La haine des Turcs contre les Chrestiens ne se modere point par les

fatigues qu'ils leurs font endurer dans les travaux, elle devient mesme

fureur contre ceux qu'ils veulent rendre partisans de Mahomet. Voicy un

exemple qui confirme cette verité. Le Bacha desirant témoigner son zele

envers le Prophete, & augmenter sa Cour de Renegats, entreprit au temps

de la Pasque des Turcs, de faire renier vingt jeunes Captifs des plus

beaux qui fussent en son Palais. Le sort tomba sur six François, six

Hollandois, quatre Anglois & quatre Italiens. Les jeux, les festins &

les plaisirs, sont les artifices ordinaires dont les Infideles se

servent en de semblables occasions, on les mit entre les mains des plus

débauchez Renegats, qui les conduisirent dans un Jardin de plaisance à

la Campagne. Ces jeunes hommes se voyant au milieu des divertissemens,

se douterent qu'on en vouloit à leur Religion, & declarerent hautement

qu'ils perdroient plûtost la vie que d'y renoncer. Le Bacha irrité de

leur resistance les eût fait perir sans les Officiers Renegats ses

Courtisans, qui l'assûrerent que s'il leur permettoit d'aller au Jardin,

il auroit bien-tost la satisfaction de voir les Chrestiens soûmis à ses

volontez; ce qu'il accorda volontiers à ces Ministres d'iniquité,

lesquels à leur arrivée firent continüer le regal, où le vin, l'eau de

vie, & les liqueurs du païs estoient en abondance. Mais toutes leurs

adresses n'ayant point réüssy, ils eurent recours à la plus noire des

perfidies; ils enyvrerent les Captifs, les habillerent à la Turque

durant leur sommeil, & le lendemain les menerent en triomphe au

Chasteau. Ces malheureuses victimes eurent la fermeté de se dépoüiller

de leurs vestes en presence du Bacha, & de jetter par terre leur Turban.

Les menaces que le Bacha leur fit de punir leur desobeïssance & leur

mépris par de rudes suplices n'ébranlerent point la constance de

quelques uns qui publierent devant toute la Cour qu'ils estoient

Chrestiens & qu'ils detestoient Mahomet: Dequoy le Bacha indigné en

condamna quatre des plus resolus à la bastonnade & commanda que tous

fussent enchaisnez dans la Prison des Captifs. La nuit fut employée à

les encourager à la perseverance, & nos prieres furent exaucées pour les

quatre ausquels le Bacha fit le jour suivant réiterer les bastonnades

avec tant de barbarie qu'ils expirerent dans le suplice. Les autres

intimidez de la mort de leur freres reprirent le Turban qu'ils avoient

foulé aux pieds & prefererent une vie perissable à l'éternelle.

On fit en ce temps-là une agreable tromperie aux Juifs de Tripoly. Un de

leur Nation nommé Sabatay parcouroit l'Egypte & se disoit le Messie, les

Juifs en estoient tellement persuadez qu'ils fournissoient à sa dépence,

l'attendoient dans les lieux où ils estoient establis, & se vantoient

qu'ils ne seroient plus le scandale des peuples, que la fin de leur

servitude aprochoit, & qu'ils rentreroient dans la possession des

Royaumes qu'on leur avoit usurpez depuis tant de Siecles. Il y avoit

trois mois que les Juifs de Tripoly attendoient leur pretendu Messie, &

qu'ils luy avoient preparé un logis proche de la Sinagogue, lorsqu'Osman

Rais Renegat Portugais qui commandoit à la Marine trouva le moyen de se

moquer des Juifs à leurs dépens. Ces insensez ne manquoient jamais de se

trouver sur le Port à l'arrivée des Vaisseaux du Levant; un jour que les

Matelots estoient occupez aux travaux des Navires, on apperceut de loing

une Barque qui venoit d'Alexandrie, le Commandant de la Marine fit

habiller à la Juifve un Lionnois appellé Barat qui avoit esté Esclave

d'un Juif à Thunis plusieurs années & qui parloit en perfection les

langues Arabesque & Hebraïque. Ce Chrestien estoit adroit, & joüa si

bien son personnage que la Barque passant au milieu des Navires, il se

glissa dedans. Osman Rais fit publier à la Marine & dans la Ville que le

Messie des Juifs arrivoit, & afin qu'ils n'en doutassent point il fit

arborer à la poupe un Pavillon bizare pour signal de sa venuë. Le

Brigantin qui avoit esté reconnoistre la Barque disposa si bien les

choses que les Matelots aiderent à duper les Juifs qui accoururent de la

Ville pour recevoir leur Roy chimerique. Le Capitaine Turc ne voulut pas

qu'il mît pied à terre qu'il n'eût auparavant payé pour son passage deux

cens écus, que Marsove Juif Receveur des fermes fit compter pendant que

les principaux de la Sinagogue l'enleverent pour le conduire en son

logis. Il n'y fut pas plustost arrivé que trois Arabes qu'on croyoit de

sa compagnie se sauverent parmy la foule du Peuple & le laisserent sans

suite. Le Bacha instruit du mystere envoya le soir deux Turcs

complimenter le faux Sabatay & feliciter les Juifs du bonheur qu'ils

avoient de le posseder. Quoyque Barat fût regalé en Prince par les

Juifs, il s'ennuya d'estre enfermé, & craignit l'importunité des Rabins

qui luy demandoient des signes de sa Mission & une conference sur les

principaux points de la Loy. Il escalada de nuit les murailles de la

maison & se retira chez Berant Rais son Patron qui estoit Capitaine de

Navire. Tout le monde se moqua des Juifs lesquels pour couvrir la fuite

de leur Messie dirent qu'il estoit devenu invisible, ayant ordre de

l'Eternel de continuer sa route dans la Barbarie; Ils n'oserent se

plaindre qu'il avoit emporté pour cent écus d'argenterie, que Barat fit

si bien profiter qu'il paya sa rançon quelques années aprés cette

avanture. A l'égard du veritable Sabatay ses voyages dans la Turquie

avoient fait tant de bruit que le Grand Seigneur eut la curiosité de le

voir & le fit venir à Andrinople où il prenoit le divertissement de la

Chasse; le Kaim Kam avant qu'on le mena à l'Empereur luy envoya le

premier Medecin de sa Hautesse pour apprendre ses sentimens: Le Medecin

qui estoit un Juif renié luy dit qu'il devoit faire paroistre sa

puissance par des miracles, sinon qu'on le promeneroit dans la Ville

comme un imposteur avec des Flambeaux ardens attachez à ses membres qui

le consommeroient peu à peu. Sabatay épouvanté de ce genre de suplice

s'abandonna aux larmes, avoüa qu'il estoit fils d'un pauvre Juif de

Smirne, & pria le Medecin de luy donner les moyens de se tirer du

mauvais pas où l'ambition l'avoit engagé; le Medecin luy répondit qu'il

n'y en avoit point d'autre que de se faire Turc, à quoy il consentit; Sa

Hautesse informée de son changement ayant ordonné qu'on le fît entrer,

Sabatay jetta le Bonnet Juif à terre & le foula aux pieds, en mesme

temps un Page luy mit un Turban sur la teste, le dépoüilla de le Veste

Juive de Drap noir, & le revestit d'une autre avec laquelle il fut

introduit en la presence du Sultan qui le fit Capigy Bachy à cent

cinquante écus de pension par mois; ce fut le dénoüement de la comedie,

& ce fourbe qui osoit se dire le liberateur des Juifs se fit luy mesme

Esclave de Mahomet, il contrefit longtemps le zelé Musulman; Mais le

Grand Seigneur averty de l'Atheïsme de Sabatay & de la continuation de

ses impostures l'envoya prisonnier au Chasteau de dulcigno dans la Morée

où il est mort en 1676.

Chapitre VII.

_La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, à peine est-il guery

qu'il est frappé de la peste; Mort épouventable de Mehemet Caya, neveu

du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux; Circoncision de

deux enfans du Bacha, les réjoüissances qu'on fait à cette ceremonie:

Retour de l'Auteur à Tripoly aprés la peste, mort de Moustafa son

Patron, l'Auteur devient Captif du Bacha._

La faim & les peines que j'enduray au service de Moustafa mon Patron, me

firent tomber malade, & je serois mort sans l'assistance & les soins

d'un Captif Chirurgien du Chasteau, nommé Moreau, d'Antibes en Provence.

J'eus encore l'affliction de ne point recevoir de nouvelles de mes

parents qui m'avoient donné esperance de ma liberté, par la commodité de

Thunis où estoit Esclave le Chevalier de Tonnerre, qu'on devoit

bien-tost racheter, à cause que la peste avoit fait cesser le commerce

de cette Ville avec Tripoly. Je suis obligé de reconnoistre que ny ma

jeunesse ny ma force, n'estoient pas capables de resister aux maux dont

j'estois accablé, sans les prieres de tout le peuple de Chably où j'ay

pris naissance, Ville assez connuë par l'excellence de son vin. Son

vigilant Pasteur avoit la charité de me recommander dans ses Prônes aux

prieres publiques, & à tous les Saints Sacrifices qui se celebroient

dans son Eglise. Les Venerables Chanoines de Saint Martin, m'ont aussi

assisté de leurs prieres; Sur tout je suis obligé à ma mere, qui par ses

aumônes, ses prieres & ses larmes, m'a obtenu du Ciel la liberté des

enfans de Dieu, comme Sainte Monique obtint celle de Saint Augustin son

fils, dont j'ay embrassé la Regle.

Lorsque ma santé fut rétablie je fus employé aux reparations d'une

maison pestiferée, avec des Noirs qui avoient la maladie, & je n'eus pas

continué huit jours ce travail, que je m'en sentis attaqué, ce qui

m'obligea de me retirer à la prison pour me reposer le reste du jour. Il

me fut impossible de dormir la nuit suivante, les Captifs qui estoient

proche de moy entendans mes plaintes, se douterent de mon malheur & me

conduisirent prés de la Chapelle, où je passay le reste de la nuit à me

preparer à bien mourir. Le matin nous nous trouvâmes deux Hollandois &

moy frappez de la maladie, Abdala le plus inhumain des Gardes, eut ordre

de nous mener à l'Infirmerie de la Campagne, parce que celle de la Ville

estoit remplie. Par bonheur avant que de partir je receus visite du Pere

Sarde Cordelier qui m'entendit en Confession, les Hollandois qui étoient

Calvinistes s'estans mis en chemin, Abdala entra dans la prison pour

m'en faire sortir, & me trouvant à genoux devant le Confesseur, il me

déchargea six bastonnades, me traitant de chien, qui estoit indigne de

vivre plus long-temps; Le Pere ne m'imposa point d'autre penitence que

celle que je venois de recevoir par les mains du cruel Abdala, & eut la

bonté de m'aider à charger mon grabat sur mes épaules. Puis m'embrassant

il me dit les paroles que le Fils de Dieu dit au Paralitique, _tolle

grabatum tuum & ambula in pace_. Le lieu où nous allions estoit éloigné

d'un quart de lieuë de Tripoly, je ne vis en chemin que des convois de

pestiferez, qu'on portoit en terre; Ces objets m'épouvanterent, & ma

crainte augmenta en entrant dans l'Infirmerie où j'aperceus un de mes

amis qui expiroit de la peste, laquelle jusques alors avoit eu quelque

respect pour les Chrestiens.

La premiere nuit que je passay dans ce triste séjour j'eus une si grande

soif, que pour me rafraichir la bouche, je fus obligé d'aller boire

l'eau de la lampe qui nous éclairoit, parce qu'on ne donne pas aux

malades toute la boisson qu'ils soûhaiteroient. Je crus avoir jetté

l'huile, mais un quart d'heure aprés je vomis jusques au sang; ce

vomissement me sauva la vie, & le Chirurgien y attribua ma guerison. Je

regagnay avec bien de la peine mon lit, dont s'estoit emparé un malade

furieux que je n'en pus chasser, & lequel y mourut le lendemain. Ceux

qui deviennent furieux ou qui boivent trop dans cette maladie, & les

personnes grasses ne durent pas long-temps, les deux Hollandois avec qui

j'estois venu, moururent à mes costez au bout de vingt-quatre heures.

Comme j'estois dans la force de mon âge & d'un temperamment sec, je

resistay plus facilement au mal, & je ne fus pas huit jours dans

l'Infirmerie qu'on me fit l'incision: Elle me causa une extréme douleur,

par l'ignorance & la brutalité du Chirurgien Arabe, qui ne faisoit

jamais d'operation qu'il ne fût yvre d'eau de vie. La joye d'estre hors

de danger & les visites du Pere Sarde, me firent prendre courage. Ce bon

Religieux qui estoit l'unique Prestre à Tripoly, nous visitoit trois

fois la semaine, & nous distribüoit les charitez que les Consuls & les

Marchands Chrestiens luy confioient pour le soulagement des malades. A

peine fus-je guery qu'on me chargea de la conduite de l'Infirmerie qui

n'estoit pas un petit travail, car outre le soin que j'avois de la

nourriture des malades, pour laquelle l'on ne me donnoit que de la

Chévre & le reste infecté de la boucherie, il me falloit encore faire

enterrer les morts dans la Campagne, au lieu destiné par le Bacha pour

inhumer les Captifs. Quoy que cette terre ne fût pas benite, on peut

dire qu'elle fut santifiée lorsqu'on y enterra le Pere Sarde qui mourut

de la peste; c'est luy auquel on avoit dérobé les Sultanins du Marchand

Armenien. Nous separions dans nostre Cimetiere les Romains d'avec les

Heretiques, & enterrions ceux-cy sans prieres la face contre terre, au

lieu que les Catholiques regardoient le Ciel, qui devoit estre la

recompense de leurs peines. Je me souviens d'une priere que me fit un

Esclave de Moustapha, de la Comté d'Avignon qui s'appelloit la Rose, il

me pria dans la violence de la fiévre de l'enterrer dans le sable, afin,

me disoit-il, qu'estant devenu Momie, je pusse le vendre à des Marchands

François, qui le transporteroient en son païs. Il avoit veu à Tripoly

les Pelerins venans de la Meque, vendre des Momies qu'ils trouvent dans

les Sables d'Egypte, au retour de leur pelerinage; Il me fut impossible

d'executer entierement sa derniere volonté, parce que les bestes

devorerent son corps avec bien d'autres, qu'on avoit mis dans les terres

des environs de Tripoly, qui sont des Sables mouvans que le vent fait

changer de place incessamment.

