Dès 1792, Delambre et Méchain furent chargés, par leurs collègues de

l'Académie des sciences, de mesurer l'arc de Dunkerque à Barcelone, en

Espagne, qui comprend dix degrés environ[3]. La triangulation s'appuya

sur deux bases, près de Melun et de Perpignan. Aux mesures directes

devaient succéder un long travail de comparaison aux mesures

antérieures, de réductions et de calculs. Sans attendre la fin de ce

travail, l'Académie calcula provisoirement le mètre d'après les

observations anciennes, «avec une exactitude suffisante pour tous les

besoins de la société»; d'autre part elle avait déterminé, par des

expériences précises, la longueur du pendule à seconde et le poids

d'un centimètre cube d'eau distillée: c'étaient les éléments de toutes

les autres mesures. Les observations nouvelles ne pouvaient apporter à

leurs valeurs que des corrections insensibles.» (Biot.)

[Note 3: Le général Perrier, mort en 1888, a réuni géodésiquement

l'Espagne à l'Algérie, par dessus la Méditerranée. Nous connaissons

maintenant la longueur d'un arc de méridien allant du nord de

l'Angleterre au Sahara.]

Dans la séance du 1er août 1793, la Convention, sur un rapport

présenté par Arbogast au nom du Comité d'instruction publique, vota

l'établissement du système métrique dans toute l'étendue de la

République. Toutefois, le système ne fut rendu obligatoire que par le

décret du 18 germinal an III (7 avril 1795). Ce décret fixa

définitivement la nomenclature; il y est dit que «l'étalon sera une

règle de platine, exécutée avec la plus grande précision d'après les

expériences et les observations de la commission. On le déposera près

le Corps législatif, ainsi que le procès-verbal des opérations qui

auront servi à le déterminer.»

Une commission générale de trente-deux membres, tant français

qu'étrangers, avait été chargée des calculs définitifs.

Le 4 messidor an VII (22 juin 1799), cette commission, par l'organe de

ses rapporteurs, le hollandais Swiden et le suisse Trallès, annonça

aux deux conseils législatifs de la République que le quart du

méridien valait 5130740 toises, d'où se déduisait la longueur du

mètre. Les deux délégués présentèrent aussi les étalons du mètre et du

kilogramme, en platine; la règle doit être prise à zéro et le poids

cylindrique doit être pesé dans le vide. «Ces deux _prototypes_

furent, le même jour, placés dans une boîte fermant à clef, et déposés

aux Archives de la République dans la double armoire en fer, fermant à

quatre clefs.»

Sous le Consulat, la loi du 2 novembre 1801 se borna à _autoriser_

l'usage des nouvelles mesures de préférence aux anciennes; et sous

l'Empire, le décret rétrograde du 12 février 1812 organisa un système

mixte et bâtard qui devait retarder de vingt-cinq ans l'avènement du

vrai système métrique. Il y eut une toise métrique, une livre

métrique, etc.

Enfin, la loi célèbre du 4 juillet 1837, reprenant les traditions de

la Révolution, remit en vigueur le système métrique pur, et prohiba,

non seulement l'emploi de toutes les anciennes mesures, mais même

leurs dénominations.

Depuis le 1er janvier 1840, le nouveau système est imposé par la loi

à tous les citoyens français, et les délinquants sont punis de

l'amende ou de la prison.

