Capitaine Augustin Maltois qui trafiquoit sur la coste de Barbarie,
estant venu peu de temps aprés cette action à Zoara, Ville du Royaume de
Tripoly, où sont les plus belles salines de l'Afrique, se saisit de sa
personne par l'ordre du Bacha, & sur de fausses accusations d'avoir fait
des descentes en terre & d'y avoir causé du desordre, il le fit mourir
cruellement; & tous les Chrestiens de son équipage furent faits Captifs.
L'un de ces heureux Esclaves qui s'estoient sauvez estoit Maltois, &
avoit eu le nez & les oreilles coupez pour avoir voulu s'enfuir; l'autre
estoit Italien & Tailleur d'habits, qui travailloit dans le Chasteau.
Dieu voulut recompenser ce dernier de la liberté, pour les charitez
qu'il avoit exercées durant son esclavage, non-seulement envers les
Chrestiens, mais encore envers les Oyseaux; Il se retranchoit le
necessaire pour acheter des Cailles, des Tourterelles, des Pigeons, &
autres en vie, ausquels il donnoit la liberté, priant Dieu de la luy
donner de mesme, puisque ses parens estoient dans l'impuissance de le
délivrer. Je puis dire à sa loüange, qu'il se privoit de sa nourriture
pour soulager les malades. Aussi le Pere de misericorde luy procura
cette occasion favorable, dans le temps qu'il l'esperoit le moins,
estant veritable que la Barque n'estoit point venuë pour luy.
Dans le mesme temps les Corsaires de Tripoly prirent un Navire François
qui venoit d'Alexandrie, le Capitaine s'apelloit Jean Seaume de la Ville
de la Ciouta, & il trafiquoit pour Messine. Parmy ceux qu'on avoit fait
Captifs dans ce Navire, il y avoit un Religieux de l'Ordre de Saint
François, nommé le Pere Philippes de la Ville de Pontoise, qui avoit
demeuré trois ans en la Terre Sainte, pour le service des Chrestiens qui
visitent les Saints Lieux où se sont passez les Mysteres de nostre
redemption; Ce bon Pere fut racheté par son Ordre, aprés huit mois de
captivité. Un si fidelle témoin des miseres que je souffrois estant
arrivé en France, avança beaucoup ma liberté; mes parens qui n'avoient
point eû de mes nouvelles depuis trois ans, me croyoient ensevely parmy
ceux qui estoient morts de la peste; Il disposa si bien les choses en ma
faveur, & leur donna de si bonnes instructions de ce qu'ils devoient
faire pour me racheter, qu'ils changerent la commodité de Thunis où le
Chevalier de Tonnere estoit Captif, & me retirerent de la Barbarie par
d'autres voyes, comme je feray voir dans la suite. Un jeune Savoyard
natif de Montmelian, qui avoit esté fait Esclave sur Mer avec moy, fut
reconnu parmy ces nouveaux Captifs, c'est celuy duquel je vous ay promis
l'Histoire, dans le quatriéme Chapitre de la presente Relation. Comme il
estoit jeune & bien fait, Osman Bacha de Tripoly, le choisit avec
d'autres Captifs & des Noirs, pour en faire un present au Bacha d'Egypte
son amy. Il ne demeura pas six mois au grand Caire qu'on le fit renoncer
à sa Religion par la rigueur & l'artifice, & on luy donna le nom de
Selim; Le Bacha fit bien élever nostre jeune Renegat, qui se rendit
habile dans l'écriture & dans le langage du païs, en quoy conciste toute
la doctrine des sçavans de l'Egypte. Le Bacha qui l'aymoit à cause de
son merite, luy donna la Charge de Casanadal ou Tresorier du Serail,
sans neanmoins avoir permission d'y entrer, qu'en la compagnie des
Eunuques. Ces deffences n'empécherent pas Selim de satisfaire sa
curiosité au peril de sa vie, & de voir ce qui se passoit dans le
Serrail; Un jour comme il se promenoit dans un Jardin proche de ce
Palais, Astera la plus belle des Sultanes luy jetta un billet dans
lequel il y avoit un Diamant, elle luy marquoit l'estime qu'elle avoit
pour luy depuis qu'il portoit le Turban, qu'elle desiroit le voir
habillé à la Turque, & le conjuroit de tout entreprendre pour luy rendre
visite & répondre à sa tendresse. Selim s'estant retiré dans un Jardin
d'Orangers pour mediter sur le billet de la Sultane, un Eunuque le vint
avertir de sa part, que le Bacha devoit aller l'aprés midy se promener à
la Campagne avec des Turcs qui estoient arrivez de Constantinople,
qu'Astera preparoit une comedie dans son appartement, pour divertir le
Bacha qui la devoit visiter dans peu de jours, & que pour donner de
l'ombre elle avoit besoin de grandes toilles, dans lesquelles on
l'enveloperoit pour faciliter son entrée. Selim ne sçavoit à quoy se
resoudre, d'un costé le danger d'une mort cruelle l'épouvantoit, de
l'autre il craignoit d'encourir la haine d'Astera qui l'avoit protegé
depuis son arrivée au Caire, & qui luy donnoit des marques si touchantes
de son amitié. Mais l'amour qu'il avoit pour Astera dont il connoissoit
les charmes, ne le laissa pas long-temps dans cette irresolution, il se
détermina en faveur de sa maistresse, & dit à l'Eunuque que la perte de
sa vie, n'estoit pas capable de l'empécher d'obeïr aux volontez de la
Sultane. Pendant que le Bacha traitoit ses amis hors la Ville, l'Eunuque
vint trouver Selim qu'il chargea sur un Chameau envelopé de toille, & le
conduisit au Serrail, où deux Officiers Noirs l'enleverent comme un
precieux paquet qui appartenoit à la Sultane. Ne troublons point
l'entretien de ces amans, & contentons nous d'apprendre que Selim sortit
du Serrail aussi heureusement qu'il y estoit entré, & qu'il fut mis dans
une grande corbeille couverte d'un riche ouvrage de soye, que la Sultane
avoit fait de sa main, & qu'elle envoyoit en present au Bacha. Le jour
qu'on representoit la Comedie dans l'appartement d'Astera, estant arrivé
elle demanda permission au Bacha d'avoir les joüeurs d'Instrumens, parmy
lesquels il y avoit trois jeunes Turcs, quatre Eunuques & Selim qui
conduisoit la Musique, parce qu'il la sçavoit & qu'il joüoit des
Instrumens. Selim ne devoit entrer au Serrail qu'avec le Bacha, qui
commanda aux autres Musiciens de s'y rendre de bonne heure, afin de
donner quelques Preludes aux Sultanes en attendant la compagnie; Cette
repetition fut ennuyeuse à Astera, à cause de l'absence du principal
Acteur qui entra au Serrail avec le Bacha, mais comme le Bacha fut
obligé de demeurer dans l'appartement de quelques femmes qui devoient
sortir le mesme jour du Serrail, dont il gratifioit ses amis; Astera eut
l'adresse de tirer Selim à l'écart, & de menager avec luy quelques
momens de conversation, celle qu'ils eurent ensemble leur fit presque
oublier que le Bacha n'estoit pas éloigné, & sans la garde des servantes
qui les avertirent à propos de son approche, ils eussent esté surpris.
Astera estoit Armenienne & plus Chrestienne dans l'ame que Mahometane,
sa beauté la faisoit distinguer des autres femmes du Serrail qui en
avoient de la jalousie; ses intrigues avec Selim furent conduites avec
tant de precaution, & elle se servit de mediateurs si fideles, que Selim
ne fut jamais découvert. L'amour & la fortune sont ordinairement pour
les jeunes & agreables personnes, & se plaisent à favoriser la hardiesse
de leurs entreprises. Cependant soit que la passion de Selim fut
diminuée, ou qu'il craignît qu'elle ne l'entraînast dans le precipice,
ou pour mieux dire le remords qu'il eut de son libertinage, le fit
resoudre d'abandonner Astera, l'Egypte & le Mahometisme. Il confia son
secret à un Maronite agent des Chrestiens de Jerusalem, qui faisoit
souvent le voyage du Caire & de Babylone, pour rendre service aux
Marchands Chrestiens qui negocioient dans ces Villes. Le Maronite fut
ravy de sçavoir la resolution de Selim, qu'il conseilla de se retirer
chez les Religieux de Saint François de Jerusalem; il offrit mesme de
l'accompagner, & luy dit qu'il devoit esperer d'obtenir la liberté, dans
la mesme Ville où Dieu avoit délivré le genre humain de l'esclavage du
Demon. Selim s'abandonna entierement à sa conduite, & aprés avoir pris
leurs mesures & fait quelques provisions pour traverser le desert, ils
partirent du Caire à pied habillez en Arabes, leur voyage fut si heureux
qu'ils éviterent les voleurs qui errent sans cesse dans le chemin, & se
rendirent en dix jours au Convent des Cordeliers, qui receurent Selim
avec bien de la joye. Ces bons Peres reçoivent à bras ouverts, ceux qui
rentrent dans le sein de l'Eglise, de quelques endroits de la Turquie
qu'ils puissent venir, & quand ils reconnoissent que leur conversion est
veritable, ils leur procurent un embarquement pour retourner en terre
Chrestienne, quoy qu'il y ait beaucoup de danger pour eux, & pour les
Capitaines qui reçoivent dans leurs Navires des passagers qui sont
circoncis, & qui ont porté le Turban en Barbarie. Selim aprés avoir
séjourné trois mois en Jerusalem, & édifié par l'austerité de sa
penitence, les Chrestiens qui visitoient lors les Saints Lieux, fut
envoyé en Alexandrie travesty en Matelot, pour s'embarquer sur un Navire
qui attendoit le vent favorable, afin de se mettre à la voile pour
Messine; & en cét équipage le Capitaine le receut en son bord, à la
recommandation des Religieux.
Ce mesme Navire fut par malheur pris par les Corsaires Tripolins, &
Selim se vit une seconde fois Captif dans la même Ville. Les Turcs & les
Renegats qui l'avoient reconnu, ne furent pas plûtost arrivez à Tripoly
qu'ils en avertirent le Bacha, lequel fit assembler le Divan & les
Cadis, pour juger le criminel selon la Loy de Mahomet, Selim ayant avoüé
volontairement qu'il avoit vescu dans la Religion Mahometane pendant
cinq années & qu'il s'estoit converty depuis peu, les Juges le
condamnerent à estre bruslé vif. La rigueur de cét Arrest n'estonna
point sa constance, il méprisa égallement les promesses & les menaces
des Turcs, & demeura ferme dans la resolution qu'il avoit prise d'expier
par sa mort les desordres de sa vie. Déja le bucher estoit preparé & il
sortoit du Chasteau pour aller au lieu de son suplice, lorsque le Bacha
fut averty qu'on avoit fait Esclave sur le mesme Vaisseau un Armenien
qu'on croyoit aussi estre Renegat, cela fit remettre l'execution au
lendemain. A la verité l'Armenien portoit la Tuppe afin de passer plus
facilement dans l'Europe Chrestienne où il se retiroit avec de riches
marchandises; Mais on reconnut qu'il n'avoit point esté Circoncis, ce
qui luy sauva la vie & Osman se contenta de son esclavage & de s'emparer
de sa dépoüille. Il est deffendu aux Grecs, aux Maronites, aux Georgiens
& aux Armeniens de se retirer parmy les Chrestiens avec leur bien, c'est
pourquoy les Pirates de Barbarie les font Captifs quoy qu'ils soient
sujets du Grand Seigneur comme je l'ay déja remarqué.
Dans cette conjoncture Baba Manoly Grec, & un Officier qui estoit
veritable Turc furent toûchez de la disgrace de Selim & resolurent
d'aller ensemble au Palais pour obtenir sa grace; Ils representerent au
Bacha que les cendres de Selim ne serviroient qu'à infecter l'air qui
n'estoit pas trop purifié depuis la Peste, qu'il seroit assez puny par
les miseres qu'on luy feroit souffrir dans les plus rudes travaux, & que
les Princes Chrétiens pouroient se ressentir de cette cruauté aux dépens
des Turcs qui estoient Captifs dans leurs Estats. Deux Marabous qui
avoient esté toute la nuit dans la Prison pour tâcher de le pervertir
assûrerent aussi le Bacha qu'on luy avoit fait prendre le Turban par
force. Ces choses jointes aux prieres de la principalle Sultane que
Selim avoit servie avant que d'estre envoyé au grand Caire, appaiserent
Osman qui accorda sa grace. Il fut chargé de fers & conduit en la Prison
voisine du Chasteau avec ordre aux Gardes de l'employer dans les travaux
les plus penibles. Il ma protesté plusieurs fois avant mon départ que
les plus horribles tourmens estoient incapables de le faire changer, &
que puisque ses péchez l'avoient rendu indigne de la gloire du Martyre,
il acceptoit avec joye les peines de sa captivité pour la satisfaction
de ses crimes.
Chapitre XII.
_Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux que le
Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut obligé de luy
procurer la liberté; Captivité d'un Religieux Augustin; amitié
fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, &
dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire à la
Campagne; l'Autheur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial;
le danger auquel il s'expose proche d'une Mosquée; une Barque arrive de
Marseille dont le Capitaine luy donne esperance de sa liberté._
Le Grand Visir ayant appris que les Corsaires de Tripoly avoient fait
sur Mer des prises Considerables, & qu'Osman ne s'empressoit pas de
payer le tribut à la Porte comme les autres Bachas, luy envoya de
Constantinople un Chaoux pour le faire ressouvenir de son devoir, &
peut-estre pour luy demander sa teste. Ce n'est pas pourtant que les
Renegats qui gouvernent dans la Barbarie obeïssent facilement aux ordres
de la Porte, & qu'ils ayent autant de foy aux réveries de l'Alcoran que
les Musulmans, lesquels à la premiere demande du Grand Seigneur se
laissent couper la teste dans l'esperance d'estre plus heureux & plus
riches en l'autre Monde qu'en celuy cy. Le Navire qui conduisoit le
Chaoux fut pris par les Galeres du Grand Duc de Toscanne, Osman n'en fut
pas fâché quoy qu'il fût obligé de payer la Rançon du Chaoux & de sa
suitte, parce que les Gouverneurs des Provinces à qui ces Officiers sont
envoyez, leurs doivent procurer la liberté à quelque prix que ce soit.