A la fin de l'Automne la peste diminua, mais il semble qu'elle ne voulut

point quitter le Royaume, sans emmener avec elle quelques personnes de

la premiere qualité. Elle fit d'estranges ravages dans le Serrail du

Bacha, & emporta cinq de ses femmes & trois de ses enfans. Sidy Hally

fils unique de Mehemet Caya, fut emporté en mesme temps, son pere fit

distribüer à ses funerailles plus de mil écus en charitez, dont se

ressentirent les Captifs. Le Caya n'estoit pas encore consolé de la mort

de son fils, qu'il fut attaqué de la maladie; Il se glorifioit que la

peste n'osoit l'attaquer au milieu de ses Gardes, & qu'elle respectoit

ceux qui gouvernent les peuples. Cependant il fut puny de son orgueil &

de ses sacrileges, de mesme que le fut autrefois Baltazar Roy de

Babylone, pour avoir prophané dans un festin les Vases sacrez qui

avoient servy au Temple de Dieu; car le Caya qui avoit osé prophaner de

jeunes Captifs Chrestiens, Vases sacrez du Temple de Jesus-Christ, fut

frappé dans une débauche qu'il faisoit à la Campagne, & mourut trois

jours aprés d'une maniere épouventable; Pendant sa maladie il ne voulut

se servir que de Chrestiens qu'il fit assembler si-tost qu'il fut arrivé

à son Palais; il leur dit qu'il avoit confiance en leurs prieres, &

qu'ils étoient les seuls qui pouvoient appaiser la colere de Dieu

justement irrité contre luy, leur promit la liberté & de se convertir

s'il réchapoit. Le second jour il fit venir ses Eunuques & ses Esclaves

Noirs, & leur réprocha qu'ils estoient incapables de luy donner du

soulagement; le dernier jour de sa maladie il se moqua d'un Marabous qui

l'exortoit à mourir en veritable Musulman, & profera souvent en sa

presence ces paroles Greques, _Matapani, Matachristo_, appellant Dieu &

la Sainte Vierge à son secours, dequoy le Marabous indigné s'écria en

Arabe, _Valla loucan mout, mont ut quel stafre valla ya Mahomet_, ha

Dieu! quand Mehemet mourra je ne doute pas qu'il ne meure comme un

chien, à Dieu ne plaise, grand Prophete: Mehemet se voyant à

l'extremité, se fit apporter par son Casanadal ou Tresorier un sac plain

d'argent qu'il répandit luy-mesme sur un tapis proche de son lit, puis

le regardant avec mépris il cracha dessus, comme ayant esté l'objet de

son insatiable avarice & la cause de son infidelité; enfin il devint si

furieux qu'il ne put souffrir personne dans sa chambre, & mourut en

desesperé. Sa fin malheureuse fit juger que le repentir qu'il avoit

témoigné ne provenoit que d'une crainte servile; en effet sa vie avoit

esté une perpetuelle suite de dissolutions & d'impietez, & jamais le

Christianisme n'eut dans Tripoly un plus grand adversaire que ce Caya,

qui n'épargnoit ny artifices ny tourmens, pour augmenter le nombre des

Renegats. Il estoit de l'Isle de Chio, d'où il vint à Tripoly, pour

participer à la fortune de son oncle, qui luy donna le Turban & la

Charge de Caya. Le Bacha ne fut gueres affligé de sa mort, parce qu'il

estoit informé de son ingratitude & du dessein qu'il avoit eu de le

déposseder; il mit en sa place un autre de ses neveux, qui depuis un an

s'estoit retiré à Tripoly. Ce Schismatique ne fit aucun scrupule de se

faire Turc, & ne voulut pas faire mentir le proverbe Italien, _Nasche un

Greco, Nasche un Turco_, naist un Grec, naist un Turc. Il prit le nom de

Soliman, & s'aquita si dignement de son employ, qu'il aquit l'amitié du

peuple que le deffunt avoit persecuté dans toutes les occasions; Le

Bacha fut satisfait de sa conduite, quoy qu'il n'aprouvât point ses

débauches avec le Consul Anglois qu'il visitoit de nuit, pour avoir la

liberté de boire du vin.

Le Grand Marabous ordonna des prieres publiques en action de graces de

ce que la peste estoit cessée; Le Bacha voulut en augmenter la feste &

les réjoüissances, par la circoncision de deux de ses enfans & de

quelques Renegats destinez pour leur service. Le jour de la ceremonie le

rendez-vous de l'assemblée fut sur une hauteur d'où l'on découvre toute

la Ville, & à main droite la Mer. Pendant que la Cavalerie &

l'Infanterie de Tripoly descendirent de cette hauteur dans une plaine

qui a prés d'une lieuë, & qu'en la compagnie de ces deux jeunes victimes

qu'on alloit sacrifier à Mahomet, elles se mirent en marche vers la

Ville; Les Navires ornez de leurs Paviosades & Etendars, firent une

décharge de leurs Canons, qui fut suivie de celle du Chasteau & des

Ramparts de Tripoly. On entendoit de tous costez des cris de joye, l'air

retentissoit du bruit des Tambours & des fanfares des Trompetes, & de

cent pas en cent pas on avoit preparé des divertissemens aux petits

Princes. Tantost des Luteurs à demy nuds leur faisoient paroistre leur

force & leur subtilité, & tantost ils estoient charmez par des concerts

& des danses à la mode du païs. Sur tout on admiroit l'adresse des

Arabes & la vitesse de leurs chevaux, ces Cavaliers aprés avoir lancé

leurs Lances les attrapoient avant qu'elles tombassent à terre; Ils

courent sans scelle, sans bride, sans étriez, à genoux sur le cheval ou

debout. A l'entrée de la Ville le Chasteau fit une décharge de son

Canon, & l'Infanterie une salve de Mousqueterie. L'on a de coûtume à la

circoncision des Renegats, de faire courir des bassins pour recevoir les

liberalitez des Turcs, & l'argent qu'on trouve est distribué aux

nouveaux circoncis, on les regale le reste du jour afin de leur faire

oublier la douleur de ce baptéme de sang, qui est plus sanglant que

celuy des Juifs, & le plus rude commandement de la Loy Mahometane; Si

quelqu'un apprehende l'operation, on luy donne un breuvage pour

l'endormir & pendant le sommeil on le circoncit, j'ay veu des personnes

âgées en estre incommodées durant quatre mois.

La peste estant finie, les Captifs qui avoient esté employez au service

de l'Infirmerie retournerent à la Ville; j'apris qu'il y estoit mort

plus de six mil Turcs, outre ceux de la Campagne qui montoient à

davantage. Dieu protegea visiblement les Captifs Chrestiens, puisque

dans trois prisons differentes où la chaleur & la puanteur estoient

seules capables de les étouffer, il n'en mourut que cinq cens, quoy

qu'ils fussent obligez de converser, boire & manger avec toutes sortes

de Nations & de personnes infectées, & de se trouver dans les occasions

les plus perilleuses. Les Turcs avoüerent à leur confusion, qu'il y

avoit du prodige, mais il tâcherent de nous persuader que Mahomet nous

avoit conservez pour avoir soin d'eux & leur rendre service. La maladie

ne fit pas aussi de grands desordres chez les Grecs, les Armeniens & les

Marchands Chrestiens, & dans plus de deux cens familles il ne mourut que

trente personnes, Babba Basili Caloriri Prestre des Grecs, fut le plus

regreté. Moustafa mon Patron m'avoit souvent menacé de me vendre au

Levant, si mes parens differoient de me racheter, la peste dont il

mourut me délivra de ses fers, pour me faire rentrer dans ceux du Bacha;

lequel s'empara de plusieurs Captifs des particuliers, sous pretexte

qu'il estoit mort quantité des siens, & qu'il en avoit besoin pour ses

travaux. Je ne sçaurois exprimer les richesses & le nombre des Chameaux,

des Dromadaires & des autres bestes, dont profita Osman aprés la

contagion. Les Gardes de la prison me destinerent pour le travail de la

Marine, parce que les Maistres ouvriers demanderent vingt Captifs pour

leur fournir le bois necessaire à la fabrique qu'ils faisoient d'un

Navire qui devoit estre le Chef d'Escadre de Tripoly; Nous servions de

portefais & faisions ce que les chevaux font en France, comme de porter

les Balots de marchandises, de tirer des Magasins les bois, & de traîner

les Canons avec tous les équipages des Vaisseaux, qu'on veut épargner.

Quoy que ce travail fût penible, il ne me parut pas si fâcheux que celuy

de forgeron, où Moustafa avoit mis ma patience à l'épreuve.

Chapitre VIII.

_Inconstance des actions humaines, Histoire à ce sujet d'un Seigneur

Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Tunis, le Bacha fait

changer le Cimetiere des Juifs, translation des os dans le nouveau;

tromperie faite aux Juifs dans cette translation par les Captifs

Chrestiens. Autre tromperie faite à un Capitaine Flamand par des

Esclaves Venitiens qui sont découverts._

L'homme joüe sur le Theatre de la vie des personnages si differens, &

l'inconstance à tant d'empire sur sa conduite qu'on ne sçauroit asseoir

de jugement certain ny sur ses moeurs ny sur sa fortune, tel paroist sur

la Scene avec des qualitez & des inclinations vertueuses qui en sort

avec la réputation d'un scelerat & d'un perfide, & tel commence son

entrée dans le monde par le libertinage qui meurt dans la penitence, de

sorte qu'il faut attendre la mort pour donner à un homme le titre de bon

ou de meschant, d'heureux ou d'infortuné. Les deux Histoires suivantes

qui sont arrivées dans la Barbarie justifieront ces veritez. Un Seigneur

Piedmontois qui estoit dans les bonnes graces de son Prince devint

tellement jaloux de sa femme qu'il ne pût resister à cette passion

violente qui cause tant desordres, aprés l'avoir maltraitée il luy prit

ses bijoux & ce qu'elle avoit de plus precieux, il voyagea en plusieurs

Royaumes où il ne pût trouver un azile asseuré, ce qui l'obligea dans

son desespoir de gagner Ligourne où il se mit sur une Barque qui vint à

Tripoly; d'abord il feignit de chercher commodité pour aller à la Terre

Sainte, & ne frequenta que les Consuls & les Marchands Chrestiens sans

se faire connoistre; Mais ne pouvant goûter avec eux tous les plaisirs

qu'il souhaitoit, il visita les Renegats qui reconnoissant son humeur

portée à la débauche se promirent de l'enrôler bientost dans leur party,

& le regalerent souvent dans des jardins à la campagne. Le Bacha informé

qu'il estoit de qualité donna ordre aux Renegats de ne rien espargner

pour le rendre Mahometan. Un jour dans l'excez & l'emportement d'une

débauche ils le prierent de s'habiller à la Turque, ce qu'ayant fait ils

le menerent en cét équipage au Chasteau, où le Bacha le complimenta sur

son changement; quelques jours aprés il fut circoncis & nommé Regep. Les

Turcs en firent de grandes réjoüissances tandis que le nouveau partisan

de leur Prophete commançoit à porter la peine de son crime par la

douleur qu'il souffroit, car la circoncision fait bien plus de mal aux

personnes âgées qu'aux jeunes. Le Bacha le gratifia de deux écus par

jour & de six plats de sa table, luy fit épouser une Russiote, le logea

dans le Casteau, & luy donna deux Esclaves pour son service; l'un d'eux

estoit Esclavon & luy servoit de truchement auprés de sa femme, laquelle

ne parloit que la langue Turque que l'Esclave sçavoit & qu'il expliquoit

à son Maistre en Italien. J'ay appris depuis ma sortie de Barbarie que

ce pauvre Esclavon a esté écorché vif pour s'estre rendu le chef de

trente Captifs qui couchoient au Chasteau & qui avoit entrepris de

s'enfuir de nuit.

Regep estoit plus Courtisan que Guerrier, il crût que faisant sa cour au

Bacha il avanceroit sa fortune; Mais Osman eut peu de consideration pour

luy à cause de ses débauches qui scandaliserent les Turcs & consommerent

ce qu'il avoit apporté du Piedmont. Ainsi Regep se voyant negligé du

Bacha, sans argent & abandonné des Marchands Chrestiens qui luy en

refusoient, il resolut de chercher party ailleurs. C'est le sort des

Renegats mécontens de changer de Royaume, quoy qu'il y ait quelquefois

du danger dans ce changement. Dieu permit sans doute qu'il eust ces

chagrins qui le firent repentir de son infidelité & luy inspirerent

l'envie de se retirer en terre Chrestienne. Il obtint du Bacha

permission d'aller à Thunis sous pretexte qu'il y avoit affaire. Son

dessein estoit de parler à Dom Philippes dont l'histoire suit celle de

Regep, afin de trouver les moyens de se sauver en Chrestienté. Estant

arrivé Thunis il ne pust conferer librement avec Dom Philippes que sa

mere tenoit enfermé dans son Palais avec des Marabous qui ne luy

preschoient que l'Alcoran auquel il avoit renoncé. Ce qui obligea Regep

de retourner à Tripoly, où il fit paroistre une conduite toute opposée à

celle qu'il avoit euë auparavant, il ne vécut plus dans le desordre &

observa la Loy si exactement qu'il aquit l'estime & la confiance du

Bacha. Comme il n'estoit pas propre à commander un Navire en course,

Osman le choisit pour Gouverneur de la Ville de Bengase scituée entre

Tripoly & Alexandrie, il y ménagea si bien ses interests pendant quatre

années qu'il amassa de quoy faire sa retraite dont il avoit toûjours

conservé le dessein. Afin de l'executer plus aisément il envoya les

meilleurs Soldats de sa Garnison à la campagne pour chasser les Arabes

qui ravageoient les environs de la Ville, & durant l'absence de ces

Troupes il fit équiper un Brigantin de Captifs & de Noirs dans lequel il

s'embarqua avec sa femme ses servantes & ses richesses. Le vent luy fut

si favorable qu'il vint prendre terre à Lipary en Sicile aprés huit

jours de navigation. Il n'y fut pas plustost arrivé qu'il recompensa les

Chrestiens qui l'avoient assisté dans sa fuite, & fit instruire les

Noirs qui receurent le Baptesme & leur donna de l'argent avec permission

de s'establir où bon leur sembleroit, sa femme & ses servantes se firent

aussi Chrétiennes & se voüerent dans un Monastere de Religieuses auquel

Regep destina le reste de ce qu'il avoit apporté de Barbarie. Pour luy

il prit l'habit chez les Capucins de Lipary, afin d'expier dans un Ordre

si austere le crime de son infidelité.