En 1869, l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg proposa une

révision européenne du mètre. Delambre, disait-elle, a adopté un

aplatissement de la terre un peu trop faible, et en outre une erreur

matérielle s'est glissée dans les calculs de réduction. L'allemand

Bessel, discutant toutes les mesures du méridien, et en particulier

celles de Biot et Arago (1808) a trouvé 5131180 toises au lieu de

5130740 toises; le nombre fondamental du système métrique est ainsi

trop petit de 440 toises. De plus, le kilogramme doit être rapporté à

zéro, non à 4°. Il est regrettable, ajoutait l'Académie de

Saint-Pétersbourg, que les nouvelles mesures ne soient pas établies

par des savants de toutes les nations, travaillant en commun. Les

étalons envoyés de Paris aux gouvernements étrangers sont imparfaits,

ils sont relevés sur le mètre du Conservatoire des arts et métiers et

non sur celui des Archives, et par des procédés qu'il faudrait

perfectionner.--À ces critiques, l'Académie des sciences de Paris

répondit que la différence entre les nombres de Delambre et de Bessel

était assez légère, que tout nombre nouveau devrait d'ailleurs être

modifié plus tard, par suite du progrès de la science: or on ne peut

pas changer de mètre chaque siècle. Des savants de tous les pays ont

collaboré avec les savants français, et l'unité qu'ils ont arrêtée

ensemble peut être transmise très exactement.--À la suite de cet

échange d'observations, les deux Académies se mirent d'accord pour

demander la réunion d'un congrès du mètre, devant étudier la question

des mesures et de leurs meilleurs étalons.

La première réunion à Paris du _Congrès international du mètre_ ayant

été interrompue par la guerre, une seconde réunion eut lieu en 1872.

Vingt États y furent représentés. Il fut résolu qu'on ne ferait pas

une nouvelle mesure du méridien; que le mètre et le kilogramme actuels

seraient perpétués tels quels; que les étalons seraient en platine

iridié, de 102 centimètres pour limiter le mètre à deux traits, etc.

En 1873, les chimistes Deville et Debray coulèrent, à une température

dépassant 2000°, les premiers mètres internationaux, à l'École normale

supérieure. Ces mètres ont la même valeur scientifique, sinon

historique, que le prototype des Archives qu'ils reproduisent

parfaitement, et ils font loi à l'étranger.

Un musée du mètre a été, dans ces dernières années, réuni à

l'Observatoire par M. Wolf.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les prêtres me dirent encore que Sésostris fit le partage des terres,

assignant à chaque Égyptien une portion égale et quarrée, qu'on tirait

au sort, à la charge néanmoins, de lui payer tous les ans une certaine

redevance qui composerait le revenu royal. Si une crue du Nil enlevait

à quelqu'un une portion de son lot, il allait trouver Sésostris pour

lui exposer l'accident, et le Roi envoyait sur les lieux des

Arpenteurs pour mesurer de combien l'héritage était diminué, afin de

ne faire payer la redevance convenue qu'à proportion du fonds qui

restait. Voilà, je crois, l'origine de la géométrie, qui a passé de ce

pays en Grèce.

HÉRODOTE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les débuts de la science ont dû être bien humbles. Il est probable,

par exemple, que la légitimité de l'interversion des facteurs du

produit de plusieurs nombres n'a été établie pendant longtemps que par

des vérifications répétées. On a dû aussi reconnaître par l'expérience

que la longueur du fil entourant la circonférence contient toujours le

même nombre de fois celle du diamètre.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Nicétas de Syracuse croyait, au rapport de Théophraste, que le ciel,

le soleil, la lune, les étoiles, en un mot tous les corps qui sont

au-dessus de nous, sont immobiles, et que la terre seule est en

mouvement dans l'Univers; qu'elle tourne sur son axe avec une extrême

vitesse et produit les mêmes _apparences_ que si elle était immobile

et le ciel en mouvement.

CICÉRON.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Hankel, l'historien des mathématiques, mort il y a quelques années,

admettait, contrairement à l'opinion reçue, l'évolution et le progrès

_continu_. D'abord les Grecs géomètres, puis les Hindous purs

algébristes, et enfin les Modernes qui unissent l'algèbre et la

géométrie. De son côté, Chasles avait déjà dit: «Les Grecs étaient

surtout géomètres; ce n'est que très tard qu'on trouve chez eux le

Traité d'Algèbre de Diophante. Leur géométrie était pure, sans mélange

de calcul... Chez les Hindous, au contraire, l'Algèbre paraît être la

science la plus cultivée; les théories algébriques s'y trouvent dans

une perfection surprenante... (dans les temps modernes) une rénovation

générale des mathématiques leur a donné, avec le caractère

d'abstraction et de généralité qui leur convient, des ressources

puissantes dont les Grecs n'avaient point eu l'idée.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les géomètres grecs spéculaient sur les grandeurs elles-mêmes, jamais

sur leurs mesures.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les douze cents ans qui séparent Pappus de Viète, de Descartes et de

Galilée ne sont qu'une longue nuit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il serait impossible de méconnaître la rare habileté des Hindous dans

les recherches relatives soit aux propriétés des nombres, soit aux

transformations algébriques; mais si l'on considère... leur

quasi-nullité en géométrie... on ne peut s'empêcher de les mettre

infiniment au-dessous des Grecs.

