'il fût vrai. Aussi, sa conversation était-elle

singulière. Il était arrivé ce jour-là de la campagne avec un homme

qui avait vu un château superbe et des jardins magnifiques; et il

n'avait vu, lui, qu'un bâtiment de soixante pieds de long sur

trente-cinq de large et un bosquet long de dix arpents (_sic_); il

aurait souhaité que les règles de la perspective eussent été tellement

observées, que les allées des avenues eussent paru partout de même

largeur; et il aurait donné pour cela une méthode infaillible. Il

parut fort satisfait d'un cadran qu'il y avait démêlé; et il

s'échauffa fort contre un savant qui était auprès de moi, qui

malheureusement lui demanda si ce cadran marquait les heures

babyloniennes. Un nouvelliste lui parla du bombardement du château de

Fontarabie; et il nous donna soudain les propriétés de la ligne que

les bombes avaient décrite en l'air; et charmé de savoir cela, il

voulut en ignorer entièrement le succès.

MONTESQUIEU.

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Le mathématicien exclusif ne voit en chaque chose qu'un prétexte pour

calculer.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

ROUTE ROYALE

Le roi Ptolémée ayant demandé à Euclide de lui rendre plus faciles les

mathématiques, celui-ci répondit: «Il n'y a pas de route royale en

Géométrie.»

Il était meilleur courtisan que l'Alexandrin, ce chimiste professant

devant un prince: «Monseigneur, ces gaz vont avoir l'honneur de se

combiner devant vous.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

DERNIÈRE CONVERSATION

«J'ai été bien mal avant-hier, dit Lagrange, je me sentais mourir; mon

corps s'affaiblissait peu à peu, mes facultés morales et physiques

s'éteignaient insensiblement; j'observais avec plaisir la progression

bien graduée de la diminution de mes forces, et j'arrivais au terme

sans douleur, sans regrets, et par une pente bien douce; c'est une

dernière fonction qui n'est ni pénible ni désagréable...

«Quelques instants de plus, et il n'y avait plus de fonctions, la mort

était partout... Je voulais mourir, oui, je voulais mourir; mais ma

femme n'a pas voulu: j'eusse préféré une femme moins bonne, moins

empressée à ranimer mes forces, et qui m'eût laissé finir doucement.

«J'ai fourni ma carrière; j'ai acquis quelque célébrité dans les

mathématiques. Je n'ai haï personne; je n'ai point fait de mal; il

faut bien finir.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

IL EST FACILE DE VOIR

Une fois, ayant demandé à Laplace quelque explication sur sa mécanique

céleste, je le vis passer près d'une heure à tâcher de ressaisir la

chaîne des raisonnements qu'il avait supprimés en disant négligemment:

_il est facile de voir que..._

BIOT.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

DÉFIS ET PARIS

Autrefois les mathématiciens se proposaient des problèmes les uns aux

autres, ils cachaient leurs propres solutions et le gagnant recevait

une somme d'argent. Les correspondances des savants au XVIe et au

XVIIe siècles sont pleines de piquants détails à ce sujet. Le P.

Mersenne était souvent pris pour arbitre. L'Académie des sciences a

maintenant régularisé ces concours, en proposant des questions et en

donnant des prix.

Pascal soumit aux recherches des savants ses problèmes sur la

cycloïde, en promettant une forte somme. Wallis seul trouva les

principales réponses.

Le grand Descartes, au service de la Hollande en 1617, vit contre un

mur une affiche en flamand qu'il se fit traduire par un passant. Il

s'agissait d'un problème difficile proposé par un géomètre. Descartes

le résolut sur le champ.

Jean Bernoulli tenait en médiocre estime les travaux de son fils

Daniel. Un jour que le père et le fils avaient concouru dans un de ces

tournois, le mémoire du fils fut préféré à celui du père qui ne

pardonna jamais à Daniel de l'avoir emporté sur lui.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

AUTOBIOGRAPHIE

On lit dans celle que Leibniz a laissée: «Taille moyenne. Figure

pâle. Mains froides. Pieds et doigts longs. Cheveux d'un brun foncé,

droits et non frisés. Vue basse dès l'enfance. Corps maigre. Voix

mince, mais claire, haute plutôt que forte. Difficulté de prononcer

les gutturales et le _R_.

Aimant les odeurs fortes, les spiritueux; les choses sucrées et le

sucre. Ayant l'habitude de mettre du sucre dans son vin.

N'est jamais ni trop gai, ni trop triste.

Se passionne promptement en pensées et en paroles et peut à peine se

modérer, mais devient bientôt calme et doux.

Goût médiocre pour la conversation, mais la préférant aux jeux de

cartes et aux exercices qui exigent du mouvement.