L'Histoire de Dom Philippes ne confirme pas moins que celle de Regep

l'inconstance des actions humaines. Il est fils d'un Renegat Corse qui

merita par sa valeur de gouverner la Ville & le Royaume de Thunis. Parmy

ceux que son pere avoit choisis pour l'eslever il y avoit un vieux

Captif Espagnol, qui luy inspira de l'affection pour le Christianisme.

On luy avoit équipé un Brigantin afin de l'accoustumer à la mer, ses

courses ordinaires estoient à la Goulette où souvent il alloit visiter

les Navires Chrétiens qui y venoient moüiller l'Ancre. Les Capitaines se

faisoient honneur de recevoir dans leur bord le fils du Bacha de Thunis,

& le regaloient le mieux qu'il leur étoit possible. Les manieres civiles

des Chrestiens & les conseils du Captif Espagnol firent prendre la

resolution à Dom Philippes d'abandonner l'Afrique & de s'enfuir en

Espagne. L'entreprise fut executée avec tant de bonheur que Dom Philipes

ayant receu d'un Capitaine de Navire Chrétien les provisions necessaires

pour son voyage, s'embarqua sur son Brigantin avec sa suite qui luy

estoit fidele, & arriva en deux jours à Cartagene dans le Royaume de

Valence en Espagne. Le Gouverneur fit avertir sa Majesté Catholique de

la qualité du fugitif, & receut ordre de le faire conduire à Madrid, où

toute la Cour admira le courage & le zele de ce jeune Afriquain qui

avoit quitté Pays, parens, richesses & dignitez pour embrasser la

Religion Chrestienne. Philippes IV. qui regnoit lors en Espagne luy

donna son Nom au Baptesme & le fit mettre à l'Academie; aprés avoir

appris parfaitement ses Exercices le Roy luy permit d'aller en Italie.

Il fut bien receu du Pape, aux pieds duquel il renouvela les voeux de

son Baptesme, & ayant sejourné quelque temps dans Naples le Vice-Roy luy

fit épouser une personne de condition. Il y avoit huit ans que Dom

Philippes estoit marié lorsqu'il obtint permission du Vice-Roy de

retourner à Madrid pour y faire sa Cour & remercier le Roy de ses

bien-faits & de la pension qu'il luy avoit assignée sur le Royaume de

Naples; comme les Pirates de Barbarie ravageoient lors la Mediteranée il

resolut d'aller par terre pour éviter les perils de la mer, & voir le

reste de l'Italie & la France.

Pendant que Dom Philippes voyageoit dans l'Europe son pere mourut à

Thunis, la mere passionnée pour le retour de son fils & n'ayant point de

ses nouvelles eut recours à l'art magique dont les Afriquains se servent

sans scrupule dans les affaires desesperées. Les Magiciens qu'elle

consulta luy dirent qu'il avoit quitté le Turban & qu'il voyageoit dans

l'Europe Chrestienne. Un Navire Hollandois estoit lors à la Goulette,

Elle fit venir le Capitaine & luy promit une grande recompense s'il

pouvoit ramener son fils. L'interest qui est la passion dominante de la

Nation Hollandoise aveugla tellement ce perfide qu'il convint avec la

mere, & laissa dans Thunis deux personnes de son Equipage pour seureté

de sa parole. Le Capitaine se mit à la voile & ayant appris en Italie

que Dom Philippes estoit en Espagne il vint aborder au Port de

Cartagene. Il feignit de venir d'Hollande dans le dessein d'aller

trafiquer au Levant; on le pria d'attendre une personne de qualité qui

devoit arriver de Madrid dans peu de jours pour passer en Italie. Le

Hollandois qui avoit sceu adroitement que c'estoit celuy qu'il cherchoit

receut la priere de bonne grace & attendit avec joye l'arrivée de Dom

Philippes qui s'embarqua sur son Vaisseau. Durant le voyage l'Afriquain

qui avoit quelque connoissance de la Navigation ayant témoigné sa

surprise de ce qu'on tenoit des routes contraires à la Mediterannée, le

Capitaine luy dit que leur maniere de Naviger sur l'Occean estoit

differente de celle des Italiens sur les mers du Levant. Un jour il

s'esleva une si furieuse tempeste qu'on fut obligé de s'esloigner des

Isles de Majorque & de Minorque, le jour suivant & la nuit le vent fut

si favorable que le Navire se trouva sur les costes de Barbarie. Dom

Philippes estonné de se voir si prés de son Pays pria le Capitaine de

s'en esloigner l'assûrant qu'il y avoit du danger pour sa personne. Sur

son refus il pleure, il gemit, il luy conte ses avantures & déplore sa

destinée; Mais ce Tigre se moque de ses larmes & luy donne des Gardes

pour empêcher son desespoir. Le Navire arrive à la Goulette & Dom

Philippes est conduit à Thunis où sa mere l'a tenu enfermé pendant

plusieurs années en la compagnie de Marabous qui jour & nuit luy

preschoient l'Alcoran. C'est pour cette raison que Regep ne put avoir

audiance de luy. La mere pour recompense fit empoisonner le Capitaine,

tant il est vray que la trahison est de tous les crimes celuy qui

demeure le moins impuny. Chose estrange! Dom Philippes qui avoit

supporté si long-temps les duretez de sa mere reprens le Turban & est

devenu le plus grand ennemy des Chrestiens & le plus cruel aux Captifs

qui soit dans toute la Barbarie. Son changement fait voir qu'il n'y à

rien d'assûré dans les plus fermes resolutions des hommes.

Proche de la porte de Tripoly il y a un petit Cimetiere où l'on

n'enterre que des Cherifs qui se disent parens de Mahomet & des

Marabous. Les Turcs au lever du Soleil vont en ce lieu faire leurs

prieres, le Cimetiere des Juifs en estoit peu esloigné; les Turcs

representerent au Bacha qu'ils estoient interrompus par les Juifs dans

leurs prieres, qu'il n'estoit pas juste qu'ils fussent troublez par

leurs ceremonies, que les Juifs estoient indignes de les regarder durant

qu'ils honoroient leur Prophete, & qu'on ne manquoit pas de terrain dans

les environs de la Ville pour les inhumer. Osman ordonna qu'il fût

changé du Levant au Ponant quoy que ces malheureux offrissent une somme

considerable pour l'empescher. Les Juifs jaloux de conserver les os de

leurs Ancestres demanderent au Bacha la permission de les faire

transporter dans le nouveau Cimetiere, & le prierent de commander des

Esclaves pour achever plus viste le travail. Cent cinquante Chrétiens

creuserent & renverserent en quatre jours de temps trois arpens de terre

pour en tirer les ossemens que les Juifs avoient soin de partager en

deux tas. On trouva dans les Tombeaux des plus riches familles des

Anneaux & des Medailles que les Juifs acheterent au double à cause de la

veneration qu'ils ont pour les morts. Ce travail fut un perpetuel

divertissement, parce qu'il estoit taxé aux Captifs dix écus pour

chacune charge d'ossemens. Vingt Esclaves furent destinez pour faire

deux fosses dans la nouvelle Place afin d'y enterrer les os des Tribus

de Ruben & de Manassé que les Juifs de Tripoly reverent. On fit la

translation des os le jour du Sabat afin que les Juifs ne s'y

trouvassent pas & qu'ils ne reconnussent point l'adresse des Captifs qui

avoient meslé des os de divers animaux parmy ceux des Juifs. Le jour

suivant comme les Cacans qui sont leurs Prestres les inhumoient, ils en

trouverent quantité de Chameau, ce qui leur fit croire qu'on se moquoit

d'eux & que les Chrestiens l'avoient fait pour augmenter leur salaire.

Les Juifs touchez de cét affront en firent porter une charge proche la

porte du Chasteau pour la monstrer au Bacha qui n'en fit que rire & leur

demanda la difference de ces os d'avec ceux de leurs parens, & s'ils

croyoient que les Chrestiens en eussent fait le meslange. Marsoure qui

estoit le plus puissant d'entre eux, & qui faisoit plus de bruit, fit

réponce qu'il n'y avoit qu'eux qui fussent capables de leur faire cette

injure. Osman qui estoit de bonne humeur ce jour là & qui vouloit

divertir à leurs dépens les Consuls & les Marchands Chrestiens qui

estoient au Palais, dit à Marsoure, tu ne sçais peut-estre pas que mes

Esclaves ont appris par inspiration que les os de ces animaux dont vous

autres vous plaignez, sont ceux qui porterent le bagage de vos parens

dans les deserts aprés la sortie d'Egypte, & ainsi vous devez les

respecter & avoir de la joye qu'ils soient mis avec les vostres, les

Juifs se retirerent en colere & pour se vanger des Chrestiens ils

porterent de nuit ces os dans leur Cimetiere. Ils sont plus haïs que les

Chrétiens dans l'Empire Ottoman & les Bachas les maltraitent s'ils ne

payent de temps en temps les sommes d'argent qu'ils exigent d'eux.

Il arriva une Barque de Genes, le Capitaine qui s'apelloit Henric

Flamand de nation, & qui s'estoit étably dans cette Ville, vint à

Tripoly pour acheter un Navire nouvellement pris par les Pirates, quoy

qu'il fût armé de vingt-quatre pieces de Canon, & prest à estre mis à la

voile, le Bacha luy donna pour vingt mil livres avec ses équipages,

parce qu'il n'étoit pas propre pour la Course. Henric n'ayant pas assez

de Matelots pour son Navire, fut contraint de faire plus long séjour à

Tripoly. Pendant ce temps quelques Captifs Venitiens qui avoient déja

tenté deux fois de s'enfuir, s'insinuerent si bien dans ses bonnes

graces, qu'il ne put se passer d'eux dans ses divertissemens. Comme les

Esclaves meditent sans cesse les moyens de rompre leurs fers, il n'y a

point d'artifices dont il ne se servent pour obtenir leur liberté. Les

Venitiens ayant receu quelque argent du Consul de leur Republique, qui

avoit ordre de les assister dans leur captivité, engagerent le Capitaine

dans plusieurs débauches, afin de venir plus facilement à bout de leur

dessein, & userent d'un plaisant stratageme. Ils remplirent de terre un

vase qui contenoit six seaux d'eau, à l'embouchure duquel ils mirent

cent Piastres, & le donnerent à garder à un Captif qui avoit soin d'un

Jardin à la Campagne. Un jour ayant convié Henric de voir les Maisons de

plaisance des environs de la Ville; Ils le menerent dans le Jardin où

l'on avoit caché le vase, aprés l'avoir regalé, ils l'assûrerent qu'il y

avoit un tresor dont il seroit le maistre, à condition de n'y point

toucher tant qu'il seroit à Tripoly, & de racheter six Italiens; ces

conditions furent acceptées par le Capitaine auquel on monstra le vase,

qui fut porté chez luy le mesme jour. Le Capitaine racheta six Italiens

qui luy coûterent plus de 20000. liv. & ne voulut point toucher au vase

pour satisfaire à sa parole. Les nouveaux affranchis qui logeoient en sa

maison & mangeoient à sa table, le sollicitoient tous les jours de se

mettre à la voile, de crainte qu'il ne rendît visite au vase, pour payer

les rançons qu'il devoit au Bacha. En effet, Henric ne recevant aucunes

nouvelles d'Italie, & se voyant dans l'impuissance de payer ses dettes &

de sortir de Barbarie, eut recours au pretendu tresor & découvrit la

tromperie qu'on luy avoit faite. Il en porta ses plaintes à Soliman Caya

son amy, qui ne pût s'empécher de rire de la fourberie Italienne. Il

parla en sa faveur au Bacha son oncle, lequel aprés avoir raillé le

Capitaine de sa credulité, fit donner la bastonnade aux Captifs & les

renvoya dans les prisons, avec ordre aux Gardes de les employer aux

travaux les plus penibles.

Chapitre IX.

_Travail precipité où plusieurs Captifs perissent; Les Corsaires font

une prise considerable. Different entre le Bacha & le Consul Anglois;

Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les Marchands de diverses

Nations; mariage de la fille du Bacha, l'Auteur est maltraité, & exposé

à de rudes travaux, la necessité l'oblige à derober les viandes qu'on

portoit sur les tombeaux des morts, de quelle maniere les femmes vont

prier sur les sepulchres._

Les Captifs sembloient avoir joüy de quelque douceur depuis la peste à

cause du grand nombre de personnes qu'elle avoit emporté: Lorsque cette

douceur fut troublée par la cheute de vingt-cinq toises de murailles de

la Ville, proche de la Mer du costé de l'Occident. Jamais les Barbares

ne firent paroistre plus de precipitation que dans ce travail, parce que

c'estoit dans le temps que l'Armée Navale de France, se disposoit pour

aller à Gigery en Afrique, sous la conduite de Monsieur le Duc de

Beaufort; ce qui donnoit l'épouvante à toute la Mediteranée, & à toutes

les Villes Maritimes de la Barbarie. Osman Bacha crût qu'elle venoit

fondre à Tripoly, & qu'il falloit reparer promptement cette bréche que

la fortune avoit déja preparée à la Flote Françoise. Helas! quelle

épreuve ne fit-on pas de la patience des Chrétiens dans un si rude

travail! on leur faisoit payer par avance à coups de baston, la valeur

que les François alloient témoigner dans l'Afrique.

Il n'y eut personne exempt de cette reparation, qu'on ne croyoit pas

pouvoir estre parachevée assez-tost; Les murs n'estoient pas élevez à

dix toises de terre qu'un furieux orage ruina tout ce qu'on avoit fait,

ce qui augmenta la rage des Barbares, qui s'imaginerent que les

Chrestiens empéchoient par leurs sortileges l'accomplissement de

l'ouvrage; on vit derechef les gens de qualité & les Prestres, chargez

de terre & de pierre trainer avec peine leurs chaînes, & peu s'en fallut

que dans les derniers fondemens le desespoir des Turcs ne leur fît

sacrifier avec les animaux quelques Esclaves François pour se vanger

d'eux; superstition qu'ils observent quelquefois dans les édifices des

Palais, des Mosquées & des Forteresses. Le travail n'estoit rien en

comparaison de la faim & de la soif que nous souffrîmes pendant quatre

mois. Je fus employé sur la fin de l'ouvrage à preparer la terre & le

sable; comme je chargeois un aprés midy les animaux, dans une profonde

fosse, une partie de la butte abisma & ensevelit trois Captifs, j'eusse

aussi perdu la vie sans le mulet que je devois charger qui para le coup.