M. MARIE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les mathématiques anciennes nous offrent l'exemple d'une décadence

profonde après un brillant apogée; et l'on peut affirmer, de ce point

de vue, que le vrai problème qui s'impose aujourd'hui dans l'histoire

des mathématiques est de préciser les circonstances et de déterminer

les causes de la décadence passée, en vue de connaître les précautions

à prendre pour éviter une décadence future.

P. TANNERY.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

La découverte en mathématiques a atteint deux maximums, l'un en

géométrie pure aux temps d'Euclide, d'Archimède et d'Apollonius, et

l'autre au XVIIe siècle, qui nous a donné l'Application de l'Algèbre à

la Géométrie, le Calcul infinitésimal et le Principe de l'attraction.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

La résolution des équations du troisième et du quatrième degré, le

dénoûment du fameux cas irréductible furent la grande affaire des

algébristes du XVIe siècle.

LIOUVILLE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'idée préconçue que les mouvements célestes devaient être circulaires

et uniformes a égaré les Grecs.

La même hypothèse d'une certaine simplicité des lois de la nature a,

au contraire, guidé Kepler. S'il avait su combien sont complexes, les

mouvements perturbés des planètes, il n'aurait pas découvert les lois

qui donnent une première approximation de ces mouvements.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les philosophes qui, dans l'antiquité, soutenaient l'opinion du

mouvement de la terre furent taxés d'impiété; au XVIe siècle, il se

trouve encore des esprits assez malavisés pour commettre la même faute

et pour transformer en question religieuse une question purement

scientifique. On alla chercher dans les livres sacrés des textes dont

on se fit des arguments; chacun les interpréta suivant sa fantaisie,

et l'on vit tout à coup surgir les disputes les plus âpres et les plus

déraisonnables, au détriment commun de la science et de la religion.

VALSON.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

À dire vrai, nous n'avons fait depuis les Grecs, que trois grandes

découvertes en Mathématiques pures, mais elles ont une immense portée.

Descartes a inventé la _Géométrie analytique_, en représentant chaque

courbe par une équation en _x_ et _y_, qui est la relation constante

entre les coordonnées d'un point quelconque de la courbe. Toute

question de géométrie est alors transformée en une question d'algèbre.

Leibniz et Newton ont, presque simultanément, trouvé le _Calcul

infinitésimal_ qui permet d'analyser si finement la variation continue

des fonctions.

Enfin de nos jours, Cauchy a su donner à l'Analyse, grâce aux

imaginaires mieux comprises, une admirable et complète généralité.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les histoires générales des mathématiques les plus importantes sont

celles de Montucla en quatre volumes (dont les deux derniers sont de

Lalande); de Bossut, plus courte; de Hankel, malheureusement inachevée

à la mort de l'auteur; de Maximilien Marie (12 vol.) et de Moriz

Cantor. Ce dernier livre, fruit de longues recherches est le plus

complet, le plus approfondi.

M. Eneström publie à Stockholm un journal d'histoire des

mathématiques, la _Bibliotheca mathematica_.

Nous devons aussi citer les nombreux travaux d'érudition et de

critique de Paul Tannery et de Charles Henry.

Enfin le prince Balthasar Boncompagni a publié plus de vingt volumes

de son _Bulletin de bibliographie et d'histoire des mathématiques_.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les _Éloges des académiciens_ par Fontenelle ont leur place marquée

dans la bibliothèque de l'homme de goût. L'auteur a popularisé le

premier les savants et la Science. Son influence a été plus grande

qu'on ne le croit, il l'a exercée délicatement et discrètement en

parsemant de pensées brillantes un fond sérieux. Voltaire compare ces

éloges à «ces moissons abondantes où les fleurs croissent

naturellement avec les épis».