Comme le Bacha entretenoit à Florence des intelligences secretes, il ne
luy fut pas difficile d'obtenir la liberté du Chaoux; comme aussi il
sçavoit que le Grand Duc avoit pour son divertissement un Parc remply de
Bestes sauvages, il luy envoya deux Lions masle & femele, deux Leopards,
deux Tigres, une Civette, deux Chameaux, deux Dromadaires masle &
femele, six Gazeles, six Autruches, des Singes, des Monines, des
Bragons, des Sapajoux, plusieurs Oyseaux de diverses couleurs, six
Chevaux Barbes richement équipez & six Esclaves Chrestiens sujets du
Grand Duc pour avoir soin de cette arche de Barbarie. Le present étant
arrivé à Florence le Grand Duc ne pût s'empécher de dire qu'il recevoit
plus de bestes qu'il n'en donnoit, & qu'il auroit le plaisir de les voir
dans son Parc, au lieu de voir dans ses Galeres des Turcs enchaisnez. Le
Chaoux aprés avoir veû les beautez de Florence, de Pise & de Ligourne
fut embarqué sur le mesme Navire avec sa suitte pour estre conduit à
Constantinople. Ce fut un effet de l'adresse & de la Politique du Bacha
qui en avoit prié le Grand Duc, parce qu'il craignoit, si l'échange
venoit à Tripoly, de recevoir chez luy un hoste qui pour remerciment
feroit peut-estre executer des ordres qui luy seroient funestes.
La Captivité d'un Religieux Augustin de Sicile, nommé Daniel, & qui
n'estoit que Soûdiacre, merite d'avoir icy sa place pour avoir esté la
cause d'une action memorable d'amitié fraternelle. Il y avoit dix ans
qu'il souffroit à Tripoly toutes les miseres de la servitude, la
delicatesse de son aage & de son temperament ne l'avoit pas empesché
durant la Peste de servir avec zele les Chrestiens qui en estoient
frappez, & les Turcs luy avoient fait en vain toutes les persecutions
imaginables pour en faire d'un Ministre de Jesus-Christ un Marabous de
la Mosquée. Pour comble de malheurs il voyoit qu'il n'y avoit pas
d'apparence qu'il fût racheté ny par son Ordre ny par ses Parens; Mais
Dieu qui n'abandonne jamais ceux qui ont confiance en sa misericorde,
inspira son frere de venir à Tripoly pour contribuer à sa liberté. Il
estoit Charpentier de Navire, & ces Ouvriers sont rares & necessaires
dans la Barbarie; Aussi les offres que ce frere charitable fit de rester
en ostage pour le Religieux pendant qu'il iroit en Sicile ramasser des
Charitez pour payer sa Rançon, furent acceptées par le Bacha qui permit
à Frere Daniel d'aller en son Pays. Ce bon Religieux ayant amassé en
trois mois de temps quatre cens écus dont il estoit convenu pour sa
Rançon, ne manqua pas de retourner à Tripoly & de retirer son frere. Les
Turcs admirerent la tendresse & la confiance des deux freres &
demeurerent d'accord qu'il falloit estre Chrestien pour estre capable
d'une pareille generosité. Osman pria le Religieux de séjourner quelque
temps à Tripoly pour y faire la fonction de Prestre, parce qu'il n'y en
avoit point, Frere Daniel representa au Bacha qu'il n'en pouvoit pas
faire le Ministere & qu'il estoit obligé de retourner en son Pays pour
s'y faire ordonner, le Bacha en presence de plusieurs Consuls &
Marchands Chrestiens luy dit serieusement qu'il luy donnoit permission
de dire la Messe, & de faire toutes les fonctions du Sacerdoce, ce qui
donna occasion de rire à la compagnie. Frere Daniel répondit au Bacha
que son autorité ne s'estendoit point sur l'Eglise Romaine, & qu'il y
avoit bien de la difference entre les Prestres des Chrestiens & les
Marabous des Turcs. Osman voyant qu'il ne pouvoit rien obtenir du
Religieux offrit a son frere de luy donner les quatre cens écus s'il
vouloit travailler de son mestier à Tripoly pendant six ans, dequoy le
Sicilien s'excusa sur ce qu'il estoit marié, & qu'il luy estoit deffendu
d'exercer son Art dans la Turquie sous des peines trés-rigoureuses. Ces
refus ne retarderent point le départ des deux freres ausquels le Bacha
fit des presens & donna des provisions pour s'en retourner en Sicile où
ils arriverent heureusement. Frere Daniel s'est occupé depuis son retour
à recueillir des aumosnes pour racheter plusieurs Captifs de ses amis
qui chanceloient dans leur Religion.
Un Vaisseau de Tripoly qui venoit de la Mer au delà de Constantinople
chargé de bois pour la construction des Navires échoüa à terre à deux
lieux de la Ville aprés avoir essuyé une furieuse tempeste. Nous fûmes
deux cent Captifs occupez à sauver du Naufrage ces bois qui sont rares
en Barbarie & qu'on est obligé d'aller chercher en des Pays esloignez.
C'estoit au commencement de l'Esté que les chaleurs sont excessives, &
par malheur il s'esleva un vent du Midy que les Arabes appellent vent de
Bournon qui dura trois mois. Les Esclaves pendant ce temps-là endurerent
beaucoup à cause de l'entrée & de la sortie de la mer, & l'air fut si
chaud que tous les fruits de la Campagne furent bruslez, excepté celuy
du Palmier qui se nourrit de chaleur. A peine pouvions-nous le soir
retourner à la Ville, les sables nous brusloient les pieds, &
generallement la chaleur fut si violente que les oyseaux moururent à la
Campagne avec une infinité de bestes qui ne purent trouver d'azile pour
s'exempter de l'ardeur du Soleil. Trois Esclaves & six Arabes qui
conduisoient des Chameaux chargez de bois & de charbon pour le Chasteau
furent bien heureux de trouver une Grotte pour se mettre à couvert;
comme ils se disposoient d'en partir de nuit, ils apperceurent deux
Lions qui s'y estoient retirez pour le mesme sujet, ces bestes
oublierent tellement leur ferocité naturelle qu'elles ne firent point de
difficulté de les suivre paisiblement à la Ville. A la verité c'estoit
de jeunes Lions qui se rendirent si familiers qu'on les laissa promener
par les ruës; Mais estans devenus grands ils firent plusieurs massacres
& on fut obligé de les enfermer. A peine ce travail fut achevé que nous
fûmes occupez à éparmer quatre Navires qui alloient en course. Les
Barbares precipitent toûjours ces travaux, Car en deux jours il fallut
changer les Equipages, décharger les Canons & faire la provision d'eau
qu'on prend en des bassins proche de la Mer & qu'on porte avec des
cruches dans les Barques qui sont exposées aux vagues de la Mer.
Soliman Caya ne discontinuoit point de faire la débauche avec le Consul
Anglois & des Renegats Officiers de la Marine. Le Bacha son oncle luy
témoigna plusieurs fois que cette conduite ne luy estoit pas agreable &
que les Musulmans en estoient scandalisez; Ce qui obligea Soliman
d'aller en des Jardins afin d'y avoir la liberté de boire du vin, &
mesme if resolut de faire bastir une Maison de Campagne pour mieux se
cacher au Bacha. On commença l'ouvrage qui devoit estre composé de
quatre Pavillons & de six Jardins differens ornez de ce qu'il y avoit de
plus rare dans le Pays sans comprendre les curiositez qu'il avoit fait
venir de l'Europe. Nous fûmes quatre cens Chrestiens occupez à ce
travail, outre les Turcs, les Arabes, les Grecs & les Negres qui furent
destinez à la construction de toutes les Murailles, les Chrestiens
eurent pour leur partage le bastiment de la Maison, la peinture des
chambres & tout ce qui estoit necessaire pour la beauté des appartemens
& des Jardins. Un jour les murailles d'un Pavillon fort élevé tomberent
& trente Negres furent ensevelis sous les ruines sans incommoder les
Chrestiens qui travailloient aux environs. Le bruit courut que l'endroit
où les murailles estoient tombées appartenoit à un Marabous lequel
s'estoit servy de l'art Magique qu'il sçavoit pour ce vanger du Caya qui
luy avoit usurpé son heritage. Soliman n'osa s'en plaindre, & satisfit
le Marabous parce qu'il estoit Officier de la principalle Mosquée, & de
peur aussi qu'il ne fît derechef perir ses Esclaves Negres qui firent
difficulté de continuer cét ouvrage, & se plaignirent que les Chrestiens
estoient preferez aux Mahometans; Mais la response de Soliman, qu'il
estimoit plus un Captif Chrétien que vingt Negres leur imposa silence.
Les Pauvres Esclaves souffrirent une faim extrême dans ce travail, parce
que le Caya pour satisfaire à sa débauche leur retranchoit une partie de
leur subsistance, & que le vent de Bournon avoit bruslé les fruits qui
dans cette saison devoient estre leur principale nouriture.
Depuis la prise de mon bestial dont je ne pûs avoir raison parce que le
Bacha favorise les Juifs qui tiennent les Gabelles, je fus employé à la
Marine, sans jamais perdre l'esperance que Dieu finiroit bientost ma
captivité. Pendant l'Hyver je cherchay les occasions de reparer la perte
que les Juifs m'avoient causée. Un Vendredy qu'ils faisoient blanchir
des toiles sur un Rocher proche de la Mer, je fus les amuser du costé de
terre pendant que Grimonville mon camarade vint à la nage derriere un
tonneau, pour mieux joüer son personnage, il ne fut pas plustost arrivé
à l'autre extremité du Rocher que jettant un petit crampon de fer
attaché à une corde il tira une piece de toille qu'il mit dans le
tonneau & s'en retourna à la faveur du vent à la Marine; les Juifs qui
ne s'estoient pas apperceus de la ruse, me dirent des injures sur ce que
je voulus leur persuader que leur toile avoit esté emportée par quelque
Monstre marin. Le soir retournant à ma Prison je passay par la
Juifverie, où je donnay quelques allarmes prés de la Sinagogue pendant
que Grimonville & d'autres Captifs firent un bon butin chez un des plus
puissans Marchands de la Ville. En suite j'aperceus un Juif qui
conduisoit un Mouton avec une corde, je ne fis point d'autre ceremonie
que de la couper par derriere & de le suivre en tenant le bout tandis
que mon compagnon s'enfuit avec l'animal qu'il avoit chargé sur ses
épaules. Si-tost que je le vis hors de danger je quittay la corde & fis
semblant de suivre le Juif, lequel se retournant pour en sçavoir le
sujet fut bien surpris de ne plus trouver le Mouton. Son plus grand
chagrin estoit qu'il l'avoit destiné pour les Cacans qui ne mangent que
de la viande approuvée par le Sacrificateur; cét officier aprés avoir
égorgé la beste regarde s'il n'y a point d'impureté dans les intestins,
& s'il en trouve, il déclare qu'elle n'est pas selon la Loy; cette
Sentence oblige le Boucher de la vendre à vil prix aux Arabes ou aux
Esclaves qui ne font pas difficulté d'en manger. Les riches & les devots
de la Sinagogue font faire la dissection des viandes par des Officiers,
sur tout de la cuisse où ils ne laissent ny graisse, ny nerfs, ny
muscles en memoire de ce que le Patriache Jacob y fut blessé en
combattant contre l'Ange, & parce qu'ils sont dans l'incertitude en
laquelle des deux cuisses il fut blessé, ils les purifient égallement de
peur de transgresser la Loy. Huit jours aprés Grimonville se vestit à la
Moresque, & passans ensemble le soir devant une Mosquée où les Turcs
s'assembloient pour faire leur Salem, il eut la temerité d'y entrer
quand la priere fut commencée. Les Turcs ont coûtume de se laver avant
que d'y entrer, & de laisser leurs Babouches proche de la porte en des
lieux faits exprés; durant que Grimonville prit quinze paires de
souliers je fis la garde, & jamais sentinelle perduë n'a esté si en
danger que je le fus ce jour-là puisque nous nous exposions à estre
supliciez; les Juifs acheterent nostre larcin qui servit en partie pour
nous habiller de toile. Le Bacha se fit un plaisir d'entendre le recit
de cette avanture, & railla les Turcs qui avoient perdu leurs Babouches;
ils demandoient justice du sacrilege qu'ils disoient avoir esté commis
dans la Mosquée; mais le Bacha leur répondit que le vol des souliers
estoit pardonnable à des personnes qui en avoient besoin.
Au commancement de la huitiéme année de mon Esclavage je fus accablé de
toutes les miseres imaginables, & j'avoüe à ma confusion, que dans le
temps que je perdois presque l'esperance que j'avois toûjours euë de ma
liberté, le Ciel disposoit en ma faveur les moyens de l'obtenir. Le Pere
Philipes de Pontoise Religieux de Saint François estant arrivé en France
solicita si vivement mes Parens qu'ils n'épargnerent rien pour me
retirer au plustost; Nicolas Baudeau fils d'un Orfévre de Paris, qui fut
racheté aprés la cessation de la Peste, les assura que j'en avois esté
preservé. La liberté du sieur Remy de la Tille de Noyon me fut un sujet
de consolation dans ma misere, par malheur la Barque de Marseille qui
apportoit sa rançon fut prise par les Corsaires de Thunis; à la verité
l'argent estoit asseuré à Marseille, mais le retardement de sa liberté
le mit en danger s'estre envoyé à Constantinople à cause de sa jeunesse,
& l'obligea de séjourner à Tripoly plus qu'il ne s'estoit imaginé.
Lorsqu'il eût pris terre en Provence, ses premiers soins furent en
faveur des François de sa connoissance qu'il avoit laissez dans les
fers, & dans les Villes où il passa pour se rendre en son Pays, il vit
leurs parens & leurs amis qu'il exhorta de les délivrer. Il a eû tant de
charité pour les Esclaves que pour leur estre utile le reste de ses
jours il s'est fait Religieux dans la Congregation des R. R. Peres de
Nostre-Dame de la Mercy de la Redemption des Captifs devant l'Hôtel de
Guise à Paris, où il a donné durant vingt-deux ans des marques de son
zele pour le soulagement des Esclaves, demandant à Dieu dans ses saints
sacrifices la perseverance pour ceux qui chancellent dans la foy. Les
Religieux de cét Ordre qui passent les mers pour la Redemption sont
obligez par un quatriéme Voeu de rester en ostage quand l'argent ne
suffit pas pour satisfaire aux rançons & aux avances, c'est à dire aux
sommes excessives que les Infideles les contraignent de payer pour
racheter leurs Captifs qui sans ce prompt secours tomberoient dans
l'infidelité, ainsi qu'il est arrivé depuis vingt ans dans les Royaumes
d'Alger, de Fez & de Maroc, où les R. R. Peres de la Mercy ont fait
paroistre leur charité envers de jeunes Chrestiens qui estoient sur le
bord du precipice. Ainsi lorsque je me croyois quasi oublié des hommes,
Dieu suscitoit de temps en temps des personnes officieuses qui me
soulageoient dans ma misere & qui tâchoient d'adoucir mes chaînes dans
lesquelles il m'a toûjours protégé. En effet aurois-je pû sans son
assistance resister aux bastonnades, à la faim & aux fatigues que j'ay
souffertes? & ne serois-je pas succombé dans plusieurs occasions où des
Captifs moins coupables que moy ont esté seduits & ont fait nauffrage?