Menant et aimant de préférence une vie sédentaire.

Souriant plus souvent que riant.

Colère prompte et courte.

Commençant une entreprise avec hésitation et la continuant ferme, avec

persévérance.

Mémoire médiocre.

Plus affecté d'un petit mal présent que d'un grand mal passé.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

DÉPUTÉ MUET

On raconte que Newton, qui fut membre de la Chambre des Communes, y

restait silencieux et distrait. Il n'ouvrit la bouche qu'une fois pour

prier un huissier de fermer une fenêtre qui produisait un courant

d'air.

Peu parlementaire, quoique anglais, mais pratique.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

DOUZE FOIS DOUZE?

Lagny, le mathématicien, était à l'agonie; on le croyait déjà mort,

lorsqu'un de ses confrères lui demanda: «Douze fois douze?» «Cent

quarante-quatre», répondit faiblement le moribond.

D'autres prétendent que l'expérience a été faite sur l'abbé Bossut.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

LE TONNEAU

«Comme je venais de me marier, dit Kepler, la vendange étant abondante

et le vin à bon marché, il était du devoir d'un bon père de famille

d'en faire provision et de garnir ma cave. Ayant donc acheté plusieurs

tonneaux, quelques jours après, je vis arriver mon vendeur pour fixer

le prix en mesurant leur capacité: sans exécuter aucun calcul, il

plongeait une baguette de fer dans chaque tonneau et déclarait

immédiatement leur contenance.

Sous l'influence d'un bon génie qui sans doute était géomètre, les

constructeurs de tonneaux leur ont précisément donné la forme qui,

pour une même longueur donnée à la ligne mesurée par les jauges, leur

assure la plus grande capacité possible; et comme aux environs du

maximum les variations sont insensibles, les petits écarts accidentels

n'exercent aucune influence appréciable sur la capacité, dont la

mesure expéditive est par suite suffisamment exacte.

..... Qui peut nier que la nature seule, sans aucun raisonnement,

puisse engendrer la géométrie, lorsqu'on voit nos tonneliers, conduits

par leurs yeux et par l'instinct du beau, deviner la forme qui se

prête le mieux à une mesure exacte!»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

GÉOMÈTRE AU POUVOIR

Géomètre de premier rang, Laplace ne tarda pas à se montrer

administrateur plus que médiocre; dès son premier travail, nous

reconnûmes que nous nous étions trompé. Laplace ne saisissait aucune

question sous son véritable point de vue; il cherchait des subtilités

partout, n'avait que des idées problématiques, et portait enfin

l'esprit des _infiniment petits_ jusque dans l'administration.

NAPOLÉON.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MODESTIE

«Je vais dans quelques jours entrer dans ma quatre-vingtième année;

j'ai déjà vécu près de deux ans de plus que M. de Lagrange qui n'a

vécu que soixante-dix-sept ans et soixante-dix-sept jours, et d'un an

de plus que M. de Laplace qui a vécu soixante-dix-huit ans moins

dix-huit jours; je dois donc compter un à un les jours qu'il plaira à

Dieu de m'accorder, et je n'ai pas un moment à perdre pour achever la

tâche que j'ai entreprise dans la vue de compléter, par un dernier

effort, mes travaux sur les fonctions elliptiques et sur les

transcendantes analogues..... C'est, en effet, la gloire de M. Abel

que je mettrai dans tout son jour, en faisant voir que son théorème

généralise à l'infini tous ceux que l'immortel Euler avait découverts

sur les fonctions elliptiques. Une nouvelle branche d'analyse, bien

plus vaste que celle des fonctions elliptiques, est ouverte par ce

théorème admirable.»

LEGENDRE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

AVEUGLES

Saunderson, quoique aveugle, fut professeur de mathématiques et

d'optique, à l'Université de Cambridge.

Le célèbre Euler était aveugle, lorsqu'il composa son algèbre, si

simple et si attrayante.

Plateau, de Gand, atteint de cécité, a continué ses recherches sur les

figures d'équilibre des liquides.

Le jeune aveugle Penjon, qui suivait les cours du lycée Charlemagne, a

eu en 1806 un prix de mathématiques au concours général et il a été

nommé professeur de ces sciences au lycée d'Angers.

¤---¤---¤

L'homme pense plus librement lorsqu'il ferme les yeux: il est moins

distrait par les choses extérieures.

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On appelle problème de Molyneux (géomètre anglais du XVIIIe siècle) le

problème suivant: Un aveugle-né devenu subitement clairvoyant par une

opération, pourrait-il tout d'abord et sans le secours du toucher

distinguer une sphère d'un cube et dire: Voici la sphère et voilà le

cube?