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

M. P. Lafitte traite au Collège de France de l'histoire générale des

Sciences, au point de vue positiviste. Nous n'avons, à vrai dire,

aucune chaire d'histoire des mathématiques. C'est là une lacune

regrettable dans notre haut enseignement.

En Belgique, à l'université de Gand, M. Mansion fait un cours régulier

d'histoire des mathématiques et ce cours est obligatoire pour les

étudiants scientifiques.

«Combien ai-je vu, dit M. Bertrand, d'anciens candidats à l'École

Polytechnique qui, connaissant fort bien un traité d'algèbre classique

et n'ayant rien lu au delà, ignoraient les noms d'Euler et de

Bernoulli, et mettaient sur le même plan dans leur souvenir Newton et

Bezout, Descartes et Budan, Cauchy et Sarrus.»

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les sciences mathématiques ont composé longtemps tout le domaine des

idées exactes; partout ailleurs on ne retrouvait que les vains efforts

du génie pour arriver à la connaissance de la vérité, et les erreurs

sans nombre que les doctrines insuffisantes des premiers inventeurs

traînaient à leur suite. Le langage mystérieux employé par les

philosophes formait avec la langue précise et claire des sciences

exactes, un contraste singulier qui inspirait au géomètre le plus

profond mépris pour les autres sciences. Mais, lorsque les phénomènes

célestes vinrent se ranger sous les lois du calcul, l'étude des

mathématiques devint plus générale, et les bons esprits furent

frappés d'une manière d'argumenter si différente de celle de l'École.

La langue mathématique est celle de la raison dans toute sa pureté;

elle interdit la divagation, elle signale l'erreur involontaire; il

faudrait ne pas la connaître pour la faire servir à l'imposture.

SOPHIE GERMAIN.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

À l'occasion du 60e anniversaire de sa naissance, le roi de Suède et

de Norvège a institué un grand prix de mathématiques et tous les

géomètres de l'Europe ont été invités à concourir. Le prix a été

obtenu par M. Poincaré et la seconde récompense, une médaille d'or,

par M. Appell. (Février 1889.)

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les principaux journaux de mathématiques sont, en France: le _Journal

de Mathématiques pures et appliquées_, fondé par Liouville et dirigé

par Jordan; le _Bulletin des Sciences mathématiques_, fondé et dirigé

par Darboux; les _Nouvelles annales de Mathématiques_, fondées par O.

Terquem et Gérono et dirigées par Laisant et Antomari; le _Journal de

Mathématiques élémentaires et spéciales_, fondé par J. Bourget et

dirigé par G. de Longchamps; la _Revue de Mathématiques spéciales_

rédigée par E. Humbert; le _Journal de Mathématiques élémentaires_,

dirigé par notre collaborateur Vuibert, etc.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'_Académie des sciences_, à l'Institut de France, comprend cinq

sections pour les Mathématiques. Voici les noms des membres par ordre

de nomination:

_Géométrie._--Hermite; Jordan; Darboux; Poincaré; Émile Picard;

Appell.

_Mécanique._--Maurice Lévy; Boussinesq; Deprez; Sarrau; Léauté;

général Sebert.

_Astronomie._--Faye; Janssen; Loevy; Wolf; Callandreau; Radau.

_Géographie et navigation._--Bouquet de La Grye; Grandidier; de Bussy;

Bassot; Guyou; Hatt.

_Physique générale._--Cornu; Mascart; Lippmann; A.-H. Becquerel;

Potier; Violle.

_Secrétaires perpétuels de l'Académie._--J. Bertrand, pour les

sciences mathématiques, et Berthelot, pour les sciences physiques.

Parmi les _Académiciens libres_, on remarque de Freycinet; Haton de la

Goupillière; amiral de Jonquières; Rouché, etc.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Parmi les Mathématiciens vivants, nous citerons: en Belgique, Mansion

et Neuberg; en Angleterre, Forsight, Sylvester et Salmon; en Norvège,

S. Lie (actuellement à Leipzig), Bjirknes, Syllow; en Suède, Bäcklund,

Lindsteedt; en Danemark, Petersen, Zeuthen; en Russie, Liapounoff,

Markoff; en Allemagne, Dedekind; Fuchs; Gordan; Klein; Schwarz; Weber;

Wemgarten; en Italie, Beltrami, Brioschi et Cremona, etc., etc.