J'ay esté plusieurs fois dangereusement malade, j'ay servy long-temps
dans l'infirmerie, j'ay veu mourir de la peste des gens de toutes les
Nations & de toutes les Sectes, j'en ay esté attaqué, & cependant j'ay
recouvré une santé parfaite contre l'avis des Chirurgiens qui
desesperoient de ma guerison. Ne devois-je pas en deux rencontres estre
envelopé avec les Esclaves fugitifs? & la mort de Salem ne me
conserva-t'elle pas la vie qu'il vouloit me faire perdre pour se vanger
de mon refus? Enfin le Ciel ne m'a-t'il pas fait triompher des caresses
& des rigueurs de mes Patrons, des artifices de Zoes, de la beauté de sa
fille, de la rage de sa servante, de l'affection d'Isouf & d'Alima, & de
tous les charmes de l'amour, de la fortune & de la liberté apparente que
ces Infideles me vouloient procurer?
L'esperance que j'avois toûjours euë de mon rachapt ne fut pas vaine,
car j'en receus des nouvelles par une Barque de Marseille, dont le sieur
Mirangal Capitaine me mit és mains le 8. Janvier une lettre qui me
donnoit avis qu'il avoit ordre de me rachepter. J'en fis la lecture en
presence de Messieurs de la Barre & Gonneau Chevaliers de Malthe,
Grimonville de Rennes, Guibaudet de Dijon, & Chaillou Parisien de la ruë
Saint Denis prés du Sepulcre, lesquels furent surpris d'apprendre des
nouvelles de Paris à Tripoly en dix-sept jours. Il est vray que Monsieur
Giraud Banquier à Marseille lisant une lettre par laquelle Monsieur de
saint Amand assez connu à Paris, luy recommandoit de ne perdre aucune
occasion de me retirer au plustost de Barbarie, trouva le Capitaine
Mirangal qui attendoit dans l'Hostel de Ville l'expedition de son
Passeport, il le pria de differer quelque temps pour luy compter
l'argent necessaire pour ma rançon, à quoy le Capitaine ayant répondu
qu'il ne pouvoit attendre parce que sa Barque estoit à la voile, le
Banquier se servit de l'authorité de Messieurs les Consuls, lesquels sur
ce qu'il leur representa que j'estois esloigné de Provence & que perdant
une pareille occasion je ne pouvois estre rachepté de long-temps, ne luy
délivrerent point son Passe-port qu'il n'eust receu quatre cens écus du
Banquier qui luy donna ordre de ne rien espargner pour ma liberté. Le
Capitaine s'estant en suite embarqué dans sa Chaloupe, joignit sa Barque
qui avoit déja passé les forteresses des environs de la Ville, & le vent
luy fut si favorable qu'il arriva au Port de Tripoly le huitiéme jour de
son départ de Marseille. Le soir dans la Prison je fis part de ces
bonnes nouvelles à mes amis qui les receurent avec bien de la joye & à
peine la priere fut achevée que les Esclaves de ma connoissance vinrent
me feliciter. Depuis l'arrivée du Capitaine Mirangal je fus exempt du
travail en payant deux écus par mois aux Gardes de la Prison, sans
compter le present que leur fait le Capitaine quand il a rachepté les
Esclaves qui se retirent chez luy jusqu'au départ. Mirangal differa plus
d'un mois à me presenter au Bacha pour convenir du prix de ma rançon,
pendant lequel temps je m'occupay à visiter les Jardins de la Campagne
qui font toute la beauté du Pays. Les Esclaves qui avoient soin de les
cultiver m'en permettoient l'entrée, je trouvay des malheureux qui ne se
souvenoient presque plus des misteres du Christianisme pour estre depuis
trente années de servitude privez des Sacremens; je les consolay du
mieux qu'il m'estoit possible les exortant d'estre patiens dans leurs
disgraces & fermes dans la Religion, & leur souhaitant la liberté comme
à moy.
Chapitre XIII.
_De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage à la Meque; Le
Capitaine Mirangal presente l'Autheur au Bacha pour convenir de de sa
rançon; Comment le rachapt des Esclaves Chrestiens se fait en Barbarie;
Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou Caresme,
& les réjoüissances qu'ils font au temps de leur Pasque._
J'eus la curiosité d'aller voir une Caravanne des Pelerins de la Meque,
qui vint camper proche de Tripoly, & je me persuade que le recit de la
maniere dont les Turcs font ce pelerinage ne sera pas desagreable au
Lecteur. Il n'y a point de Provinces sujetes à l'Empire Ottoman dans
l'Europe, l'Asie & l'Afrique, qui ne fassent tous les ans un Camp de
Pelerins, lesquels entreprennent le voyage de la Meque, dans la croyance
qu'ils ont de ne pouvoir entrer en Paradis s'ils ne visitent au moins
une fois pendant leur vie le Tombeau de leur Prophete. Il est vray que
l'interest n'y a pas moins de part que la devotion, & que le desir du
gain fait mépriser aux Agis, c'est à dire aux Pelerins de tous les
endroits de la domination du grand Seigneur, les fatigues de ce long
voyage, & les sables mouvans des deserts. Car les Turcs & les Barbares
trafiquent de Ville en Ville tant en allant qu'en retournant, & ne
reviennent jamais en leur païs qu'avec du profit; au lieu que les
Chrestiens, & sur tout les François, font dépense pour satisfaire à leur
devotion, & à l'envie qu'ils ont de voir les Royaumes estrangers. Tous
les ans les Bachas font avertir dans les Villes Capitales de se preparer
au pelerinage de la Meque; un Marabous porte par les ruës l'Etendart que
le Bacha destine pour le voyage, & que l'on arbore hors la Ville dans un
lieu où les Pelerins doivent s'assembler; & dés que le Camp est formé,
on y établit un Commandant qui a tout pouvoir, & auquel chacun obeït. Le
Camp d'Alger arriva au commencement de Janvier à Tripoly, il y fit peu
de sejour, parce que celuy de Tunis suivoit de prés. Les Bachas sont
obligez de leur donner du terrain proche des Villes afin de se reposer,
& de negocier avec les habitans, ausquels ils vendent leurs marchandises
& en achetent, qu'ils débitent dans la route. J'allay voir le Camp
d'Alger, où je rencontray un Esclave qui me montra ce qu'il y avoit de
plus curieux; Les Chameaux & les Dromadaires au nombre de plus de deux
mil formoient tout au tour un espece de palissade; quoy que beaucoup de
Pelerins fussent entrez dans la Ville pour y trafiquer, je ne laissay
pas de voir un peuple infiny dans les Pavillons, les Cafigis, les
Basars, & les Places publiques, qui sont les lieux où ils s'assemblent
pour fumer, boire le Café, vendre des Marchandises, & acheter des
provisions.
Les Mahometans ne font point de difficulté de mener quelquefois avec eux
leurs femmes, & des Esclaves pour leur service, ausquels la Loy de
Mahomet les oblige de donner la liberté au retour du pelerinage; Mais
souvent ils ne font pas scrupule de la violer en ce point. J'apperceus
un jeune Marabous qui faisoit le muet proche du Pavillon destiné pour la
Mosquée; il avoit au col un Chapelet qu'il tournoit sans cesse, &
faisoit cent singeries selon leur coûtume pour se faire respecter des
Turcs. Je ne fus point surpris de ses grimaces, parce que la pluspart de
ceux qui servent aux Mosquées sont fous ou innocens. Estant retourné à
la Ville je trouvay ce Marabous proche de l'Eglise des Grecs, qui
raisonnoit avec le Papas Dom André, qui m'invita d'assister à cét
entretien. Jamais je ne fus plus surpris que d'entendre parler un muet,
lequel nous avoüa ingenuëment qu'il estoit Espagnol de la Province
d'Andalousie, que depuis deux ans il estoit esclave d'un Turc demeurant
à Tunis, qui l'avoit beaucoup persecuté pour l'obliger à changer de
Religion, que pour éviter ses persecutions il avoit entrepris de suivre
le camp d'Alger, qu'il y gardoit le silence en presence des Turcs, qui
luy fournissoient charitablement les choses necessaires pour son voyage,
afin de le recompenser du service qu'il rendoit à la Mosquée, & que ses
grimaces & ses boufonneries luy donnoient l'entrée des Pavillons, où les
Pelerins le regaloient sans rien exiger de luy, sinon qu'il fît des
voeux pour l'heureux succés de leur voyage. Avant qu'il prît congé de
nous il pria le Religieux Grec de luy donner sa benediction, & de luy
accorder quelque part dans ses prieres, l'asseurant que toutes les fois
qu'il recitoit le Chapelet qu'il portoit au col c'estoit pour honnorer
la Vierge sa protectrice, pour laquelle il avoit une devotion
particuliere, & qu'il esperoit en passant par la Palestine au retour de
la Meque, de se refugier chez les Religieux de la Terre Sainte, qui luy
donneroient les moyens de se retirer en terre Chrestienne. On peut juger
par l'action de cét Espagnol combien la liberté est precieuse, puisqu'un
Captif a contrefait le muet & le bouffon pendant un si long & penible
voyage, qu'il avoit entrepris aux seuls dépens de la Providence.
Les Pelerins ne se mettent jamais en campagne qu'avec des provisions de
farine, de ris, de biscuit, de beurre, & d'eau, pour traverser les
Provinces desertes de l'Egypte & de la Barbarie, où l'on ne trouve
aucune habitation, & sans les puits avec leurs bassins que les Bachas
sont obligez d'entretenir dans leurs Gouvernemens pour la necessité des
Agis, il seroit impossible d'achever ce voyage, qu'on fait de nuit afin
de se reposer pendant la chaleur, qui est si excessive, que ny les
hommes ny les bestes ne pourroient pas la supporter. Il est bon de
sçavoir que tous les Pelerins de differentes Provinces font leur
possible pour se trouver en mesme temps dans l'Egypte proche d'une
Montagne sur laquelle Mahomet institua la Pasque des sacrifices, afin
quils y celebrent cette feste suivant la loy. Chaque chef de famille
doit en ce lieu sacrifier un animal selon son pouvoir en action de
grace, & en manger la viande avec ses amis. Les plus riches du Camp qui
ont offert en sacrifice des Beufs, des Chameaux ou des Moutons, s'en
reservent une partie, & distribuent le reste aux pauvres qui suivent le
Camp pour le Service des Pelerins, & on laisse sur la Montagne les
pieds, les testes & les intestins de toutes les Bestes qui ont esté
immolées. Plusieurs qui ont fait la voyage, mesme des Chrestiens
esclaves, m'ont asseuré que le lendemain il ne se trouve aucuns restes
de ces issuës, & que les Turcs ont la foiblesse de croire que Mahomet
accompagné de ses Dervis & Marabous vient de nuit manger ce qu'on a
laissé, & qu'en suite il envoye une douce rosée pour purifier le sommet
de la Montagne. Aprés que les Pelerins ont fait des réjoüissances
pendant trois jours ils se mettent en campagne pour se rendre au grand
Caire, où toutes les Caravannes le joignent & composent un corps
d'Armée, afin de resister aux Arabes vagabonds qui ne manquent pas
d'attaquer les Turcs, & de faire un butin considerable malgré leur
resistance & leur grand nombre. Le grand Seigneur nomme dans
Constantinople un Officier pour commander cette Armée de tous les
Pelerins de son Empire. Lorsqu'elle part du grand Caire, le Commandant
met à la teste les gens inutiles & les moindres Soldats, les Turcs ont
la droite, les Afriquains la gauche, l'arriere-garde est deffenduë par
les meilleures Troupes de Cheval, & au milieu sont les presens que
l'Empereur, les Visirs, & les Bachas envoyent à la Meque, & qui sont
gardez par les Marabous, les Santons, les Dervis, & par les principaux
Officiers du Camp. Ces precautions & ces forces n'empéchent pas les
Arabes d'attaquer de nuit le Camp avec huit ou dix mille Chevaux, & de
donner de fausses allarmes tantost à la teste & tantost à
l'arriere-garde, & pendant qu'ils embarrassent ainsi les Turcs, une
partie de leur Cavallerie armée seulement d'une lance, sans selle ny
étriers, & portant en croupe un Soldat, tombe sur eux, & quand elle peut
percer jusques à l'endroit où sont les richesses, le Soldat monte sur un
Chameau, ou sur un Dromadaire chargé de bagage, & le conduit à leur
retraite qui n'est ésloignée que de trois ou quatre lieuës de la marche
du Camp. Les Sables mouvans que les Pelerins sont obligez de traverser
ne sont pas moins à craindre que les Arabes; Car si le vent est
contraire & impetueux, il en perit quelque fois dans un seul voyage plus
de dix mille, outre les animaux & les richesses qui demeurent ensevelis
dans les sables. Aprés tant de dangers, d'allarmes & de fatigues,
l'Armée arrive à Medine, que les Musulmans appellent la Ville du
Prophete. On séjourne en ce lieu, parce que la Meque qui en est éloignée
d'une journée ne peut pas contenir tant de monde. Les Pelerins laissent
à Medine leurs Equipages & leurs Marchandises, pendant qu'ils vont à la
Meque faire leurs devotions dans la Mosquée où l'on voit le tombeau de
Mahomet. Des Esclaves qui ont suivy la Caravane m'ont asseuré qu'il n'y
a point d'Eglise dans l'Europe qui posséde plus de richesses que cette
Mosquée; Il y a par jour sept predications en differentes langues, & le
Turc qui peut entrer dans la Chapelle ou est le Sepulchre de son
Prophete, s'estime bien-heureux. On dit qu'il en sort un animal fait
comme un Chat, qui caresse les veritables Musulmans qui sont dans la
Chapelle, se mettant sur leurs testes ou sur leurs épaules, & que c'est
pour cette raison qu'ils aiment ces bestes plus que les autres, & qu'ils
deffendent aux Captifs de leur faire du mal: Ce sont des rêveries &
d'agreables mensonges que les voyageurs se plaisent ordinairement à
débiter. Il est certain qu'il y a beaucoup de Mahometans qui ont fait
diverses fois ce pelerinage, & que plusieurs de ces devots ont esté si
persuadez des beautez de la Meque, & de la veneration qu'on doit avoir
pour ce lieu, qu'ils se sont crevé les yeux, dans la pensée qu'ils ne
peuvent plus voir dans le monde aucune chose qui soit digne de leur
respect & de leur admiration.
Lorsque les Pelerins ont achevé leurs devotions ils forment à Medine un
Camp où ils exposent en vente les marchandises de l'Europe que les
peuples esloignez estiment beaucoup, & acheptent d'eux de la soye, des
Indiennes, des tapis, des drogues, des épiceries, des aromats, des
plantes medicinales, de l'ambre, du musc, de la civette, des perles &
des diamans & tout ce que la Turquie, la Perse, les Indes, la Chine & le
Japon ont de plus rare & de plus precieux, parce que le commerce y fait
venir des Marchands de toutes les Contrées du Monde, de sorte que les
Foires de Guibray, de Beaucaire & de Messine ne sont point si marchandes
& si belles que ce Camp qui fournit à nostre Europe tous les ouvrages,
les bijous, les curiositez qui se trouvent dans le Levant. Voila de
quelle maniere les Mahometans font leur pelerinage à la Meque avec plus
d'avarice que de pieté.