La muraille ayant esté achevée, les Captifs retournerent à leurs travaux

ordinaires, avec esperance d'estre bien-tost visitez par nostre Armée,

qui fut obligée d'abandonner Gigery, comme le lieu le moins propre de

toute la Barbarie pour y faire un établissement, à cause que la chaleur

y est insupportable & la peste presque continuelle.

En ce temps les Corsaires de Tripoly arriverent avec une prise estimée

cent mil écus d'un Navire Venitien, qui alloit à la Foire de Messine

plus marchande que celle de Beaucaire en Languedoc. Depuis que la peste

avoit cessé à Tripoly, les Marchands Chrestiens estoient venus de

l'Europe pour acheter les marchandises prises sur Mer, que le Bacha fit

vendre publiquement afin d'en tenir compte aux Corsaires. En la premiere

vente Osman fit exposer plusieurs tableaux de devotion que les Turcs

méprisent, la Loy leur deffendant d'avoir des portraits; Et voyant que

les Marchands Chrestiens ne s'empressoient pas de les acheter, il

commanda d'allumer un grand feu pour les brûler, accusant les Consuls de

lâcheté de laisser leurs Saints dans l'esclavage; ces paroles obligerent

les Chrestiens à les acheter, & sans doute ils n'apporterent ce

retardement que pour les avoir à meilleur marché, quoy qu'ils en eussent

offert deux mil écus. Le Consul Anglois ne se trouva pas à la premiere

vente, parce qu'il n'avoit nulle devotion aux Mysteres de nostre

Religion, qui estoient representez dans ces peintures; il se disoit de

la famille des Cromvels, & s'estoit retiré à Tripoly pour sauver sa

teste: il eut la temerité de se trouver le lendemain au Chasteau à la

seconde vente en sortant de débauche, Soliman Caya son amy qui gardoit

la porte, reconnoissant à son compliment qu'il avoit beu, luy donna deux

Turcs pour l'accompagner sous les bras suivant la coûtume, jusqu'en la

presence du Bacha, qui dans l'entretien s'apperceut que le Consul avoit

beu d'autres liqueurs que celles commandées par le Prophete; Et voyant

que les Turcs s'en railloient il luy dit, _Seignor Consule per que non

restar à casa tova quando ti estar sacran?_ Monsieur le Consul pourquoy

ne demeurez-vous pas en vostre logis quand vous estes pris de vin? vous

m'auriez infiniment obligé d'y rester, de crainte que les Turcs qui

m'environnent ne soient scandalisez de vostre procedé. Je crois

pieusement qu'il vous est permis de boire, mais non pas de vous enyvrer;

Le Consul qui n'estoit pas d'humeur à souffrir, piqué de ces paroles, &

le vin luy faisant oublier son devoir, répondit hardiment au Bacha,

_Saper Sultan que gente comme mi bever vin, & bestie comme ti bever

aqua_. Sache Sultan que les hommes comme moy boivent le vin, & que les

bestes comme toy boivent l'eau. Le Bacha en colere d'estre maltraité

dans son Palais par un Chrestien, tira sur le champ de sa couteliere un

Damas pour luy percer le ventre; mais le coup fut arresté par les

Officiers Renegats qui participoient aux débauches du Consul, & qui le

firent retirer du Chasteau, de peur que les Turcs ne vengeassent

l'injure faite par un Chrestien à leur Bacha, que les prieres des

Marchands appaiserent un peu. Le reste du jour fut employé à demander

grace pour le Consul, laquelle Soliman Caya ne put obtenir que moyennant

trois mil Piastres, que l'Anglois aprés avoir cuvé son vin paya

volontiers, s'estimant heureux d'en estre quitte à si bon marché.

Le jour suivant comme l'on exposoit en vente les plus riches

marchandises, le Consul eut ordre de se rendre au Palais avec les autres

Marchands, estant arrivé à la premiere porte il y demeura quelque temps

pour remercier le Caya du service qu'il luy avoit rendu; il est vray que

Soliman le visitoit de nuit pour avoir la liberté de boire du vin, qui

ne luy estoit pas permis au Chasteau. Pendant qu'il arrestoit le Consul,

le Bacha s'entretenoit avec les Marchands de diverses Nations, il leur

dit qu'il estoit dans le dernier étonnement d'estre obligé de croire

qu'il n'y avoit qu'un Paradis pour tant de peuples de differentes

Religions, qui tous y tendoient par des routes bien contraires; Et

voulant se divertir il s'adressa premierement à Marsoue le plus puissant

des Juifs, & luy demanda s'il pretendoit avoir part au Paradis. Ce

Prince de la Sinagogue luy répondit que Dieu avoit honoré la Judée d'un

grand nombre de Patriarches & de Prophetes, qui leur en devoient

procurer l'entrée, aprés avoir observé en ce monde la loy que leurs

peres avoient receuë du tout Puissant, & que pour marque certaine le

Messie devoit naistre parmy eux. Le Bacha luy repliqua que le Messie

estoit venu il y avoit plusieurs Siecles, & reconnu par tout l'Univers;

mais qu'eux pour ne l'avoir point voulu reconnoistre lorsqu'il vivoit

parmy eux, & l'avoir fait mourir d'une mort honteuse, ils avoient esté

abandonnez par l'Eternel, & reduits à estre esclaves par toute la terre,

& le mépris des peuples: Jugez si cette replique fut capable d'imposer

silence au Docteur de la Sinagogue. Le Bacha pria en suite un Turc de

luy dire s'il esperoit d'avoir place en Paradis; Sultan, répondit le

Mahometan, ce qui me fait croire que ma Religion est bonne, est qu'une

infinité de Chrestiens abandonnent la leur pour embrasser celle de

Mahomet qui est tout puissant dans le Paradis; vous m'avoüerez que Dieu

protege les Nations qui le servent selon ses Commandemens, & nostre

prosperité fait connoistre que le Prophete est maistre du Ciel, comme

nous le sommes de la Terre. Il est vray, dit le Bacha, que depuis

cinquante ans que je suis à Tripoly le Royaume s'est bien peuplé, & que

des Chrestiens des quatre parties du monde, ont pris le Turban dans

l'esperance de se sauver, ce qui fait voir que Dieu & Mahomet nous

favorisent, & qu'ils nous logeront en Paradis. Il fit la mesme priere à

Dom George Marchand Grec de l'Isle de Chio, qui s'estoit retiré à

Tripoly depuis quelques années, pour s'exempter des avanies que l'Aga de

cette Isle luy faisoit de temps en temps, à cause qu'il trafiquoit dans

tout le Levant. Ce Schismatique voulut persuader au Bacha que l'Eglise

Greque avoit l'honneur d'estre l'aisnée de l'Eglise Romaine, qui luy

avoit obligation des Ouvrages de la pluspart des Saints Peres, & qu'elle

avoit toûjours triomphé de ses ennemis & demeuré dans sa pureté. Le

Bacha qui estoit Grec Renegat, & sçavoit la malheureuse destinée de ceux

de sa Nation, luy dit qu'à la verité il restoit aux Grecs un peu de

Religion; mais qu'ils avoient imité Esaü, qui avoit vendu à son frere sa

primogeniture pour peu de chose; que les Guerres continuelles qu'ils

avoient entrepris & leurs impietez avoient attiré sur eux la colere de

Dieu, qui les avoit dépoüillez pour jamais du grand Empire d'Orient, &

que pour punition de leurs crimes la Justice Divine les avoit reduits à

estre esclaves dans leur propre patrie. Osman voulut donner le

divertissement entier à la compagnie, car il demanda aussi à un Renegat

Italien s'il pretendoit avoir place dans le Paradis, cét apostat ne

manqua pas de dire oüy, l'assûrant que depuis qu'il estoit en Barbarie,

il avoit esté inspiré de Mahomet de se faire Turc, dans la croyance de

se sauver plus facilement dans la loy du Prophete que dans celle des

Chrestiens. Le Bacha luy dit que ce n'estoit qu'un pur libertinage qui

obligeoit les Captifs de se faire Mahometans, afin de rompre leurs fers

& de s'exempter des peines de la captivité, qu'on luy faisoit tous les

jours des plaintes de leurs desordres, & que Mahomet auroit bien de la

peine à leur obtenir l'entrée du Paradis. Cet Impie repliqua que Dieu se

garderoit bien de refuser aucune grace à leur Prophete, de peur qu'il

n'y eût combat entre luy & le Prophete des Chrestiens, ce qui causeroit

du divorce dans le Paradis. Le Seigneur Bajoque Consul de Venise, ayant

esté prié comme les autres de dire son sentiment, il le fit en ces

termes, Sultan vous avez esté Chrestien, vous sçavez la sainteté de

nostre Religion, qui est reconnuë par tout le monde, & que dans les plus

cruelles persecutions elle a toûjours esté victorieuse; Combien

d'Illustres personnages dont nous honnorons la memoire, ont paru dans

tous les Siécles, avant & depuis la naissance de Jesus-Christ? Combien

de Martyrs ont répandu leur sang, pour en soûtenir la verité? Combien

d'Apostres & de Saints sont nos intercesseurs envers Dieu, pour nous

ayder à obtenir l'entrée du Ciel? Jugez je vous prie, si nous ne devons

pas esperer d'y avoir meilleure part que tous les autres, puisqu'il est

vray, & je ne crains point de vous le dire, qu'il n'y a qu'un Paradis,

dont l'heritage appartient à ceux qui suivent l'Eglise Romaine. A ces

paroles le Bacha ne pût s'empécher de répondre au Seigneur Bajoque,

qu'il en disoit trop. Il avoüa que la Religion Chrestienne estoit plus

estimée que les autres, & envisageant les Marchands, il leur dit qu'ils

avoient beaucoup dégeneré de leur premiere fidelité, & qu'on ne trouvoit

plus parmy eux, la sincerité qu'ils avoient autrefois dans leur

commerce.

Les Turcs commençoient à murmurer de ce que le Seigneur Bajoque avoit

avancé, quand Soliman entra dans la Salle avec ses Gardes pour presenter

au Bacha le Consul Anglois: Un chacun demeura dans le silence pour

entendre son compliment. Il demanda pardon à Osman de son imprudence,

avoüant que le vin luy avoit fait perdre le respect; le Bacha luy dit

qu'il devoit rendre grace à l'assemblée de ce qu'il avoit évité sa

Justice, sur quoy l'Anglois ne pût s'empécher de répondre qu'il devoit

premierement remercier sa bourse qui l'avoit desarmé, & que par malheur

il estoit dans un Païs où l'on ne reconnoissoit pas le merite des

beuveurs de vin, ce qui donna occasion de rire à toute la compagnie. Le

Bacha voyant qu'il estoit plus raisonable que le jour précedent luy fit

le détail de l'entretien qu'on avoit eû en son absence, & luy demenda

pareillement son avis, un chacun fut curieux d'entendre raisonner

Monsieur le Consul, qui dit d'une maniere galante au Bacha, Sultan

est-tu à sçavoir que nous sommes ces Puritains d'Angleterre qui se sont

separez des Papistes & de plusieurs autres Religions contraires à la

nostre? sçais-tu que nostre Roy nous gouverne tant pour le temporel que

pour le spirituel sans que nous ayons besoin d'aller à Rome chercher des

Indulgences, & que la parfaite union qui regne dans nostre Royaume nous

rend les Maistres de la Mer, & fait que tout les Politiques admirent

nostre Gouvernement? Je demeure d'accord, repliqua le Bacha au Consul,

que la Politique d'Angleterre est admirable; Mais permets moy de te dire

que la Religion Romaine dont vous vous estes separez est plus ancienne

que celle que vous professez, & qu'elle est en plus grande estime; car

un chacun m'a fait voir la Sainteté & la pureté de la sienne & tous

m'ont assûré qu'ils ont des Protecteurs dans le Paradis pour leur en

faciliter l'entrée, au-lieu que chez vous on ne reconnoist qu'un Luter,

qu'un Calvin & qu'un Beze Apostats de la Religion Catholique; quel

credit ont-ils dans le Paradis, eux qui sont condamnez aux flâmes de

l'Enfer pour une éternité? C'est ainsi que le Bacha finit l'entretien à

la confusion du Consul, qui se retira du Chasteau tout en colere, &

avoüa depuis que l'affront qu'il avoit receu en presence de tant de

monde luy avoit esté plus sensible que l'argent qu'il avoit débourcé

pour obtenir sa grace; de dépit il ne voulut plus se trouver à aucune

assemblée ny à vente de Marchandises, quoy qu'il y eût un guain

considerable à esperer. Il sçavoit sans doute se recompenser d'une autre

façon sans qu'il y parût, car ayant esté averty par le Capitaine de

Vaisseau nouvellement fait Esclave qu'il y avoit une balle de coton

empoisonnée, laquelle r'enfermoit la valeur de quarente mil livres en

soye, perles & diamans, il fit acheter sous main tout ce qui se trouva

de coton dans les Magazins du Bacha. Cette maniere d'empoisonner qui se

pratique dans le commerce pour s'exempter de la Doüane, n'est pas tant à

craindre que celle qui cause la mort, exposant ceux qui s'en servent à

d'horribles suplices au lieu que l'autre enrichit les hommes; De sorte

que par cette adresse le Consul sceut se recompenser de sa perte &

dissiper le chagrin que le Bacha luy avoit causé.