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

SUR L'ÉCHAFAUD

Le 12 novembre 1793, lorsque l'astronome Bailly, ancien maire de

Paris, fut conduit à l'échafaud, un des gardes l'interpella: «Tu

trembles, Bailly.» «Oui, je tremble, répondit ce dernier, mais c'est

de froid.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

SAVANTS FOUS

Le célèbre algébriste Cardan, qui était médecin, a cherché si les

remèdes agissent d'après les progressions arithmétiques ou

géométriques des doses. Ayant foi en l'astrologie, il avait tiré son

horoscope et réglé en conséquence sa fortune. Mais le terme qu'il

avait fixé étant arrivé, il se trouva réduit à une si grande misère

qu'il dut mettre fin à ses jours.

¤---¤---¤

Un autre, Fatio de Duiller, avait annoncé qu'il ressusciterait un

mort, mais le mort résista.

¤---¤---¤

Il y a peu d'années, l'Académie des sciences a décerné le prix dans un

concours de hautes mathématiques à un mémoire dont l'auteur s'est

trouvé être un pensionnaire de la maison nationale de Charenton. Il

n'y avait pas d'inadvertance. Le mémoire était de tout premier mérite,

d'autre part, l'auteur n'avait pas du tout songé à protester d'une

façon détournée contre son sort. Sa raison était atteinte, mais non

pas le casier des mathématiques. Et qui sait si ce n'est pas

l'activité de cette portion privilégiée de la matière cérébrale qui

avait atrophié une partie du reste?

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

DEUX TRISTES PERSONNAGES

L'un est le trop fameux Libri, savant et érudit, auteur d'une histoire

des Mathématiques en Italie, qui a pillé nos bibliothèques dont il

était l'Inspecteur. Il s'est sauvé en Angleterre, il a été condamné

par les tribunaux, et il est mort misérablement en 1869. Notre

Bibliothèque nationale a pu racheter la plupart des livres rares dont

elle avait été dépouillée.

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L'autre est l'escroc Vrain Lucas qui a mystifié le géomètre Chasles en

lui vendant, de 1867 à 1869, des autographes d'après lesquels Pascal

aurait fait la plupart des découvertes attribuées à Newton. Le

faussaire a été condamné à deux ans de prison: il avait avoué avoir

fait et trafiqué plus de vingt mille faux autographes.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

MARIAGE

Dans ce temps-là, sauf de rares exceptions, les savants, les

mathématiciens surtout, étaient regardés dans le monde comme des êtres

d'une nature à part. On aurait voulu leur interdire le concert, le

bal, le spectacle, comme à des ecclésiastiques. Un géomètre qui se

mariait semblait enfreindre un principe de droit. Le célibat passait

pour la condition obligée de quiconque s'adonnait aux sublimes

théories de l'analyse. Le tort était-il tout entier du côté du public?

Les géomètres ne l'avaient-ils pas eux-mêmes excité à voir la question

sous ce jour-là?...

D'Alembert reçoit indirectement de Berlin la nouvelle que Lagrange

vient de donner son nom à une de ses jeunes parentes. Il est quelque

peu étonné qu'un ami avec lequel il entretient une correspondance

suivie ne lui en ait rien dit. Cela même ne le détourne pas d'en

parler avec moquerie: «J'apprends, lui écrit-il, que vous avez fait ce

qu'entre nous philosophes nous appelons le saut périlleux... Un grand

mathématicien doit, avant toutes choses, savoir calculer son bonheur.

Je ne doute pas qu'après avoir fait ce calcul, vous n'ayez trouvé pour

solution le mariage.»

Lagrange répond de cette étrange manière: «Je ne sais pas si j'ai bien

ou mal calculé, ou, plutôt, je crois ne pas avoir calculé du tout; car

j'aurais peut-être fait comme Leibniz qui, à force de réfléchir, ne

put jamais se déterminer. Je vous avouerai que je n'ai jamais eu de

goût pour le mariage,... mais les circonstances m'ont décidé... à

engager une de mes parentes... à venir prendre soin de moi et de tout

ce qui me regarde. Si je ne vous en ai pas fait part, c'est qu'il m'a

paru que la chose était si indifférente d'elle-même, qu'il ne valait

pas la peine de vous en entretenir.»