Depuis que le Capitaine Mirangal estoit arrivé à Tripoly, il ne s'estoit
occupé qu'à debiter ses marchandises & à faire achapt de celles qui
estoient propres en France. Il resolut au mois de Février de presenter
au Bacha les Esclaves qu'il avoit ordre de rachepter, & commença par
moy. Je n'allay qu'en tremblant au Chasteau, & il sembloit que j'eusse
preveu les difficultez du Bacha & la Trahison de l'Escrivain de la
Barque nommé Savy de la Ville de Marseille, auquel le Capitaine avoit
revelé les sommes qu'il avoit receuës pour le rachapt des Captifs. Cét
Escrivain avoit un frere Renegat à Tripoly qui s'appelloit Regep &
estoit Valet de Chambre du Bacha, il eut la malice de luy faire part de
la verité des Rançons qu'on avoit délivrez à Mirangal; Regep pour faire
sa cour découvrit au Bacha le secret que luy avoit confié son frere, qui
tous les ans faisoit un voyage à Tripoly pour voir Regep lequel luy
faisoit du bien; Mais ce perfide Chrestien n'eust pas le temps
d'establir sa fortune, car trois ans aprés il mourut de Peste dans la
Ville de Tripoly. Pendant que Mirangal faisoit son compliment, le Bacha
m'examina depuis les pieds jusqu'à la teste, ce qui me donna du chagrin.
Je demeuray plus d'une heure dans le Chasteau à deffendre mes interests,
sans que le Bacha voulût rien diminuer de sa demande, ce qui obligea le
Capitaine qui ne put rien obtenir de luy de sortir du Chasteau. Pour moy
je me retiray à la prison accablé de douleur, sans pourtant perdre
l'esperance que Dieu me délivreroit bientost, & qu'il ne permettoit ce
retardement que pour me faire goûter avec plus de plaisir la douceur de
ma liberté Estant dans la prison je me prosternay dans la Chapelle aux
pieds du Crucifix & j'imploray de tout mon coeur l'assistance de la
Sainte Vierge, qui n'est pas moins la consolatrice que le refuge des
pecheurs, & de qui j'ay si visiblement éprouvé la protection tant durant
ma captivité qu'en plusieurs autres rencontres de ma vie, que je ne puis
m'empescher d'en rendre icy un témoignage public. L'aprés midy nous
retournâmes au Chasteau, où je trouvay quantité de Marchands Chrestiens
qui parlerent pour moy au Bacha, auquel je representay que je l'avois
servy fidellement pendant tout le temps de mon Esclavage, que je ne
pourrois plus resister à l'avenir à la fatigue du travail, que j'avois
passé le terme de la Loy qui n'exige que sept ans de servitude, & que
perdant l'occasion favorable qui se presentoit, je ne pourrois estre
rachepté de mes parens qui estoient fort esloignez de Provence. Ces
raisons ne toûcherent point ce Barbare qui se moqua des larmes que je
versois en implorant sa pitié. De bonheur dans ce moment un de ses fils
vint luy baiser la main avant que de monter à cheval pour aller à ses
exercices. Je me jettay aux pieds de ce jeune Seigneur, suppliant le
Bacha par sa teste de m'accorder la liberté, le fils toûché de
compassion me dit ces paroles Arabes, _Alla ya Meschin timpehy fy
Bledy_, Dieu te face la grace infortuné Chrestien d'aller en ton Pays.
Osman qui aimoit tendrement son fils me dit qu'il se rendoit à ses
souhaits, & qu'à sa priere il me donnoit la liberté moyennant quatre
cens piastres, sans comprendre la sortie des portes & plusieurs autres
frais. Je me retiray incontinant du Chasteau pour en faire part à mes
amis, il m'est impossible d'exprimer la joye que je ressentis pour lors,
car tout les plaisirs du monde ne sont rien en comparaison. Je ne fus
pas plustost arrivé à la prison que j'entray dans la Chappelle pour
remercier Dieu de ma délivrance, le soir un Officier du Bacha vint
assurer le Gardien que j'estois libre, & me conduisit en la maison du
Capitaine Mirangal où je demeuray jusqu'au départ de Tripoly.
La maniere de rachepter les Esclaves dans la Barbarie n'est pas toûjours
égalle, & change selon la naissance, l'aage & les qualitez des Captifs.
La jeunesse, l'art, la force, la qualité & le Pays sont autant
d'obstacles à la liberté d'un Chrétien, qui ne peut rompre ses fers
qu'il ne paye doublement sa condition ou son merite, à moins qu'il n'ait
la prudence de les cacher. C'est ce qui arriva au sieur Bordier de
Genéve horloger de son mestier que Mirangal presenta au Bacha le mesme
jour que je fus rachepté. Osman qui estoit bien informé qu'il avoit six
cens écus ne voulut rien rabatre de la somme qu'il demanda. Aprés une
longue contestation le Capitaine qui avoit offert cinq cens écus sortit
du Chasteau sans avoir obtenu grace pour le Genevois, lequel avant que
de rentrer dans la prison ne put s'empescher de reprocher à Savy sa
perfidie. Le lendemain on continua les solicitations envers le Bacha
pour le pauvre Bordier qui estoit dans le dernier accablement; Et pour
comble de malheur il fut reconnu par Mimy Renegat de son Païs qui avoit
averty le Bacha que l'horloger avoit à Genéve des freres fort riches qui
pouvoient avancer deux mille piastres pour son rachapt; Bordier eut beau
representer à Osman que quand il fut fait Esclave par les Corsaires en
allant à Constantinople, il avoit fait perte de quatre mil piastres en
quoy consistoit tout son bien. Le Capitaine eut aussi beau assûrer le
Bacha que le refus de la liberté de Bordier le mettroit au desespoir, &
qu'il ne manqueroit pas d'imiter Gonneau Parisien qui pour le mesme
refus s'estoit donné la mort, & l'avoit privé d'un Esclave qu'il aimoit
à cause de son Art, Le Bacha répondit que toutes ces remostrance
estoient inutiles, & que la mort d'un Chrestien luy estoit moins
sensible que celle d'un Autruche qu'il entretenoit dans son Palais pour
son divertissement. Mirangal voyant l'avarice & la dureté du Bacha se
douta bien que son écrivain avoit revelé à Regep son frere les sommes
destinées pour la rançon des Esclaves; c'est pourquoy il donna les six
cens écus qu'il avoit receus en France, outre les portes & les autres
frais que les Capitaines avancent lorsque l'argent ne suffit pas pour
fournir aux dépenses des Captifs qui leur sont recommandez. Aprés tant
de chagrins Bordier sortit du Chasteau plus joyeux qu'il n'y estoit
entré, & assurément sans la recommandation du Consul Anglois qui estoit
le protecteur des Protestans & chez lequel Bordier se retira, il auroit
peut estre fait un long sejour dans la Barbarie. Mirangal ne trouva pas
moins de difficulté dans le rachapt du Capitaine André Hollandois
estably à Marseille, qui avoit esté fait Esclave au retour de la Ville
d'Alexandrie pour laquelle il trafiquoit. André estoit un homme de belle
taille, fort experimenté au fait de la Marine, & capable de commander un
Navire en course. Les Renegats de sa Nation avoient tâché par toutes
sortes de voyes de luy faire prendre le Turban, & sans l'arrivée de
Mirangal il estoit en peril de changer de Religion parce qu'ils l'en
solicitoient incessamment, & que les Turcs vouloient luy persuader qu'il
pouvoit se sauver dans la Secte Mahometane aussi facilement que dans la
Religion des Hollandois. C'est de tous-temps que les Infideles estiment
plus les Catholiques Romains que les Protestans qu'ils acheptent
d'aventage. Le Capitaine Mirangal ayant apris que les Renegats
régaloient nostre Hollandois en des Jardins de plaisance à la Campagne
dans le dessein de le seduire, eut l'adresse de le retirer de la
compagnie de ces libertins pour le presenter au Bacha, qui eust bien de
la peine à consentir à sa liberté. Quoy que Mirangal n'eût receu que
cinq cens piastres pour sa rançon il ne fit point de difficulté d'en
donner six cens, de crainte de laisser en Barbarie un homme de son
experience & de sa valeur, lequel par desespoir de n'avoir pas esté
rachepté, auroit renoncé au Christianisme & fait d'estranges ravages
dans la Provence, ainsi que Morat et Chabam Rais Renegats qui ont pris
plus de mille Chrestiens Esclaves. Le Capitaine André ne fut pas
plustost libre que Mirangal le pria de se retirer au bord de la Barque
jusqu'au départ de Tripoly & de n'en point sortir pour éviter les
surprises que les Renegats luy pourroient faire. En effet ces apostats
indignez de perdre une personne de son merite s'obstinerent plus que
jamais à le pervertir; ils le visiterent dans sa retraite avec divers
rafraichissemens où le vin ne manquoit pas, luy offrirent leurs Maisons,
le prierent de voir les beautez de la Campagne, & firent tous leurs
efforts pour l'obliger à mettre pied à terre. Ce que le Capitaine
Hollandois ayant refusé, ils rodoient sans cesse aux environs de la
Marine pour l'enlever par force, dont Mirangal porta ses plaintes au
Bacha qui leur deffendit de continuer leurs violences. Ces deffenses ne
les empécherent pas d'insulter les Matelots, un soir en allant au bord
de la Barque je rencontray deux de ces Levantis qui me reprocherent de
m'estre opposé à leur dessein, & sans doute ils m'auroient mal-traité,
si Osman qui commandoit à la Marine ne leur eût donné ordre de se
retirer. Par bonheur le Bacha fit équiper deux Navires pour aller en
course sur lesquels s'embarquerent les ennemis du Capitaine André qui
fut ravy d'estre délivré de leurs insultes.
Il ne restoit plus à Mirangal que de presenter au Bacha deux Esclaves de
la Ville de Marseille qu'il avoit ordre de rachepter de la part des R.
R. P. P. de la Mercy de Paris, qui nonobstant le grand nombre de Captifs
qu'ils vont rachepter en personne dans les Royaumes d'Alger, de Fez & de
Maroc, procurent encore de temps en temps la liberté aux Esclaves
détenus dans les Villes de Thunis & de Tripoly, ainsi qu'il a paru
depuis quinze ans en deux ceremonies fort éclatantes. Le Capitaine
Mirangal pour les avoir à bon marché assura le Bacha qu'ils estoient
pauvres & de basse condition; car l'un estoit Matelot & l'autre
Tonnellier, & depuis dix ans d'esclavage ils avoient esté employez à la
Marine. Il luy representa aussi que l'argent destiné pour le rachapt ne
provenoit que des charitez des Chrestiens qui ont la bonté de retirer de
la Barbarie les Captifs les plus abandonnez. Tes raisons sont bonnes,
dit Osman au Capitaine, mais sçais-tu que la pluspart des Chrestiens se
font de qualité au commencement de leur esclavage, & miserables à la
sortie pour épargner leur bourse; je suis rebatu de tous les artifices
dont se servent les Capitaines quand ils racheptent les Captifs, & je ne
sçaurois me persuader que les aumônes des Chrestiens qui sont si zelez &
si riches, soient limitées pour la rançon de leurs freres; pourquoy donc
est-tu avare d'un argent dont tu seras remboursé? Les Consuls & les
Machands parlerent en faveur des deux Marseillois ausquels le Bacha
donna la liberté pour cinq cens écus parce que l'un d'eux estoit
incommodé & incapable de travailler.
Quelques affaires survenuës à nostre Capitaine ayant fait differer son
départ, j'eus la commodité de voir le Caresme des Turcs qui arrive
presque dans le mesme temps que celuy des Chrestiens. Le jeûne des
Mahometans est bien different du nostre qui n'est estably que pour
mortifier le corps, au lieu que les Turcs ne s'abstiennent de boire & de
manger pendant le jour, que pour s'abandonner durant la nuit à tous les
desordres & à toutes les infamies qui peuvent flater leurs sens. Le
premier mois de leur jeûne qui s'appelle Beyram est jeûné par les
Cherifs, les Marabous, les Santons & les Dervis; le second qu'on nomme
Chabam est jeûné par les devots & les zelez de la Loy; le troisiéme qui
est le Rhamadam est universel & gardé si exactement par les veritables
Musulmans, que dans quelques Provinces les enfans à la mamelle & mesme
les animaux n'en sont point exempts. Il est deffendu pendant toute la
Lune du Rhamadan de boire & de manger le jour, & les Arabes jeûnent avec
tant d'exactitude qu'ils se privent de tous les plaisirs licites, comme
de sentir les fleurs, de prendre du Tabac & de se rafraichir la bouche
dans la plus grande chaleur du jour. Je me suis trouvé à la Campagne
avec des Mahometans qui ont mieux aimé mourir que de violer la Loy du
Prophete. La superstision ne manque jamais de victimes, & fait des
martyrs dans les Religions les plus fausses & les plus ridicules. Les
Renegats ne se mettent guerres en peine de ces jeûnes, & ils se menagent
des retraites particulieres où pendant le Rhamadan ils se divertissent
en secret; Mais s'il y a des plaintes contr'eux au Divan, ils sont punis
avec rigueur, témoin un Renegat Hollandois qui fut trouvé yvre de jour
par les ruës & auquel on fit avaler du plomb fondu pour punition d'avoir
causé un scandale public, ce breuvage ne luy donna pas le temps de cuver
son vin. Les Barbares ont plus d'horreur pour les yvrognes que pour les
autres coupables, ils les appellent en leur langage Sacran, comme si
c'estoit une chose sacrée dans la Barbarie de voir un homme de la nation
pris de vin. Cependant les Turcs avec toute l'horreur qu'ils témoignent
pour l'yvrognerie, & toute la regularité de leur jeûne pendant le jour
de leur Caresme, ne laissent pas la nuit de faire toutes sortes de
débauches & de commettre les crimes les plus abominables. Le Soleil
n'est pas plustost couché qu'on les voit dans les ruës ou dans leurs
maisons avec des viandes prestes à manger, & dés que les Marabous ont
sur les tours des Mosquées donné le signal par leurs cris qui font
l'office de cloche en Turquie, ils dévorent comme des Loups affamez. Ce
qui fit dire à un Flamand que les cloches de son Païs faisoient des
Concerts agreables, & que celles des Turcs mangeoient. Un de mes amis
Esclave d'un Capitaine de Navire me convia d'aller coucher avec luy afin
que je pusse voir de nuit le Ramadan, il eût ordre le soir aprés soupé
d'aller trouver son Patron dans un Cafegy, je l'accompagnay dans ce lieu
où les Turcs & les Renegats s'assemblent pour se divertir à fumer, à
boire du Caffé & à joüer aux Dames & aux Echets, sans qu'il leur soit
permis de joüer de l'argent parce que la Loy leur deffend. Nous eûmes la
curiosité d'aller au grand Bazart où nous ne trouvâmes que du menu
peuple & de la confusion. Les Places publiques estoient remplies de
joüeurs d'instrumens & de danseurs, les Barbares se divertissent
separement des Turcs, ainsi que les Negres que les Turcs traitent plus
mal que les Chrestiens, quoy qu'ils soient Mahometans. Sitost que ces
infidels ont le ventre plein ils courent par les ruës heurlans comme des
possedez ce qui nous fit retirer de peur d'estre exposez à leurs
insultes, je me contentay d'une premiere nuit & refusay de me trouver à
une Comedie que les Capitaines devoient representer le soir suivant; le
commencement du Ramadan s'annonce par un coup de Canon le premier jour
de la Lune, & les Marabous publient la Pasque avec grande ceremonie. Ils
en celebrent trois par an, la premiere est celle des Sacrifices qu'ils
imitent des Juifs, la seconde des Bacanales, & la troisiéme est la
Nativité de Mahomet. La premiere arrive au temps de la Pasque des
Chrestiens, la seconde deux Lunes aprés & la troisiéme à la fin
d'Octobre. Le jour de la feste le Bacha suivy du Divan & de sa Cour se
rend en ceremonie à la Mosquée principalle pour y faire la priere,
laquelle ce jour là dure plus qu'à l'ordinaire. Pendant qu'il demeure
dans la Mosquée, il se fait un concert au haut de la Tour & à peine
à-t'il achevé son Salem, qu'un Marabous arbore un Etendard rouge que
l'on voit de toute la Ville. Aussi tost les Marabous annoncent sur les
Tours des autres Mosquées la feste au peuple, aprés quoy le Chasteau
fait une descharge de Canons, qui est suivie de celle des Navires.