Quoy que la peste eût fait du ravage dans le Serrail du Bacha, il luy

restoit encore une fille âgée de dix-huit ans laquelle fut recherchée en

mariage par le fils d'un Renegat Italien qui estoit la seconde personne

de Thunis. Ce jeune homme qui s'appelloit Ibrahim vint par terre à

Tripoly accompagné de cent Cavalliers pour son escorte, sans compter les

Eunuques & les Esclaves. Osman luy fit faire une superbe entrée, &

commanda de le regaler avec toute la magnificence possible à la mode du

Païs. Ibrahim avoit de l'esprit, & tant de force & d'adresse qu'il gagna

la pluspart des prix que le Bacha proposa pour le divertir. Un jeune

Turc nommé Aly de la suite d'Ibrahim devint amoureux de Themis que

Soliman Caya neveu d'Osman avoit aimée avant son apostasie. Cette Dame

passoit pour une des belles Courtisanes de la Ville, elle receut avec

joye cét étranger qui estoit le mieux fait & le plus galand de la suite

d'Ibrahim. L'Amour qui est aussi ingenieux dans ces Climats barbares que

dans nostre Europe ne manqua pas d'artifice pour faciliter à Themis les

moyens de voir ce nouvel Amant, & de cacher leurs entreveuës à ceux de

la Ville. Elle luy donna plusieurs rendez-vous en des amans, qui sont

proprement des Estuves destinées pour prendre le bain; Aly se trouvoit

sous l'habit de femme moyennant les presens qu'il faisoit aux Officiers

qui sont pour le service de celles qui frequentent ces lieux, où il

arrive bien des avantures amoureuses, quoy que l'entrée en soit

deffenduë aux Turcs qui ont leurs bains separez; Mais comme ces lieux

estoient suspects, qu'Aly n'y avoit pas une entiere liberté, & qu'il

craignoit d'y estre surpris, ce qui pouvoit luy attirer quelque

disgrace, l'Amour inventa d'autres moyens en faveur de nos amans. Un

jour que le Bacha traitoit Ibrahim à la campagne en un Jardin où les

principaux Officiers avoient esté conviez, Aly quitta le divertissement

au milieu du Festin pour se rendre à la Ville, il trouva dans le chemin

un Negre que lui envoyoit Themis pour l'avertir du rendez-vous, où il se

rendit en diligence: Quelques Turcs du Regal s'apercevans qu'Aly avoit

quitté la compagnie le suivirent pour estre de la partie, & ne l'ayant

point trouvé chez Themis, ils se douterent bien du lieu où cette femme

étoit, y étant arrivez ils la trouverent toute mélancolique avec une

servante qui avoit caché Aly dans une grande Cuve de cuivre destinée

pour le bain, & qui voulut persuader aux Turcs que Themis estoit dans un

chagrin mortel de ce que toute la campagne estoit dans la joye pendant

que la Ville estoit deserte; sur quoy ils firent cent galanteries pour

divertir Themis qui faisoit la malade. Par malheur la Monstre d'Aly vint

à sonner comme il estoit dans la Cuve, cela obligea les Turcs de

commander à la suivante d'allumer du feu pour la chauffer, témoignans

avoir dessein de se laver. Aly qui estoit dedans crût que c'estoit tout

de bon, & craignant d'y avoir trop chaud il en sortit, demandant par

grace à ses amis de le laisser en paix joüir des doux entretiens de sa

chere Themis. Les Turcs aprés avoir esté quelque temps avec eux

retournerent au Jardin, où ils apprirent à la compagnie le sujet de

l'absence d'Ibrahim, qui fut agreablement raillé parce qu'il se vantoit

d'estre heureux en ses amours.

Quand toutes les choses furent preparées pour la Ceremonie du Mariage,

le Bacha donna ordre de faire passer en parade par la Ville tout ce

qu'il donnoit à son Gendre, ce n'estoit que rejoüissance depuis le

Chasteau jusqu'au Palais d'Ibrahim, & tout le Cortege estoit accompagné

de Trompettes & d'Instrumens de Musique. La Cavalcade commença par les

Esclaves Noirs & par les Eunuqes qui conduisoient les Chameaux & les

Dromadaires chargez de bagage; en suitte alloient les Chevaux

magnifiquement équipez & conduits par des Esclaves Chrétiens, les Turcs

portoient les habits que le Bacha donnoit à Ibrahim avec les

Coutelieres, dont les guaînes étoient garnies de Diamans, & les Armes

pour son service; les principaux Officiers portoient en des Corbeilles &

des Bassins de vermeil les Vestemens que la Fille devoit porter le jour

de son Mariage, on y voyoit deux Caffetans ou Robes Turques enrichies de

Perles & de Diamans, & deux paires de Babouches ou Souliers estimez dix

mil Piastres, & quantité de Bijoux; le Bacha fit donner un Caffetan avec

les armes & l'Equipage des Chevaux à tous ceux qui accompagnoient

Ibrahim. Le lendemain le Divan, les Capitaines de Navire & les Officiers

du Bacha furent en ceremonie au Palais d'Ibrahim pour le conduire au

Chasteau où se devoit consommer le Mariage. Les Sultanes firent aussi

des réjoüissances dans leur Serail avec plusieurs Dames de la Ville pour

divertir la fille d'Osman, laquelle ne pouvoit se resoudre à quitter

Tripoly. A la fin du souper deux vieilles Matrônes entrerent au son des

Instrumens dans la Salle où les hommes estoient assemblez, & convierent

Ibrahim de les suivre dans la chambre de son Epouse; Mais la feste fut

troublée lorsque l'Epoux s'en excusa, disant que son pere luy avoit

deffendu sous peine d'encourir sa disgrace, parce qu'il desiroit que le

Mariage fût consommé à Thunis. Ce refus surprit la compagnie, & le Bacha

fut si touché de voir sortir son Gendre du Chasteau sans remplir ses

souhaits, qu'il resolut, s'il ne changeoit d'avis, de le renvoyer comme

il estoit venu. Il est bon de sçavoir qu'en ces occasions le Marié est

enlevé aprés le Festin par ces Matrônes qui le conduisent dans la

chambre de sa Femme, aprés quelque temps elles reviennent trouver

l'assemblée avec des cris & des acclamations suivies de leur Musique, &

font des prieres à Mahomet de donner prosperité & lignée aux nouveaux

Mariez. Le jour suivant le Bacha voyant que son Gendre estoit dans la

mesme resolution que le soir precedent, usa d'artifice: Il le convia de

prendre le divertissement dans un Jardin, où il se trouva peu de

personnes de sa suite. Les Turcs inventerent dans ce lieu toutes sortes

de plaisirs pour luy faire oublier les deffenses de son pere, & à peine

Ibrahim fut retiré dans sa chambre qu'on y fit entrer sa femme habillée

en Turc, pendant que les Eunuques du Bacha regaloient les siens, de

crainte qu'elle ne fût reconnuë par ces vilains Gardes du Corps, qui

dans la débauche beuvoient d'autres liqueurs que celles qui sont

permises par l'Alcoran. Ibrahim receut son Epouse avec toute la joye

imaginable, & témoigna le lendemain qu'il avoit de l'obligation à ceux

qui luy avoient fait une si agreable surprise. La femme se retira du

matin de peur d'estre veuë des Eunuques qui n'avoient pas encore cuvé

leur vin, & se rendit au Chasteau pour assûrer le Bacha que sa volonté

avoit esté accomplie. Osman défraya son Gendre & sa suite jusqu'à son

départ & luy donna sa meilleure Cavallerie pour l'accompagner jusqu'aux

confins du Royaume de Tripoly, & pour le deffendre contre les Arabes,

qui dans ces Provinces font une guerre continuelle aux Turcs. Il est

vray que ceux-cy sont sans misericorde envers les Arabes qu'ils

appellent Caïns, parcequ'ils sont vagabons & logent sous des Tantes

comme faisoit Caïn aprés son fratricide.

Toutes ces Réjoüissances ne diminuerent point les travaux des Captifs,

le Turc qui nous commandoit devint plus inhumain qu'auparavant, parce

qu'un ouvrage qu'il avoit entrepris pour la Marine n'avoit pas réussi

par son extrême avarice, qui luy faisoit retrancher une partie des

ouvriers qu'il occupoit à sa maison de campagne. Cela le rendoit si

furieux qu'il déchargeoit quelquefois sa colere sur les premiers Captifs

qui se trouvoient devant luy. Un Vendredy jour de Dimanche pour les

Mahometans il me rencontra par la Ville comme il venoit de la Mosquée

faire son Salem. Et à peine fus-je retourné au travail qu'il me donna

trente bastonnades, me reprochant que je ne devois pas me promener

durant qu'il estoit à loüer Dieu, quoy qu'il n'eût pas grande devotion à

Mahomet estant Renegat Grec. Je fus plus de quinze jours sans pouvoir

marcher, ce qui n'empécha pas qu'il ne me fît tourner la roüe d'un

Cordier jusques à ce que je fusse entierement guery. Le Bacha entretient

ordinairement à deux lieuës de Tripoly deux cens Captifs qui sont

destinez aux travaux de la campagne, comme pour tailler la pierre dans

la carriere, faire la chaux, labourer la terre, cultiver les Jardins, &

sur tout faire des cordages de jonc pour ancrer les Navires au Port

durant l'Hyver. Le Bacha y envoya cinquante Captifs au lieu de ceux qui

estoient morts de la peste, je fus du nombre des exilez dans ce triste

sejour qu'on appelle la galere de Tripoly; où les Chrestiens sont

exposez à toutes sortes de miseres & esloignez de tout secours humain,

ne pouvans aller à la Ville sans donner quinze sols aux Gardes de cette

prison. Les Esclaves qui sont dans Tripoly souffrent bien moins que ceux

qui sont dans la galere à cause que les Marchands libres assistent les

malades, & les prises que font les Pirates avec les travaux aux heures

dérobées leur donnent de l'employ & du profit. J'avois fait des voeux au

Ciel pour estre délivré de la tyrannie du Barbare qui me commandoit au

travail de la Marine; Mais helas! je tombay entre les mains du plus

cruel ennemy des Chrestiens qu'il y eust dans toute l'Afrique. Comme

j'abandonnois les travaux des cordages remplis de poix & de goudran qui

m'avoient tout défiguré, Mehemet garde de cette prison me dit en

raillant qu'il vouloit me blanchir; il avoit raison, car il m'occupa

pendant l'Esté au travail des fours à chaux. La faim que j'y enduray fut

si grande que pour m'en exempter je fus obligé d'avoir recours au pain &

à la viande que les femmes Turques portent aux morts dans la croyance

qu'ils mangent. Je n'estois pas beaucoup esloigné d'un Cimetiere où l'on

avoit inhumé les plus puissans de la Ville qui estoient morts de la

peste; j'y allois de nuit habillé à la Moresque afin de n'estre pas

reconnu, & la seule visite du Vendredy me fournissoit la provision de

quatre jours. Un soir j'y menay un Captif qui conduisoit les Chameaux

lesquels apportoient le bois pour chaufer les fours, c'estoit par

bonheur pendant la semaine qu'on celebroit la nativité du Prophete, dans

laquelle les Musulmans regalent les morts mieux qu'à l'ordinaire, je

trouvay plusieurs plats plains de viande & de fruits qui servirent a

traiter mon amy. Le lendemain s'en retournant de nuit à la campagne il

entra dans le mesme Cimetiere à dessein d'y faire sa provision pour son

voyage, aprés avoir long-temps cherché dans les lieux où l'on enfermoit

les viandes il fut contraint de se retirer parce que le jour venoit, &

estant fâché de n'avoir pas fait grand butin il eut la temerité de

mettre de l'ordure dans un plat qu'il trouva vuide à la teste du

sepulcre d'un Marabous. Les Turcs s'en estant apperceus porterent leurs

plaintes au Bacha qui s'emporta contre cette irreverence & leur commenda

de faire garde pour en découvrir l'autheur. L'avis que j'eus de ces

ordres me fit quitter le Cimetiere & me contenter des fruits que le Pays

produit en abondance. Encore que les femmes des Turcs soient dans une

retraite perpetuelle, & qu'il ne leur soit pas permis d'entrer dans les

Mosquées pour y faire leur salem qu'elles font en leurs maisons aux

heures accoûtumées, elles ne laissent pas d'avoir la liberté d'aller une

fois la sepmaine visiter les Sepulcres de leurs parens. Estant arrivées

au Cimetiere elles font un cercle au tour des Tombeaux, & aprés avoir

versé des larmes & poussé des cris au Ciel, elles se plaignent de ce

qu'ils les ont abandonnez, & les conjurent de les entretenir de l'autre

Monde & de leur faire part de l'estat où ils se trouvent, enfin aprés

leur avoir rendu compte de ce qui se passe dans la famille elles les

prient de recevoir les mets qu'elles ont apporté, dont elles mangent une

partie & enferment le reste dans un lieu fait exprés à la teste du

Tombeau. Les femmes des Marabous allument une lampe pour les éclairer la

nuit dans la pensée qu'ils en ont besoin pour reciter les Pseaumes de

l'Alcoran. Les femmes des Arabes dansent autour du sepulcre au son d'un

Tambour de Basque, heurlans comme des bestes sauvages, & s'égratignant

le visage jusqu'à ce que la douleur & la foiblesse les fassent tomber à

terre, dans cette posture elles font leurs plaintes aux morts, leur font

part de toutes leurs affaires domestiques, & jamais n'abandonnent le

tombeau qu'elles n'y laissent du pain & des fruits. Il ne faut donc pas

s'estonner si les Vendredis les Sepulcres sont chargez de fleurs & de

viande, où non-seulement les pauvres viennent se nourir, mais encore les

chiens & les oyseaux y sont bien receus, car les Turcs tiennent que

l'aumône qu'on fait aux bestes n'est pas moins agreable à Dieu que celle

qu'on fait aux hommes à cause, disent-ils, que les bestes ne possedent

rien.

Chapitre X.

_L'Autheur est envoyé dans les campagnes esloignées de Tripoly où il

demeure huit mois à labourer la terre, semer les grains, arracher du

jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit

demeuré en Espagne & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures

qui arrivent en ce Pays abandonnez; retour de l'Autheur à Tripoly._

Tous les ans à la fin de l'Automne le Bacha envoye cent Captifs dans les

campagnes esloignées de Tripoly, du costé d'Alexandrie, proche la petite

Riviere de Mesrata, pour labourer des plaines plus fertiles que celles

des environs de la Ville où il ne se trouve que des sables mouvans.

Aprés que les Captifs ont fait la semence, ils sont occupez pendant

l'Hyver & jusqu'à la moisson à arracher du jonc à force de bras pour en

faire des cordages qui servent au Navires durant qu'ils demeurent au

Port; Le temps de la recolte estant venu ils amassent les grains qu'on

transporte à Tripoly. Je fus à mon ordinaire du nombre des malheureux

destinez à ce fâcheux travail qui dure huit mois. Avant nostre départ on

nous permit d'aller à la Ville dire adieu à nos amis, les Marchands

Chrestiens qui n'ignorent pas les miseres que souffrent les Captifs dans

ce voyage, ne manquent pas de les assister de biscuit & de quelqu'autre

nourriture; un Chirurgien de ma connoissance me donna quelques Onguents

& eut encore la charité de m'instruire de la maniere de m'en servir,

m'asseurant que les Arabes auroient recours à moy dans la necessité &

que je ferois quelque profit avec eux; il fut Prophete, car j'exerçay la

Chirurgie sans payer de Maistrise, & en peu de temps je passay pour

habile homme. Nous partîmes de Tripoly sur la fin du mois de Decembre

avec deux cens Chameaux qui portoient les grains que nous devions semer

& nos provisions qui ne consistoient qu'en biscuit, huile, oignon & sel;

à la sortie de la Ville il se trouva un peuple infiny qui fut curieux de

nous voir mettre en Campagne en forme de caravanne qui va à la Méque.