Voici les noms de quelques autres mathématiciens français: D. André,

Borel, Brisse, Brocard, Fouret, Goursat, Hadamard, G. Humbert, le P.

Joubert, Koenigs, Laisant, H. Laurent, de Longchamps, Mannheim, Méray,

Moutard, Painlevé, J. Tannery, etc., etc.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

On a organisé à Paris, en 1872, une _Société mathématique_ qui compte

près de trois cents membres et qui publie le Bulletin de ses travaux.

Les séances ont lieu deux fois par mois. Le siège est rue des

Grands-Augustins, 7.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Le 24 décembre 1892, on a fêté, à la Sorbonne, les soixante et

dix ans de notre grand géomètre Hermite. Nous extrayons du

discours du Ministre de l'Instruction publique le passage

suivant:

Pascal voit dans la géométrie «le plus haut exercice de

l'intelligence»; il place les géomètres au premier rang «des princes

de l'esprit». C'est l'honneur de notre France d'avoir produit plus

qu'aucune autre nation, de ces génies subtils et puissants, capables

d'embrasser l'ensemble des vérités qui constituent les lois des

nombres et de l'étendue. Déjà au dix-septième siècle, Descartes,

Pascal et Fermat nous permettent de n'envier personne, pas même

l'intelligence suprême de Newton; au dix-huitième siècle nous prenons

décidément le premier rang avec d'Alembert, avec Lagrange, avec

Laplace, et le siècle dont nous sommes a vu affirmer et consolider

cette maîtrise française de la géométrie par une suite de savants

illustres, les Monge, les Carnot, les Ampère, les Cauchy, les Chasles,

les Liouville, pour ne citer que quelques-uns de ceux qui ne sont

plus...

CH. DUPUY.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

L'_Intermédiaire des mathématiciens_, dirigé par MM. Laisant et E.

Lemoine, contient les questions les plus variées et les plus

difficiles puis les réponses venues de divers côtés.

PHILOSOPHIE ET MORALE.--MÉLANGES

Vous avez disposé toutes choses avec nombre, poids et mesure.

BIBLE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les nombres gouvernent le monde.

PLATON.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Il y a de la géométrie partout.

LEIBNIZ.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Dieu, le grand géomètre.--Dieu géométrise sans cesse.

PLATON.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Dieu est un cercle dont le centre est partout et la circonférence

nulle part.

RABELAIS; MONTAIGNE; PASCAL.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Il n'y a point de nombre aux yeux de Dieu. Comme il voit tout à la

fois, il ne compte rien.

CONDILLAC.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Au milieu de causes variables et inconnues, que nous comprenons sous

le nom de hasard, et qui rendent incertaine et irrégulière la marche

des événements, on voit naître à mesure qu'ils se multiplient une

régularité frappante qui semble tenir d'un dessein, et que l'on a

considérée comme une preuve de la providence.

LAPLACE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Je ne puis concevoir comment de si habiles mathématiciens nieraient un

mathématicien éternel.

VOLTAIRE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Platon avait écrit sur la porte de son école de philosophie ces mots:

_Que nul n'entre ici, s'il n'est géomètre._

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Sans les mathématiques, on ne pénètre point au fond de la philosophie:

sans la philosophie, on ne pénètre point au fond des mathématiques;

sans les deux, on ne pénètre au fond de rien.

BORDAS-DEMOULINS.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Le nombre réside dans tout ce qui est connu. Sans lui, il est

impossible de rien penser, de rien connaître.... Le nombre et

l'harmonie repoussent l'erreur; le faux ne convient pas à leur nature.

L'erreur et l'envie sont filles de l'indéfini, sans pensée, sans

raison; jamais le faux ne peut pénétrer dans le nombre, il est son

éternel ennemi. La vérité seule convient à la nature du nombre et est

née avec lui.