Durant le bruit de l'artillerie le Bacha est conduit au son de divers
instrumens dans une grande place proche du Palais de Regep Bé où l'on a
preparé sous des Pavillons un festin magnifique à la mode du Païs, &
comme les Turcs ne mangent point sur des tables tous les Mets sont
servis sur des peaux contre terre, le Bacha & les plus considerables
Officiers mangent les premiers, ensuite les Renegats, les Turcs, & les
Arabes de la Campagne qui viennent à la Ville pour y celebrer la feste &
assister au regal où tout le monde trouve à manger abondamment,
puisqu'on y sert quatre ou cinq mil plats de toutes sortes de viandes &
de poisson. Le Bacha n'est pas plustost arrivé en son Palais qu'il fait
ouvrir les prisons aux Captifs qu'on enferme pendant la Ceremonie, afin
qu'ils puissent profiter des restes du festin, qu'ils mangent avec les
Pauvres de la Ville. Les Esclaves sont exempts du travail le jour de la
Pasque & on leur donne la liberté de se promener par les ruës pour voir
les réjoüissances publiques.
Chapitre XIV.
_Les avantures d'un Provençal & de sa niéce; celles d'un Majorquin & de
sa soeur._
Avant de quitter la Barbarie il ne sera pas hors de propos de rapporter
les avantures de quelques Esclaves lesquelles y sont arrivées; Mais je
prie le lecteur de croire que bien qu'elles soient assez surprenantes,
elle ne laissent pas d'estre veritables, & que je garderay dans la fin
de cét ouvrage la mesme fidelité que j'ay gardée auparavant. Je
commanceray par l'Histoire du sieur Taulignan que j'ay veû Esclave à
Tripoly, avec lequel j'ay logé dans la mesme prison pendant deux années.
Il est de la Ville de la Ciouta en Provence entre Marseille & Toulon, &
frere du Consul de Zante, Isle qui appartient aux Venitiens dans la
Grece. Ce Consul avoit esté nommé par Sa Majesté pour y conserver les
interests des François à cause de la connoissance qu'il avoit de la
Grece & de tout l'Archipel, à son départ de France avec sa famille il
laissa dans le Convent des Religieuses de la Cioutat une petite fille
que son bas aage rendoit incapable de supporter les incomoditez de la
mer. Dés qu'elle eût atteint l'aage de dix ans le Consul pria son frere
qui demeuroit avec luy à Zante de faire un voyage en France pour
diverses affaires, & principalement pour tirer sa niece du Monastere, &
la mener à Zante sur une Tartane qu'il chargeroit de marchandises
propres au Païs. Taulignan fût bien-aise de faire le voyage dans
l'esperance de voir ses parens & ses amis & de profiter sur les
marchandises qu'il porteroit en France où il arriva heureusement.
Pendant le sejour qu'il fit à la Cioutat il eut de la peine a faire
resoudre sa niece de quitter son Convent comme si elle eût eû quelque
pressentiment des malheurs qui luy devoient arriver. L'ayant fait
embarquer il se mit à la voile avec un vent favorable qui le mit presque
hors de danger des Corsaires de Barbarie, qui pour l'ordinaire croisent
proche des Isles de Majorque, de Minorque, de Sicile & de Sardagne. Le
troisiéme jour de son embarquement il apperceut le soir trois voiles qui
costoyoient cette derniere Isle & leur maniere d'agir luy fit connoistre
que c'estoit des Pirates. La nuit donna esperance à Taulignan qu'il
s'esloigneroit d'eux; Mais à la pointe du jour ces Corsaires qui
estoient Algeriens luy donnerent la chasse avec tant d'ardeur qu'ils
l'obligerent de faire échoüer la Barque. Il se sauva dans l'Esquif avec
sa niece, & le reste de l'Equipage se jetta dans la mer & gagna la
terre, où les Pirates descendirent & poursuivirent les Chrestiens. La
Tour du Cap Teclar dans le Golphe de la Palme n'estoit pas esloignée,
Taulignan & sa niece y estant arrivez eurent le malheur de n'y trouver
personne, parce que la peste qui desoloit lors la Sardagne avoit emporté
la Garnison qu'on tient ordinairement dans cette Tour pour s'opposer à
la descente des Corsaires. Les Algeriens ayant reconnu qu'elle estoit
sans Soldats continuerent leurs poursuites & tirerent sur Taulignan
qu'ils blesserent à la cuisse. Sa blessure, les cris des Turcs & le
bruit des mousquetades donnerent une telle frayeur à la niece qu'elle
demeura immobile sans pouvoir avancer d'un pas, & Taulignan eut bien de
la peine à se retirer dans un Bois qui estoit proche de la Tour, les
Algeriens se saisirent de la fille & pousserent jusqu'au Bois à l'entrée
duquel ils trouverent Taulignan dans un estat si pitoyable qu'ils le
crurent mort, & se contenterent de luy marcher sur le ventre.
Alors les Chrestiens qui s'estoient ralliez dans le Bois firent tant de
bruit que les Pirates craignirent de tomber dans une embuscade, &
regagnerent leurs Vaisseaux où Soliman leur Chef estoit demeuré pour
faire transporter les marchandises de la Barque qu'il fit couler à
fonds. La fille fut presentée au Capitaine qui la receut avec bien de la
joye dans son bord, & les Corsaires ayant apperceu de loin plusieurs
voiles abandonnerent la Sardagne & avant que d'arriver a Alger prirent
un Navire qui venoit d'Alexandrie. Permettez que je laisse nostre jeune
Captive dans le Serrail de Soliman & que je retourne à son oncle qui
fait le principal sujet de cette Histoire.
Les Matelots de la Barque assurez de la retraite des Turcs chercherent
leur Capitaine qu'ils trouverent presque mourant à cause de la quantité
de sang qu'il avoit perdu. Ils luy banderent sa playe, & le porterent à
Caillery Capitale de la Sardagne où de bonheur il rencontra des amis qui
luy donnerent toutes les assistances dont il avoit besoin. Dés qu'il fut
guerry il s'embarqua pour Zante où à son arrivée il dit à son frere que
sa fille n'avoit pas voulu sortir de la Religion; Mais comme le danger
estoit pressant, il avoüa la Captivité de sa niece, afin de travailler à
sa liberté avant que son Patron la solicitât d'embrasser le Mahometisme.
La perte de la Barque estimée dix mil écus ne fut pas si sensible au
Consul que celle de sa fille, pour la liberté de laquelle il fit passer
son frere en diligence en France avec des lettres de recommandation à
Messieurs les Commandeurs Paul & de Benonville. Elles eurent tout
l'effet qu'on pouvoit esperer, ces Messieurs luy offrirent un des plus
puissans d'Alger qui estoit dans les Galeres de France, & mesme autant
de Turcs qu'on demanderoit pour la liberté de sa niece. Taulignan ravy
du succés de son voyage partit aussi-tost pour en porter la nouvelle à
son frere lequel en son absence avoit esté à Venise, les services qu'il
avoit rendus à la Republique pendant son Consulat luy avoient fait
obtenir du General Morosiny quatre Turcs d'Alger qui luy donnerent des
lettres pour leurs parens qui avoient du credit dans la Ville. Le Consul
pria son frere de retourner en Provence où l'on trouve facillement des
occasions pour Alger. Il trouva un Vaisseau qu'on équipoit pour cette
Ville à Marseille, & donna au Capitaine les lettres des Turcs qu'on
offroit d'échanger avec la fille. Si tost que leurs parens les eurent
receus ils s'employerent fortement pour leur deslivrance, Soliman qui
aimoit passionement sa belle Captive en fut allarmé, & pour ne la point
rendre commit une perfidie insigne. Il luy fit des carresses
extraordinaires, & l'assura de sa liberté. Un jour il la fit venir dans
sa chambre où en presence de plusieurs personnes Turques de l'un &
l'autre sexe il luy mit entre les mains un écrit qu'elle receut avec
beaucoup de respect & de remerciement dans la pensée que c'estoit la
carte de sa liberté qu'il luy avoit promise, Soliman en fit ensuite
faire la lecture par un de la compagnie & pria la fille de repeter à
haute voix ce que le Turc liroit, la fille prevenuë des fausses caresses
de son Patron ne fit aucune difficulté de luy obeïr, & à peine la
lecture fut achevée que les hommes & les femmes la feliciterent de
s'estre faite Mahometane, car au lieu des parolles qui donnent la
liberté, on luy avoit fait dire celles que les Turcs ont coûtume de
faire prononcer aux Esclaves qui renoncent à la Religion Chrestienne.
Jugez mon cher lecteur, de la douleur & de l'estonnement de cette
infortunée, elle pleure, elle gemit, elle proteste qu'elle est
Chrétienne, & qu'elle abhorre la loy de Mahomet qu'on luy a fait
professer dans un langage qui luy est inconnu, elle regarde les Dames
qui la flattent & la consolent comme ses ennemies & les complices de la
trahison qu'on luy a faite, elle veut sortir de la chambre, elle implore
la justice & la bonne-foy de Soliman qui l'arreste & la fait conduire
dans une chambre voisine où les femmes la parent malgré elle d'habits
magnifiques pour accomplir la Ceremonie. L'action de Soliman luy attira
la haine & la vengence des parens & des amis des Esclaves Turcs, ils
l'accuserent d'avoir empéché leur échange, d'avoir usé de surprise & de
violence pour faire renier son Esclave, & d'avoir pris en course des
Navires Chrestiens amis d'Alger. L'affaire fût poussée si vivement qu'il
fut contraint de s'absenter de la Ville, & il n'y rentra que par la
faveur du Caya qui le fit rappeller d'exil en consideration du present
qu'il luy fit de sa Captive. Cét Officier est un veritable Turc & la
seconde personne d'Alger où la Porte l'envoye pour y conserver ses
interests.
Taulignan attendoit à Marseille l'effet des lettres qu'il avoit envoyées
à Alger lorsqu'il apprit ce qui estoit arrivé à sa niece par celles
qu'elle eût l'adresse de luy faire tenir quoy qu'elle fut enfermée dans
un Serail. Il porta ces tristes nouvelles au Consul qui fut inconsolable
du malheur de sa fille bien qu'elle l'assurât par ses lettres qu'elle
estoit Chrestienne dans l'ame & qu'elle garderoit toute sa vie la
Religion dans laquelle il l'avoit eslevée. Taulignan reconnoissant que
sa presence augmentoit le chagrin de son frere resolut de trafiquer sur
mer pour se recompenser des pertes qu'il avoit faites, il chargea une
Barque de vivres & de munitions qu'il mena en la Ville de Candie qui
estoit lors assiegée des Turcs, Il y fit plusieurs voyages en l'un
desquels il fut pris sur les Isles de Sapience par les Corsaires de
Tripoly où il a demeuré Captif pendant quatre années. Jean Seaume son
beau-frere qui vint à Tripoly avec une Barque remplie de marchandise ne
pût le racheter, parce qu'il estoit dans l'armée qu'on avoit envoyée
contre les Arabes qui s'estoient, pour la seconde fois, revoltez dans la
Province du Gibel. Le Consul de Zante averty que son frere estoit encore
dans la Barbarie envoya son fils à Tripoly sur une Tartane chargée en
partie de vin de Saragouse en Sicile. Il trouva Taulignan qui estoit de
retour de son voyage du Gibel & qui ne voulut pas qu'il le rachetât
parce qu'il esperoit que les Galeres de France qui deslivroient à Thunis
les Esclaves François, viendroient faire la mesme grace à ceux de
Tripoly. Ainsi le neveu se mit à la voile par l'ordre de l'oncle auquel
il laissa de quoy se racheter si les Galeres ne rendoient point visite
au Bacha de Tripoly, & quatre tonneaux de vin pour faire Cabaret.