Aprés huit jours de marche nous arrivâmes au rendez-vous, n'ayans trouvé

en chemin qu'un puits pour abreuver nos animaux & nous pourvoir d'eau

pour le reste du voyage. Nous eûmes une fausse allarme que nous

donnerent des Arabes qui alloient chercher des paturages pour leurs

bestiaux; ils sont obligez de changer de logemens trois ou quatre fois

l'année, & de choisir des Campagnes fertiles où il y ait des Puits qui

sont rares dans ces Deserts. Ils ne logent que sous des Pavillons, &

lorsqu'ils décampent un Chameau porte la femme, les enfans, un Moulin à

bras & tout leur équipage. Le premier jour de nostre arrivée nous fûmes

occupez à dresser nos Pavillons & à faire un rempart de terre avec de

grands fossez, afin de nous mettre à couvert non-seulement des Arabes,

mais encore des Lions qui nous donnerent plusieurs allarmes durant le

sejour que nous y fismes. Le lendemain nous commençâmes à labourer la

terre avec cinquante Chameaux, pendant que les autres Captifs étoient

employez à tailler les buissons faire les fossez & à semer les grains,

ce qui fut expedié en vingt jours. C'est une chose surprenante de voir

qu'une terre deserte, qui n'est cultivée qu'à la negligence, produise si

abondamment. Il ne faut pas neanmoins s'en estonner, Dieu benit le

travail des Captifs qui l'ont arrousée de leurs sueurs, mélées des

larmes que ces Barbares leur font verser, en exigeant d'eux des choses

au dessus de leurs forces. A la fin de la semence, nous fûmes regalez

d'un Chameau, qui par hazard s'estoit rompu la jambe dans le bassin où

l'on abreuvoit les bestes. Ce fut un regal pour nous, car depuis nôtre

départ nous n'avions mangé que des Couleuvres, des Lezards, & des

Crocodiles; la faim nous fit trouver la chair du Chameau excellente,

parce que la nourriture qu'on distribuoit n'estoit pas capable de nous

donner la vigueur necessaire pour resister à la violence du travail;

Tous les matins avant que d'y aller on donnoit à chaque Captif une livre

de biscuit, à midy au retour un potage, fait de gros bled, assaisonné

d'un peu d'huile, avec du piment d'Espagne, ou bien de la basine faite

avec de la farine d'orge; le soir nous n'avions que des racines ou bien

des animaux immondes que nous trouvions. Les Arabes du voisinage campez

comme nous sous des Pavillons, venoient trois fois la semaine faire leur

provision d'eau, & apportoient du laict, des dattes, des quartiers

d'Autruche, & des petits pains d'orge, que nous troquions avec eux pour

des épingles, des ciseaux, des rubans, & d'autres bagatelles que nous

avions apportez & que nous vendions au centuple, à cause que ces choses

sont rares dans le païs. Les Turcs qui nous gardoient n'étoient pas

fâchez de ce petit commerce, ils obligeoient quelquefois les Arabes à

laisser leurs vivres, quand les Captifs ne pouvoient pas les acheter,

pour recompense de la peine qu'ils avoient à remplir les bassins d'eau,

& mesme les faisoient contribüer pour l'entretien des Pavillons. Les

animaux sont deux ou trois jours sans boire, & j'ay veu des Chevaux ne

se nourrir dans leurs courses que de laict; on trouve peu d'eau dans la

Barbarie, c'est pourquoy les Bachas sont obligez d'entretenir à leur

dépens dans leurs Provinces, des puits avec des bassins pour la

commodité des pelerins qui vont à la Meque visiter le tombeau de

Mahomet; Il seroit impossible sans cela de traverser ces deserts,

puisqu'il n'y a ny Villes ny Villages, & que le nombre des pelerins est

si grand, qu'ils sont obligez de porter avec eux, des vivres pour huit à

dix jours.

Un Captif nommé Genty, natif de la Ville de Salins en Franche-Comté, qui

depuis sa liberté s'est rendu Capucin dans sa patrie, ne manquoit pas de

faire la priere le matin & le soir; Cét homme craignant Dieu, & imitant

Tobie dans sa captivité, éxortoit ses freres à mener une vie innocente,

& à se conformer à la volonté de Dieu, qui nous protegeoit visiblement

dans ces lieux abandonnez, comme il avoit fait autrefois le Peuple

d'Israel, en des Provinces voisines de celles où nous gemissions. Quatre

Turcs gardoient le Camp, parce qu'il y avoit souvent des Chrestiens

malades, & six battoient sans cesse la Campagne, pour prendre garde à la

conduite des Captifs. On n'eût pas plûtost semé les grains qu'il fallut

cueillir du Jonc, mais avant que de commencer, les Gardes nous

deffendirent sous de grandes peines, de nous éloigner de nos Pavillons

de plus de trois à quatre milles. Ce n'est pas qu'il ne soit presque

impossible de s'enfüir; car du costé de la Mer d'où nous estions

éloignez de vingt lieuës, si les Arabes trouvent des Captifs fugitifs,

ils les ramenent à Tripoly, afin de recevoir trente Piastres que le

Bacha donne de recompense; & le moindre châtiment que reçoit le

Chrestien, est d'avoir le nez & les oreilles coupez, avec la bastonnade;

Si quelque desesperé tente de s'enfüir par terre, les Arabes le tuent

pour profiter de sa dépoüille; c'est ce qui est arrivé de mon temps à

plusieurs, dont on n'a pû apprendre aucunes nouvelles.

Je me mis en la compagnie de deux François qui avoient des jambes aussi

bonnes que les miennes pour cueillir ensemble le jonc, aprés avoir

parcouru divers endroits pendant quelque temps, nous en trouvâmes en des

lieux marécageux proche la petite Riviere de Mesrata, il y en avoit une

si grande quantité, que nous en cueillîmes durant trois mois. La faim

nous obligeoit de retourner au Camp à midy, chargez de six paquets de

jonc, & autant le soir, qui estoit le travail journalier que nous avions

à faire pour nous sauver de la bastonnade; plusieurs Captifs demeuroient

souvent en chemin accablez de fatigue & de la pesanteur de leur fardeau.

Pour moy aprés avoir guery quelques Arabes de maladies & de petites

blessures, j'eus la liberté d'entrer dans leurs Tentes, où je me

reposois & mangeois avec eux, en consideration des cures que j'avois

faites, & qui me firent passer pour habille Chirurgien. Mais aprés avoir

fait des guerisons corporelles, je tâchay d'en faire de spirituelles; &

comme il n'est pas permis de disputer de la foy avec les Mahometans, je

cherchay les occasions favorables pour baptiser les petits enfans en des

maladies desesperées à l'insceu de leur famille; Cela me réüssit, & j'en

baptisay quatre qui moururent aprés leur baptéme, je croy que c'est par

leur intercession que j'ay obtenu de Dieu, la perseverance & la force de

resister aux maux que je souffris dans ce malheureux voyage, où

succomberent des personnes plus robustes que moy.

Je rencontray dans les Pavillons des Arabes, un Marabous appellé Isouf,

âgé de soixante-dix ans, qui s'y estoit retiré depuis quelques années;

Il parloit Latin, Espagnol, Turc, Arabe, & la langue Franque, qui est

commune dans les Villes Maritimes à cause du commerce. Il me dit qu'il

estoit fils d'un Tagarin, & né dans l'Andalousie, où l'inquisition avoit

fait brûler son pere pour l'avoir reconnu Mahometan, que pour éviter un

pareil suplice il s'estoit retiré en Afrique, que d'abord il s'estoit

estably à Thunis, où les Turcs qui ne le croyoient pas veritable

Musulman à cause qu'il estoit né en Espagne, l'avoient extrémement

persecuté; & qu'estant sorty de Thunis pour aller à la Meque, il s'étoit

au retour habitué dans ces deserts pour y exercer la fonction de

Marabous. Il ajoûta que sa femme estoit morte, qu'elle luy avoit laissé

deux filles, que la premiere estoit veuve d'un Renegat Italien qui avoit

esté tué sur Mer en piratant, & que la derniere n'estoit âgée que de

vingt ans. Isouf aprés quelques visites, eut tant de confiance en moy

qu'il me les fit voir contre la coûtume du païs; Alima la plus jeune qui

passoit pour la plus belle des Pavillons, avoit les mains & une partie

du visage remplies de vermillon & de cicatrices à leur mode, ce qui la

rendoit fort laide; elle ne fit point scrupule de lever son voile, quoy

qu'il leur soit deffendu de se montrer aux Chrétiens, & comme elle

parloit un peu la langue Franque, elle se fit un plaisir d'entretenir

mon compagnon qui se railloit d'elle, pendant que son pere me faisoit

part de ses avantures; Genty s'ennuyant en la compagnie d'Alima, me fit

signe de m'aprocher pour finir leur entretien. Le Marabous ayant sceu

que j'avois fait quelques operations dans le voisinage, me pria d'aller

avec luy chez un de ses amis, qu'une Autruche avoit blessé à la cuisse

lorsqu'il la poursuivoit à la chasse; ces animaux se sentant pressez

sont si adroits, qu'ils lancent des pierres avec leurs ergots, d'une

maniere qu'il n'y a point de fléche ny de balle de Mousquet qui aillent

plus juste; Je gueris en peu de jours le malade de sa playe, ce qui me

donna du credit parmy les Arabes, qui me convioient souvent à manger

avec eux; mais les ragouts qu'ils me presentoient & que la faim me

pressoit de manger, m'estoient peu agreables, parce qu'ils sont mal

propres, & que le repas finy, les conviez se lavent les mains dans le

mesme plat de bois où les viandes ont esté servies, & que le maistre en

presente l'eau à boire à la compagnie qui l'estime une boisson

delicieuse.

Au temps du carnaval le Marabous chercha l'occasion de me traiter chez

luy, & pour en venir à bout plus facilement, il convia un de nos Gardes

qui fut bien aise d'estre de la partie. L'Arabe que j'avois guery s'y

rendit avec un de ses amis, de sorte que nous fûmes six à manger contre

terre sur des peaux de Lion. On nous servit de la basine, du courcousou,

un bacalaverd qui est un espece de tourte garnie de sauterelles, & un

quartier d'Autruche roty. Sur la fin du repas nostre Garde s'ennuyant de

ce que le Marabous nous parloit en un langage qui luy étoit inconnu,

prit congé de la compagnie & alla rendre visite aux filles d'Isouf,

lequel nous conjura de nous bien divertir; mais quel plaisir parmy des

Barbares & en des lieux où nous endurions tout ce que l'esclavage à de

plus sensible, outre que nous n'avions point de vin & que nous ne

buvions que du sorbec fait avec du miel sauvage. Le Marabous pour

témoigner la joye qu'il avoit de nous posseder, leva cent fois les yeux

au Ciel, priant Dieu & son Prophete de nous donner la liberté; il avoüa

qu'il avoit esté en sa jeunesse élevé dans un Convent à Seville, où sans

doute il se seroit voüé, sans le suplice qu'on fit souffrir à son pere

en cette Ville, qu'il avoit de la veneration pour la Religion

Chrétienne, & qu'afin de ne point voir les miseres que les Captifs

souffrent dans les Villes Maritimes, il s'estoit retiré dans ces

deserts. Ayant esté lors averty que nostre Garde s'en estoit allé, il

fit venir dans le Pavillon où nous estions ses deux filles, qui ce jour

là s'estoient parées. Alima la plus jeune nous presenta son maramas,

c'est à dire son mouchoir, plain de dattes & de sauterelles nouvellement

cuittes, & nous assûra en langue Franque avoir eu grande envie depuis

nostre arrivée de joüir de la conversation des Chrestiens, dont sa soeur

luy avoit dit tous les biens imaginables. Pendant que ces deux

Bohémiennes disoient la bonne avanture à mon compagnon, leur pere me

prit en particulier pour me parler avec plus de liberté, il me rendit

compte des Chévres, des Moutons, des Chameaux & des Dromadaires qui luy

appartenoient, me fit voir son équipage & ses Pavillons, & aprés m'avoir

assûré de son amitié & de l'estime qu'il avoit conceuë pour moy, il

offrit de me racheter du Bacha, si je voulois luy promettre de prendre

le Turban & d'épouser Alima sa fille. Je le remerciay de ses offres, &

luy dis que rien au monde n'estoit capable de me faire commettre

infidelité, & que j'esperois de retourner bien-tost en mon païs. Le

discours d'Isouf m'obligea d'aller aussi-tost retrouver Genty, lequel

jugeant à mon visage que j'avois du mécontentement, & se doutant du

sujet de nostre entretien, ne pût s'empécher de faire des reproches à

Isouf. Alima de son costé m'ayant joint, me dit que mes parens m'avoient

abandonné ou bien qu'ils estoient dans l'impuissance de me racheter,

qu'il ne tenoit qu'à moy de rompre mes fers, que je ne devois point

douter de son amitié, ny refuser les offres de son pere; Je ne luy fis

point d'autre réponse sinon qu'il se faisoit tard, & que nous estions

obligez de nous retirer de bonne heure de peur d'estre maltraitez, &

pris congé de son pere le remerciant de sa bonne chere, mais d'une façon

à luy faire connoistre que j'estois mal satisfait de ses discours & de

ceux de sa fille.