ARAGO.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

RECONSTRUCTION

Le général Poncelet, officier du génie sous le premier empire, fut

fait prisonnier pendant la terrible guerre de Russie et interné à

Saratof, sur le Volga. Lorsque, pour se distraire, il voulut

travailler les mathématiques, il constata qu'il les avait complètement

oubliées, par suite du froid et de la fatigue. Alors, sans aucun

livre, il reconstitua peu à peu toutes ces sciences à sa manière. Il a

conservé et publié ses notes, pleines d'aperçus nouveaux et tout à

fait personnels.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

PORTRAITS

Le _mathématicien_, du flamand Bol, est au musée du Louvre. Le savant,

en noir, tient d'une main une règle et de l'autre il montre une figure

géométrique; il est grave et semble méditer.--Il y a aussi _un

mathématicien_, de Vélasquez, au musée de Besançon.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

UNE CASQUETTE

Lorsqu'en 1826, Abel, mathématicien suédois, vint à Paris voir nos

savants, il était coiffé d'une casquette étrange qui lui nuisit

beaucoup.

Abel, mort jeune, avait du génie: c'est lui qui a découvert les

fonctions dites abéliennes et établi l'impossibilité de la résolution

_algébrique_ des équations de degré supérieur au quatrième.

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DÉNOMINATEUR À LA MAISON

Dans un cours public, le professeur, M. Lefébure de Fourcy, écrivant

au tableau d'après ses notes une très longue formule, dut s'excuser en

disant: «Messieurs, j'ai oublié le dénominateur à la maison.»

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DISTRACTIONS

Distrait comme un mathématicien, est un dicton justifié. Le grand

Newton a donné le mauvais exemple: un jour, ne voulant pas interrompre

son travail, il se préparait un oeuf à la coque, lorsqu'au bout d'un

moment, il s'aperçut qu'il tenait l'oeuf à la main et qu'il avait fait

cuire sa montre à secondes, bijou du plus grand prix, à cause de sa

précision.

Le même Newton avait habitué ses chats à s'installer sans façon dans

son cabinet de travail, mais la longueur des calculs du savant lassait

souvent leur patience proverbiale. Les vieux matous allaient se mettre

en expectative près de la porte; les plus jeunes, plus impatients,

miaulaient impérieusement pour qu'on leur ouvrît. Continuellement

interrompu, le savant se décida à faire une chattière juste assez

grande pour laisser passer les petits félins qui étaient les plus

turbulents de la troupe. Mais les gros, qui voyaient les petits aller

et venir à leur guise, se livrèrent à un tel sabbat que Newton prit

enfin le parti de faire pratiquer une grande chattière _à côté de la

petite_.

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Ampère, surnommé le distrait, remarqua, une fois qu'il se rendait à

son cours, un petit caillou sur son chemin, et comme il n'était pas un

savant exclusif, il le ramassa et l'examina. Tout à coup, le cours

qu'il doit faire revient à son esprit, il tire sa montre, s'apercevant

que l'heure approche, il double précipitamment le pas, remet le

caillou dans sa poche et lance sa montre par-dessus le parapet du pont

des Arts.

Ampère ne manquait jamais, lorsqu'il avait terminé une démonstration

sur le tableau, à l'École polytechnique, d'essuyer les chiffres avec

son mouchoir et de remettre dans sa poche le torchon traditionnel,

toutefois, bien entendu, après s'en être préalablement servi.

Enfin Ampère se mit un jour à calculer sur la caisse noire d'un

fiacre, avec le bout de craie qu'il portait toujours sur lui. Le

fiacre se mettant en marche, le mathématicien le suivit en courant

pour continuer ses équations.

¤---¤---¤

Mais, voici qui est plus fort: on raconte qu'un géomètre, dont le nom

nous échappe, quittant Paris pour aller se marier en province et

craignant d'oublier la chose, avait écrit en grosses lettres sur son

calepin «me marier en passant à Tours.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

AUTEUR EMBARRASSÉ

De tous les métiers actuels, le plus dur est celui d'écrire des livres

de mathématiques, et surtout des livres astronomiques.

Si, en effet, vous oubliez d'observer la rigueur propre des

propositions et de leur enchaînement, des démonstrations et des

conclusions, le livre n'offre pas le caractère mathématique. Si, au

contraire, vous en tenez compte, la lecture devient très pénible...

Moi-même,... lorsque je viens à relire le présent ouvrage, je sens les

forces de mon esprit s'affaiblir pendant que je rappelle à mon

souvenir, en voyant les figures, les éléments des démonstrations que,

dès l'origine, j'avais tirées de mon esprit, pour les traduire... en

langage ordinaire. Aussi, pendant que je remédie à l'obscurité du

sujet par un tissu de circonlocutions, me semble-t-il que, par un

défaut contraire, je deviens trop verbeux en matière mathématique.

Or la prolixité a aussi son obscurité, non moins que la concision

extrême....

KEPLER.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

DE L'ARGENT

Mathématiques et Mathématiciens: Pensées et Curiosités · 第 9 / 27 段