Taulignan bien informé que les Galeres avoient pris la route de France,
songea aux moyens de se metre en liberté, & quoy que les Rançons des
Esclaves soient mediocres pendant que les Galeres de France sejournent
en Barbarie, il ne laissa pas de payer pour la sienne quatre cens
piastres parce qu'il estoit estimé trés-habille pour la Marine & qu'il
alloit en mer sur la Capitaine. A son arrivée à Marseille il apprit de
son frere Pilote Real des Galeres de sa Majesté que leur neveu, sa
Tartane, & tout l'équipage avoient pery en mer. Comme le Consul de Zante
avoit beaucoup contribué à sa liberté il y alla pour le remercier; Mais
il n'y fit pas long sejour à cause de l'affliction de son frere que le
naufrage de son fils avoit augmentée, & retourna en France où il a eû
des emplois honnorables. Il a toûjours servy sous le commandement de
Monsieur de Vivonne en qualité de Lieutenant & de Capitaine de Barques &
de Navires, & s'est signalé dans les occasions les plus perilleuses de
Messine, d'Alger & de Thunis, il a mesme parcouru l'Archipel pour
acheter des Corsaires Chrétiens des Turcs Esclaves, afin de renforcer la
Chiourme de nos Galeres, & les a conduits à Marseille avec autant de
succés que de gloire aprés avoir essuyé une escadre de l'Armée navale
Ottomane. Ces dernieres avantures de Taulignan m'ont esté racontées par
luy mesme en la Ville de Paris il y a trois ans, il servoit de
Truchement à l'envoyé de Tripoly qui estoit venu en France pour demander
au Roy une Paix éternelle, & prier Sa Majesté de rendre les Ostages de
cette Ville qui estoient à Toulon depuis la Treve faite par les
Tripolins avec Monsieur le Mareschal d'Estrée Vice-Amiral de France. Il
me dit une particularité assez singuliere & qui merite bien d'avoir icy
sa place, C'est que l'envoyé de Tripoly est celuy auquel Soliman
Corsaire d'Alger fit present il y à vingt-cinq ans de la fille du Consul
qu'il avoit épousée, que son fils qui l'accompagnoit estoit né de cette
Renegate involontaire, & que l'envoyé exerçoit à Tripoly la charge de
Caya qu'il avoit auparavant possedée dans Alger. J'appris aussi de
Taulignan la mort d'Osman Bacha & les revolutions qui estoient arrivées
dans le Gouvernement de Tripoly, voicy de quelle maniere il m'en fit le
recit. Tous les Renegats ennuyez de la domination des Renegats Grecs se
liguerent pour déposseder Osman, ils l'attaquerent dans son Chasteau
qu'ils emporterent de force aprés une resistance de plusieurs jours. Le
Bacha, ses parens, ses creatures & tous les Officiers Grecs furent
passez par le fil de l'espée, & l'on establit pour Gouverneur un Renegat
Italien. Les Esclaves Chrestiens firent paroistre leur valeur dans les
attaques du Chasteau où il en perit beaucoup. L'Italien ne gouverna pas
long-temps, car le Grand Seigneur ayant eû avis qu'Osman avoit laissé
des richesses immenses, envoya un Bacha de la Porte pour commander en sa
place avec des Officiers fidels, ce nouveau Commandant fut bien receu
par les Turcs & les Arabes qui estoient ravis de secoüer le Joug des
Renegats qui leurs estoient devenus insuportables, & il fit mourir
l'Italien & tous les autres qui pouvoient estre suspects. C'est ainsi
que l'autorité de la Porte fut entierement restablie dans la Ville & le
Royaume de Tripoly, & qu'Osman fut puny de sa perfidie & de son
ingratitude envers Mehemet son cousin, & son bienfaicteur qu'il avoit
fait empoisonner.
J'avois dessein de passer sous silence les avantures de Dom Julio & de
sa soeur à cause du rapport qu'elles ont dans le commencement avec
celles de Taulignan; mais une personne de merite que j'ay consultée là
dessus, m'a conseillé de les inserer dans ce livre parce que j'y ay fait
mon personnage & que les estranges & veritables évenemens qui les
composent peuvent donner de la satisfaction au Lecteur. Dom Julio est de
la Ville de Majorque Capitale de l'Isle de ce nom, il avoit dans sa
jeunesse servy la Republique de Venise en Candie où il avoit fait des
amis & quelque établissement. Il eut envie d'aller dans son Païs pour
visiter ses parens qu'il n'avoit point veus depuis plusieurs années.
Durant le sejour qu'il fit à Majorque il sollicita une soeur qu'il avoit
de venir avec luy en Candie, promettant de la marier avantageusement. Le
plaisir de voyager & les beautez de la Grece dont son frere
l'entretenoit souvent, ne furent point capables d'abord de la faire
consentir au voyage; Mais lorsqu'elle vit une Barque chargée de
provisions & qu'elle devoit estre bientost privée de Dom Julio qu'elle
aimoit tendrement, elle ne resista plus & s'embarqua dés que le vent fut
favorable. Dom Julio eût proche de l'Isle de Malte la chasse par deux
Brigantins de Thunis qui le poursuivirent avec tant de vigueur qu'il fut
contraint déchoüer dans la Sicile, il se sauva dans l'Esquif avec sa
soeur & tous deux mirent pied à terre où les Pirates descendirent afin
de poursuivre les Chrestiens fugitifs dont ils firent quelques uns
Esclaves, Dom Julio en cét extréme danger prit sa soeur par la main, la
conjura de ne point perdre courage & d'avancer jusqu'à un bois qui
n'estoit pas esloigné, luy répresentant que la perte de la Tartane
n'estoit rien en comparaison de la captivité qu'ils ne pouvoient éviter
sans une prompte fuite. Mais ses prieres & ses peines furent inutiles,
car la soeur effrayée des heurlemens des Turcs qui approchoient tomba en
pamoison & sans aucun sentiment. C'est un coup de foudre pour Dom Julio
qui ne sçait quel party prendre, sa tendresse l'empesche de quitter sa
soeur, d'un autre costé il craint de tomber avec elle au pouvoir des
Turcs, dans le mesme instant il fait reflexion aux surprises & aux
violences qui luy seront faites à cause de sa jeunesse & de sa beauté, &
il se la figure exposée aux miseres de l'Esclavage, au peril de
l'apostasie & à la brutalité des infideles qui ont de la passion pour
les femmes Chrestiennes de l'Europe. Ces fâcheuses idées qu'il se forme
dans l'esprit l'aveuglent & le rendent furieux, elles luy font oublier
les devoirs de l'amitié, du sang & de la nature, & dans son desespoir il
donne à sa soeur plusieurs coups de cousteaux dans le sein, aprés quoy
il gagne en diligence le bois & ensuite la Ville de Palerme.
Les Matelots qui s'estoient sauvez du naufrage arriverent presque
aussi-tost que luy à Palerme & l'assurerent qu'ils avoient veû les
Corsaires enlever sa soeur dans leurs Brigantins. Dom Julio persuadé par
cette nouvelle que sa soeur n'estoit pas morte comme il avoit cru, ne
songea plus qu'à la délivrer afin de reparer en quelques façon l'injure
qu'il luy avoit faite par sa cruauté. Il resolut d'aller en Candie
demander quelque Turc de Thunis Esclave dans l'armée navale de Venise
pour en faire échange avec sa soeur. On équipoit à Palerme deux
Brigantins qui devoient aller en course dans l'Archipel, l'occasion le
fit embarquer avec ces Corsaires Chrestiens qui luy promirent de le
rendre en Candie, ils costoyerent heureusement les Isles de Sicile & de
Malte; Mais proche de la Lampedouze ils furent battus d'une si furieuse
tempeste qu'il leur fût impossible d'y moüiller l'Ancre parce que le
lieu est d'un abord trés difficile. La nuit suivante l'orage augmenta si
horriblement que les Brigantins furent obligez de se separer, l'un
perit, & l'autre sur lequel estoit Dom Julio alla le lendemain se briser
dans l'Isle de la Limose, & de tout l'équipage il ne se sauva que luy &
un Italien qui sur le débris du Brigantin aborderent en cette Isle
deserte. Ce fut dans cette afreuse solitude qu'il s'imagina que Dieu
l'avoit exilé pour le punir d'avoir poignardé une soeur dont il avoit
causé l'infortune, puisqu'il l'avoit obligée de le suivre. Le lieu
estoit steril, sans eau & dépourveu de toutes les commoditez de la vie.
Ses deux nouveaux habitans n'avoient point d'autre occupation que de
chercher des coquillages sur le bord de la mer pour leur servir de
nouriture, se rafraischissans la bouche d'un peu d'eau salée; la nuit
leur estoit encore plus insuportable que le jour parce qu'il se retiroit
dans l'Isle quantité de Gabians qui sont oyseaux de mer lesquels par
leurs cris effroyables interrompoient leur sommeil & sembloient
reprocher à Dom Julio son crime. L'Italien au bout de cinq jours devint
si foible qu'il ne fut plus capable de chercher sa nouriture que son
compagnon luy apportoit charitablement. Un aprés midy Dom Julio ayant
monté sur le sommet d'un Rocher apperceut de loin un Navire qui venoit à
toutes voiles, il ne se mit point en peine s'il estoit Turc ou
Chrestien, il ne songea qu'à sortir de cette malheureuse demeure & pria
Dieu de les en délivrer, ses voeux furent exaucez, le Navire aprochant
de l'Isle le Capitaine vit le signal qu'ils avoient mis pour implorer le
secours des Vaisseaux passagers, & qui est ordinaire à ceux qui se sont
perdus sur mer. Il envoya sa Chaloupe & à mesure qu'elle aprochoit de
l'Isle, Dom Julio qui estoit accouru au devant & qui l'avoit reconnuë
armée de Chrestiens s'écrioit qu'il estoit Chrestien. Celuy qui la
commandoit ayant mis pied à terre, Dom Julio luy compta son naufrage &
le conjura de le conduire au Vaisseau avec son compagnon, ce qui fut
fait. Le Capitaine qui estoit Hollandois les traita si bien qu'ils
recouvrerent leurs forces & leur santé avant que d'arriver en Candie où
le Capitaine s'arresta pour décharger des marchandises, il y laissa Dom
Julio & emmena l'Italien à Venise où il devoit charger son Navire pour
la Hollande. Nostre Majorquin ne fit pas long sejour en Candie car aprés
qu'il eut épuisé la bourse de ses amis & obtenu des Venitiens un Turc
Esclave il s'embarqua sur un Navire François qui negocioit au Levant
pour Messine dans le dessein de le quitter à Malte afin de s'aprocher de
Thunis. Ce Navire se mit à la voile avec un vent Grec qui en six jours
le mit quasi hors du danger des Pirates de Barbarie; Mais par malheur le
mesme jour que le Capitaine esperoit arriver à Malte, il fut attaqué par
les Corsaires Tripolins lesquels aprés un rude combat s'en rendirent les
maistres. Ainsi Dom Julio fut fait Esclave avec une blessure qui faute
d'estre bien pensée le mit en danger de perdre la vie. Nous avons
demeuré trois ans dans la mesme prison où il a eû le loisir de me faire
part de ses avantures.
Dom Julio ne fut pas plustost guery qu'il fit sçavoir à ses parens sa
captivité & celle de sa soeur, ce qui les toûcha si sensiblement qu'ils
n'espargnerent rien pour luy procurer la liberté afin qu'il pût ensuite
travailler à celle de sa soeur. Comme il estoit de qualité & bien fait
de sa personne ils furent obligez de consigner six cens Piastres és
mains du Lieutenant d'un Navire qui fretoit à Gennes pour la Barbarie.
Ce Genois qui avoit esté autrefois Captif à Tripoly changea en pieces de
cinq sols plus de la moitié de l'argent qu'il avoit receu dans
l'esperance de faire quelque profit. Il ne faut pas s'estonner si l'on
en voit si peu en France, les Marchands Chrestiens les ont transportées
en Turquie parce qu'il n'en faut que dix pour une Piastre dans tout
l'Empire Ottoman. Les femmes Turques estiment tant cette monnoye
qu'elles en mettent à leurs bracelets, à leurs colliers & à leurs
coiffures. Le Capitaine Gennois ne fut pas plustost arrive à Tripoly que
tout les Matelots commencerent à negocier les marchandises qu'ils
avoient apportées d'Italie avec les Turcs, les Grecs, les Arabes, les
Juifs & les Marchands Chrestiens. Le Lieutenant aprés avoir vendu les
siennes acheta des marchandises du Païs pour deux cens écus qu'il paya
en pieces de cinq sols sans sçavoir qu'elles fussent fausses. Les Juifs
qui tiennent les Gabelles de la Ville & qui connoissent toutes sortes de
monnoyes, s'en estant apperceus porterent incontinent leurs plaintes au
Bacha qui donna ordre d'arrester le Lieutenant, & de faire recherche
dans le Navire où l'on trouva le reste des pieces qui furent portées au
Chasteau. Il luy fit donner cent Bastonnades pour sçavoir si le
Capitaine n'estoit point coupable, le Lieutenant le déchargea & dit
qu'il n'en avoit changé que pour trois cens écus, & que c'estoit une
tromperie qu'on luy avoit faite dans son Païs. Le Bacha ordonna une
seconde recherche dans le Navire & fit enchaîner le Lieutenant dans la
Prison voisine du Chasteau. Le lendemain quoy que les Turcs
l'assurassent qu'ils n'avoient trouvé que la quantité de pieces declarée
par le Chrestien, il luy fit de rechef donner de la Bastonnade, & peu
s'en fallut qu'il ne s'emparât de toutes les marchandises du Vaisseau à
la Sollicitation des Juifs qui firent plus de bruit que tous les autres
interessez. Mais comme il y alloit de l'honneur des Consuls, ils se
rendirent au Chasteau & representerent au Bacha qu'il n'y avoit qu'un
coupable qui neanmoins n'avoit point commis d'autre crime que de s'estre
laissé tromper dans son Païs par des personnes qui trafiquent dans les
Villes maritimes du change des monnoyes, & que le Capitaine ignoroit
l'action qui n'estoit point telle que les Juifs la publioient. Ces
remonstrances appaiserent un peu le Bacha qui condamna le Lieutenant à
payer six cent Piastres & d'estre enchaîné dans la Prison jusqu'au
payement. Ainsi par cette disgrace l'argent envoyé pour la Rançon de Dom
Julio fut perdu & sa liberté retardée, parce que le Lieutenant estoit
demeuré dans l'Impuissance de le racheter.
J'allay voir le Camp des Pelerins de Thunis qui estoit arrivé depuis
huit jours à Tripoly, il est inutile de repeter ce que j'ay dit de cette
armée d'Agis qui tous les ans vont à la Meque & qui trafiquent dans les
Villes où ils passent pour se recompenser de la dépence & des peines du
Voyage. Je rencontray un jeune Captif Italien proche des Pavillons du
Commandant que je priay de me faire voir les beautez du Camp. Il me fit
entrer dans les tentes de son Patron où je vis de riches équipages & de
trés beaux chevaux Barbes. Il ne me fut pas permis d'entrer dans les
Pavillons de sa Patrone qui ne sortoit que deux fois la sepmaine pour
rendre visite aux Sultanes du Bacha de Tripoly. Ensuite il me conduisit
dans le Basar & me convia d'entrer dans un Caffegy pour faire collation
à la mode du Païs qui ne consiste qu'en Tabac & en Caffé, dans
l'entretien je luy demanday s'il se croyoit assez robuste pour supporter
les fatigues d'un si long voyage, il me dit qu'elles luy sembloient
legeres, parce que sa Patrone luy avoit promis la liberté au retour de
la Meque, à laquelle son mary l'avoit voüée pour rendre graces à Mahomet
de la guerison des blessures qu'elle avoit receuës de son frere qui luy
avoit voulu oster la vie dans la Sicile. Il n'en fallut pas davantage
pour me persuader qu'elle estoit la soeur de Dom Julio, c'est pourquoy
feignant d'estre surpris d'une action si extraordinaire, je le priay de
me raconter plus particulierement les avantures de sa Maistresse, ce
qu'il fit de la mesme maniere que Dom Julio me les avoit apprises
jusqu'à l'enlevement de sa soeur dans les Brigantins des Corsaires. A
l'égard de la suite le Captif m'en fit aussi la relation. Les Turcs
visiterent les blessures de la nouvelle Captive qui ne se trouverent
point mortelles, & le Capitaine prit beaucoup de soin de sa guerison.