Les Turcs exemptent ordinairement les Captifs de travailler pendant les

jours de Noël & de Pasques, afin qu'ils puissent celebrer ces festes en

repos. Comme le travail nous avoit extrémement fatiguez, ils nous

accorderent deux jours à Noël pour nous délasser, & nous firent present

d'un vieux Chameau, qui ne pouvoit plus rendre de service. Deux jours

devant la feste, quelques Captifs déroberent aux Arabes des Pavillons

voisins, un Mouton & une Chévre, qu'ils cacherent dans le ventre du

Chameau qu'on avoit preparé pour nous; Ces Infideles vinrent s'en

plaindre & chercherent dans tous nos Pavillons, mais leurs plaintes &

leurs recherches furent inutiles, & quoy qu'ils soient les plus grands

voleurs du monde & qu'ils fassent profession de larcin, ils ne

s'aviserent jamais de regarder dans le ventre du Chameau qui estoit le

dépositaire du vol qu'on leur avoit fait. Les deux jours de repos qu'on

donna aux Captifs leur firent oublier une partie de leurs miseres, les

Catholiques s'efforcerent de celebrer la feste le mieux qu'ils pûrent,

bien qu'ils fussent privez des Sacremens, & chaque Chrestien en

particulier offrit à Dieu ses souffrances en satisfaction de ses pechez,

le priant de luy accorder les graces necessaires pour souffrir avec

patience les maux qui l'accabloient dans ces païs sauvages. Comme nous

avions mangé de la viande le jour de la Nativité, nous tâchâmes d'avoir

du poisson pour la feste des Rois qui arrivoit un Samedy, la veille

aprés avoir arraché du jonc proche la Riviere de Mesrata, je m'occupay

pendant quelque temps avec mes compagnons à pécher du poisson qui est

rare dans cette Riviere, où nous ne pûmes prendre que des petites

Anguilles & des Couleuvres, & faute d'armes nous manquâmes à prendre un

Crocodille qui blessa un Esclave à la cuisse pour l'avoir poursuivy de

trop prés. La fatigue que nous avions euë nous ayant obligé de nous

reposer sur le rivage, nous apperceûmes deux Lions qui poursuivoient

quatre Autruches leurs ennemis mortels, qui par bonheur ayant le vent

favorable se sauverent. Il faut avoüer que dans cette rencontre Dieu

nous marqua une protection singuliere, car ces bestes feroces &

furieuses d'avoir manqué leur proye, s'arresterent quelque temps proche

de nous & se retirerent sans nous avoir fait la moindre insulte. La même

veille des Rois trois Captifs retournant de leur travail, dévaliserent

un Arabe qui portoit la moitié d'un Crocodile qu'il avoit tué à la

chasse, c'estoit la partie de la queuë laquelle pesoit quinze à vingt

livres. Les Chrestiens ne furent pas plutost arrivez aux Tentes, qu'ils

cacherent leur larcin sous les cendres, prés de la marmite qui

boüilloit; L'Arabe vint faire du bruit au Camp, & demanda la restitution

de sa chasse aux Turcs qui luy permirent de chercher par tout, mais ses

plaintes & ses peines furent aussi inutiles qu'avoient esté celles de

ses compatriotes. Le lendemain nous fîmes festin en poisson, nous avions

des Couleuvres d'une grandeur prodigieuse, des Anguilles, des Leynods &

la moitié du Crocodile, dont nous fîmes une compote qui fut trouvée

excellente, il se peut faire que la faim nous la fit trouver meilleure

qu'elle n'estoit.

La force de ma jeunesse & la resignation que j'avois aux ordres de la

Providence m'avoient fait resister jusqu'alors à la peine du travail qui

avoit déja mis plusieurs Captifs aux abois; Mais dans le mois de Mars où

les chaleurs commencent à estre excessives dans les lieux où nous

estions, je tombay malade avec vingt Captifs. Nous fûmes tous attaquez

d'une douleur violente dans le costé & d'une fiévre maligne dont huit

moururent en peu de jours, quelques uns furent gueris pour avoir

souffert les operations des Arabes, qui appliquent des boutons de feu

sur la partie douloureuse, les autres se rétablirent par le repos & je

fus de ce nombre. Pendant ma convalescence qui estoit au temps du

Ramadan que les Mahometans ne mangent que la nuit, le Marabous

m'envoyoit tous les soirs quelque plat de sa table. Un jour il me vint

visiter avec l'Arabe que j'avois guery de sa blessure, lequel m'apporta

un quartier d'Autruche avec des Sauterelles par rareté: Parce que

c'estoit au commencement du Printemps que ces petites bestes multiplient

& cherchent des Campagnes fertiles, il y en a une si grande quantité que

l'air en est remply, & qu'elles empeschent quelquefois de voir le

Soleil, elles ravagent les Provinces entieres quand elles changent de

climat, & malheur aux campagnes où elles s'abaissent, on est souvent

obligé de mettre des gardes armez dans les plaines afin de s'opposer par

le feu de leurs armes à ce qu'elles prennent terre, ou du moins il faut

infecter l'air par une fumée empoisonnée. Les Arabes de la campagne en

font si grand commerce dans les Villes Maritimes de la Barbarie qu'ils

en profitent considerablement, & il est certain qu'elles sont estimées

dans la nouveauté comme les petits poids verds à Paris; Les Barbares

s'en nourrissent à la campagne plus de quatre mois l'année, & se font un

plaisir d'en manger comme l'on fait en France des Cailles & des

Ortolans. Le revenu des Sauterelles à Tripoly vaut mieux que celuy des

Cailles aux Habitans de l'Isle de Capra dans le Royaume de Naples, où le

principal revenu de l'Evesque consiste en ces Oyseaux qui tous les ans

viennent prendre terre en cette Isle, & c'est pour cette raison qu'on

l'appelle l'Evesque de la Caille. A peine le travail du jonc fut achevé

qu'il fallut le charger sur des Chameaux qui le portoient sur le bord de

la Mer où les Barques de Tripoly, venoient le prendre pour le conduire à

la Ville. Nous fûmes occupez pendant vingt jours à ce travail en des

terres incultes où nous n'avions d'autre compagnie que celle des Bestes

feroces, qui nous donnerent souvent des attaques dont Dieu nous

preserva. Nostre nourriture estoit un peu de Biscuit avec des Racines &

des oeufs d'Autruches que ces oiseaux abandonnoient dans les Sables &

que le Soleil fait éclore sans leur secours. Ce travail ne fut pas

plustost finy que nous commençâmes la Moisson. C'estoit un spectacle

digne de pitié de voir des gens attenuez par de longues & continuelles

fatigues moissonner durant une chaleur insuportable; quelle soif ne

souffrîmes nous point! puisque plusieurs Arabes en moururent pour

n'avoir pas voulu transgresser la loy de Mahomet qui leur deffend de

manger & de boire le jour pendant leur Caresme. Nous ne laissions pas de

nous consoler & de nous animer les uns & les autres dans l'esperance de

quitter bien tost ces Deserts pour retourner à Tripoly, où la pesanteur

de nos fers seroit moins fâcheuse. A mesure que l'on sioit les Bleds,

les Animaux les fouloient aux pieds au milieu de la campagne afin de les

transporter à la Ville avec la Paille qui sert de nourriture aux Bestes,

n'y ayant point de Foin ny de Pasturage aux environs de Tripoly.

Le Marabous ayant sceu que nous devions bien-tost partir, vint me prier

de l'aller visiter en son Pavillon pour la derniere fois; Je priay nos

Gardes de m'en donner la permission, & je feignis qu'il y avoit quelque

Arabe malade qui avoit besoin de moy. Aprés le travail du matin, je me

rendis chez luy avec Genty, qui fut bien-aise d'avoir une occasion

favorable pour dire adieu au Marabous, qu'il entretint durant la plus

grande partie du repas, Ce Captif qui estoit extrémement zelé pour sa

Religion, luy reprocha son égarement, & la vie miserable qu'il menoit

dans ces deserts, il plaignit son sort, & le blâma d'avoir quitté

l'Espagne, & l'avantage qu'il avoit d'embrasser une Religion dans

laquelle il se seroit sanctifié. Encore qu'Isouf fut mécontent des

remontrances de mon compagnon, il ne pût s'empécher à la fin du repas de

me témoigner qu'il m'avoit exprés convié pour me faire les mesmes

propositions qu'il m'avoit faites auparavant, que je devois estre

persuadé de son amitié puisqu'il promettoit de procurer ma liberté,

qu'estant abandonné de mes parens il m'estoit permis de changer de

Religion pour me vanger d'eux, & que si je voulois épouser sa fille, il

se retireroit à Tripoly avec tout son bien, où il me feroit avoir un

employ considerable. Je luy representay que la peste ayant rompu le

commerce avec les Chrestiens, ma liberté avoit esté seulement retardée,

mais qu'il étoit témoin que j'avois toûjours eû confiance en Dieu, qui

ne m'avoit point abandonné dans les disgraces qui m'estoient arrivées en

ces deserts, & qu'il ne me conseilleroit pas de preferer la Barbarie au

païs des Chrestiens, qu'il avoit quitté dans un âge où il ne connoissoit

pas ce qui luy estoit avantageux, & que depuis il en avoit eu du regret.

Durant nostre entretien j'entendis sa fille Alima supplier son Prophete

d'exaucer ses voeux, & d'empécher mon départ; comme je craignois qu'elle

ne vint verser des larmes dans le Pavillon où j'estois, je remerciay

Isouf, & pris congé de luy. Avant que de partir Genty luy fit encore des

reproches de son infidelité, & le pria pour la derniere fois de faire

reflexion qu'il n'y avoit point de salut pour luy, s'il n'abjuroit le

Mahometisme dont il connoissoit la fausseté. Le lendemain comme nous

chargions les Chevaux pour partir, je vis arriver Isouf qui venoit

exprés pour me dire adieu; ses discours me furent plus agreables que

ceux du jour precédent; Il me demanda pardon du chagrin qu'il m'avoit

causé, & me fit present d'un panier de dattes, de sauterelles, & de

quelques pains d'orge pour m'ayder à traverser les lieux steriles où

nous devions passer; Il m'embrassa cent fois, me souhaitant un heureux

voyage & la liberté. Alors je le remerciay de tout mon coeur de tant de

bontez qu'il avoit eu pour moy, & l'assuray que je n'oublierois jamais

les services qu'il m'avoit rendus; En effet je serois un ingrat si j'en

perdois la memoire, & j'ay souvent fait des voeux au Ciel pour la

conversion de ce pauvre Marabous, qui étoit charitable & vivoit

morallement bien. Sur les quatre heures aprés midy nous partîmes en

presence des Arabes des Pavillons voisins, qui regreterent nostre

départ, parce que nous les avions preservez des insultes de ceux qui

ravageoient la campagne. C'est la coûtume de Barbarie de cheminer de

nuit, afin de se reposer dans les grandes chaleurs du jour; Ce ne fut

pas sans de grandes peines que nous arrivâmes à Tripoly en si mauvais

équipage, que nous donnâmes mesme de la compassion aux Turcs.

Heureusement pour nous le Bacha retournant de la Ville, nous vit proche

du Chasteau, si maltraitez du voyage qu'il commanda de nous donner à

chacun une chemise, un callesson de toille, une paire de souliers, &

trente sols.

Les Captifs accoururent pour nous embrasser, & nous témoigner la joye

qu'ils avoient de nostre retour. Ces malheureux compagnons de nostre

esclavage voyant nos visages si défigurez, que nous ressemblions plûtost

à des squelettes animées qu'à des hommes vivans, furent sensiblement

touchez de nos miseres, & se consolerent de ce que leurs chaînes avoient

esté moins pesantes que les nostres; Le souvenir des maux que nous

avions endurez nous imposoit tellement silence, que semblables à Job,

visité par ses amis, il nous fut impossible de proferer aucunes paroles,

& de leur rendre raison de ce qu'ils nous demandoient, tant nostre

douleur estoit violente. Il y a bien de la difference du séjour de

Tripoly à celuy des lieux d'où nous venions. Les Captifs qui habitent

dans la Ville, reçoivent de la consolation & de l'assistance de

plusieurs Chrestiens lesquels y trafiquent, & les Marchands députent une

personne qui visite les Navires passagers, & y queste des charitez pour

le soulagement des malades; au lieu que les Captifs qui sont envoyez

dans les deserts, n'ont point d'autre compagnie que celle des Arabes &

des bestes, telles que produit l'Afrique. Nos freres aprés avoir

travaillé le jour, ont une retraite paisible & assurée dans leurs

cachots pour se reposer la nuit, & manger en repos si peu qu'on leur

donne; au lieu que les autres aprés la fatigue du jour n'ont que des

Serpens, des Lezards, & des Crocodiles pour nourriture, & sont obligez

de combatre la nuit pour s'exempter de la gueule des Lions, qui nous

donnerent plus de cent attaques dans nostre Camp, & nous tuerent

plusieurs animaux. Enfin ceux de la Ville peuvent dans leurs afflictions

se prosterner aux pieds des Autels, & implorer le secours du Pere de

misericorde, qui protege visiblement tant d'infortunez qui souffrent

pour sa gloire, au lieu que parmy les Barbares, il n'y a ny Autel ny

Temple, tout y manquant hormis l'infidelité. Combien de fois accablé de

travail & de chagrin, ay-je poussé des soupirs vers le Ciel, sur le bord

de la petite Riviere de Mesrata, à l'exemple du Peuple Juif dans sa

captivité sur les rivages de l'Eufrate, regretant sa chere patrie, & se

voyant dans l'impuissance de chanter les Cantiques de Sion, dans une

terre étrangere.

Chapitre XI.

_L'Auteur au retour de la Campagne est occupé à la construction d'une

nouvelle prison pour les Captifs, dont il refuse d'estre l'écrivain;

Revolte des Gibelins sujets de Tripoly; Regep Bé met ces Rebelles à la

raison; Son entrée à Tripoly aprés sa victoire; l'Auteur paye deux écus

par mois pour être exempt du travail; Il fait divers mestiers; Une

Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels elle n'estoit pas

venuë; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin Maltois; Avantures

d'un Savoyard qui avoit esté fait Captif avec l'Auteur._

Pendant nostre absence les Corsaires de Tripoly firent plusieurs prises,

ce qui augmenta tellement le nombre des Esclaves, que le Bacha fut

obligé de faire bastir une nouvelle prison, à la construction de

laquelle je fus employé aprés mon retour. Le travail fut beaucoup

precipité selon la coûtume des Turcs, & il fut achevé en trois mois de

temps; il est vray que les murailles estoient de terre, mais elles

estoient cimentées par les dehors. On y logea d'abord quatre cent

Captifs de toutes Nations, & les Gardes m'en voulurent faire l'écrivain;

je refusay cét employ, parce que le Chrestien qui l'exerce ne peut

esperer la liberté, & les Gardes l'obligent à découvrir les fautes des

autres Chrestiens. Baba Manoly Grec, pere de Regep Bé General de la

Campagne, y fit faire une Chapelle qui fut dediée à Dieu, sous

l'invocation de Saint Michel, par le Papas des Grecs. Baba Manoly estoit

de l'Isle de Chio, & cousin du Bacha; Il s'estoit retiré à Tripoly pour

profiter de la fortune de son fils qui estoit des premiers de la Ville.