PHILOLAÜS.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les lignes et les figures de la géométrie sont très propres pour

représenter à l'imagination les rapports qui sont entre les grandeurs,

ou entre les choses qui diffèrent du plus et du moins, comme les

espaces, les temps, les poids, etc., tant à cause que ce sont des

objets très simples, qu'à cause qu'on les imagine avec beaucoup de

facilité. On pourrait même dire à l'avantage de la géométrie, que les

lignes peuvent représenter à l'imagination plus de choses que l'esprit

n'en peut connaître, puisque les lignes peuvent exprimer les rapports

des grandeurs incommensurables, c'est-à-dire des grandeurs dont on ne

peut connaître les rapports à cause qu'elles n'ont aucune commune

mesure par laquelle on en puisse faire la comparaison.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ce qui ne peut se faire qu'en beaucoup de temps par l'arithmétique se

fait en un moment par l'algèbre et l'analyse, sans que l'esprit se

brouille par le changement des chiffres et par la longueur des

opérations. Une opération particulière d'arithmétique ne découvre

qu'une vérité, une semblable opération d'algèbre en découvre une

infinité.

L'algèbre... apprend à faire sur les grandeurs littérales tous les

calculs qui servent à déduire les rapports les plus difficiles et les

plus composés qu'on puisse désirer de savoir des mêmes grandeurs qui

sont déjà connues. Ses calculs sont les plus simples, les plus faciles

et en même temps les plus généraux qu'on puisse concevoir.

MALEBRANCHE.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Les plus grands géomètres n'ont pas été exempts de ce préjugé qui fait

regarder l'analyse algébrique comme une sorte d'oracle qui ne fait pas

toujours des réponses intelligibles, mais dont les énigmes doivent

toujours renfermer un sens dont il faut s'étudier à pénétrer le

mystère.

DUHAMEL.

¤ ¤ ¤ ¤ ¤ ¤

Il y a beaucoup de différence entre l'esprit de géométrie et l'esprit

de finesse. En l'un, les principes sont palpables, mais éloignés de

l'usage commun; de sorte qu'on a peine à tourner la tête de ce

côté-là, manque d'habitude; mais, pour peu qu'on s'y tourne, on voit

les principes à plein; et il faudrait avoir tout à fait l'esprit faux

pour mal raisonner sur des principes si gros qu'il est presque

impossible qu'ils échappent.

Mais, dans l'esprit de finesse, les principes sont dans l'usage

commun et devant les yeux de tout le monde. On n'a que faire de

tourner la tête, ni de se faire violence. Il n'est question que

d'avoir bonne vue, mais il faut l'avoir bonne, car les principes sont

si déliés et en si grand nombre qu'il est presque impossible qu'il

n'en échappe. Or, l'omission d'un principe mène à l'erreur: ainsi il

faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes, et ensuite

l'esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes

connus.

Tous les géomètres seraient donc fins s'ils avaient la vue bonne et

les esprits fins seraient géomètres s'ils pouvaient plier leur vue

vers les principes inaccoutumés de la géométrie.

Ce qui fait que certains esprits fins ne sont pas géomètres, c'est

qu'ils ne peuvent du tout se tourner vers les principes de géométrie;

mais ce qui fait que des géomètres ne sont pas fins, c'est qu'ils ne

voient pas ce qui est devant eux; et qu'étant accoutumés aux principes

nets et grossiers de la géométrie, et à ne raisonner qu'après avoir

bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les choses de

finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit

à peine, on les sent plutôt qu'on ne les voit: ce sont choses

tellement délicates et si nombreuses, qu'il faut un sens bien délié et

bien net pour les sentir, et sans pouvoir le plus souvent les

démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on n'en possède pas

ainsi les principes, et que ce serait une chose infinie de

l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard,

et non pas par progrès de raisonnement, au moins jusqu'à un certain

degré. Et ainsi il est rare que les géomètres soient fins, et que les

esprits fins soient géomètres; à cause que les géomètres veulent

traiter géométriquement les choses fines, et se rendent ridicules,

voulant commencer par les définitions, et ensuite par les principes;

ce qui n'est pas la manière d'agir dans cette sorte de raisonnement.

Ce n'est pas que l'esprit ne le fasse; mais il le fait tacitement,

naturellement et sans art, car l'expression en passe tous les hommes,

et le sentiment n'en appartient qu'à peu.

Mathématiques et Mathématiciens: Pensées et Curiosités · 第 7 / 27 段