S'estant rendus à Thunis elle fut mise dans le Serrail du Bé de cette
Ville qui estoit Renegat & la seconde personne du Royaume. A peine fut
elle guerie que Moustafa son fils l'estima digne d'estre son épouse à
cause de sa beauté. Il est certain que les premiers Officiers de Turquie
sont passionnez pour les femmes Chrestiennes qu'ils font eslever dans
toute la molesse du Païs afin de les seduire plus facilement. Moustafa
n'espargna rien pour luy faire renoncer sa Religion, il la donna en
garde à des Renegates qui tantost par des caresses & tantost par des
mauvais traitemens l'obligerent d'obeïr à Moustafa qui l'épousa peu de
temps aprés son infidelité; Il a pour elle une extrême tendresse, &
c'est à cause de sa guerison qu'ils font ensemble le Pelerinage de la
Meque. Je remerciay l'Esclave de toutes ses bontez & m'en retournay
incontinant à la Ville; l'envie que j'avois de parler à Dom Julio me fit
resoudre d'aller coucher la nuit dans la prison où je portay dequoy le
regaler avec mes autres amis. Sur la fin du repas j'assuray Dom Julio
que dans peu je luy ferois part de tres bonnes nouvelles, le lendemain
avant que d'aller à son travail de la Marine il ne manqua pas de me
remercier de la visite que je luy avois renduë, & de me prier de luy
apprendre les nouvelles agreables dont je l'avois flaté le soir
precedent. Je craignis de renouveler son affliction si je luy parlois de
sa soeur; Mais remarquant sur son visage la joye qu'il avoit de me voir,
je luy racontay tout ce que le Captif m'avoit appris dans le Camp des
Pelerins; ce qui le mit dans une telle consternation qu'il demeura
quelque temps immobile. Je le conjuray de ne pas negliger la seule
occasion qui pouvoit rompre ses chaînes, il prit courage & me dit en
prenant congé de moy & versant des larmes que dans cette affaire il
s'abandonnoit entierement à ma conduite. Le mesme jour je retournay au
Camp avec un de mes amis, nous rencontrâmes proche du Pavillon du
Commandant le mesme Esclave auquel je témoignay que celuy qui
m'accompagnoit estoit de son Païs, le desir qu'il avoit de sçavoir des
nouvelles d'Italie l'obligea de luy tenir compagnie & de luy faire voir
ce qu'il y avoit de plus beau, aprés quoy je le conviay d'entrer dans un
Caffegy où nous fîmes collation, je l'assuray que le frere de sa Patrone
estoit Captif à Tripoly depuis trois ans, je luy fis le recit du malheur
qui avoit fait perdre l'argent de sa rançon, & luy demanday si par son
moyen il pouvoit avoir Audiance de sa soeur. Il me répondit qu'il
pouvoit la voir le lendemain vendredy parce que le Bacha regaloit son
Patron avec les Principaux Officiers du Camp, & me promit d'employer le
credit de l'Eunuque pour luy faire parler. Je luy rendis graces de ses
offres & le priay d'avertir sa Patronne des disgraces de son frere, & de
contribuer à la liberté du plus infortuné Captif de la Barbarie qui ne
seroit pas ingrat de ses services. L'Esclave vouloit nous faire passer
la nuit dans le Camp pour y voir luter les Pelerins avec ceux de la
Ville qui s'estoient rendus redoutables dans cét exercice: Ce
divertissement ne fut pas capable de nous arrester, & nous estans rendus
à la Ville je fis provision d'un plat de viande pour aller souper avec
Dom Julio dans la prison où je menay mon amy. Au milieu du repas je
rendis compte de nostre sortie à Dom Julio qui jetta des soupirs & garda
le silence. La Compagnie tâcha de le divertir & luy representa que sa
soeur dans la foiblesse de son sexe n'avoit pû resister aux violences
qu'on luy avoit faites, que l'honneur d'estre Sultane luy feroit oublier
le passé, qu'il devoit luy rendre visite & que le plus grand mal qui luy
pouvoit arriver estoit de ne point sortir d'esclavage, à quoy
j'adjoustay qu'il ne tenoit qu'à luy de parler à sa soeur dont le Captif
nous avoit dit tous les biens imaginables. Avant que de nous retirer il
me promit derechef de suivre mes conseils, ce qui m'obligea de donner le
lendemain une demie Piastre au Gardien de la Prison pour l'exempter ce
jour là de travail. Je fis en sorte de le divertir toute la matinée pour
empescher son chagrin & priay un Esclave nouvellement racheté de venir
avec nous au Camp. A peine fûmes nous sortis de la Ville que Dom Julio
regreta sa sortie & me dit plusieurs fois que j'allois le sacrifier à la
vengence de sa soeur, nous ne laissames pas de le conduire au Camp où je
trouvay le Captif Italien qui nous témoigna la joye qu'il avoit de
nostre arrivée, & assura Dom Julio qu'il avoit parlé à sa soeur en sa
faveur. Aprés nous avoir entretenus quelque temps, il nous posta dans un
lieu où sa Maistresse devoit passer pour aller faire sa priere.
L'Eunuque curieux de sçavoir qui nous estions vint nous aborder & comme
il parloit un peu la langue Franque, commune dans la Barbarie, il prit
plaisir à nous entretenir. Cependant Dom Julio étoit dans une cruelle
inquietude & peu s'en fallut qu'il ne quittât la Partie; Mais par
bonheur l'Eunuque nous avertit que sa Patronne alloit venir. Si-tost
qu'elle parût Dom Julio se prosterna à ses pieds, implora sa misericorde
& la pria de luy pardonner son crime qu'un zele indiscret d'honneur & de
Religion luy avoit fait commetre. La Dame fut touchée de voir son frere
en cette posture & commanda à l'Eunuque de le relever, elle l'embrassa
tendrement & mesla ses larmes avec les siennes, en suite elle luy dit
qu'elle avoit bien de la douleur de le trouver dans les fers aprés
toutes ses disgraces, qu'elle oublioit de tout son coeur le passé, que
les grandeurs dont elle se voyoit environnée ne pouvoient pas la
consoler de la perte qu'elle avoit faite par sa foiblesse de la liberté
des Enfans de Dieu, & qu'elle le conjuroit de ne point tomber dans la
mesme infidelité. Son frere la remercia de ses bontez dont il estoit
indigne, & elle luy demanda des nouvelles de leurs parens, aprés quoy
elle luy témoigna qu'elle avoit un déplaisir sensible de ne pouvoir
alors luy procurer la liberté; Mais qu'elle engageroit une partie de ses
Diamans pour trafiquer dans le voyage afin de le racheter au retour de
la Meque. Le Garde des Pavillons du Commandant vint dire à la Dame qu'il
estoit arrivé dans le Camp plusieurs Cavaliers pour le voir, ce qui
l'obligea de nous congedier. Dom Julio dans le retour à Tripoly parut
aussi gay qu'il avoit esté chagrin en allant au Camp. Le jour suivant
comme je passois par la Marine où il travailloit, il me dit que sa soeur
luy avoit envoyé le matin deux Sultanins qui vallent six écus, avec deux
pendans d'oreilles d'or qu'il vendit dix Piastres à des Marchands
Chrestiens. Depuis ma sortie de Barbarie j'ay appris de personnes dignes
de foy que Dom Julio fut racheté par sa soeur au retour de la Meque, &
qu'elle luy fit un present pour s'en aller à Majorque, sa Patrie, où je
le laisse joüir en repos du bonheur de sa liberté.
Chapitre XV.
_L'Auteur régale ses amis, Esclaves, avant son départ de Tripoly;
Plaisanterie d'un Arabe pris de vin, un Captif Chrestien bastonné pour
n'avoir pas couché dans la Prison, embarquement de l'Auteur, tempeste,
Voeu à Saint Joseph, arrivée à Marseille, le Voeu qu'on avoit fait sur
Mer à Saint Joseph est accomply, Origine de la devotion que les
Provençaux ont à ce Saint. Histoire de treize Esclaves qui se sauverent
de Tripoly, exortation aux Chrestiens de racheter les Captifs._
Je priay le Capitaine qui m'avoit racheté de me prester quelque argent
pour régaler mes amis que je laissois Captifs dans Tripoly, ce qu'il
m'accorda volontiers, & afin que je pusse les mieux traiter il me fit
present d'un baril de vin d'environ vingt pintes. Je ne fis pas grande
dépence, parce que c'estoit en Caresme, & que le poisson est à si bon
marché que pour quarante sols je traitay plus de vingt Chrestiens, bien
que j'eusse de trés beaux poissons; Mais pour avoir les Captifs il me
fallut payer quinze sols pour chacun, afin de les exempter du travail.
Le Regal se passa joyeusement, & ce qui augmenta le plaisir ce fut un
jeune Arabe qui conduisoit les Captifs dans leurs travaux, lequel aprés
avoir bû avec excés du vin & de l'eau-de-vie, nous avoüa ingenument que
Mahomet, son Prophete estoit un réveur d'avoir deffendu aux Mahometans
la boisson des Chrestiens qui les rend plus spirituels qu'eux; il eut la
temerité de parcourir toute la Ville en cét estat, & passant proche du
Chasteau il donna le divertissement aux Turcs destinez pour la garde du
Bacha ausquels il voulut persuader qu'il estoit petit fils de Mahomet;
Soliman Caya entendant cette extravagance reconnut qu'il avoit oublié
les deffenses de l'Alcoran & luy fit donner deux cent bastonnades aprés
qu'il eut cuvé son vin. Un Captif qui estoit des conviez quitta la
compagnie sans qu'on s'en aperceût, & alla joüer son roolle d'un autre
costé dont il eut la mesme recompense pour avoir mal fait son
personnage, car cét imprudent animé d'une liqueur qu'il n'avoit pas
coûtume de boire alla dans la Ville & y déroba un Caffetan à un Officier
du Bacha, l'ayant vendu aux Juifs qui achetent toutes les Captures des
Esclaves, il entra dans un cabaret Grec avec quelques Chrestiens qu'il
avoit invitez de profiter de son larcin, il but une si grande quantité
d'eau de vie qu'il luy fut impossible de se retirer dans la Prison à
l'heure ordonnée, ainsi qu'il y estoit obligé sur peine de la
bastonnade. Les Gardes qui devoient répondre des Captifs voyans qu'il en
manquoit un firent une perquisition si exacte qu'ils le trouverent
cuvant son vin dans un marché, ils le réveillerent à coups de bastons &
le conduisirent de mesme à la Prison où le matin il en receut deux cent
par l'ordre du Bacha. L'Ivrognerie de ce Captif pensa me faire de la
peine parce qu'on m'imputoit son absence, ce qui m'obligea de faire
retraite dans la Barque pendant que le Capitaine parleroit aux Gardes
ausquels je donnay quelque argent pour les appaiser, aprés quoy j'eus la
liberté de me promener par la Ville comme auparavant, & d'aller consoler
l'Esclave qui fut guery en peu de temps des bastonnades qu'il avoit
receus parce que je recompensay son Chirurgien.
Deux inconveniens auroient obligé le Capitaine Mirengal de faire plus
long sejour à Tripoly qu'il n'avoit voulu, le premier fut la maladie de
son Escrivain qu'un Chrestien nouvellement racheté avoit mal-traité de
nuit pour avoir revelé l'argent de sa rençon à son frere le Renegat. Et
l'autre que le Bacha attendoit de jour en jour deux Corsaires qui
estoient en mer, & qui retournerent avec la prise d'une Barque de Sicile
chargée de riches marchandises. Si-tost qu'ils furent arrivez, Osman
Rais qui commandoit à la Marine donna ordre à nostre Capitaine de se
tenir prest pour mettre à la Voile. Ces agreables nouvelles me firent
faire mes adieux à mes freres Captifs que je ne pus quitter sans
répandre des larmes. Plusieurs me donnerent des lettres qui avancerent
beaucoup leur délivrance avec les solicitations que je fis à leurs
parens. Témoins Monsieur André de Saint Maximin, Jean Caumont de
Cavaillon, de Lorme du Pont saint Esprit, Potier de Vienne en Dauphiné,
Barras de Lion, Gibeaudet de Dijon, Chaillou de la ruë saint Denis, &
Grimonville de Rennes. Les lettres que Blauchon natif de Grenoble,
m'avoit données n'eurent pas le mesme effet, il avoit esté Jardinier de
Salem Chastel mon premier Patron & avoit quitté le Calvinisme pour se
faire Catholique pendant la peste qui emporta la famille de nostre
Patron; je sejournay pendant quelques jours à Grenoble pour soliciter sa
mere en faveur de son fils; Mais je ne pus rien obtenir de cette
huguenote obstinée; qui me dit qu'elle l'avoit abandonné depuis qu'elle
avoit appris qu'il n'estoit plus de sa communion. Il n'y a point de joye
égale à celle que ressent un Chrestien racheté lorsqu'il est prest de
quitter la Barbarie pour aller joüir des douceurs de son Païs, cependant
j'ay fait moy-mesme l'experience que sa joye est troublée quand il fait
reflexion au grand nombre de Chrestiens & d'amis qu'il laisse dans les
fers, dont il connoist toute la pesanteur.