Regep entretenoit un frere qui s'appelloit Jacomin, & qui estoit aussi

Turc que luy, bien qu'il ne portast pas le Turban. Leur pere frequentoit

les Sacremens avec les Catholiques Romains, jeunoit regulierement comme

eux, assistoit à leurs ceremonies, leur rendoit tous les offices

imaginables, & les estimoit plus que ceux de sa Nation, quoy qu'il en

fût le protecteur. Les Turcs le souffroient parmy eux à cause de

l'autorité de son fils, & Osman le consideroit non-seulement parce qu'il

estoit son cousin, mais encore parce qu'il attiroit chez luy ses parens

qui venoient à Tripoly dans le dessein de s'y establir; Regep & Jacomin

ses enfans estoient de veritables Ministres d'iniquité, & se servoient

de toutes sortes de moyens pour faire renier leurs parens, afin de

fortifier le party d'Osman, qui craignoit une revolte des Renegats

François & Italiens. En ce temps-là, deux jeunes Grecs de l'Isle de

Chio, qui sortoient de l'Accademie de Gennes, eurent la curiosité s'en

retournant en Grece de passer à Tripoly, pour voir le Bacha qui estoit

leur oncle. Il les receut avec bien de la joye, les fit loger chez Baba

Manoly, & commanda aux Renegats Grecs de ne rien épargner pour les

divertir & pour les faire demeurer à Tripoly. Le Capitaine qui les

devoit rendre à Chio, se plaignit de ce qu'on retenoit des passagers de

qualité qui luy estoient recommandez par la Republique de Gennes, & quoy

qu'il assûrast qu'il en devoit répondre au peril de sa vie, on ne

l'écoûta point; & mesme le Gouverneur de la Marine luy commanda de se

mettre au plûtost à la Voile s'il ne vouloit encourir la disgrace du

Bacha, qui ne manqueroit pas de s'emparer de son Navire & de le faire

Esclave avec tous les Chrestiens. A peine fut-il party que l'on enferma

les deux Grecs dans un Jardin à la Campagne, où Osman Caya leur cousin

leur fit gouter tous les plaisirs qu'il put inventer pour leur faire

oublier leur païs, mais au milieu du divertissement ils ne purent

s'empécher de verser des larmes, quand ils aprirent que le Vaisseau

n'estoit plus au Port, & peu s'en fallut que le plus jeune par desespoir

ne se precipitast dans un puits. Neanmoins aprés une longue resistance,

ces infortunez se voyant entre les mains de parens impitoyables, & dans

l'impuissance de retourner en Grece, furent contraints de prendre le

Turban, & le Bacha les honnora des plus importantes Charges de la Ville.

Les Gibelins peuples Arabes, sujets de Tripoly, ayant receu plusieurs

mauvais traitemens des Turcs se revolterent contr'eux, Osman envoya

Regep Bé, General de la Campagne, pour reduire ces Rebelles qui se

promettoient de venir jusques aux portes de la Ville, & qui s'estoient

déja fortifiez dans leurs montagnes avec d'autres mécontens du Royaume.

Afin que l'Armée de Regep fût capable de donner de la terreur aux

Gibelins, le Bacha y joignit les Levantis, c'est à dire les Soldats de

la Mer. Le General se mit en campagne portant l'épouvante par tout où il

passoit, mais les aproche de Gibel ne luy furent pas si favorables, les

Rebelles taillerent en piéces les deux meilleures Compagnies de son

Armée, qui estoient composées des troupes de la Mer, & sortirent

victorieux de diverses attaques, de sorte que les Turcs furent

contraints de se retirer avec une perte assez considerables. Regep

voyant que les Ennemis se deffendoient vigoureusement, depécha un

Courier pour donner avis à Osman de ce qui s'estoit passé, & le pria de

luy envoyer quelques piéces de Canon. Osman apprit avec chagrin la

déroute des siens, il ne croyoit pas que les Arabes deussent faire teste

à son Armée, & craignant que les Soldats de la Mer ne quittassent la

partie, il envoya sur des Chameaux quatre petites Coulevrines pour

épouvanter les Gibelins, qui dans leur païs n'avoient jamais veu

d'artillerie, & commanda cent Captifs Chrestiens pour la conduire,

lesquels trouverent l'invention de la pointer sur des montagnes, où l'on

voyoit quelques débris de Forteresses; Pendant que l'Infanterie Turque

attiroit les Rebelles au combat, l'Artillerie fit si grand feu qu'elle

donna de la terreur aux Gibelins.

Les Chrestiens se signalerent en cette occasion, faisant joüer

l'Artillerie si à propos, & se mélant avec tant d'ordre & de valeur dans

les attaques les plus perilleuses, qu'ils se rendirent plus redoutables

aux Gibelins que les Levantis, & les obligerent d'abandonner leurs

Forts. Le lendemain Regep apprit par des Transfuges que les Rebelles se

retiroient, & que les Chefs avoient pris la fuite; ainsi les Turcs se

voyant maistres du Champ de bataille, les poursuivirent si vivement

qu'ils en passerent plusieurs par le fil de l'épée, & firent des

prisonniers qui promirent le soir à Regep de luy livrer les deux

principaux Chefs. Regep les ayant en son pouvoir fit enchaîner vingt

Arabes des plus seditieux qu'il fit conduire à la Ville, & aprés s'estre

emparé des richesses & des bestiaux des vaincus, il alla du costé de

Bengase, de Derne, & de Mesrata, pour lever la garamme ou la taille des

fruits, & se saisir en mesme temps des biens de ceux qui estoient morts

de la peste, laquelle estoit cessée il y avoit plus de deux ans. J'ay

déja dit que suivant la coûtume de Barbarie, les Bachas aprés la mort

des Chefs de famille prennent leur dépoülle, & font telle part qu'ils

veulent aux heritiers, sans qu'il soit permis de se plaindre du partage,

quelque injuste qu'il soit; Et c'est pourquoy les Barbares enterrent

leur argent & tuent l'Esclave dont ils se sont servis pour faire la

fosse, de crainte qu'il ne revéle le tresor au Bacha, dans l'esperance

qu'ils en joüiront en l'autre monde, selon les promesses de leur

Prophete.

Regep à la fin de l'Automne retourna victorieux à Tripoly. Le jour qu'il

y fit son entrée, l'Infanterie parut le matin sur une hauteur proche

d'une Mosquée, où tous les Marabous de la Ville s'estoient assemblez

pour donner leur benediction à cette Armée triomphante. La marche

commençoit par les Soldats qui conduisoient les animaux qu'on avoit pris

aux Gibelins, c'estoit des Chévres, des Moutons, des Boeufs, des Lions,

des Gazelles & des Autruches; en suite une partie de la Cavallerie

conduisoit les Chameaux & les Dromadaires chargez du butin des Ennemis;

l'autre accompagnoit le bagage avec les Chevaux Barbes, les plus beaux

qu'on avoit pû trouver dans la Province de Gibel; Regep au milieu d'un

gros Escadron finissoit la marche, il estoit environné des Officiers, &

derriere luy estoient les deux Chefs des Rebelles, avec les vingt Arabes

prisonniers enchaînez deux à deux, qui augmentoient la gloire du

Vainqueur; Il ne fut pas plûtost arrivé dans la plaine proche de la Mer,

qu'il fut salué par le Divan & par les Capitaines des Navires, &

complimenté par Osman Gouverneur de la Marine; On fit alors une décharge

de Canons du Chasteau, qui fut suivie de ceux des Vaisseaux, & Regep fut

diverty jusque à la Ville par des courses de Chevaux, & par des tireurs

de Lances; Le Bacha vint le recevoir à la porte du Palais, & aprés luy

avoir témoigné la joye qu'il avoit de son glorieux retour, il l'honora

de sa Campanisse ou manteau garny de perles & de diamans, & luy fit

d'autres presens tres-riches, en reconnoissance des obligations qu'il

luy avoit d'avoir delivré la Capitale, des courses continuelles des

Arabes, qui avoient tâché plusieurs fois de s'en rendre les Maistres. Le

lendemain le Bacha fit distribuer aux Soldats le butin des Rebelles, on

en fit part aux Captifs Chrestiens, qui avoient beaucoup contribué à la

victoire. Quelque temps aprés ces réjoüissances, le Bacha voyant que les

Arabes prisonniers ne pouvoient se racheter, leur fit couper les bras &

les jambres hors la Ville, avec deffenses de leur donner à manger; quoy

que les Turcs soient de mesme Religion que les Arabes, ils ont moins de

pitié d'eux, que des Chrestiens. A l'égard des deux Chefs de la

sedition, ils demeurerent enchaînez dans la prison du Chasteau, jusques

à ce que le Bacha eût receu une grande somme d'argent pour leur liberté;

mais au lieu de tenir la parole qu'il leur en avoit donnée, il les fit

étrangler de nuit, & jetter leurs corps dans la Mer. Cela fait bien

connoistre que le Bacha de Tripoly n'avoit ny foy ny humanité.

Depuis mon retour de la Campagne, je logeay dans la nouvelle prison dont

j'avois refusé d'estre l'écrivain, les Gardes pour se vanger de mon

refus me mirent au travail de la Marine, qui est un des plus penibles

des Captifs, aprés celuy de la moisson dans les deserts. J'y aurois sans

doute succombé sans le secours de Baba Manoly, qui me donna le moyen de

m'en retirer; il avoit sceu que j'avois pris soin d'allumer une lampe

dans la Chappelle du nouveau Cachot, & de faire la priere tous les soirs

aprés la retraite des Chrestiens, afin de les exciter à quelque

devotion, parce que nous n'avions point de Prestres, & que par

consequent nous estions privez de la consolation des Sacremens; Ce bon

homme me prit en affection, & me donna quatre écus pour faire quelque

petit trafic & m'exempter du travail, en payant deux Piastres par mois

aux Gardes de la prison. Plus de cent Captifs trafiquent dans la Ville

de cette maniere, les uns sont pour le service des Marchands Chrestiens,

les autres sont Cordonniers, Tailleurs d'habits, Barbiers, & la plus

grande partie fait Cabaret; Il est vray que tous sont obligez de

travailler quand on frete les Navires pour aller en course. Mon premier

métier fut de blanchir le linge des Marchands Chrestiens, avec lesquels

je gagnay quatre écus en deux mois. Ce petit gain & quelque autre

fortune me firent entreprendre de donner à manger, non-seulement aux

Chrestiens, mais encore aux Levantis & aux Renegats. Je fis la cuisine à

la Françoise, ce qui m'attira la pluspart des Renegats, lesquels

quittoient leur mauvaise chere pour venir manger de mes ragouts; Il est

vray que j'y mélois de la chair de Porc, qui est deffenduë par

l'Alcoran. Les prises continuelles que faisoient les Pirates, me firent

gagner dix écus en trois mois. Mais je fus obligé d'abandonner le

Cabaret, parce que malheureusement un Eunuque de la Sultanne s'estant

apperceu qu'il avoit souvent mangé de cette viande deffenduë, voulut me

poignarder, & sans le secours de deux Renegats qui n'estoient pas si

scrupuleux que luy, il m'auroit assassiné. Cette disgrace m'obligea de

quitter l'Auberge, de peur d'estre maltraité par ces odieux Gardes du

Serrail, que je ne pus appaiser qu'avec des presens. Je fis en suite le

Boucher à l'insceu des Turcs, ausquels il n'est pas permis de manger la

chair des animaux qui ont esté tuez par les Chrestiens. Les Marchands &

les Consuls aimoient mieux acheter de moy que des Barbares, qui n'ayant

plus le debit des viandes qu'ils destinoient pour les Chrestiens, se

douterent qu'il y avoit quelque Captif qui se méloit de faire boucherie.

Ils avertirent les Juifs qui afferment les Gabelles de la Ville, de

prendre garde à l'entrée des bestiaux, ce que les Juifs firent avec tant

d'exactitude qu'ils me surprirent en faute. N'ayant pû un Vendredy

arriver à temps pour faire entrer dans la Ville un Boeuf, six Moutons &

quatre Chévres, par une fausse porte proche du Chasteau, laquelle étoit

gardée par un Renegat qui m'en facilitoit l'entrée, pendant que la

grande porte de la Ville estoit fermée, & que les Turcs estoient occupez

à faire leur priere; les Juifs qui faisoient sentinelle virent proche du

bord de la mer mes bestiaux dont je m'estois eloigné, & s'en saisirent.

Je n'osay les reclamer de crainte de l'amende & de la bastonnade, estant

deffendu d'en faire entrer par cette fausse porte; ainsi je perdis en un

jour ce que j'avois eu bien de la peine à gagner en six mois.

Quelques Esclaves de qualité qui se croyoient dans l'impuissance d'estre

rachetez, à cause des grandes sommes que le Bacha leur demandoit,

écrivirent à leurs amis Chevaliers qui estoient à Malte pour y faire

leur caravane, & les prierent d'envoyer une Barque avec un signal, dans

laquelle ils pussent se sauver; Les frequentes sorties des Corsaires

empécherent plusieurs fois que la Barque envoyée aux Captifs, ne parut

sur les costes aux jours assignez; Un apres midy que les pécheurs

retournoient de la Mer, elle se trouva parmy eux sans qu'elle fut

reconnuë. Il ne parut d'abord qu'un vieillard habillé à la Moresque, qui

vint prendre terre au dessus du Chasteau, proche duquel il feignit de

pécher. Aprés avoir demeuré quelque temps sur le rivage de la Mer, il

apperceut deux Captifs qui se retiroient à la Ville, lesquels il convia

de s'embarquer. Vous pouvez juger avec quelle joye ils accepterent les

offres de leur liberateur, qui apprit d'eux avec déplaisir que les

Captifs qu'il cherchoit estoient ce jour-la enfermez dans les prisons,

parce que c'estoit un Vendredy, auquel jour les Turcs croyent qu'ils

seront exterminez par les Chrestiens dans leurs Mosquées. Ceux de la

Barque Maltoise qui s'estoient mis le ventre contre terre de peur

d'estre reconnus des Barbares que entroient dans la Ville ou qui en

sortoient, descendirent pour aller recevoir les deux Captifs, qui

avertirent le Capitaine du danger qu'il y avoit, s'il demeuroit plus

longtemps en ce lieu, & aprés avoir fait embarquer par force un jeune

Turc qui s'en retournoit à la Campagne, ils se servirent de leurs rames

pour se retirer en diligence; la sortie de la Barque avec precipitation,

fit connoistre aux Turcs qui gardoient la Marine, qu'elle estoit

étrangere. C'est pourquoy le Commandant voyant la vitesse avec laquelle

elle fit le trajet pour se mettre à la voile, fit partir en diligence

des Barques legeres pour arrester cette fugitive, mais ce fut

inutilement, & avant que les Turcs arrivassent aux Ecueils, ils

perdirent de veuë la Barque Chrestienne que Dieu conduisoit, &

retournerent à la Ville où ils déchargerent leur colere sur les Captifs

qui tomberent sous leurs mains.

L'esclave religieux, et ses avantures · 第 9 / 11 题