Au commancement du mois de Mars de l'année 1668. un jeudy au soir le
Commandant de la Marine avertit nostre Capitaine de partir le lendemain,
la nuit se passa en rejoüissances & à la pointe du jour les Matelots
commancerent à serper les Ancres & à preparer tout ce qui estoit
necessaire pour se metre à la voile, pendant que le Capitaine fut au
Chasteau avec les nouveaux afranchis pour prendre congé du Bacha qui
nous fit donner un Passe-port en langue Turque. Il me souvient que luy
baisant la main il me dit que je me donnasse bien de garde d'un second
voyage à Tripoly, il ne sçavoit pas que Dieu me destinoit pour aller
racheter les Captifs non-seulement dans sa Capitalle, mais encore dans
toute la Barbarie, il commanda en suite à deux Turcs de nous conduire à
la Barque qu'ils visiterent pour voir s'il n'y avoit point quelque
Esclave caché dans les Equipages; Mirangal leur fit un present pour les
congedier & dés qu'ils furent dans la Chaloupe on salua le Casteau de
trois Periers & de trois coups de Canon. Nous fûmes plus d'une heure
sans pouvoir sortir du Port, parce que les Rochers qui l'environnent en
rendent la sortie difficile, & qu'il nous falut passer au milieu de tous
les Navires de Tripoly. Pendant ce temps nous fîmes une priere à Dieu de
nous accorder un heureux voyage. Le vent nous fut d'abord si favorable
qu'en peu de jours nous arrivâmes proche de Malthe où nous eûmes la
chasse d'un Corsaire qui nous quitta de peur de tomber luy mesme entre
les mains des Chevaliers. Entre cette Isle & la Sicile il se leva un
vent si furieux que nous fûmes contraints de nous en esloigner, & ne
pûmes moüiller l'Ancre dans la Sardagne; Nous demeurames cinq jours dans
un travail continuel à cause de l'eau qui entroit dans la Barque avec
tant d'abondance qu'à tous momens nous pensions perir. Bordier estant
sorty de la chambre à cause d'un coup de mer fut rencontré par Mirangal
qui couroit de poupe à proüe pour donner ses ordres, il luy imputa
l'orage parce qu'il estoit de la Religion & fit semblant de le vouloir
jetter en mer. La tempeste augmentant il sembloit à toute heure que la
Barque alloit abismer. Les Matelots estoient occupez à changer les
voiles à cause de l'inconstance des vents, & les passagers vuidoient
l'eau que les vagues jettoient dans la Barque. La nuit estoit encore
plus à craindre que le jour parce qu'il se trouve sur cét Element cent
precipices inconnus qu'on ne peut éviter dans l'obscurité. Un soir aprés
avoir souffert durant le jour toutes les fatigues imaginables, comme
nous prenions un peu de refection dans la chambre du Capitaine, la
Barque fut agitée d'un si grand coup de mer que nous crûmes tous estre
ensevelis dans les ondes, le Capitaine qui estoit assis sur son coffre
fut renversé sur Bordier auquel il déchargea plusieurs coups de poing,
l'accusant d'estre cause de l'orage, & sans nostre secours il l'eût
mal-traité. Nous passames la nuit en prieres pour implorer la
misericorde Divine, tandis que les Matelots estoient occupez au service
de la Barque qui estoit gouvernée par la seule providence. Il n'y eût
pas un Chrestien qui ne fît un voeu en particulier & mesme les Huguenots
promirent de jeûner le jour suivant, ce qu'ils executerent fidellement,
& ne mangerent qu'aprés Soleil couché. Le Capitaine voyant le lendemain
la mer plus orageuse que jamais fit assembler tout l'Equipage pour faire
une priere publique, aprés laquelle il fit un Voeu à Saint Joseph qui
fut accepté avec beaucoup de respect. Heureusement aprés dix jours de
tempeste la mer se calma un peu, & nous reconnûmes que Dieu avoit exaucé
nos Voeux par l'intercession de Saint Joseph; Car le soir le vent
diminua beaucoup & la nuit fut plus tranquille que les precedentes où
nous avions manqué cent fois de faire naufrage. Le lendemain la
sentinelle avertit qu'il voyoit terre. Je ne sçaurois exprimer avec quel
plaisir on receut cette nouvelle dont nous rendîmes graces à Dieu.
Aprés-midy nous découvrîmes les montagnes de Gennes, & le jour suivant
celles de Savoye. Le Capitaine donna ordre de moüiller l'Ancre à Nisse
qui appartient au Duc de Savoye, mais il fut impossible d'en aprocher
parce que le vent estoit encore trop impetueux, ce qui nous obligea
d'aller à Antibes ville de Provence afin de nous mettre en seureté
proche d'un petit Cap sur lequel il y a une Chapelle dediée à
Nostre-Dame de Graces où nous fûmes de nuit remercier Dieu de nostre
arrivée en France. Nous passâmes tout le jour au Port d'Antibes afin d'y
prendre des rafraichissements & nous delasser des peines que nous avions
endurées depuis nostre départ de Barbarie. Il me souvient que le
Capitaine laissa en cette Ville plusieurs lettres de Captifs qu'on mit
selon la coûtume dans le Vinaigre boüillant avant que de les recevoir,
aussi bien que l'argent dont on payoit les provisions qu'on prenoit. Une
vieille femme aima mieux me donner par charité des figues & des Oranges
que j'avois achetez que de recevoir de l'argent de Barbarie, craignant
en son aage décrepit de mourir de la peste, ce qui fit rire ceux qui le
trouverent sur le Mole. Le lendemain nous partîmes d'Antibes à dessein
d'aller passer la nuit à Toulon; Mais le vent fut si contraire qu'il
nous obligea d'aller moüiller au fort Grimauld où nous arrivâmes un peu
tard. Les Soldats de la Garnison nous saluerent de plusieurs coups de
Mousquets à bale, c'est pourquoy le Capitaine fit metre sa Chaloupe en
mer pour assurer le Gouverneur de la Place qu'il estoit de Marseille &
qu'il cherchoit un azile pour passer la nuit, on n'ajoûta point de foy à
sa parole & il fut contraint de mettre pied à terre & de faire un
present aux Soldats qui estoit le seul moyen de les empescher de faire
plus grand feu. Autre-fois les Corsaires de Barbarie se retiroient en ce
lieu écarté, mettoient la nuit pied à terre & enlevoient les Chrestiens,
mesme les Renegats Provençaux se servoient du langage du Païs pour mieux
tromper leurs compatriotes. J'ay veu dans Tripoly deux freres Renegats
que les Pirates avoient pris dans ce lieu comme ils gardoient les fruits
d'une Bastide à une lieuë de la mer, l'un estoit Maistre de l'Arsenal, &
l'autre Casanadal ou Tresorier d'Osman Bacha, ils sont tous deux peris
avec luy & les Renegats Grecs dans la revolution arrivée à Tripoly. Le
lendemain nous partîmes du fort Grimauld avec un vent favorable qui nous
fit arriver le mesme jour à Marseille, où l'on nous fit garder
exactement la quarentaine parce que nous avions des marchandises
douteuses comme la laine, les cuirs & le cotton qui contractent
facilement le mal contagieux. Les quarentes jours expirez on nous permit
l'entrée du Port, où l'on parfuma la Barque avec tout ceux qui estoient
de dans, cette ceremonie fut agreable à voir parce que nous avions des
animaux de Barbarie, entre autres des Singes qui donnerent bien du
divertissement à la compagnie, il y avoit peu de jours que nous estions
à Marseille lorsque Jean Gal sur lequel le sort estoit tombé pour
l'execution du Voeu fait à Saint Joseph, en partit pour aller
l'accomplir. L'évenement qui a fait naistre la devotion que les
Provençaux ont à ce Saint est trop singulier pour n'estre pas rapporté.
Il y a plus de quarante ans que les Corsaires d'Alger prirent un
Vaisseau Marseillois qui portoit le nom de Saint Joseph, ils l'armerent
en course parce qu'il estoit bon voilier, & osterent de la poupe l'Image
du Saint qu'ils mirent dans le magazin des bois necessaires à la Marine.
Un jour qu'on espalmoit le Vaisseau le Turc qui commandoit aux Captifs
indigné du respect qu'ils portoient à l'Image ordonna de la metre en
pieces & de la brusler. Un Esclave Provençal ayant veû qu'on luy avoit
donné plusieurs coups de hache sans qu'elle en fût endommagée pria le
Commandant de luy vendre l'Image pour quatre Piastres, ce que le Turc
avare luy accorda. Le Captif l'enleva du Vaisseau & trouva le moyen de
l'envoyer en son Païs natal à deux lieuës de Barjos en Provence dans une
Chappelle qui est desservie par les Peres de l'Oratoire. Dieu recompensa
le zele & la pieté du Captif qui deux ans aprés se sauva d'Alger avec
trois Chrestiens dans une Barque qu'il avoit luy mesme construite, & qui
n'estoit composée que de peaux, sans voile, ny timon. Ce qui seroit
incroyable si les Habitans de Toulon ne les avoient veus arriver dans
leur Port, & si l'on ne voyoit encore aujourd'huy la Barque dans une
Chapelle dediée à Sainte Anne hors de la Ville, proche le Jardin de feu
Monsieur le Chevallier Paul.
Jean Gal neveu de nostre Capitaine, fit le pelerinage de Saint Joseph,
qui est un des plus celebres de Provence, nuds pieds & jeuna au pain & à
l'eau pendant la neuvaine. La délivrance de ce devot pelerin, que j'ay
apprise depuis mon retour en France, n'est pas moins surprenante que
celle que je viens de raconter. Un an aprés mon départ de Barbarie, Jean
Gal fut fait Esclave par les Corsaires de Tripoly. Pendant sa captivité
qui dura huit mois, il servit de Matelot sur le Capitaine, à cause de
l'experience qu'il avoit de la Mediteranée. Comme un jour il travailloit
dans le Navire avec douze Matelots Chrétiens, il leur proposa de se
sauver dans la Chalouppe, tandis que leurs Gardes dormoient; Ses
compagnons n'approuverent pas d'abord son dessein, & luy dirent qu'il y
avoit de la temerité d'entreprendre un voyage aussi perilleux que celuy
qu'il leur proposoit sans armes, sans voiles & sans provisions. Jean Gal
leur ayant répondu que les meilleures armes estoient la foy &
l'esperance, que Dieu seroit leur conducteur, & que prenant Saint Joseph
pour Patron, leur entreprise auroit un heureux succez, ils ne
resisterent plus & se jetterent tous dans la Chaloupe qu'ils mirent à la
voile qu'ils avoient faite de leurs chemises. Les Turcs qui s'estoient
réveillez demanderent en vain du secours aux autres Navires qui par
bonheur estoient fort esloignez, car les Chrestiens avoient déja passé
les Rochers qui environnent le Port, quand le Bacha apprit la fuite des
Chrestiens, & le Ciel favorisa si visiblement leur fuitte qu'ils
échaperent aux Barques legeres qu'on avoit commandées pour les
poursuivre. Ils avoient si peu de provisions dans leur Chaloupe qu'elles
leur manquerent au troisiéme jour, & qu'au septiéme ils furent reduits à
la derniere extremité, ce qui leur fit prendre la cruelle resolution de
tirer au sort à qui serviroit de nouriture à ses compagnons. Il tomba
sur Jean Gal qui leur dit qu'il meritoit d'estre seul sacrifié pour tous
puisqu'il estoit la cause de leur fuite, & qu'il les prioit de differer
sa mort de quelques momens pour voir s'il ne découvriroit point la
terre. Cela luy ayant esté accordé on dressa deux avirons sur lesquels
il monta & n'y demeura pas une demie heure qu'il s'écria qu'il voyoit la
terre. Cette découverte ranima tellement leur vigueur presque esteinte
par l'abstinance qu'ils gagnerent en peu de temps à force de rames
l'Isle deserte de Lampedouze. Il y a dans cette Isle une Grotte où l'on
voit une Chapelle dediée à la Vierge; les Vaisseaux Chrestiens que la
curiosité ou la tempeste obligent d'y moüiller l'Ancre y laissent des
provisions pour les Navires passagers qui en ont besoin, on tient que
ceux qui ont pris quelque choses sans necessité ne peuvent sortir de
l'Isle qu'ils n'ayent intention d'en rendre la valeur à Nostre-Dame de
Trapano en Sicile. Les Turcs ont mesme du respect pour ce lieu & n'y ont
jamais fait aucun desordre ny poursuivy les Chrestiens. Nos treize
fugitifs alerent en la Chapelle rendre graces à Dieu de les avoir
délivrez de leurs Ennemis & de leurs miseres. Ils y trouverent par une
espece de miracle treize poissons secs avec le biscuit qui leur estoit
necessaire pour continuer leur voyage & pour les nourrir un jour qu'ils
demourerent dans l'Isle afin de se delasser de leurs fatigues, ils
aborderent à Malte & saluerent le Grand-Maistre qui admira leur action &
dit qu'il faloit avoir le coeur François pour s'exposer à de si grands
perils. Aprés y avoir esté fort bien traitez par l'ordre du
Grand-Maistre pendant plusieurs jours ils en partirent & tous ariverent
heureusement en leur Païs.
Quoy que j'eusse dessein de me rendre au plûtost en ma chere patrie, je
ne pus m'empécher de voir le Desert de la Sainte Baume, & de séjourner
en plusieurs Villes pour rendre les lettres des Captifs, & soliciter
leurs parens de les racheter. Enfin j'arrivay en la Ville de ma
naissance, où j'estois attendu de mes parens. Aprés les avoir remercié
des obligations que je leur avois de ma liberté, je vins à Paris pour
rendre graces à un de mes oncles auquel j'estois plus obligé, & pour
executer ce que j'avois promis à Dieu, qui en estoit le premier auteur;
Je me rendis Religieux dans la Congregation des RR. PP. de la Mercy,
afin que dans cette Ordre, qui depuis son établissement s'est toûjours
signalé par la charité qu'il font profession d'exercer envers les
Captifs, je pûsse estre utile aux Chrétiens Esclaves, chargez des mesmes
fers que j'avois portez pendant prés de huit années de captivité.
Je ne sçaurois finir cét Ouvrage sans vous avertir, Chrétiens, que cette
charité qui fait le merite des Religieux de mon Ordre, fera un jour
vostre condamnation si vous n'estes touchées de la misere des Captifs.
Vous avez la mesme foy & la mesme esperance que ces enfans de Saint
Pierre Nolasque, pourquoy n'avez-vous pas la mesme charité? Vous sçavez
que les Esclaves sont exposez sans cesse au peril de tomber dans
l'infidelité, & qu'ils souffrent pour la foy tous les maux imaginables,
leurs cris passent les Mers pour implorer le secours de vos aumônes; Ils
vous presentent leurs chaînes pour vous émouvoir à compassion. Cependant
vous demeurez insensibles à leurs gemissemens, vos dépenses superfluës
triomphent de leurs larmes, & il semble que vous ayez dessein d'insulter
à leurs miseres, peut-on porter l'insensibilité plus loin dans le temps
mesme que Dieu vous comble de prosperitez & de benedictions? Mais vous
ne triompherez pas toûjours, & vostre dureté ne demeurera point impunie;
Ces cris des Captifs lassez de vous prier inutilement changeront de
route, ils monteront vers le trône de Dieu, & soliciteront sa vengence
contre tant d'insensibles qui laissent perir un si grand nombre d'hommes
rachetez par le sang precieux de Jesus-Christ. Aprés tout, ne vous
flatez pas; car il est dit dans l'écriture, que Dieu au jour terrible de
son Jugement, demandera compte au frere de l'ame de son frere, qui s'est
perduë par sa faute? Que répondrez vous à ce Juge severe, lorsqu'il vous
demandera compte de ce Captif qui l'a renoncé dans l'esclavage, & qui
l'auroit glorifié dans la liberté si vous aviez brisé ses chaînes par
vos aumônes? Mais si les Chrétiens insensibles sont blâmables, quelles
loüanges ne meritent point ceux qui contribüent genereusement à la
liberté des Esclaves; c'est par leur secours que les R. R. P. P. de la
Mercy viennent d'en racheter dans Alger cent cinquante, qui ont beaucoup
souffert, à cause des revolutions arrivées en cette Ville depuis
quelques années. On prie ces charitables personnes de continuer leurs
aumônes en faveur des autres, qui sont demeurez dans les mesmes peines,
& qui implorent leur assistance. En finissant cét Ouvrage nous avons
appris avec regret que le R. P. Charles Piquet, le plus ancien Religieux
de la Congregation de Paris, estoit mort à Pont-sur-Yone proche de Sens,
des fatigues qu'il a souffert dans le voyage d'Alger, où il estoit allé
par ordre de la Majesté, pour le Rachapt des Captifs.